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des larmes sur la mort de ce malheureux prince. Puis, comprenant que le miracle d'une si glorieuse victoire venait de la puissance de Dieu et non de celle des hommes, il quitta sa chaussure, se rendit modestement à pied à l'église de Muret, pour remercier le Seigneur, et il donna en aumône aux pauvres le prix de son cheval et de ses armes. » « Ses compagnons, les vaillants champions du Seigneur, remercièrent comme lui Notre-Seigneur Jésus- Christ de ce que par ses mérites il leur avait fait vaincre, malgré leur petit nombre, une telle et une si grande multitude (1). » Le lendemain du combat, les évêques et les abbés en transmirent le récit à tous les fidèles du Christ, dans des lettres scellées qui commencent ainsi: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix aux hommes qui aiment la sainte Eglise, d’une volonté parfaite. Le Dieu fort, le Dieu puissant dans les combats, a, le jeudi dans l’octave de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie, accordé à sa sainte Église, en terrassant miraculeusement les ennemis de la foi chrétienne, une victoire et un triomphe glorieux (2). »

De ces récits divers dus à des contemporains se dégage pour nous une double conclusion :

Saint Dominique, l'apôtre de la foi, le défenseur des droits de Jésus-Christ et de son Église, était à sa place à Muret.

Il y a eu, dans les événements que nous venons de décrire, une intervention manifeste de la Providence : il la fallait, sans quoi l’œuvre de la croisade eût succombé. Qui plus que saint Dominique fut, à Muret, capable d'obtenir cette intervention nécessaire ?

(1) Guill. de P.-L. Hist. de France, t. XV, p. 244. (2) P. de V.-C.

Martin Rigaud vend, pour vingt-sept sous de melgueil, une petite pièce de terre à la maison de Sainte-Marie-de- Prouille, au frère Dominique, chanoine d'Osma, et à tous les Frères et les Sœurs présents et futurs servant à Prouille Dieu et la Bienheureuse Marie, sa Mère.

Prouille, 1°" février 1214.

Notum sit omnibus hominibus hæc audientibus quod ego Martinus Rigaudi per me et per omnes successores meos, bono animo ac spontanea voluntate, etsine omni dolo, in perpetuum vendo et trado, sine omnimeo meorumque retentu, pro viginti septem solidis melgoriensibus, de quibus me bene per paccatum teneo, Ecclesiæ Sanctæ Mariæ de Prolano et loco et domui ipsius Ecclesiæ et fratri Dominico Oxomensis Canonico et cunctis fratribus et sororibus præsentibus et futurisibi Deo et Beatæ Mariæ Matri ejus servientibus quamdam peciculam terræ. Cum hac præsenti carta eos et suos mitto, sine omni meo meorumque retentu, ad suam notitiam et ad suam voluntatem faciendam, et si modo magis valet, seu in futurum magis valebit isto precio prædicto, quod mih1 dederunt, totam illam magis valentiam dono eis et suis et Ecclesiæ Sanctæ Mariæ de Prolano in perpetuum, jure bonæ, perfectæ donationis, et titulo meræ liberalitalis ; et ero bonus guirens inde de totis amparatoribus bona fide.

Testes hujus rei sunt: Guillelmus Faber de Faris, Guillelmus Petri d'Entolsa, Raimundus de la Sala, Rubeus Guillelmus Membratze de Vilario. Facta carta ista kalendas februarit, feria septima, anno ab Incarnatione Christi millesimo ducentesimo decimo tertio, regnante Philippo rege Francorum. Arnaldus Sancii de Lauriaco scripsit.

Copie : Bibl. Nat, Paris. Doat, t. XCVIIL, p. 19?.

COMMENTAIRE

Cet acte de vente de Martin Rigaud à saint Dominique nous donne la certitude que le Bienheureux Père était à Prouille le 1: février, veille de la fête de la Purification de la sainte Vierge, de l’année 1214. C'est la première fois que, depuis le 12 septembre 1213, nous sommes ainsi mis officiellement et authentiquement sur les traces du saint. Qu’a-t-il fait dans l'intervalle de ces quelques mois ? Cherchons à le découvrir.

Après la défaite de Muret, le comte de Foix, le vicomte de Béarn et les Toulousains avaient envoyé demander grâce au Souverain-Pontife et promis de se soumettre entièrement à ses volontés. Le comte de Montfort, lui, après quelques excursions dans le Comminges et le pays de Foix, avait dirigé ses armes du côté du Rhône. Si Narbonne et Béziers lui avaient fermé leurs portes, Nimes avait reconnu son autorité ; il avait même pénétré jusque dans le Vivarais et enfin, accompagné du légat Arnald, archevêque de Narbonne, il s'était abouché à Romans, près de Valence, avec Eudes, duc de Bourgogne, et son frère dauphin du Viennois, pour traiter ensemble plusieurs affaires importantes, surtout celle du mariage d'Amaury, son fils, avec Béatrix, fille du dauphin. Le Languedoc jouissait ainsi d’un calme relatif, Le moment dut paraitre favorable à saint Dominique, qui ne reculait

devant aucun labeur, quand il s'agissait du salut des âmes ; nul doute qu'il n’ait repris alors ses pérégrinations apostoliques. Du reste l’administration du diocèse de Carcassonne lui incombait toujours, et continuellement il était appelé soit à Prouille, soit à Fanjeaux, dont il avait la charge spirituelle comme chapelain. Or, dit Gérard de Frachet {1}, « un soir qu'en la compagnie d’un convers de Citeaux, dont on connaît plus d’un trait de sainteté tout à fait digne de mémoire, le bienheureux Dominique revenait d'une conférence avec les hérétiques, il voulut entrer dans une église; la voyant close, les deux voyageurs se mirent à prier sur le seuil de la porte. Tout à coup, par un effet de la divine volonté, ils se trouvent à l'intérieur et ils y passent toute la nuit en prière. Une autre fois le Bienheureux n'arrive à un monastère que fort tard, après le souper des religieux ; craignant de leur causer même un léger dérangement, Dominique et son compagnon se prosternent devant la porte, priant le Seigneur de daigner pourvoir à leur nécessité présente, sans que le repos des frères en soit troublé, et, chose vraiment admirable ! sur: le-champ, ils se sentent au dedans, comme ils étaient au dehors, prosternés sur leurs genoux. » Sur la route de Montréal à Carcassonne, comme il profitait de toute occasion pour annoncer la parole de Dieu, le saint rencontre quelques personnes, non loin de la fontaine où il avait coutume de s'arrêter pour étanchèr sa soif, etil commence à les évangéliser ; mais, écrit Percin (2), citant un ancien bréviaire de Prouille, « à l’improviste un violent orage se déclare; la pluie tombe en abondance. « Ne craignez rien, leur crie le Bienheureux; ne vous éloignez pas ! » et faisant contre la pluie le signe de la croix, soudain l'orage s’apaise. En souvenir de cette merveille, on a

(1) Vies des Frères, éd. Cormier, page 61.

