CHAPITRE III
Les conditioos de la surveillance
k Ceux qui ne s'occupent pas assez de leurs enfants, fussent-ils d'ailleurs pieux et réglés personnellement, seront assujettis, par cette seule faute, à la plus formidable condamnation. » (2j
Quelles sont les conditions de cette surveillance ?
Il en est quatre principales :
1° Il faut savoir regarder : la perspicacité.
2° Il faut vouloir voir : une certaine défiance.
3° 11 faut s'oublier soi-même : le sacrifice.
4° Il faut laisser à l'enfant le moyen de s'exercer à une vie
personnelle : le relâchement progressif de la surveillance.
(i) Racine, Britannicus, I, l\.
(2) Sai.nt Jean Chrysostome, Discours sur l'éducation des enfants.
l'éducation morale 157
Article I. — La perspicacité.
Les anges de l'homme observent tous les pas
Leur tâche sainte étant de diriger les âmes
(Y. Hugo.)
Les parents ne jouissent-ils pas d'une certaine perspicacité naturelle en tout ce qui concerne l'éducation?
Oui, nous avons déjà eu occasion de le faire remarquer.
Et tous ceux qui s'occupent des enfants ont la satisfaction et la consolation de rencontrer des pères et des mères qui s'en viennent les renseigner, avec une précision remarquable, sur le tempérament, le caractère, les défauts, les fautes, les qualités et les ressources de leurs enfants; rien ne leur a échappé.
Peut-on dire que cette perspicacité est générale?
Non, malheureusement.
Que de fois, hélas ! en pénétrant dans l'àme ou dans la vie de certains enfants, nous sommes obligés de dire ou de penser :
— Que les parents sont donc aveugles!
C'est à croire qu'ils ont des yeux pour ne pas voir; des oreilles pour ne point entendre; une mémoire pour ne se souvenir de rien; une responsabilité pour la fouler aux pieds.
Ce manque de perspicacité ne se rencontre pas seulement chez les parents quelconques, sans éducation, sans conscience et sans foi. Elle se remarque chez les pères et mères, qui voudraient bien faire, qui pensent toujours bien faire, et qui ne sont cependant les amis de leurs enfants qu'à la façon de Tours de la fable, c'est-à-dire avec maladresse et malfaisance.
Quel est le correctif oblige de la perspicacité? C'est la discrétion.
Il est bon d'observer sans en avoir l'air, dit Mme Stuart dans son admirable ouvrage The Education of Catholic Girls. L'enfant s'échappe s'il -se sent trop surveillé, laissant à sa place une petite personne composée (1).
(i) Cité par M»» Félix-Fau >.e Goyau, L'action sociale de la femme (juin 1913).
Et quand elle existe, cette perspicacité est-elle toujours suffisante?
Elle est trop souvent viciée par une confiance exagérée dans les enfants.
Voilà pourquoi nous avons dit que la deuxième condition à réaliser pour pratiquer la surveillance, c'est une certaine défiance.
Article II. — Une certaine défiance.
Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant. (V. Hugo.)
En quoi consiste la défiance?
A ne pas croire ses enfants en dehors de la loi commune. A ne pas placer en eux une confiance d'illusion. A ne pas dire trop vite : « Je suis sûr de mes enfants et des personnes avec qui ils sont, je puis être sans inquiétude. »
Quel serait le premier fruit de cette sage défiance?
Ce serait de profiter avec empressement de tous les renseignements que l'on peut recueillir, sur la conduite de ses enfants. (Voir La correction, section II, en. i.)
Article III. — Le sacrifice.
« Le foyer est tour à tour la Cène et le Calvaire. » (E. Julien.)
Au fond, qu'y a-t-il trop souvent dans cet aveuglement et dans cette confiance exagérée?
Il y a surtout la peur du sacrifice.
La"surveillance est assujettissante; on ferme les yeux pour ne rien voir, et Ton proclame tout haut qu'elle n'est point nécessaire; il n'y a aucun danger.
Quelles imprudences fait faire cette peur du sacrifice?
1° Pour n'avoir pas à intervenir, on éloigne les enfants, on les envoie jouer ou s'amuser au dehors, on les confie à des mains étrangères
— Au moins on est tranquille pendant ce temps-là.
l'éducation morale 1o9
— Oui, parents inconsidérés, vos oreilles sont tranquilles,
vos yeux aussi, votre maison et votre esprit Mais votre
conscience devrait être bourrelée et torturée! Elle devrait vous reprocher votre lâcheté, votre égoïsnie, l'odieux marché par lequel peut-être vous avez vendu, pour un peu de repos, l'a me et la vertu de vos enfants!
2° Pour ne pas se priver d'une soirée, d'une partie de
plaisir, d'un bal, d'un voyage , on laisse les enfants
à eux-mêmes ou on les confie à des domestiques !
« Les anges quittent bien le ciel, quoiqu'ils voient toujours la face de Dieu, pour s'occuper de vos enfants » (1), et vous, parents, vous ne sauriez faire aucun sacrifice!
Article IV. — Le relâchement progressif de la surveillance.
« Le rôle des femmes chrétiennes a quelque chose d'analogue à celui fies diens; elles peuvent conduire le monde, mais à la condition de rester invisibles comme eux.
La surveillance peut-elle rester toujours également stricte et détaillée?
Non, et il y aurait à l'exercer de cette sorte, quand l'enfant grandit, de multiples inconvénients :
1° Les parents qui veulent tout voir, tout savoir, tout contrôler et tout juger, rendent inutile la conscience propre de l'enfant. Or, une faculté inemployée ne tarde pas à s'atrophier. L'exagération de la surveillance conduit donc à la destruction de la conscience.
2° L'enfant fera peu de cas de sa conscience, s'il s'aperçoit que ses parents et ses maîtres n'en font eux-mêmes nul cas; il ne se soucie pas du tout d'être consciencieux, lorsqu'il constate que sa conscience est considérée comme une quantité négligeable. (3)
Aussi, dès que la surveillance viendra à manquer ou se relâchera, il ne restera plus là qu'un être amoral, insouciant du bien et du mal, tout prêt à prendre sa revanche de la
(i) M'r Pichenot, op. cit., p. 56.
(2) OZAXAM.
(3) D'après F. Kieefer, L'autorité, p. m-112.
contrainte que l'œil du maître lui impose. Qui donc a dit : « Quand les gendarmes vont se coucher, ma conscience s'endort avec eux. » (1.)
3° L'enfant ne pourra que difficilement faire face aux nécessités de l'existence, s'il ne s'exerce à une vie personnelle.
Si l'on veut que les jeunes gens apprennent à se conduire quand ils seront seuls dans la vie, il faut au moins leur accorder quelque hieur de liberté (2).
De quoi faut-il tenir compte pour déterminer sagement le degré de surveillance qui convient à la formation de V enfant?
En principe, il faut tenir compte de l'âge, du tempérament, des habitudes, de l'éducation, du degré de formation de la conscience et de la volonté, et, d'après ces données, se comporter « de manière à obtenir le maximum d'ordre conciliable avec le maximum de liberté et d'initiative personnelle » (3).
En fait, « il faut que l'enfant s'aperçoive que dans la mesure où, par faiblesse, il abuse de la liberté, la surveillance s'affirme et s'avance, et que, dans la mesure où il sait user de la liberté, la surveillance se fait discrète et respectueuse » (3).