‹ Catéchisme positivist: ou, Sommaire exposition de la religion universelle enChapitre 125 sur 127 · A TOUS LES PEUPLES · texte numérisé non relu

A TOUS LES PEUPLES

La Femme. Cette conférence finale m'inspire d'avance un vif attrait, mon cher père, d'après le besoin que j'ai souvent senti d'un tel complément historique pendant la triple exposition que vous venez d'achever. J'ai déjà compris, en beaucoup de cas, que l'état final réglé par la Religion de l'Humanité dut être toujours précédé d'une longue et difficile initiation, surtout indispensable à toute évolution originale. Mais ces vues partielles ne font qu'exciter, sans le satisfaire, mon désir de connaître sommairement la théorie historique qui vous permet d'apprécier le passé, de manière à déterminer l'avenir, pour caractériser le présent.

Le Prêtre. Son principal fondement consiste, ma chère fille, dans la double loi d'évolution mentale qui vous est maintenant familière. Déjà vous savez comment il en résulte la décomposition générale de la préparation humaine, commencée par le fétichisme, développée d'après le polythéisme, et ccmiplétée sous le monothéisme. Néanmoins, avant d'aller plus loin, vous devez revenir brièvement sur ce principe fondamental, afin d'y juger indispensable la marche qui vous a d'abord semblé seulement inévitable.

Appréciez surtout le besoin intellectuel d'une telle initiation, parce qu'il est moins compris qu'aucun autre. Si toute vraie théorie repose nécessairement sur des faits observés, îl est également certain que toute observation suivie exige une théorie quelconque. L'esprit humain ne pouvait donc trouver d'issue primitive que dans une méthode purement subjective, en tirant du dedans les moyens de liaison que le dehors fournirait seulement après une longue étude. Alors le sentiment supplée à l'impuissance de l'intelligence, en lui fournissant le principe de toutes les explications, par les affections correspondantes des êtres quelconques, spontanément assimilés au type humain. Mais cette philosophie initiale est nécessairement fictive, et par suite uniquement provisoire. Elle institue, entre la théorie et la pratique, un antagonisme continu, qui, graduellement modifié d'après la réaction croissante de l'activité sur rintelligence, se prolonge pendant toute notre préparation, et ne se termine que dans l'étal positif. Tandis que la spéculation attribuait tout à des volontés arbi-

traires, raction supposait toujours des lois invariables, dont la connaissance, de moins en moins empirique et de plus en plus étendue, a fini par renouveler Fentendement humain.

La Fëmms. J'avais besoin, mon père, d'une telle explircation pour comprendre la destination philosophique du régime initial, quoique j'en eusse assez senti déjà l'aptitude poétique. Mais sa nécessité morale ne me semble exiger aucun éclaircissement. Quiconque a bien observé les enfonts, ou même apprécié les sauvages à travers les récits des voyageurs, doit regarder ce soutien extérieur comme indispensable à notre faiblesse primitive. Le régime fictif est encore plus propre à développer notre tendresse, à laquelle l'état positif ne peut fournir une équivalente alimentation que lorsqu'il atteint sa pleine maturité. Ainsi convenable à notre triple nature individuelle, la religion initiale doit également s'appliquer à notre existence sociale, qui ne pouvait d'abord trouver aucune autre source d'opinions communes ni d'autorités directrices.

Le Prêtre. Pour compléter cette théorie fondamentale de l'évolution humaine, il ne me reste, ma fille, qu'à vous indiquer la loi qui règle notre marche temporelle. Elle offre, comme la marche spirituelle, et d'après des motifs analogues, la succession nécessaire de trois états distincts : le premier purement provisoire, le second simplement transitoire, et le troisième seul définitif, suivant les divers modes de notre activité. L'existence humaine commence, en effet, par être essentiellement militaire, pour devenir enfin complète-

ment industrielle, en passant par une situation intermédiaire où la conquête se transforme en défense. Tels sont, évidemment, les caractères respectifis de la civilisation ancienne, de la sociabilité moderne, et de la transition propre au moyen âge.