(à V. Mon. conv. Tolosani, p.10.

érigé dans le lieu où était en ce moment le bienheureux Père, un oratoire avec une grande croix que l’on voit encore. De là vient que dans l'office de la fête du saint, nous chantons « signo crucis obedit pluvia; » et voici,

Pre L'Oratoire de saint Dominique, d'après une photographie de Mademoiselle Elisabeth Cardes.

ajoute Percin, ce qui est encore plus admirable et que je tiens de nos Frères de Fanjeaux et de plusieurs habitants absolument dignes de foi : le miracle se continue de nos jours. Près de l'oratoire réparé depuis peu, dans un rayon

de cinq à six pas, là la place que les auditeurs de saint Dominique occupaient, il ne tombe jamais ni pluie ni grêle ; et des environs, quand un orage menace, on accourt à l’oratoire et on se tient à genoux à l'endroit marqué, jusqu'à ce que l’orage ait cessé (1). »

Un fait analogue et non moins étonnant nous a été conservé par le B. Jourdain. « Frère Bertrand, écrit le Bienheureux, dans son traité De initiis ordinis predicalorum, m'a raconté qu’étant en voyage avec le saint, une tourmente vint un jour à s'élever. Des torrents de pluie inondèrentla terre de toutes parts. Maitre Dominique fit le signe de la croix et il repoussa cette pluie diluvienne, de telle sorte qu’en marchant, lui et le Frère, la virent toujours tomber épaisse devant eux, à une

(1) Dans le manuscrit 8671 de la Bibliothèque nationale (p. 262), sous cette rubrique : Comment saint Dominique chassa la pluie et l'orage par le signe de la croix au chemin de Carcassonne, venant de Montréal, qui est au lieu où est bâti l’oratoire, on lit ce qui suit: « Il ne tombe pas une seule goutte à l’entour de saint Dominique ni de son compagnon par l’espace de trois coudées. En souvenir de ce signalé miracle, les chrétièns de ce temps-là batirent au même lieu un oratoire qu’on nomme l’Oratoire de saint Dominique, sur le chemin de Montréal à Carcassonne, distant d’une demi-lieue du dit Montréal, dans lequel il y avait une grande croix de marbre noir. De plus, selon le rapport de M..., qui était prêtre, docteur en sainte théologie, pour lors prébendier en l’église de Saint-Vincent de Montréal, il lui arriva qu'étant allé un jour à la chasse des cailles en compagnie de deux autres prébendiers et se trouvant proche du dit oratoire, il s’éleva un si grand et prompt orage avec une si grande quantité de grêle qu'elle gâta toute la plaine et surtout le quartier de Montréal et qu'eux furent contraints de se retirer vers le dit oratoire par l’espace de trois pas ; de quoi ils rendirent grâces à Dieu et à saint Dominique et par reconnaissance ils prirent chacun un morceau de la dite croix, lequel ils ont porté sur eux tout le temps de leur vie. En retournant à Montréal, ils passèrent à une métairie qui est assez proche du dit oratoire, où ils rencontrèrent le métayer, âgé de 80 ans, qui leur dit que lui aussi n'avait jamais vu grêler à l’entour du dit oratoire, Ce qui marque la sainteté du lieu. En l’année 1646, un certain Père Prieur de Prouille y fit faire une croix de pierre qui subsiste encore et que j'ai vue plusieurs fois. » (Le rédacteur de cette note du Ms. 8671 de la Bibliothèque nationale écrivait en 1726 : De nos jours on a fait ériger au même lieu un monument commémoratif dont nous

donnons la gravure.)

ve

distance de trois coudées, et cependant pas même une goutte n'atteignit la frange de leurs vêtements (1). » Ce trait miraculeux était connu dès l’origine dans tout l'Ordre des Frères-Prêcheurs. Gérard de Frachet nous en donne la preuve dans ce naïf et touchant récit: « Deux Frères avaient été envoyés à un certain couvent et ils accomplissaient l’obéissance joyeusement. En route, tout à coup d’épais nuages les enveloppent. Saisis d’une vive crainte ils commencent à se dire l’un à l’autre: Peutêtre que Dieu n’a pas accepté notre obéissance. Comme ils n’apercevaient aucun lieu où se retirer, le miracle que le Seigneur Dieu a opéré en faveur du B. Dominique en écartant la pluie de lui et de son compagnon revient à l’esprit de l’un des Frères. Excité par cette pensée à l’espérance et à la prière, il fait le signe de la croix contre l'orage menaçant. Aussitôt la pluie se partageant à droite et à gauche leur permet de marcher intacts pendant près d'une lieue, pas une goutte de cette pluie ne les atteignit, tandis que que de part et d’autre ils la voyaient tomber (2). »

C’est de la sorte que le zèle des âmes en saint Dominique engendrait souvent de véritables merveilles et, en même temps, ce zèle selon Dieu ne lui faisait pas perdre un instant de vue les intérêts temporels de sa fondation. Aussi le 1% février 1214 est-il à Prouille, acquérant une petite pièce de terre qu'il estime utile à l’agrandissement du modeste enclos dans lequel les Sœurs sont soumises à une rigoureuse clôture ; et, petit à petit, sous la prudente direction de l'homme de Dieu, se forma ainsi la propriété nécessaire à la vie monastique et austère que l’on menait à Prouille.

(1) De Initiis ordinis Fratr. Pred., éd. Berthier, p. 34. (2) Vies des Frères, éd. Cormier, p. 127. Gérard de Frachet écrit cet ouvrage entre les années 1296 et 1260,

Ni Martin Rigaud (1), le vendeur de la parcelle de terre en question, ni les quatre témoins Guillaume Faure de Faris, Guillaume-Pierre d'Entolsa, Raymond de la Sala, Roux Guillaume, Membratz du Vilar, ne figurent comme Croyants ou hérétiques dans les enquêtes ou sentences de Frère Ferrier et de Frère Bernard de Caux. Il est donc permis de les compter sinon au nombre des amis de saint Dominique, du moins parmi ceux qui, à Fanjeaux, Prouille et Villasavary, lui étaient sincèrement dévoués.

