PÉRIODE FÉTICHIQUE ET THÉOCRATIQUE COMMUNE A TOUS LES PEUPLES
Là Femme. Cette conférence finale m'inspire d'avance un vif attrait, mon cher père, d'après le besoin que j'ai souvent senti d'un tel complément historique pendant la triple exposition que vous venez d'achever. J'ai déjà compris, en beaucoup de cas, que l'état final réglé par la Religion de l'Humanité dut être toujours précédé d'une longue et difficile initiation, surtout indispensable à toute évolution originale. Mais ces vues partielles ne font qu'exciter, sans le satisfaire, mon désir de connaître sommairement la théorie historique qui vous permet d'apprécier le passé, de manière à déterminer l'avenir, pour caractériser le présent.
Le Prêteue. Son priacipal fondement consiste, ma chère fille, dans la double loi d^évolution mentale qui vous est maintenant familière. Déjà vous savez comment il en résulte la décomposition générale de la préparation humaine, commencée par le fétichisme, développée d'après le polythéisme, et complétée sous le monothéisme. Néanmoins, avant d*aller plus loin, vous devez revenir brièvement sur ce principe fondamental, afin d'y juger indispensable la marche qui vous a d*abord semblé, seulement inévitable.
Appréciez surtout le besoin intellectuel d'une telle initiation, parce qu'il est moins compris qu'aucun autre. Si toute vraie théorie repose nécessairement sur des faits observés, il est également certain que toute observation suivie exige une théorie quelconque. L'esprit humain ne pouvait donc trouver d*issue primitive que dans une méthode purement subjective, en tirant du dedans les moyens de liaison que le dehors fournirait seulement après une longue étude. Alors le sentiment supplée à l'impuissance de Tintelligence, en lui fournissant le principe de toutes les explications, par les affections correspondantes des êtres quelconques, spontanément assimilés au type humain. Mais cette philosophie initiale est nécessairement fictive, et par suite uniquement provisoire. Elle institue, entre la théorie et la pratique, un antagonisme continu, qui, graduellement modifié d'après la réaction croissante de ractivité sur rintelligence, se prolonge pendant toute notre préparation, et ne se termine que dans l'état positif. Tandis que la spéculation attribuait tout à des volontés arbi-
traires, Taction supposait toujours des lois invariables, dont la connaissance, de moins en moins empirique et de plus en plus étendue, a fini par renouveler lentendément humain.
La Femme. J'avais besoin, mon père, d'une telle explication pour comprendre la destination philosophique du régime initial, quoique j'en eusse assez senti déjà l'aptitude poétique. Mais sa nécessité morale ne me semble exiger aucun éclaircissement. Quiconque a bien observé les enfants, ou même apprécié les sauvages à travers les récits des voyageurs, doit regarder ce soutien extérieur comme indispensable à notre faiblesse primitive. Le régime fictif est encore plus propre à développer notre tendresse, à laquelle Tétat positif ne peut fournir une équivalente alimentation que lorsqu'il atteint sa pleine maturité. Ainsi convenable à notre triple nature individuelle, la religion initiale doit également s'appliquer à notre existence sociale, qui ne pouvait d'abord trouver aucune autre source d'opinions communes ni d'autorités directrices.
Le Prêtre. Pour compléter cette théorie fondamentale de l'évolution humaine, il ne me reste, ma fille, qu'à vous indiquer la loi qui règle notre marche temporelle. Elle offre, comme la marche spirituelle, et d'après des motifs analogues, la succession nécessaire de trois étals distincts : le premier purement provisoire, le second simplement transitoire, et le troisième seul définitif, suivant les divers modes de notre. activité. L'existence humaine commence, en effet, par être essentiellement militaire, pour devenir enfin complèle-
ment industrielle, en passant par une situation intermédiaire où la conquète.se transforme en défense. Tels sont, évidemment, les caractères respectifs de la civilisation ancienne, de la sociabilité moderne, et de la transition propre au moyen âge.
