‹ Catéchisme positivist: ou, Sommaire exposition de la religion universelle enChapitre 12 sur 127 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Car toutes les lois qui le composent sont loin de convenir également à la vie subjective. Afin de mieux fixer vos idées, je ne spécifierai que le cas le plus simple, et aussi le plus usuel, quand on applique le culte subjectif à faire dignement revivre un être chéri. Sans cette détermination précise, où le cœur seconde Tesprit, on s'égarerait aisément dans Tétude d'un tel domaine. Mais toutes les notions, ainsi construites envers le culte le plus intime et le mieux appréciable, pourront aisément s'étendre, avec les modifications convenables, aux autres cas sociolatriques.

La Femme, Je vous remercie, mon père, d'un tel ménagement, que je sens indispensable pour moi. Cette doctrine est aussi neuve que difficile, puisque ce doux problème ne put pas même être posé, tant que prévalurent les croyances surnaturelles, qui nous interdisaient de nous représenter nos morts autrement que dans une situation mystérieuse, et communément indéterminée. Un tel état ne leur permettait aucune analogie essentielle avec nous. Quand nos inquiétudes envers leur sort final auraient été dissipées, on ne pouvait jamais instituer pour eux une vie subjective qui rendait chacun sacrilège en détournant vers la créature Taflèction due au Créateur. Mais, si cette touchante question est nécessairement propre au positivisme, sa solution générale ne lui appartient pas moins, comme ayant seul dévoilé les vraies lois de notre intelligence, que vous m'avez déjà fait entrevoir. Je conçois donc à la fois l'institution générale du culte subjectif et son fondement normal, qui convertit cette existence idéale

en un simple prolongement de l'existence réelle. Mais je vous prie de m'expliquer directement les modifications que comporte une telle extension.

Le Prêtre. Elles consistent, ma fille, à supprimer, ou du moins négliger, toutes le» lois inférieures, pour laisser mieux prévaloir les lois supérieures. Pendant la vie objective, la domination de Tordre extérieur sur Tordre humain est autant directe que continue. Mais dans la vie subjective, Tordre extérieur devient purement passif, et ne prévaut plus que d'une manière iiidirecte, comme première source des images que nous voulons cultiver. Nos morts chéris ne sont plus dominés par les lois rigoureuses de Tordre matériel, ni môme de Tordre vital. Au contraire, les lois propres à Tordre humain, surtout moral, mais aussi social, régissent, mieux que pendant la vie, Texistence que chacun d'eux conserve dans nos cerveaux. Cette existence, dès lors purement intellectuelle et affective, consiste essentiellement en images, qui raniment à la fois les sentiments qu'inspire l'être ravi et les pensées qu'il suscita. L'objet du culte subjectif se réduit donc à une sorte d'évocation intérieure, résultée graduellement d'un exercice cérébral dirigé suivant les lois correspondantes. L'image reste toujours moins nette et moins vive que Tobjet, d'après la loi fondamentale de notre intelligence. Mais, puisque l'inverse a souvent lieu dans les maladies cérébrales, une heureuse culture peut rapprocher l'état normal de cette limite nécessaire, fort au delà de^ ce que Ton a dû croire jusqu'ici, tant que ce beau doï&ïwçe resta vague et ténébreux.

PHEMIÈHE PARTyS. 87

Afin de mieux préciser cette subordination générale, notez que l'évocation subjective de l'être chéri se rapporte toujours aux dernières impressions objectives qu'il nous laissa. Cela devient surtout seosibie envers l'âge, que la mort soustrait à toute augmentation. Nos pertes prématurées se trouvent ainsi procurer une éternelle jeunesse aux objete de nos affections. De Tadorateur primitif, cette loi s'étend nécessairement à ses plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais se représenter, d'après Dante, sa suave Béatrice, autrement qu'à Tàgede vingt-cinq ans* Quoique nous puissions la concevoir plus jeune, nou^ ne saurions l'imaginer plus âgée..

Le contraste fondamental entre la vie objective et la vie subjective, consiste donc en ce que la première est directement dominée par les lois physiques, et la seconde par les lois morales ; les lois intellectuelles conviennent également à toutes deux. Une telle distinction devient moins tranchée, quand on reconnaît que, dans les deux cas, Tordre le plus général prévaut toujours sur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au mode d'appréciation de la généralité, mesurée d'abord envers les phénomènes, et ensuite quant à nos conceptions, suivant qu'il sera expliqué pendant notre étude du dogme.

Quoi qu'il en soit, cette prépondérance nécessaire des lois morales pour la vie subjective se trouve tellement conforme à notre nature qu'elle fut , non-seulement respectée involontairement, mais sciemment appréciée, dès le premier essor de l'intelligence humaine-

Vous savez, en effet, que Tébauche empirique des grandes lois morales précéda longtemps tout essor décisif des moindres lois physiques. Tandis que nos fictions poétiques violaient sans scrupule les conditions générales de Tordre matériel, et même de Tordre vital, elles se conformaient, avec une admirable exactitude, aux notions principales de Tordre social et surtout de Tordre moral. On admettait aisément des héros invulnérables, et des dieux qui se transformaient à leur gré. Mais Tinstinct du public, comme le génie du poëte, aurait aussitôt repoussé toute incohérence morale; si, par exemple, on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, une conduite libérale ou courageuse.

Là Femme. D'après vos explications, je conçois, mon père, que, dans le culte subjectif, nous puissions dédaigner les lois physiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d'institutions. Notre imagination s'affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers Tespace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir comment nous devons user d'une telle liberté, afin de faciliter davantage le but essentiel du culte subjectif, c'est-à-dire l'évocation cérébrale des êtres chéris.

Le Prêtre. Ainsi posée, ma fille, votre question se résout aisément, d'après la remarque évidente que, pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n'en faut rien distraire en modifications superflues de Tordre vital, ni même de Tordre matériel.

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