(1) Dans la famille des Rigaud, d’ailleurs fort nombreuse, il y a eu un Raymond Rigaud, Parfait très actif. Etait-il proche parent de Martin ? Guillaume Faure de Faris et Guillaume-Pierre d’'Entolsa figurent dans plusieurs autres actes de ce cartulaire, notamment dans les actes XVII, XXIII et XXIV. Une Sœur Catherine de Salos ou de Sala, qui fut la troisième Prieure du monastère de Prouille, était peut-être la fille de ce Raymond de la Sala, témoin dans l’acte du 4er février 1214,

XXXVIIT

Odès Juif, seigneur de la terre de la Caplade, donne, en pure aumône et à perpétuité, pour l’âme de sa mère et pour la sienne, à l'église Sainte-Marie de Prouille, à Dominique, chanoine d’'Osma, et à tous les Frères et les Sœurs présents et futurs, un emplacement pour bâtir devant le four public du dit lieu de la Caplade.

25 féviier 1214,

Notum sit omnibus hominibus hec audientibus, quod ego Odes Judeus, dominus terre Caplate, per me et per omnes successores meos, bono animo ac spontanea voluntate et sine omni dolo, in perpetuum dono et trado, sine omni retentu pro anima matris mee et pro anima mea, Ecclesie sancte Marie de Prolano et Dominico Oxomensis canonico et cunctis fratribus et sororibus inde presentibus et futuris quoddam locale ad edificandum ante furnum de terra Caplada cum introitu et exitu eius, sicut dividitur et bodulatur et vobis ostenditur a terra usque ad celum; Et hoc locale predictum affrontat se ab oriente in domo dels Olibas; a meridie in domo Guillelmi Guiffre iuvenis; a circio in via publica ; ab aquilone in domo furni : totum istud predictum locale, sicut a prefatis affrontationibus includitur sicut predictum est, in perpetuum dono et trado, sine omni retentu pro anima matris mee et pro anima mei ipsius, Ecclesie sancte

Marie de Prolano pro elemosina, et Dominico Oxomensis canonico et cunctis fratribus et sororibus inde presentibus et futuris ad suam noticiam. Et, cum ista presenti carta semper illis et suis valitura, in bonam et firmam possessionem omnes fratres et sorores presentes et futuros inde semper

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Fac-simile de l’acte de donation d'Odès, d’après une photographie communiquée par le T.R, P. Ligiez, archiviste de l'Ordre.

mito, sine omni retentu ad sui noticiam et ad suam voluntatem semper faciendam. Et ego eroillis et suis inde semper bonus guirens de totis amparatoribus bona fide et sine omni dolo.

Testes huius rei sunt frater Domini Odes, magister Paganus, Guillelmus Arnaldi Gibolevi, Guillelmus Aimerici, frater Rotbertus, Guillelmus Papavi.

Facta carta ista v” Kalendas marcii, feria üij® ab Incarnatione Christi mecxiij, regnante Philipo rege Francorum. Arnaldus Sancii de Lauriaco in solerio qui fuit della Faïs scripsit.

Original : Rome, Archives de l'Ordre de Saint-Dominique. Copie : Paris, Bibl. nat., Doat, t. XCVIII, f' 14.

COMMENTAIRE

Quel peut être ce seigneur Odès Juif, qui, le 25 février 1214, sur ses domaines de la Caplade {1}, donne à saint Dominique et à l’église de Prouille un emplacement pour construire? À quel propos a-t-il l'inspiration de cette aumône généreuse? Est-il venu de France pour sa quarantaine de pèlerinage en 1209 ou plus tard? S'est-il ensuite,

(1) Précédemment, page 164, sur la foi du chanoine Astre de Carcassonne, nous avons identifié la terre de la Caplade avec Villeneuve-le-Comtal. Il nous semble maintenant que c’est à tort puisque Villeneuve-le-Comtal est ainsi nommé, dès l’année 1246, dans les procès-verbaux d’Inquisition (Voir plus haut, p. 173)et cependant dans Ja bulle de division du diocèse de Toulouse, en 1318, et dans plusieurs amortissements royaux de la même époque, il est fait mention d’une église et d’un dimaire de Saint-Pierre de terre Caplade : preuve évidente que cette terre n’est pas devenue Villeneuve-le-Comtal dès le commencement du treizième siècle. Bien plus, grâce aux indications de M. de Teule de Carcassonne, érudit non moins obligeant que versé dans la connaissance de la géographie et des traditions locales, grâce aussi à la bulle susdite de 1318, donnant comme voisins l’un de l’autrele dimaire de Saint- Pierre de la Caplade et le territoire de Saint-Jacques de Villasavary, on est en mesure de placer la terre dont Odès Juif a été le seigneur beaucoup plus près de Prouille que ne l'est Villeneuvele-Comtal. L'église de cette seigneurie aurait été au lieu dit actuellement les Canonges (ou chanoines), au nord-ouest de Villasavary (V.cart. d'état-major) etle chef-lieu au hameau de la Capelle faisant, à cette heure, partie de la commune de la Cassaigne et à moins d’un kilomètre de Villasavary. Dans cette hypothèse, ,le four public très probablement était situé à l'extrémité de la terre, du côté de Prouille. On comprend ainsi que les témoins et le rédacteur de l’acte ainsi que les possesseurs de certaines maisons aient été de Fanjeaux, de Prouille ou de Villasavary : fait qui ne s’expliquerait aucunement dans l’hypothèse de la Caplade identifié avec Villeneuve-le-Comtal.

comme d’autres croisés, fixé définitivement dans le pays et a-t-il reçu en fief de Simon de Montfort la terre dont il est le seigneur? Ou bien, étant originaire du Languedoc, ne s'est-il rallié que pendant la croisade à la cause de la foi? Puisqu'il s’agit d’un bienfaiteur de saint Dominique et de son œuvre, ce sont tout autant de questions d’un réel intérêt. Il serait utile de les éclaircir et, nous l’avouons, notre impuissance à le faire est presque entière. Pour les autres personnages que signale l’acte du 25 février, nous sommes plus heureux. Déjà maitre Payen (1), Guillaume Arnaud Jubileu (2), Guillaume Aymeri (3) nous sont connus. Si nous ignorons ce qu'a été Guillaume Guiffre, nous savons par les enquêtes des Frères Ferrier et Bernard de Caux, que plus d'un membre de la famille Oliba fut hérétique (4), que G. Papau (5) a eu, pour fille ou pour femme, une certaine Guillelmine, Parfaite très active que l’on rencontrait circulant de tous côtés avec ses compagnes, et même venant à Fanjeaux fréquemment et en secret lorsque la secte n'y était plus maitresse.

Dame Fays est la mère des deux chevaliers de Fanjeaux, Sicard de Durfort et Pierre de la Ihle; c’est elle qui, en 1204, fut hérétiquée avec la comtesse de Foix et plusieurs autres dames nobles par l’évêque cathare Guilabert de Castres (6). Enfin un certain frère Robert, cellérier de l'abbaye de Citeaux, figure, en 1210, à côté d’Arnald Amalric, son abbé, dans un acte par lequel Montfort cède le château de Cazouls à l'évêque de Béziers ; est-ce notre témoin ou le moine cistercien, compagnon fidèle du B. Dominique dans plus d'une de ses pérégrinations apostoliques, ou mieux le chapelain d'Alain de Roucy,

(1) Voir pp. 278 et 280.

