‹ Carpeaux peintre et graveurChapitre 9 sur 9 · LA M K S S 13 DE MINUIT A ROME, PAR C A R V E A U X · texte numérisé non relu

LA M K S S 13 DE MINUIT A ROME, PAR C A R V E A U X

dans les albums de nombreuses études de chevaux. Il est même remarquable que Carpeaux, qui se plut toute sa vie à dessiner des chevaux, — troupeaux de chevaux dans la campagne romaine, combats de cavaliers, chevaux de halage, chevaux de force et de course dans tous les mouvements et toutes les attitudes, — n'en ait jamais introduit dans ses œuvres de sculpture. Il avait cependant projeté une statue équestre de Jeanne d'Arc, dont plusieurs croquis sont conservés à l'Ecole des Beaux-Arts et à Valenciennes.

Il n'est pas jusqu'à une certaine affinité espagnole qui ne crée un lien entre Carpeaux et Manet. Ni l'un ni l'autre n'ont connu le musée de Madrid. Le peintre du Guitarrero, de Y Enfant à ïépée et de Y Olympia s'était du moins passionné pour les Espagnols du

1, Le Statuaire J.-B. Carpeaux, p. 150-151.

Louvre. Le petit croquis exécuté à Rome d'après le Portrait d'Innocent X1 ne nous donne pas des raisons suffisantes de supposer que Carpeaux eût fait de Velazquez une étude spéciale. Son origine flamande semblait plutôt le prédestiner à subir l'influence de Rubens ; il n'est pas douteux, en effet, qu'il n'ait commencé, dès sa jeunesse, à aimer le maître d'Anvers, et qu'il n'ait su admirer, au musée de sa ville natale, le beau triptyque de Saint Etienne. Mais le petit homme noir « aux yeux durement brillants, aux moustaches de sergent de ville, » que virent les Goncourt, quand ils le rencontrèrent pour la première fois chez Burty en 1865, ne serait pas le seul exemple de la durable empreinte laissée au peuple des Flandres par la domination de l'Espagne. Quoiqu'il en soit, que le sang des conquérants de son pays coulât ou non dans ses veines, ce moricaud de Valenciennes est un coloriste à la manière espagnole : il cherche d'instinct la tonalité chaude, la couleur cuite, les taches éclatantes sur des dessous sombres et roux. Il pouvait avoir sur Manct la supériorité d'une construction sûre; et il joignait à cette solide vertu des facultés brillantes et diverses : le sens voluptueux de la beauté féminine et même des élégances mondaines, le don d'évoquer le tumulte des foules.

Est-il besoin de dire que cette parenté de Carpeaux avec Manct ne suppose aucune imitation? S'il faut lui chercher des initiateurs parmi les peintres de son temps, c'est bien plutôt à Ribot et à Ricard qu'il serait légitime de songer. Mais il alla tout de suite plus loin qu'eux dans le sens de la vie moderne. Le peintre qu'il fut était déjà tout formé quand il partit pour la Villa Médicis : une toile, où il se montre déjà préoccupé des effets de la lumière artificielle dans les intérieurs, et qui reste une de ses études les plus vigoureuses et les plus complètes, la Messe de Minuit à Rome, est datée de 1859. A cette époque, Carpeaux ignorait sans doute le nom môme de Manct, qui débuta au Salon de 1861, autant qu'il ignorait Degas, quand, sur la feuille de croquis conservée au musée du Louvre, il notait clans leur vérité les poses et les mouvements des danseuses.

Tout, dans l'effort d'un grand artiste, a droit à notre étude et à notre respect. Aucun des moyens d'expression que sa pensée a choisis ou que son instinct a découverts ne saurait nous être indifférent. L'admirable beauté des vers de Michel-Ange nous révèle le même poète magnifique et tourmenté qui créa les chefs-d'œuvre fameux de la Sixtine ou de la Chapelle des Médicis, Ne retrouvons-nous pas {. Musée de Valenciennes,

dans les écrits de Carrière ces alternatives d'éclairs et de ténèbres d'où surgissent les vérités trop subtiles ou trop intimes pour la clarté crue du plein jour? Cependant, celui qui étudie spécialement un aspect peu connu d'une œuvre ou d'un homme doit se garder d'un paradoxe commun aux amateurs d'inédit. Le soir, quand, tourné vers l'Orient, on admire les nuances délicates et voilées dont les derniers rayons teignent le ciel tendre et le paysage pâlissant, il ne faut pas oublier qu'on tourne le dos à la royale splendeur du soleil couchant. Il y a des louangeurs à côté qui ne peuvent admirer que Victor Hugo dessinateur, Napoléon administrateur ou Wagner poète, et qui seraient capables, s'ils découvraient des documents nouveaux sur Ingres violoniste, de passer sous silence l'auteur de Y Apothéose d'Homère ou du Portrait de M"": de Senones.

Carpeaux est avant tout un sculpteur, un des plus grands que la France ait produits. Mais on ne néglige pas ce qu'on doit à l'auteur de la Danse, de la Flore, de la Fontaine du Luxembourg , du Watteau, des bustes de Gérôme et de Mllc Fiocre, en disant qu'il eut des dons éminents de peintre, de même qu'on ne fait pas injure à l'un de ses plus illustres prédécesseurs, Barye, en constatant que, dans ses aquarelles et ses peintures, il a fait œuvre d'artiste original. La collection des dessins de Carpeaux est un des plus beaux parmi ces répertoires où nous cherchons la pensée frémissante d'un maître méditant son œuvre ou se livrant avec enthousiasme aux multiples suggestions de la vie. Ses peintures, même à l'état d'ébauche où trop d'entre elles furent laissées, ont une beauté qui leur est propre, et leur signification historique n'est pas indigne du nom, par ailleurs illustre, dont elles furent signées.

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