TROISIÈME PARTIE
au taux ordinaire de soixante par kilomètre carré, constitue, en effet, l'extension convenable aux États vraiment libres. Car on ne doit qualifier ainsi que ceux dont toutes les parties sont réunies, sans aucune violence, par le sentiment spontané dune active solidarité. La prolongation de la paix occidentale, en dissipant les craintes sérieuses d'invasion extérieure et même de coalitiou rétrograde, fera bientôt sentir partout le besoin de dissoudre paisiblement des agrégations factices désormais dépourvues de vrais motifs. Avant la fin du dix-neuvième siècle . la République Française se trouvera librement décomposée en dix-sept républiques indépendantes, formées chacune de cinq départements actuels. La prochaine séparation de l'Irlande doit ensuite conduire à rompre les liens artificiels qui réunissent aujourd'hui l'Ecosse, et même le pays de Galles, à l'Angleterre proprement dite. Une semblable décomposition s'opérant dans tous les États trop vastes, le Portugal et l'Irlande, si nulle division n'y surgit, formeront, au début du siècle suivant, les plus grandes république de rOcci<tent. C'est à des patries ainsi restreintes qu'il faut appliquer ici l'appréciation normale du régime public. Alors le sciitiment national devient un véritable intermédiaire culre l'affection domestique el l'amour universel.
La Femme. D'après cette précier^'^ simplification
de la politique positive, j'espère ne trouver, mon père, aucune grave diflicullé dans votre explication directe de notre régime public.
Le Prêlre. Il consiste tout entier, ma fille, à réaliser dignement cette double maxime : Dévouement des forts aux faibles ; vénération des faibles pour les forts. Aucune sociét(î ne peut durer si les inférieurs ne respectent pas leurs supérieurs. Rien ne confirme mieux une telle loi que la dégradation actuelle , où , faute d'amour, chacun n'obéit qu'à la force ; quoique l'orgueil révolutionnaire déplore la prétendue servilité de nos ancêtres, qui savaient aimer leurs chefs. La seconde partie de la double condition sociale est donc commune à tous les temps. Mais la première ne fut réellement introduite qu'au moyen âge ; puisque toute l'antiquité pensait autrement, sauf d'heureuses exceptions personnelles, comme le témoigne son aphorisme favori : Paucis nascilur humanum genus. Ainsi, l'harmonie publique repose sur l'activité combinée des deux meilleurs instincts altruistes, respectivement convenables aux inférieurs et aux supérieurs dans leurs rapports mutuels. Toutefois, ce concours ne peut surgir et persister que chez des âmes assez préparées par une suffisante habitude de la plus énergique, quoique la moins éminenle, des trois inclinations sympathiques, d'après un juste essor des affections domestiques.
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Une telle solution réside eiUièreraent dans* la séparation fondamentale entre les deux puissances spirituelle et temporelle. On ne peut assurer le dévouement des forts aux faibles que par l'avénement d'une classe de forts qui ne puisse obtenir d'ascendant social qu'en se dévouant aux faibles, d'après leur libre vénération. C'est ainsi que le sacerdoce devient l'âme de la vraie sociocratie. Mais cela suppose qu'il se borne toujours à conseiller, sans pouvoir jamais commander.
Voilà pourquoi j'ai tant insisté sur sa renonciation complète au pouvoir, et même à la richesse. Afin de la mieux garantir, il faut aussi que les prêtres s'abstiennent de tirer aucun profit r^atériel de leurs travaux quelconques, livres ou leçons ; de manière à toujours subsister seulement de leurs traitements annuels. Le budget central du sacerdoce pourvoira, sauf exception, à l'impression de tous leurs écrits, sous la seule obligation de les signer, et en laissant la distribution aux auteurs, qui doivent en être les meilleurs juges, ainsi constamment responsables. Tout prêtre qui vendrait ses livres ou ses leçons serait donc puni sévèrement, jusqu'à perdre son office dès la troisième infraction.
Afin de compléter la purification du sacerdoce, il faut aussi l'empêcher d'opprimer aucune doctrine contraire à la sienne. C'est pourquoi le régime po-
sitif e\igera toujours une pleine liberté d'exposition, et même de discussion, comme il convient à des dogmes constamment démontrables. Les seules restrictions normales de cette liberté fondamentale doivent résulter de l'opinion publique, qui^ d'après une sage éducation universelle, repoussera spontanément les thèses contraires à ses convictions quelconques. On en peut juger déjà par la discipline involontaire qui maintient la foi positive, sans aucune contrainte matérielle, envers les principales notions de la science moderne. Pourvu que la contradiction ne soit jamais interdite légalement, nul ne peut se plaindre raisonnablement de la répugnance qu'il inspire au public. Un tel ensemble de conditions obligera toujours le sacerdoce à persuader ou convaincre pour exercer une action réelle sur les grands et les petits.
La Femme. Son intervention civique devant surtout consister à régler dignement les relations habituelles entre le patriciat et le prolétariat, je vous prie, mon père, de caractériser spécialement cet office fondamental.