(2} Voir pp. 325 et 326.

(3) Acte XXXI, pp. 387 et suiv.

(4) Bibl. publ. de Toulouse, ms. 609, (5) Ibidem.

(6) Voir plus hant, pp. 108, 115 et 374.

dont il sera parlé dans un des actes suivants? Pour le moins, c’est un ami ou familier de Prouille, parfaitement connu de tous, puisque, pour le désigner, on se contente ici de l’appeler simplement Frère Robert.

L’Acte du 25 février ne projette donc qu’une lumière pâle et incertaine sur saint Dominique et son pieux ministère. au début de l’année 1214. Toutefois, puisqu'alors on était au mardi de la seconde semaine de Carême, il a fallu à cet homme apostolique le motif le plus grave pour ne pas s'éloigner plus tôt pour ce ministère de la prédication qu'ilavait tant à cœur etsurtouts’ils’estéloigné de Prouille après l'acte du 1% février, pour y être revenu presque aussitôt après l'avoir quitté.

C’est qu'en effet, on ne saurait en douter, le seigneur de la Caplade était très malade (1), etle saint est là pour l’assister et le préparer à sa fin prochaine. C’est pourquoi Odès, mourant, en retour de cette miséricordieuse assistance, afin d'obtenir pour lui et sa mère défunte les suffrages des Frères et des Sœurs, fait l'aumône d’un emplacement pour bâtir, emplacement situé en face du four banal de la terre seigneuriale. Il est donc vraisemblable que le monastère ne possédait pas encore, à son usage privé, un four pour la cuisson de son pain quotidien. Lui procurer le moyen d'élever une petite construction

(1) Il n’est plus question de ce seigneur, depuis le 25 février 1214, dans les documents de toute nature compulsés pour ces études sur saint Dominique : autre indice que l’on est en présence d'une donation faite par Odès Juif sur son lit de mort, Il veut témoigner sa reconnaissance au serviteur de Dieu et se concilier son intervention auprès du Souverain Juge devant qui il est sur le point de comparaître. On ignore également ce qu’il en est advenu de l’emplacement donné par ce seigneur, à moins qu’il ne se soit confondu plus tard avec les possessions du monastère à Villasavary ou à la Cassaigne ; mais on s'explique ainsi pourquoi les témoins, le scribe et saint Dominique ont dû se transporter à la campagne dans une maison particulière, laquelle, confisquée à dame Fays pour fait d’hérésie, était devenue la propriété du seigneur de la Caplade.

tout près d’un four public du voisinage, c'était lui rendre un notable service. Si donc nos conjectures sont exactes, on a là une nouvelle preuve de la sollicitude constante du Bienheureux Dominique à profiter de toute circonstance propice pour garantir aux siens le pain matériel nécessaire, pendant que lui-même, comme l’Archange Raphaël, ne se nourrissait en quelque sorte que de la seule nourriture invisible de Dieu.

Suivons maintenant le Bienheureux dans l’Albigeoïis, où son zèle infatigable ne tarde pas à le conduire. Sur sa route, lui qui aime « à visiter les lieux de prières et les reliques des saints, » il ne manque pas de s'arrêter à Castres. Un pèlerinage célèbre l’attire singulièrement en cet endroit. Le martyr de Valence, saint Vincent, y a son tombeau, et, selon la remarque d'Étienne de Salagnac, qui, maintes fois, en avait fait la douce expérience, « dès qu'un homme marchant dans les voies de l'esprit entre dans l'église où est ce tombeau, les sens de son âme ressentent la vertu du saint et en sont tout pénétrés (1). » Chaque fois donc que Dominique en trouve l’occasion, il vient prier dans ce sanctuaire. Souvent il y prêche au peuple, demandant l'hospitalité à l’ancien chapelain de Montfort, Mathieu de France, que le comte a préposé, en la qualité de Prieur, à la collégiale qu'il a fondée en 1211 ou 1212, en l'église Saint-Vincent (2).

(1) It. de Salagnac. De qualuor in quibus,...…. ms. de Rodez (Arch. de l'Ordre).

(2) Au septième siècle, de nobles chevaliers s'étaient réunis en ce lieu, sur les bords de la rivière de l’Agout, pour vivre dans la prière et la pénitence sous la règle de saint Benoit: ainsi fut fondée l'illustre abbaye de Castres, convertie plus tard ensiège épiscopal. En l’année 858, sous l’abbé Gislebert, l’un des moines revenant de Valence d'Espagne en avait apporté les reliques du martyr saint Vincent. L'église bénédictine à cette occasion fut placée sous le vocable du saint et bientôt on la vit fréquentée par de nombreux pèlerins. Les moines au douzième siècle s'étant construit à quelque distance une plus vaste abbaye, le sanctuaire de saint Vincent fut confié par eux à des chanoines de l'Ordre de Saint-Augustin : mais

La présence du Bienheureux Dominique à Castres fut, au commencement de 1214 (1), signalée par un fait miraculeux. Étienne de Salagnac le tenait de témoins oculaires absolument dignes de foi, et il le raconte en ces termes : « L'homme de Dieu, dit cet écrivain, un jour, après les messes, était resté, selon son habitude, en prière : dans l’église, devant l'autel. A l'heure du repas, la table était servie et le saint ne paraissait pas; le Prieur, Frère Mathieu, envoie l’un de ses clercs le chercher. Le jeune clerc entre dansl'église et il aperçoit le Bienheureux totalement séparé de terre etélevé d'environ une demi-coudée. Tremblant et stupéfait, il court l’annoncer à son Prieur. Celui-ci, après avoir longuement attendu, se rend luimême dans l'église et il trouve le saint élevé, cette fois, d'une coudée. Il se détermine à rester là jusqu'à ce qu'enfin, revenu du céleste séjour à sa demeure corporelle, Dominique retombe prosterné devant l'autel. Ému d'un tel spectacle, Frère Mathieu, peu de temps après, se met à sa suite, le saint lui promettant, comme à tous ceux qu'il recevait, le pain de vie et l’eau du ciel; car ce Père bienheureux, chaque fois qu'il admettait un Frère et lui

au siècle suivant, ces chanoines ne desservant plus le sanctuaire comme il convenait, Simon de Montfort,devenu le maitre incontesté du pays Castrais qu’il donna ensuite à Gui son frère, fonda, par dévotion, selon l'usage de l'Eglise de France, douze prébendes pour autant de chapelains et à ces chapelains il donna pour Prieur son propre aumônier, maitre Mathieu, originaire de Montfort l'Amaury, dans l'Ile-de-France, d'où son nom de Mathieu de France et quelquefois Mathieu de Paris, parce que, selon d’autres, il serait né à Paris (Cf. Et. de Salagnac, de quatuor in quibus, etc., ms. de Rodez. — Bernard Gui, de fundalione conv. castrensis. — Dans D. Martine, Ampl. collectio, t. VI. — Jean de Réchac, etc.).