Cette marche de l'activité résulte, comme celle de Tintelligence, de l'impossibilité de toute autre issue primitive. L'état social ne peut, sans doute, se consolider et se développer que par le travail. Mais, d'un autre côté, Tessor du travail suppose autant la préexistence de la société que celui de l'observation exige l'impulsion théorique. Le dénoûment d'une telle perplexité s'opère donc encore d'après une évolution spontanée, qui dispense de toute préparation compliquée. Or, l'activité guerrière remplit seule cette condition, vu la prépondérance naturelle de l'instinct destructeur sur l'instinct constructeur. Ne comportant d'efficacité que par un exercice collectif, elle est éminemment propre à susciter des associations consistantes et durables, où la sympathie devient très-intense quoique fort restreinte, d'après une profonde solidarité. Enfin, elle seule peut déterminer la formation des grands États suivant une incorporation graduelle, qui comprime la turbulence militaire partout ailleurs que chez le peuple dominant, où son caractère s'élève par une noble destination. U n'existe pas d'autre njioyen général de surmonter la répugnance qu'inspire d'abord à l'homme tout travail régulier.

Quand cette domination guerrière acquiert assez d'extension, le régime primitif tend à se transformer

spontanément, parce que la défense devient plus importante que la conquête. On passe alors au mode inter* médiaire, pendant lequel la prépondérance militaire prépare l'existence industrielle, qui bientôt reste seule susceptible d'un essor continu.

La Femme. L'évolution de Tactivîté me semble, mon père, plus facile à saisir que celle de Tintelligence. Mais je suis surprise que leur combinaison vous paraisse suffisante pour fonder la théorie historique. Il est vrai qu'elles se correspondent spontanément; car la synthèse fictive convient à la guerre comme la religion positive au travail : on sent même que l'esprit métaphysique dut prévaloir pendant que l'activité militaire fut essentiellement défensive. Néanmoins, cette conception dynamique de l'Humanité ne me semble point assez conforme à la notion statique de notre nature, où le sentiment domine à la fois l'intelligence et F activité. Après la double loi de l'évolution spirituelle, et celle qui règle l'essor temporel, j'attendais une équivalente appréciation envers la vie affective, sans laquelle je ne comprends pas davantage le mouvement que l'existence.

Le Prêtre. Vous oubliez, ma fille, que la principale région du cerveau n'a point, comme les deux autres, des communications directes avec le dehors, qui ne peut donc modifier le sentiment que par l'entremise de l'intelligence ou de l'activité. Il est vrai que les organes affectifs sont immédiatement liés <aux viscères végétatifs. Mais l'influence morale de ceux-ci, d'ailleurs soumise à des lois peu connueâ, ne devient considérable

que dans l'existence personnelle. Elle reste négligeable envers l'état social, d'après la neutralisation spontanée qu'elle y subit entre les divers cas, simultanés ou successifs.

Nos opinions et nos situations constituent donc les seules sources normales des variations qu'éprouvent nos sentiments, aux différentes phases de révolution humaine, surtout collective. Mais la marche géniale de ces changements indirects est d'ailleurs ccmforme à éeWe des mutations directes dont ils dépendent. Car, si l'on peut résumer l'évolution spéculative et l'évolution active en les regardant comme tendant à nous rendre plus synthétiques et plus synergiques, on reconnaît également que notre évolution affective consiste surtout à devenir plus sympathiques. Notre existence étant principalement caractérisée par l'unité, notre essor dmt essentiellement développer l'harmonie humaine. Ainsi, toute l'histoire de l'Humanité se condense nécessairement dans celle de la religion. La loi générale du mouvement humain consiste, sous un aspect quelconque, en ce que Thomme devient de plus en plus religieux. Tel est le résultat final-de l'ensemble des appréciations dynamiques, dès lors pleinement conformes aux notions statiques : l'éducation de l'espèce, conime celle de l'individu, nous prépare graduellemeat à vivre pour autrui.

La. Femme. D'après ce dernier éclaircissement, je n'éprouve maintenant,»mon père, aucun grave embarras envers la théorie d'évolution qui sert de base à la vraie philosophie de l'histoire.* Vous pouvez donc procède

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g immédiâtemei^ à la sommaire explication des principales phases de THumanité.

) E Le Prêtre. Afin de vous en fadlîter Tétude, Je vous invite, ma fille, à consulter souvent le tableau ci-joint {Voyez le tableau D, ci-contre)^ extrait de la quatrième édition du Système général de commémoration publique propre à la transUion organique de la République Occi^ déni aie.