Le Prêtre. Pour cela , ma fille , je dois d'abord spécifier davantage la constitution normale de l'industrie moderne. Elle repose sur deux conditions générales , déjà sensibles à la fin du moyen âge , et toujours développées depuis : la division entre les
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entrepreneurs et les travailleurs ; et la hiérarchie intérieure du patriciat, d'où résulte celle du prolétariat. La subordination des campagnes envers les villes complète cette organisation.
Après l'abolition du servage, l'industrie surgit assez pour se dispenser de travailler sur commande; elle pourvut d'avance aux besoins publics. Dès lors, les entrepreneurs proprement dits se séparèrent bientôt des simples travailleurs. Leur essor distinct détermina graduellement , d'après la nature de leurs occupations, la hiérarchie normale que notre culte vous indique déjà. Elle s'élève des agriculteurs aux fabricants, puis de ceux-ci aux commerçants, pour monter enfin aux banquiers, en fondant chaque classe sur la précédente. Des opérations plus indirectes confiées à des agents plus choisis et moins nombreux , exigent ainsi des conceptions plus générales et plus abstraites, comme une plus vaste responsabilité. Ce classement spontané, systématisé par le positivisme d'après notre principe hiérarchique , érige la coordination normale de l'industrie en prolongement naturel de celles qui sont propres d'abord à la science, puis à l'art.
L'efiicacité sociale de cette hiérarchie industrielle suppose que le patriciat est assez concentré pour que chaque membre y administre tout ce qu'il peut réellement diriger, afin de diminuer le plus possible
les frais de gérance et de mieux assurer la responsabilité. Ici le véritable intérêt des inférieurs coïncide pleinement avec la tendance naturelle des supérieurs. Car de grands devoirs exigent de grandes forces. Nos désordres actuels sont surtout aggravés par l'envieuse ambition de la petite bourgeoisie et son aveugle dédain des existences populaires. Quand ses mœurs seront assez régénérées, sous l'impulsion combinée des situations et des convictions, sa tête se fondra dans le patriciat et sa masse dans le prolétariat , de manière à dissoudre les classes moyennes proprement dites.
La Femme. Cette indispensable concentration des richesses est déjà souhaitée , mou père , par les prolétaires de nos grandes villes , comme un véritable bienfait social , quoique nos campagnards persistent trop à désirer une dispersion presque indéfinie. Mais une telle condensation doit beaucoup dépendre delà transmission héréditaire des propriétés. L'indication que vous avez ébauchée à cet égard dans Texplication du culte me paraissant insuffisante, je vous prie de la compléter ici.
Le Prêtre. Il faut , ma fille , la rattacher au principe plus général qui règle la succession normale des fonctionnaires quelconques. Le mode électif ne fut introduit que comme une protestation, longtemps indispensable, contre le régime des castes, devenu
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finalement oppressif. Mais, en lui-même, tout choix (les supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique : il n'a jamais servi qu'.'i dissoudre graduellement un ordre vicieux. L'état final ne doit, à cet égard , différer du régime primitif qu'en substituant à l'hérédité théocratique, uniquement fondée sur la naissance, l'hérédité sociocratique , résultée lonjours d'une libre initiative de chaque fonctionnaire.
Toutes les complications sociales inspirées par la défiance n'aboutissent réellement qu'à l'irresponsabilité. Confiance entière et pleine responsabilité, tel est le double caractère du régime positif. Le digne organe d'une fonction quelconque devient toujours le meilleur juge de son successeur, dont il doit toutefois soumettre la désignation à son propre supérieur. C'est seulement dans l'ordre spirituel que tous les choix appartiennent au chef suprême , afin d'obtenir la suffisante concentration d'un office aussi difficile.
Envers les plus hautes fonctions temporelles, le contrôle du supérieur se trouve naturellement remplacé par l'examen du sacerdoce et du public. C'est pourquoi le chef doit désigner solennellement son successeur en recevant , comme vous le savez , le sacrement de la retraite, à un âge où son choix peut encore être librement modifié d'après les avis convenables. Dans les cas exceptionnels, le sacerdoce pourrait donc , en refusant cette consécration , em-
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pécher assez ce dernier acte duu pouvoir indigne ou incapable.
La ricliesse étant socialement conçue comme une autorité, sa transmission doit suivre les mêmes règles générales. Ce libre choix de l'héritier, d'après une pleine faculté ûe tester et d'adopter, fournit le meilleur remède contre les abus ordinaires de la possession. En effet, chacun devient alors responsable d'une indigne succession, qui ne peut maintenant lui mériter aucun reproche. On doit peu craindre que l'héritage échoie ordinairement à l'un des fils, si tous sont vraiment incapables. Car la tendance des chefs industriels à perpétuer dignement leurs maisons les dispose souvent à choisir leurs successeurs hors de leur propre famille , ce qu'ils ne peuvent faire aujourd'hui qu'en sacrifiant leurs filles. Ainsi, l'hérédité sociocratique , loin de diminuer le pouvoir des riches, lui devient plus favorable que l'hérédité ihéocratique, tout en augmentant beaucoup leur responsabilité morale.
fa Femme Une telle explication achève, mon père, de me faire assez connaître la constitution temporelle du régime positif. Vous pouvez donc apprécier directement l'intervention générale du sacerdoce de l'Humanité dans les principaux conflits civiques.
Le Prêtre. Afin de mieux caractériser cette attri-