(1) ihistorien Thierry d'Apolda, rapportant ce fait, assure que saint Dominique se rendit à Castres au commencément d'un carême. Ce carême, nous l'avons vu, n’a pu être celui de 1213. D'autre part, la suite des événements semble montrer que pendant le carêmo de 1215 le B. Mathieu était déjà à Toulouse avec saint Dominique, A défaut donc d'indication plus précise nous avons assigné à cet événement miraculeux la date du carême de 1214.

donnait l'habit, avait coutume de s'exprimer ainsi (1). » C'est de cette sorte que le Prieur de Saint-Vincent de Castres, Frère Mathieu de France, devint disciple de Dominique.

Après avoir prié le jour dans l'église, le serviteur de Dieu, la nuit, afin de se livrer en toute liberté à ses pénitences habituelles, au profit des pécheurs, se retirait à l'écart de la ville de Castres, dans une grotte appelée encore de nos jours la grotte de Saint-Dominique (2).

Le petit clerc qui surprit saint Dominique en extase se nommait Sicard Sabbatier. Il était de Castres. Le souvenir de ce qu'il lui avait été donné de contempler ne sortit jamais de sa mémoire, et dans sa vieillesse il se complaisait à en faire le récit à toute occasion. Or, à quarante et quelques années du jour où il avait vu saint Dominique ravi et élevé de terre, dans l'église de Saint-Vincent, en l’année 1258, Sicard Sabbatier, devenu un grand clerc,

(1) Et. de Salagnac. De quaiuor in quibus. Le récit de Thierry d'Apoda offre des variantes considérables : nous avons préféré celui d’Etienne de Salagnac qui l'avait puisé à une source con temporaine tandis que Thierry d’Apolda, étranger à la France, ne le tenait que de seconde main.

(2) On lit dans Espilly (Dict. de géographie, au mot Castres) : « À une lieue vers le nord-est est un rocher qu’on nomme le roc qui tremble. Il est placé au lieu de la Roquette, ainsi nommé de la quantité de rochers qui y sont dispersés çà et là d’une manière confuse. Au même lieu et au pied de la montagne où est le roc qui tremble est une grotte qui a servi de relraile à saint Dominique. Cette grotte a vingt-huit pieds de long sur dix de largeur moyenne et quinze pieds de hauteur. L'entrée en est formée par une ouverture irrégulière de quatre ou cinq pieds de hauteur sur trois ou quatre de largeur. Comme cette entrée est basse, il faut se courber pour y entrer ; mais dans l'instant on peut se redresser et l’on s’y trouve au large. L'intérieur ressemble à un salon assez vaste. Le dessus est voûté en berceau et les côtés sont fermés par des masses énormes de rochers dégarnies de terre et qui ne se soutiennent les unes les autres que par leur seul contact mutuel. On y voit clair partout à cause de deux ouvertures qui sont audessus et dont l’une est à droite, l’autre à gauche. Le pavé ou sol est irrégulier; il est formé par des rochers entassés les uns sur les autres qui laissent entre eux des crevasses de plusieurs pieds de profondeur entre lesquelles coule un ruisseau... »

comme on disait alors, était chanoine de cette église et archidiacre du Lantarès, au diocèse de Toulouse. A cette époque déjà, les membres de la collégiale fondée par Simon de Montfort étaient réduits à un très petit nombre et, pour la plupart, résidaient près de l’évêque d'Albi; les moines de saint Benoit avaient repris possession de l’église et du tombeau de saint Vincent. Or, au même temps, Philippe, petit-fils de Gui de Montfort, frère du comte Simon, gouvernait le pays Castrais et l’Albigeois au nom de son père, qui avait accompagné saint Louis dans la croisade de Terre- Sainte. Philippe de Montfort était « pieux et bon, écrit Bernard Gui. Il aimait grandement les Frères, Fratres plurimum diligebat. De concert avec Bernard de Combret, évêque d'Albi {1}, maître Sicard Sabbatier, le petit clerc d'autrefois, et Pierre Bertrand, grand juge pour l'Albigeois, Philippe de Montfort conçoit le dessein d'appeler à Castres les fils de Dominique et de leur confier, avec la garde du tombeau de saint Vincent, l’église sanctifiée par leur Bienheureux Père et fondateur. Les moines de saint Benoît lui font la plus vive opposition; mais le seigneur Philippe en a raison. Il traite successivement avec l'abbé et les religieux bénédictins, avec l'évêque d’Albi,le chapitre général des Dominicains qui se tient à Toulouse pendant le mois de mai, sous la

(4) Voir pour tous ces faits et les suivants Etienne de Salagnac mette Rodez) et Bernard Gui (D. Martine, Ampliss. collect., t. VI).

Bernard de Combret, dans sa lettre d'approbation datée du 28 mai 1258, fait cette déclaration : « Attendentes diocesis nostre subversionem propter hereticam pravitatem, per antidotum predicalionis evangelice veritatis et per monita salutifera, eamdem diocesim et subditosnostrosre formare et ad orthodoxam fidem reducere cupientes ecclesiam Sancti Vincentii de Castris nostre diocesis cum corpore gloriosissimi B. Vincentii quod ibi requiescit..…… fratri Guillelmo ordinis Fratrum Predicatorum damus, etc. » (Arch. départ. du Tarn).

présidence du vénérable Père Humbert de Romans (1). Philippe de Montfort, afin de triompher entièrement de l'opposition des moines, a même recours au pape Alexardre IV, et il lui députe à Viterbe le juge Pierre Bertrand. Dans sa lettre, Philippe supplie le pape de lui donner à lui pour les Frères-Précheurs, avecle saint corps, l’église de Saint-Vincent, en récompense, dit-il, de tout le sang des Montfort versé par obéissance à l'Eglise romaine et pour son honneur (2), et il promet de doter magnifiquement le futur couvent des Frères-Prêcheurs. Alexandre IV y consent et, le 7 septembre 1258, l'Abbé et les moines de Castres se désistent par un acte public dans lequel maitre Sicard Sabhbatier a la joie d'intervenir comme témoin. En conséquence, le chapitre provincial tenu à Montpellier en la fête de saint Dominique, après avoir accepté et enregistré, par autorité du Maitre-Général de l'Ordre, tout ce qui a été fait et conclu pour cette fondation, envoie quelques Frères prendre possession du nouveau couvent et met à leur tête, comme vicaire, frère Bernard de Bocaciis (3) « homme religieux, bon, fidèle et sincère, » dit Bernard Gui,

(1) Les actes du chapitre général de Toulouse portent cette déclaration : « Ad preces Domini Philippi de Monteforti concedimus domum apud Castras, diocesis Albiensis, si visum fuerit fratri Guillelmo Raymundi et Priori Montis Albani (fr. Raymundo de-Convenis) et fratri Aimerico de Leone. » Ces religieux avaient été nommés par le chapitre pour juger de l'opportunité de la fondation (D. Mart., Thesaur. nov. anecd., t. III).