Vous y serez d'abord frappée de l'absence totale d'indications envers le féchîtisme, qui constitue pourtant notre état primordial, subsistant encore chez de nombreuses populations. Mais cette lacune inévitable tient seulement à la nature concrète de ce tableau, incapable d'embrasser une phase historique qui ne fit surgir aucun nom durable. Le fétichisme ne peut êti^e dignement célébré que dans notre culte abstrait, où vous savez combien nous Thonorerons.

Son efficacité mentale consiste surtout à fonder spontanément la méthode subjective, qui, d'abord absolue, dirigea l'ensemble de la préparation humaine, et qui, devenue relative, présidera de plus en plus à notre état normal. La vraie logique, oii les sentiments dominent les images et les signes, a donc une origine fétichique. Quand une passion quelconque nous pousse à chercher les causes des phénomènes dont nous ignorons les lois, afin de les modifier après les avoir prévus, nous attribuons directement aux êtres correspondants des affections humaines, au lieu de les assujettir à des volontés extérieures. Le fétichisme est donc plus naturel que le polythéisme.

On ne peut contester son aptitude morale, d'après sa tendance à faire partout prévaloir spontanément le type humain. Il nous rend profondément sympathiques envers toutes les existences, même les plus inertes, en nous les représentant toujours comme essentiellement analogues à la nôtre. Aussi ce premier état de l'humanité détermine-t-il plus de regrets qu* aucun autre chez ceux qui s'y trouvent brusquement soustraits ; suivant l'expérience journalière des malheureux Africains transportés au loin par la barbarie occidentale.

Même sous l'aspect social^ moins favorable au fétichisme, on lui doit d'importants services, que le culte positif glorifiera dignement. Tant que l'existence reste nomade, il modère, par sa tendance à l'adoration matérielle, les immenses destructions, d'ailleurs nécessaires quoique aveugles, que les peuples chasseurs ou pasteurs exercent alors sur les animaux ou les végétaux, pour préparer le théâtre humain. Mais son principal bienfait consiste à diriger spontanément la première des révolutions sociales, celle qui sert de base à toutes les autres, le passage à l'état sédentaire. Cette grande transformation, dont la difficulté n'est pas moins méconnue que l'importance, appartient certainement au fétichisme, d'après le profond attachement qu'il nous inspire pour le sol natal.

La principale imperfection de ce régime spontané consiste à ne laisser surgir que très-tardivement un sacerdoce quelconque, propre à régler ensuite l'essor humain. Car, ce culte, quoique très-développé, n'exige d'abord aucun prêtre, vu sa nature essentiellement pri-

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vée, qui permet à chacun d'adorer sans intermédiaire des êtres presque toujours accessibles. Toutefois, le sacerdoce finit par y surgir, quand les astres, longtemps dédaignés, déviennent les principaux fétiches, dès lors communs à de vastes populations. Leur nature inaccessible étant assez reconnue, elle suscite une classe spéciale, destinée à transmettre les hommages et com«> menter les volontés. Mais, dans cet état final, le féti^ chisme touche au polythéisme, qui partout provint de Fastrolâtrie ; comme l'indiquent encore les noms des grands dieux, toujours empruntés aux astres les plus propres à perpétuer la synthèse fictive.

La Femme. Quoique ce passage se soit accompli sans effort, il me semble, mon père, constituer la plus difficile des révolutions préliminaires de notre intelligence. Car nous devons alors substituer brusquement l'inertie à l'activité dans notre conception générale de la matière, pour motiver l'influence divine.

Ls Prêtre. Toutefois, ma fille, les agents extérieurs s'introduisent spontanément quand l'esprit humain, atteignant sa seconde enfance, s'élève de la contemplation des êtres à celle des événements, seule base possible des méditations scientifiques. En prolongeant la méthode initiale, les phénomènes, considérés simultanément chez beaucoup de corps, sont alors attribués à des volontés plus générales, nécessairement émanées du dehors. Cette transformation intellectuelle devrait nous devenir familière, d'après les fréquents exemples que nous pouvons en observer, à l'âge correspondant de l'évolution individuelle.