Cetle marche de l'activité résulte, comme celle do l'intelligence, de l'impossibilité de toute autre issue primitive. L'état social ne peut, sans doute, se consolider et se développer que par le travail. Mais, d'un autre côté, l'essor du travail suppose autant la préexistence de la société que celui de l'observation exige l'impulsion théorique. Le dénoûment d'une telle perplexité s'opère donc encore d'après une évolution spontanée, qui dispense de toute préparation compliquée. Or, l'activité guerrière remplit seule cetle condition, vu la prépondérance naturelle de l'instinct destructeur sur l'instinct constructeur. Ne comportant d'efficacité que par un exercice collectif, elle est éminemment propre à susciter des associations consistantes et durables, où la sympathie devient très intense quoique fort restreinte, d'après une profonde solidarité. Enfin, elle seule peut déterminer la formation des grands États suivant une incorporation graduelle, qui comprime la turbulence militaire partout ailleurs que chez le peuple dominant, où son caractère s'élève par une noble destination. Il n'existe pas d'autre moyen général de surmonter la répugnance qu'inspire d'abord à l'homme tout travail régulier.
Quand cette domination guerrière acquiert assez d'extension, le régime primitif tend à se transformer
spontanément; parce que la défense devient plus importante que la conquête. On passe alors au mode intermédiaire, pendant lequel la prépondérance militaire prépare Texistence industrielle, qui bientôt reste seule susceptible d'un essor continu.
La Femme. L'évolution de l'activité me semble, mon père, plus facile à saisir que celle de rintelligence.Mais je suis surprise que leur combinaison vous paraisse suffisante pour fonder la théorie historique. Il est vrai qu'elles se correspondent spontanément; car la synthèse fictive convient à la guerre comme la religion positive au travail : on sent même que l'esprit métaphysique dut prévaloir pendant que TactiNité militaire fut essentiellement défensive. Néanmoins, cette conception dynamique de THumanité ne me semble point assez conforme à la notion statique de notre nature, où le sentiment domine à la fois l'intelligence et l'activité. Après la double loi de l'évolution spirituelle, et celle qui règle l'essor temporel, j'attendais une équivalente appréciation envers la vie affective, sans laquelle je ne comprends pas davantage le mouvement que l'existence.
Le Prêtre. Vous oubliez, ma fille, que la principale région du cerveau n'a point, comme les deux autres, des communications directes avec le dehors, qui ne peut donc modifier le sentiment que par l'entremise de l'intelligence ou de l'activité. Il est vrai que les organes affectifs sont immédiatement liés aux viscères végétatifs. Mais l'influence morale de ceux-ci, d'ailleurs soumise a des lois peu connues, ne devient considérable
que dans l'existence personnelle. Elle reste négligeable envers Tétat social, d'après la neutralisation spontanée qu'elle y subit entre les divers cas, simultanés ou successifs.
Nos opinions et nos situations constituent donc les seules sources normales des variations qu'éprouvent nos sentiments, aux différentes phases de l'évolution humaine, surtout collective. Mais la marche générale de ces changements indirects est d'ailleurs conforme à celle des mutations directes dont ils dépendent. Car, si l'on peut résumer l'évolution spéculative et l'évolution active en les regardant comme tendant à nous rendre plus synthétiques et plus synergiques, on reconnaît également que notre évolution affective consiste surtout à devenir plus sympathiques. Notre existence étant principalement caractérisée par l'unité, notre essor doit essentiellement développer l'harmonie humaine. Ainsi, toute l'histoire de l'Humanité se condense nécessairement dans celle de la religion. La loi générale du mouvement humain consiste^ sous un aspect quelconque, en ce que l'homme devient de plus en plus religieux. Tel est le résultat final de l'ensemble des appréciations dynamiques, dès lors pleinement conformes aux notions statiques : l'éducation de l'espèce, comme celle de l'individu, nous prépare graduellement à vivre pour autrui.
La Femme. D'après ce dernier éclaircissement, je n'éprouve maintenant, mon père, aucun grave embarras envers la théorie d'évolution qui sert de base à la vraie philosophie de l'histoire. Vous pouvez donc procéder