(2) Implorans et obsecrans ut præfatam S. Vincentii ecclesiam, cum sancto ejus corpore, pro fratribus Prædicatoribus sibi daret in recompensationem totius effusi sanguinis Montisfortis pro romanæ ecclesiæ obedientia et honore, Quo verbo audito et altius intellecto summus Antistes.. præfatam collationem et donationem fratribus Prædicatoribus... auctoritate apostolica ratificans confirmawvit. (D. Mart., Ampliss., coll., t. VI, p. 488.)

(3) Ce vénérable Père racontait à Bernard Gui dont il fut le Prieur au couvent d'Albi, qu’en ce temps-là (en 1259), comme on ignorait le lieu précis de la sépulture du saint martyr, « une nuit Philippe de Montfort, plusieurs de ses intimes, l'Abbé de Saint-

Benoit et quelques-uns de ses moines, et lui Fr, Bernard de

En 1260, le chapitre provincial tenu à Marseille, en la fête de saint Dominique, comme le précédent, reçoit officiellement le lieu de Castres pour couvent de l'Ordre des Frères-Prêcheurs. Il y assigne un Lecteur et les Frères d'usage, et institue pour premier prieur de ce couvent Frère Pierre Hyspani de Limoges (1). Enfin, le lendemain de la fête de saint Augustin, 29 août 1260, les Dominicains, conduits processionnellement par leur Provincial, l’illustre Ponce de Saint-Gilles, entrèrent dans l’église de Saint-Vincent de Castres qui leur fut remise par l’évêque d'Albi, Bernard de Combret, en la présence de noble homme et seigneur Philippe de Montfort, du clergé, de la noblesse de la contrée et de la multitude du peuple (2). Maître Sicard Sabbatier pouvait chanter en

Bocaciis, montèrent secrètement à l'endroit où était le tombeau, Ils le firent ouvrir et ils purent contempler les restes bénis du saint, et même jusqu'aux traces des brülures faites par le feu sur son corps. Ils y trouvèrent aussi la cédule sur laquelle le moine Audaldo attestait au neuvième siècle qu’il avait apporté lui-même ce saint corps de Valence. La tête manquait, sans qu'on sût ce qu’elle était devenue, et Bernard Gui ajoute : « Fr. Bernard de Bocaciis assurait qu'il avait vu de ses yeux les pieuses reliques, qu'il les avait palpées de ses mains et qu’il avait conçu pour le saint la plus vive dévotion, parce qu’une sorte de vertu spirituelle émanait de son corps. Souvent je le lui ai entendu prêcher au peuple avec ferveur. » (D. Mart., Ampl. coll., t. VI).

(1) Bernard Gui (fondat, du couv. de Castres) consacre au Père Pierre Hyspani, le premier prieur de ce couvent, et au Père Guillaume de Bon Soulas (ou Confort), le second prieur,un éloge dont nous ne donnons que le texte de peur d'en altérer la fraicheur et le parfum par une traduction insuffisante : « Hic fuerat (Fr. Petrus Hyspani) socius priorum multorum Provincialium, in laboribus multis et in itineribus semper devotus ac religiosus vir et bene personatus, Hice postmodum diu vivens in conventu Castrensi, annis fere viginti humiliter et utiliter servivit in multis officiis alternatim Prioratus et subprioratus ac procuratoris, tandem confractus in senectute bona ibidem dulciter in Domino obdormivit.….

Frater Guillelmus de Bono Solacio Alestensis..… hic fuit devotus, juxta nomen suum boni solacii in hospicio mentis sue coram Deo et angelis affluens jugiter lacrymis devotionis ; hic obiit in conventu Castrensi... (Bibl. publ., Toulouse, ms. 470).

(2) Bernard Gui, Fondation de Castres, — D, Mart., Ampliss. coll., t. VII. N

paix son Nunc dimittis. Dieu cependant le conserva encore assez de temps en ce monde pour qu’il püt jouir de la prospérité de l’œuvre à laquelle il avait si ardemment travaillé, en mémoire de saint Dominique et du B. Mathieu de France ; et enfin cet homme des anciens jours, après avoir revêtu l’habit des Frères-Prêcheurs, mourut saintement le 20 février de l’année 1276 et fut enseveli dans le chapitre des Frères à Castres (1).

Pierre Bertrand, juge au nom de Philippe de Montfort pour l’Albigeois, à son tour se fit Frère de l'Ordre. Il fut successivement prieur des couvents de Figeac, Condom et Montauban, et, en l’année 1283, du couvent de Castres, qu'il avait contribué si efficacement à fonder. Il y termina doucement sa vie le 19 août 1297 et fut enterré dans le cloitre (2).

Philippe de Montfort« cette fleur de la chevalerie, comme l’appelle Bernard Gui, ce porte-étendard de toute probité, ce dévoué et magnifique patron du couvent des Frères- Précheurs de Castres et zélateur puissant de notre Ordre, dont la mémoire est et doit demeurer éternellement au cœur de tout Dominicain, Philippe de Montfort mourut le 28 septembre 1270, dans le camp de l’armée chrétienne, devant Tunis » où il avait suivi Louis IX dans sa seconde et malheureuse expédition, comme Philippe son père l'avait suivi dans son expédition de Terre-Sainte (3).

(1) Et. de Salagnac, Bern. Gui, ibidem.

(2) Bern. Gui, Fondations, passim., ms. de Toulouse, 470.

(3) Philippe de Montfort mourant à Tunis avait ordonné que ses ossements et son cœur fussent rapportés à Castres, ce qui fut exécuté fidèlement et le 9 septembre 1271, les restes du héros chrétien furent déposés solennellement dans l’église de Saint- Vincent, à la gauche du tombeau du martyr, en la présence de la veuve de ce seigneur, la comtesse Jeanne, et de la plupart des nobles du Castrais et de l’Albigeois.