Quoi qu'il en soit, c'est principalement du polythéisme que dépend Tensemble de la préparation humaine, surtout sociale, et même mentale. D'abord, il complète seul la philosophie initiale, en l'étendant à nos plus hautes fonctions, qui suscitent bientôt roccupation favorite des dieux. Car, le fétichisme, essentiellement relatif au monde matériel, ne pouvait distinctement embrasser notre existence intellectuelle et morale, d'où procédaient, au contraire, toutes ses explications physiques. Mais, en introduisant des êtres surnaturels, on peut les adapter à cette nouvelle destination, qui ne tarde point à prévaloir. En même temps, le polythéisme suscite nécessairement un sacerdoce proprement dit, ou plutôt consolide et développe celui que l'astrolâtrie avait fondé.

Au milieu des variétés que présente le régime correspondant, on remarque deux institutions connexes, qui sont communes à tous ses modes : la confusion radicale des deux puissances spirituelle et temporelle; l'esclavage de la population laborieuse.

Tous les motifs , même intellectuels, et surtout sociaux, concourent spontanément à l'explication de la première. D'abord, on ne peut se borner à conseiller quand on parle au nom d'une autorité sans limites, dont toutes les inspirations deviennent naturellement des commandements absolus. En second lieu, node régime préliminaire devait surtout développer les diverses forces humaines, en réservant à l'ordre final leur sage régularisatioii d'après l'ensemble d'un tel appMtissage. Tous les pouvoirs devaient donc s*y trouva

profondément combinés, afin de surmonter assez l'indiscipline naturelle de Thomme primitif. La division des deux puissances humaines«ût radicalement entravé la destination active de ce régime, en s'opposant à Tessor des conquêtes. Enfin, Tintime discordance entre les conceptions théoriques et les notions pratiques exigeait alors que ces deux ordres de pensées occupassent également chaque cerveau , pour que leurs vices respectifs pussent s'y neutraliser assez. D'une autre part, cette indispensable concentration s'accomplit spontanément ; comme le témoigna l'impuissance de concevoir alors une vraie séparation entre le conseil et le commandement, même chez les philosophes les mieux disposés.

Une semblable remarque convient à l'esclavage antique, toujiMirs jugé nécessaire à l'ordre social, jusqu'aux temps voisins d'une irrévocable émancipation. L'esclave, comme le rappelle encore l'étyniologie latine, fui d'abord un prisonnier de guerre, épargné pour le travail, au lieu d'être détruit ou dévoré. D'après ia nature conciliante du polythéisme, il pouvait conserver son propre culte, en le subordonnant k la religion du vainqueur, devenu son chef spirituel et temporel. Cette condition sociale, à laquelle personne n'était entièrement soustrait, vu les vicissitudes de la guerre, se trouvait alors assez naturelle pour être souvent acceptée indépendamment de sa source militaire, qui pourtant prévalut toujours.

L'institution de l'esclavage forma doublement la base de la civilisation ancienne, d^abord comme indispensable à l'essor des conquêtes, puis afin d'habituer l'homme au travail, ainsi devenu le seul moyen d'amé-

lioration personnelle, après avoir été le gage de la vie. Sous tous ces aspects, on ne peut aucunement la comparer à réphémère monstruosité que suscita la coloDisation moderne.

La Femme. Après cet aperçu général du régime polythéique, j'aurais besoin, mon père, de connaître sommairement ses principaux modes.

Le Prêtre. Le plus fondamental consiste, ma fille, dans la théocratie proprement dite. Ce polythéisme conservateur constitue le seul ordre vraiment complet qu* comporte l'ensemble de la préparation humaine, dont toutes les autres phases n'offrent que des modifications dissolvantes de ce régime primitif, unique source do leur consistance partielle.

Il repose sur deux institutions connexes, l'hérédité des professions quelconques, et l'universelle prépondérance de la caste sacerdotale. La première fournit le seul moyen de conserver les progrès accomplis, et de permettre lentement des modifications secondaires ; tant que l'éducation s'opéra plutôt par imitation que par enseignement, faute de séparation entre la théorie et la pratique. Mais ce régime nécessaire décomposerait la population en castes profondément indépendantes, si l'uniforme prépondérance du sacerdoce n'y venait constituer l'état, en fournissant à toutes un lien vénéré, qui comporte spontanément une vaste extension.

Cette constitution initiale est tellement naturelle qu'elle subsiste encore, chez les plus nombreuses nations d'aujourd'hui, malgré d'immenses perturbations.