Simon de Montfort, fils de Philippe, étant mort en 1276, dans la Pouille, au service du duc d'Anjou, son corps fut rapporté par le Père Bernard de Bocaciis et déposé dans l’église de Saint-

Vincent, aux pieds de son Père, dans le même tombeau. En 1284 mourut noble et magnifique Dame Jeanne de la famille

Comment donc ne pas admirer et bénir, dans de telles origines (1), l’action surnaturelle et puissante du Bienheu-

des seigneurs de Mirepoix, veuve du seigneur Philippe. Elle fut mise dans un tombeau particulier près de celui de son illustre époux.

ne l’année de la grande indulgence de Dieu, 1300, le 1er décembre, mourut Jean de Montfort, comte de Squillacs et Caveoso, chambellan du royaume de Sicile, seigneur de la terre albigeoise. Il avait choisi d’être enterré dans l’église de Saint-Vincent, aux pieds de Jeanne, sa noble mère. Son corps fut d’abord déposé dans l’église de Foggia, où des Dominicains furent députés pour le transporter à Castres. Ils le trouvèrent intact et sans aucune trace de corruption ; on le déposa en France, dans le monastère de Prouille, en attendant que tout fût prêt à Castres pour le recevoir et, le mercredi 1" juillet 1304, eurent lieu ses obsèques solennelles. La sœur et héritière du défunt, Eléonore de Montfort, dame de Vendôme, était présente avec ses trois fils. Avant la cérémonie, elle voulut se donner en secret la consolation de revoir encore une fois sur cette terre les traits de son frère bien-aimé. Elle le reconnut aussitôt tant il était conservé, elle put même montrer du doigt une cicatrice qu’il avait au visage depuis son enfance. (Bern. Gui. — D. Mart., Ampl. coll., t. VI.) Le frère et la sœur furent Dore bienfaiteurs du monastère de Prouille (Voir Arch. de Aude).

(1) Le couvent des Dominicains de Castres, l’un des plus beaux de l'Ordre, fécond en hommes de science et de sainteté, persévéra dans la grâce de ses commencements jusqu'à la Réforme. Au seizième siècle, les huguenots ruinèrent et saccagèrent entièrement la demeure conventuelle et l’église. Trente-neuf religieux furent massacrés, parmi lesquels le V. Père Jean Guillot, dont on peut lire le cruel martyre dans Jean de Réchac (t. I) :

« Les Frères, dit cet écrivain, prévoyant ce coup de rage de leur part, donnèrent en dépôt aux consuls de la ville la châsse de saint Vincent avec les reliques et l’argent du couvent qui pesait 284 marcs. Ces consuls, étant en apparence catholiques et en effet hérétiques, brülèrent les reliques et profitèrent de l’argenterie. Néanmoins, après les victoires du feu roi (Louis XIII) sur toutes les villes hérétiques de France, nos religieux ont répété leur argenterie à laquelle, par arrêt du Parlement de Toulouse, la ville fut condamnée: et de quoi et des anciennes démolitions du couvent, il a été rebâti par les diligences ct travaux infatigables de Frère Jean Auriac, profès du même couvent. Leur enclos a été rendu, les anciennes dévotions reprises et les religieux y travaillent avec un grand profit. Ce couvent a été si magnifique autrefois dans ses bâtiments et son amplitude (la bibliothèque avait plus de cent pieds de long), et si renommé dans l'Ordre pour être le dépositaire des reliques de saint Vincent, que l’on y a tenu le Chapitre général l'an 1352. Afin que ce couvent ne fût pas sans aucune relique de saint Vincent, le R. P. Guillaume Mathieu, Vicaire général de la Congrégation réformée de Saint-Louis, prit,

reux Dominique unie à celle de son compatriote, le glorieux martyr saint Vincent ?

au couvent d'Avignon, une partie de l’os du bras du grand martyr.. et le déposa entre les mains du supérieur du couvent de Castres, en présence de quelques chanoines de la cathédrale et d'un notaire apostolique. Vint la Révolution française : elle consomma l'œuvre de destruction commencée par les calvinistes. À cette heure, la dernière relique du saint a disparu; de l’église et du couvent rien ne subsiste, tout a été rasé et nivelé, en 1827, pour y établir la nouvelle place dite Nationale. La rue Sabbatier, d’un côté, et le quai des Jacobins, de l’autre, en conservent seuls le souvenir. Du temps de saint Dominique, il n’y a plus à Castres qu'une belle tour romane, jadis voisine de l’église Saint-Vincent, mais faisant partie de l’abbaye de Saint-Benoit.

(Borel, Antiquités de la ville de l'astres, Jean de Réchac, — notes dues à l’obligeance de M. l’abbé Fort, curé de Teillet, archiviste du diocèse d'Albi, de MM. Alfred Carvin-Cachin, de Castres, et de Teule, de Carcassonne.)

Foulques, évêque de Toulouse, abandonne aux Sœurs de Prouille, de l’assentiment et volonté de Frère Dominique, chapelain de l’église de Fanjeaux, les dimes et prémices de trois araires de champs et de trente arpents . de vignes sis au dimaire de cette église.

2$ Mai 1214.

Notum sit tampræsentibus quam futuris, quod ego Fulco, Dei gratia, Tholosanæ Sedis episcopus, de assensu et voluntate fratris Dominici capellani de Fanojovis, do et concedo in perpetuum monialibus de Pruliano decimas et primitias trium aratrorum suorum et triginta arpentorum Winearum, quæ sunt ejusdem domus in territorio et decimario de Phanojovis. Et, ut ratum et inconcussum maneat omni tempore, præsentem paginam sigilli nostri munimine roboravimus*, Datum Phanojovis VIII Kalendas juni, anno Domini 1214,

Imprimé : Gall, Christ, t. XIII, p. 247 (ex Monum, Eccl., s, Papuli).

Percin. Monum. Conv. Tolos., p. 14.

Echard. Scriplor. O. P., t. I, en note.

Mamachi, Annal. O. P., t. I, app., en note,

(a) Dans Percin, Echard et Mamachi, il y a roboravi et l'acte finit sans indication de lieu ni de date.

COMMENTAIRE

Nous retrouvons le 25 mai saint Dominique à Fanjeaux, dont il est le curé titulaire (1), dit l'acte que nous interprétons en ce moment. L'’évêque de Toulouse lui a très vraisemblablement confié ce ministère parce que, dans son malheureux diocèse ravagé par l’hérésie, il y a pénurie de bons prêtres, et aussi afin de lui venir en aide et aux compagnons de son apostolat, qui commençaient à se multiplier, ainsi que le fait entendre le trouvère picard déjà plusieurs fois cité, dans le chapitre de son poème : « De la soustenance con li avoit donné por lui et por ses compaignons » où il chante :

En cel pais et en cel lieu S’efforcha mout de prééchier Par ardeur et par désirier, Son cors travailloit durement Por amener à sauvement

Les âmes dont pitié avoit.

Saint Dominiks se tenoit

Le bénéfice d’une église

Qui au Faniat estoit assise Por ses compaignons et por li.

Autres choses avoit aussi, Q'hoines gens doné avoient

En aumosnes ; ke il voloient Q'cils y présissent leur vivre (2).

(4) On voit encore, dit Percin (Mon. Conv. Tolos.), non loinde l’oratoire du Seignadou et de l’église paroissiale, la maison qu’habitait alors saint Dominique. On l’appelle « le Bourguet Saint-Domenge. » Cette tradition, que Percin constatait au dix-septième siècle, persévère de nos jours à Fanjeaux. La maison est actuellement habitée par le vicaire de la paroisse. Sur un des murs de cette maison, mais cachée par une tapisserie, serait une inscription gothique relative au saint. 3

L'église dont saint Dominique a été curé n’existe plus, L'église actuelle de Fanjeaux a été rebâtie sur l'emplacement de l’ancienne, un siècle après la mort du bienheureux, Nous donnons la gravure du portail de cette église et d'une inscription qui fait foi de cette reconstruction.

(2) En ce pays, et en ce lieu (Dominique) moult s’efforça de prêcher —parardeur et par désir. — Iltravaillait son corps durement

Dans l'exercice de ses fonctions de pasteur des âmes, Dominique, assurément, se montra à Fanjeaux ce qu'il fut partout, non seulement d'un zèle admirable, mais le cœur le plus miséricordieux et le plus compatissant: on n'en sait toutefois, d’une manière authentique et documentaire, que ce que dit l'enquête de 1233 pour sa canonisation, où « Arnald, chapelain de Villasavary, Raymond du Vilar, prêtre de Fanjeaux, un clerc, du nom de Raymond, attestent sous la foi du serment, avoir connu à Fanjeaux une femme démoniaque jadis délivrée par les prières du B. Dominique. Le clerc Raymond ajouta que lui aussi, par les mérites du saint, avait été guéri de la fièvre. Les mêmes témoins, et beaucoup d’autres avec eux, furent unanimes à déposer que jamais ils n'avaient vu, en chair et en os, un homme aussi saint et aussi vertueux. »

Dans cette enquête de 1233, Fr. Raymond, chanoine de Pamiers, déclare pareillement que saint Dominique « l'a guéri de la fièvre en lui imposant les mains (1), et qu'il a vu un homme délivré par lui du démon. »

« Enfin un autre Raymond, dans la même enquête, affirme «qu'à la prière du Bienheureux, une jeune fille avait été rendue à la santé. Sa mère avait prié le Serviteur de Dieu de la visiter, et il lui avait répondu : « Retirez-vous, je « prierai pour elle! » Et le lendemain, au dire de cette femme, sa fille fut guérie (2). » — pour amene au salut —les âmes dont il avait pitié. — Saint Dominique avait — le bénéfice d’une église — qui à Fanjeaux était assise — pourses compagnons etpour lui. — D’autres choses, ilavait aussi — que de bonnes gens avaient données — en aumônes. Elles voulaient — qu'ils en prissent leur vivre, etc.

(1) Mamachi, Annal. O. P., t.1, Append., p. 139, 142 et 143,

(2) C'est sans doute à la foi, en ces divers témoignages, qu'est dû le fait miraculeux rapporté par Guillaume de Frachet dans les Vies des Frères (éd. Cormier, p. 77) : « Un frère convers du couvent de Metz. dit le pieux et fidèle narrateur, souffrait cruelle-

ment et depuis longtemps de la fièvre quarte. Sa tête en était affreusement enflée et défigurée, Or, la veille de la fête

Portail latéral de l’église de Fanjeaux, d'après une photographie de M. A. Cardes.

qe

Or, le 25 mai, Foulques est avec le B. Dominique à Fanjeaux. Dans sa persévérante préoccupation d'assurer l'avenir non seulement spirituel mais temporel de son œuvre de prédilection, le saint n’a garde de manquer une aussi précieuse occasion. Il fait appel à la bienveillance de l’évêque, son ami, et il en obtient facilement pour sa famille religieuse un nouveau bienfait : L'église de Fanjeaux dépendait immédiatement de l'évêché de Toulouse ; les dimes et prémices à prélever sur le territoire de cette église revenaient donc de droit, pour une part, à la mense épiscopale, et pour l’autre à la mense curiale; et, les biens du ‘monastère sur ce même territoire étant soumis à cette double obligation, l’évêque Foulques, du consentement de saint Dominique, fit au monastère

de saint Dominique célébrée pour la première fois en 1234, ce Frère étant dans l'attente d’un accès, le Prieur vient le visiter. « Com- « ment êtes-vous ? lui dit-il. —J’attends mon accès, répond le Frère. « — Le Seigneur, reprend le Prieur, peut, par les mérites du B. Do- « minique, vous l’épargner miséricordieusement et vous guérir. » Alors le Frère, tourné vers son Prieur : « Je crois fermement que « si, de la part de Dieu et de saint Dominique, vous ordonnez à « la fièvre de ne plus me tourmenter, je serai guéri. » Le Prieur, confiant en la bonté de Dieu et dans les mérites du saint, commande au mal de laisser le patient et de ne plus l’affliger. Aussitôt la fièvre le quitte, jamais plus il ne sentit d'autre accès, et sa tête fut en même temps délivrée de son enflure. C’est le susdit Prieur, Frère Jacques, homme de grande réputation, qui l’a raconté au Maitre de l'Ordre (probablement le B. Humbert), »

Le souvenir de ce pouvoir miraculeux de guérir de la fièvre attribué à saint Dominique s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nos temps, même au delà des mers. Le R. P. Bertrand Cothonay, de la mission de la Trinidad (Antilles anglaises), raconte (Apuntos sobre los Dominicos de Venezuela, Caracas 1891) que, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Caracas, écrit au dix-huitième siècle par le Père franciscain Antonio Navarrete, on trouve ce qui suit, page 45: «Je consigne ici, dit le moine franciscain, une formule de prière contre la fièvre à notre saint Patriarche Dominique qui produit des merveilles notoires et continuelles..… Moi-même, je puis rendre témoignage à l’efficacité de cette prière, car à l’âge de treize à quatorze ans, étant presque mourant, un religieux de Saint-Dominique la récita sur moi; et aujourd’hui, ayant 58 ans d'âge et membre de la Religion de mon Père saint François, je reconnais et je confesse que mon Père saint Dominique m’a rendu la santé. En reconnaissance de ce bien-

sur ces biens la remise du droit de dimes et prémices

pour trois araires de terre et trente arpents de vignes. Voilà ce que nous apprend l'acte du 25 mai auquel

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