Quoique surgie partout, elle ne put prévaloir à ce point que dans les lieux où Fintelligence et le travail se développèrent avant l'activité militaire. En effet, celle-ci devient toujours le dissolvant spontané d^un tel régime, en tendant à faire prévaloir les guerriers sur les prêtres. Malgré les immenses efforts de la politique sacerdotale pour détourner Tardeur belliqueuse vers des expéditions lointaines, toujours suivies d'irrévocables colonisations, la théocratrie aboutit partout à la domination du patriciat militaire, mais en conservant les mœurs anciennes. Cette dernière aptitude, irrécusable confirmation de la ténacité d'un tel régime, permet aujourd'hui de l'étudier directement, quoique très-altéré, même à la Chine et dans l'Inde, pour mieux comprendre l'antique Egypte, vénérable mère de toute la civilisation occidentale. On peut alors apprécier, sur une grande échelle, l'office social du sacerdoce, à la fois conseiller, consécrateur, régulateur, et finalement juge. Mais on y voit aussi combien cette attribution fondamentale se trouvait profondément compromise d'après le commandement et la richesse qui souillèrent nécessairement l'intervention initiale de l'intelligence dans le doinaine du sentiment et de l'activité.

Vous devez être surprise qu'un tel régime soit si peu représenté par le tableau que je vous ai proposé. Cela tient surtout, comme pour le fétichisme, à la nature concrète de cette composition historique, plus esthétique que scientifique. Toutefois, envers un régime qui laisse tant de monuments de tous genres, une telle explication générale a besoin d'un développement spécial. Il

consiste à remarquer Tun des plus nobles caractères de la vraie théocratie, où le gouvernement humain réside chez des corporations immenses et perpétuelles, sans que les services rendus puissent se rattacher presque jamais à des noms particuliers. Faute d'une telle tendance à Tabsorption des individus, les divers collèges sacerdotaux auraient été souvent troublés par les rivalités naturelles des divinités polythéiques. C'est seulement quand la théocratie, suivant une exception heureusement unique, se fonde sur le monothéisme, qu'une extrême concentration y fait ressortir les noms suprêmes. Aussi la nature concrète de notre tableau força-t-elle d'y choisir Moïse comme le type personnel du régime initial, quoiqu'il représente très-imparfaitement une constitution essentiellement propre au polythéisme.

La Femme. Cette admiration réfléchie pour la théocratie me fait mieux apprécier, mon père, la profonde injustice des aveugles imputations dont elle est encore l'objet chez la plupart des hommes qui se croient avancés. 11 semblerait ainsi que le régime d'où tout émane, et qui dura plus qu'aucun autre, fut toujours oppressif et dégradant ; en sorte qu'on ne comprendrait plus d'où purent surgir les progrès accomplis.

Le Prêtre. Toutes ces critiques de la théocratie ddvent être regardées, ma fille, comme aussi frivoles que les reproches de saint Augustin envers l'ensemble du polythéisme et les récriminations de Voltaire contre le catholicisme. Aucun régime ne put mériter de telles censures que pendant sa décadence. Il n'eût jamais

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surgi ni prévalu si la majeure partie de sa domination n'avait été suffisamment conforme à notre nature, et même assez favorable à nos progrès.

Les tendances oppressives à TimmoLilité ne se développent réellement que dans la dernière phase de la théocratie. Elles y résultent de l'inévitable dégradation du caractère sacerdotal par le commandement et la richesse. Mais on a d'ailleurs exagéré beaucoup Timmuabilité théocratique, d'après le contraste émané de la rapidité supérieure qui distingue la marche occidentale. Indépendamment de toute perturbation étrangère, des indices décisifs et multipliés manifestent, depuis longtemps, le mouvement spontané d'une telle civilisation. Par exemple, le bouddhisme, quoique comprimé dans son centre, y produisit bientôt au Tibet de profondes modifications, développées en Chine d'après l'institution des examens.

Quand le positivisme devra pénétrer chez ces immenses populations, le temps sera venu d'étudier avec soin la progression naturelle qui les eût ultérieurement amenées d'elles-mêmes au niveau final de l'Occident, suivant une marche distincte mai3 équivalente. Car, c'est à ces tendances spontanées qu'il faudra sagement rattacher l'accélération systématique, en écartant toutes les perturbations violentes introduites par le monothéisme, d'abord musulman, puis chrétien. Néanmoins, en réservant cette importante appréciation, nous devons maintenant concentrer nos études historiques sur les ancêtres immédiats de la civilisation occidentale. On est ainsi conduit à faire prévaloir l'examen des populations

OÙ l'établissement théocratique se trouva prévenu par un essor précoce de l'activité militaire.

Mais ce polythéisme progressif présente deux modes très-diiFérents, Tun essentiellement intellectuel, Tautre éminemment social. Le premier a lieu quand les circonstances locales et politiques ne permettent point à l'activité militaire, quoique très-développée, d'instituer un véritable système de conquêtes. Alors sa réaction latente pousse tous les hommes supérieurs vers la culturc mentale, devenue aussi le principal objet de l'attention publique, et dégagée ainsi de la discipline sacerdotale. Quand, au contraire, la guerre peut tendre librement à la domination universelle, Tintelligence se subordonne à l'activité, et tous les citoyens sont ordinairement absorbés par les sollicitudes sociales, m dedans comme au dehors. Ces deux modes du polythéisme progressif furent également nécessaires, chacun selon sa nature et dans son temps, au grand mouvement occidental qui suivit la rupture spontanée du joug théocratique.

Aucune théocratie n'échappe finalement à l'ascendant social des guerriers sur les prêtres. Celle même de la Judée, malgré sa concentration exceptionnelle, subit aussi cette révolution, quand les rois succédèrent aux juges, six siècles après sa fondation. Mais il importe de distinguer entre les cas où ce changement ne s'accomplit que lorsque les mœurs théocra tiques ont acquis une pleine consistance, et ceux où son rapide avènement précède une telle constitution, dès lors essentiellement avortée. Notre évolution occidentale dépendit surtout

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de cette dernière impulsion, qui toutefois n'eût jamais suffi sans les germes heureusement empruntés aux pures théocraties.

Les temps chantés par Homère marquent nettement le début d'une telle série. Car il s'était alors écoulé deux générations au plus depuis que les guerriers commencèrent à dominer les prêtres chez nos ancêtres helléniques. La théocratie primitive s'y manifeste encore par des oracles nombreux et respectés, quoique dispersés, qui persistèrent en Grèce plus qu'ailleurs.

La Femme. A partir de cette ère occidentale, vous m'avez annoncé, mon père, que l'évolution humaine constitue réellement une immense transition, sans comporter aucun véritable régime. On sent assez l'exactitude d'une telle appréciation, quand on oppose la courte durée des divers états sociaux qui dès lors se succèdent, soit à la persistance antérieure de la théocratie précédée du fétichisme, soit à l'incomparable avenir de Tordre positif. Mais je voudrais concevoir maintenant la marche générale de cette transition nécessaire.

Le Prêtre. Une telle préparation, exactement représentée par notre tableau concret, se rapporte, ma fille, comme Fensemble de la nature humaine, d'abord à l'intelligence, puis à l'activité, pour aboutir enfin au sentiment. La théocratie initiale cultivait simultanément ces trois faces de notre existence, ainsi soumise à des règles complètes, quoique trop peu favorables à nos progrès continus. Mais cette discipline était si bien la seule qui convînt au théologîsme qu'on ne put jamais lui rien substituer de durable tant que prévalut la synthèse fie-

tive. On n'accéléra la marche qu'en brisant une telle harmonie, pour développer successivement chaque partie de l'existence humaine aux dépens des deux autres. Ce caractère profondément incomplet distingue nettement d'abord l'élaboration grecque, puis la préparation romaine, enfin l'initiation catholico-féodale.

L'ordre de ces trois évolutions partielles résulte aussitôt de leur commune destination. Car alors il fallait surtout développer les forces humaines, sans aspirer encore à les discipliner, autrement que d'après leur antagonisme spontané. Tout eflfort prématuré pour régler l'ensemble de notre existence tendait à rétablir une théocratie toujours imminente, et devenait contraire à l'essor spécial qu'on voulait seconder. Voilà pourquoi le sentiment, principale source de la discipline humaine, dut être longtemps dédaigné, de manière à ne prévaloir que quand le développement théorique et pratique serait assez avancé. Pour le propre essor de nos forces, l'intelligence devait précéder l'activité. Car, la marche active tendant alors à réunir tous les polythéistes progressifs sous une même domination, elle serait devenue incompatible avec la pleine liberté qu'exige révolution spéculative, si celle-ci ne s'était pas accomplie préalablement.

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