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nombreuses populations. Mais cette lacune inévitable tient seulement à la nature concrète de ce tableau , incapable d'embrasser une phase historique qui ne fit surgir aucun nom durable. Le fétichisme ne peut être dignement célébré que dans notre culte abstrait, où vous savez combien nous l'honorerons.
Son efficacité mentale consiste surtout à fonder spontanément la méthode subjective, qui, d'abord absolue , dirigea l'ensemble de la préparation humaine, et qui, devenue relative, présidera de plus en plus à notre état normal. La vraie logique, où les sentiments dominent les images et les signes, a donc une origine fétichique. Quand une passion quelconque nous pousse à chercher les causes des phénomènes dont nous ignorons les lois , afin de les modifier après les avoir prévus, nous attribuons directement aux êtres correspondants des affections humaines, au lieu de les assujettir à des volontés extérieures. Le fétichisme est donc plus naturel que le polythéisme.
On ne peut contester son aptitude morale, d'après sa tendance à faire partout prévaloir spontanément le type humain. Il nous rend profondément sympathiques envers toutes les existences , même les plus inertes , en nous les représentant toujours comme essentiellement analogues à la nôtre. Aussi ce premier état de l'humanité détermine-t-il plus de regrets qu'aucun autre chez ceux qui s'y trouvent brusque-
ment soustraits ; suivant l'expérience journalière des malheureux Africains transportés au loin par la barbarie occidentale.
Même sous l'aspect social, moins favorable au fétichisme, on lui doit d'importants services, que le culte positif glorifiera dignement. Tant que l'existence reste nomade , il modère , par sa tendance à l'adoration matérielle , les immenses destructions , d'ailleurs nécessaires quoique aveugles , que les peuples chasseurs ou pasteurs exercent alors sur les animaux ou les végétaux , pour préparer le théâtre humain. Mais son principal bienfait consiste à diriger spontanément la première des révolutions sociales , celle qui sert de base à toutes les autres , le passage à l'état sédentaire. Cette grande transformation, dont la difficulté n'est pas moins méconnue que l'importance, appartient certainement au fétichisme, d'après le profond attachement qu'il nous inspire pour te sol natal.
La principale imperfection de ce régime spontané consiste à ne laisser surgir que très-tardivement un sacerdoce quelconque, propre à régler ensuite l'essor humain, Car, ce culte, quoique trè^développé. n'exige d'abord aucun prêtre , vu sa nature essentiellement privée, qui permet à chacun d'adorer sans intermédiaire des êtres presque toujours accessibles. Toutefois, le sacerdoce finit par y surgir, quand les
astres, longtemps dédaignés, deviennent les principaux fétiches, dès lors communs à de vastes populations. Leur nature inaccessible étant assez reconnue, elle suscite une classe spéciale, destinée à transmettre les hommages et commenter les volontés. Mais, dans cet état final, le fétichisme touche au polythéisme, qui partout provint de l'astrolalrie; comme l'indiquent encore les noms des grands dieux, toujours empruntés aux astres les plus propres à perpétuer la synthèse fictive.
La Femme. Quoique ce passage se soit accompli sans effort, il me semble, mon père, constituer la plus difficile des révolutions préliminaires de notre intelligence. Car nous devons alors substituer brusquement l'inertie à l'activité dans notre conception générale de la matière, pour motiver l'influence divine.
Le Prêtre. Toutefois, ma fille, les agents extérieurs s'introduisent spontanément quand l'esprit humain, atteignant sa seconde enfance, s'élève de la contemplation des êtres à celle des événements, seule base possible des méditations scientifiques. En prolongeant la méthode initiale, les phénomènes, considérés simultanément chez beaucoup de corps, sont alors attribués à des volontés plus générales, nécessairement émanées du dehors. Cette transfor mation intellectuelle devrait nous devenir familière.
d'après les fréquents exemples que nous pouvons en observer, à l'âge correspondant de révolution individuelle.
Quoi qu'il en soit, c'est principalement du polythéisme que dépend l'ensemble de la préparation humaine, surtout sociale, et môme mentale. D'abord, il complète seul la philosophie initiale, en l'étendant à nos plus hautes fonctions, qui suscitent bientôt l'occupation favorite des dieux. Car, le fétichisme, essentiellement relatif au monde matériel, ne pouvait distinctement embrasser notre existence intellectuelle et morale, d'où procédaient, au contraire, toutes ses explications physiques. Mais, en introduisant des êtres surnaturels, on peut les adapter à cette nouvelle destination, qui ne tarde point à prévaloir. En même temps , le polythéisme suscite nécessairement un sacerdoce proprement dit, ou plutôt consolide et développe celui que Tastrolatrie avait fondé.
Au milieu des variétés que présente le régime correspondant, on remarque deux institutions connexes, qui sont communes à tous ses modes : la confusion radicale des deux puissances spirituelle et temporelle ; l'esclavage de la population laborieuse.
Tous les inotifs, même intellectuels, et surtout sociaux, concourent spontanément à l'explication de la première. D'abord, on ne peut se borner à conseiller quand on parle au nom d'une autorité sans limites,
dout toutes les inspirations deviennent naturellement des commandements absolus. En second lieu, notre régime préliminaire devait surtout développer les diverses forces humaines, en réservant à Tordre final leur sage régularisation d'après l'ensemble d'un tel apprentissage. Tous les pouvoirs devaient donc s'y trouver profondément combinés, afin de surmonter assez l'indiscipline naturelle de l'homme primitif. La division des deux puissances humaines eût radicalement entravé la destination active de ce régime, en s'opposant à l'essor des conquêtes. Enfin, l'intime discordance entre les conceptions théoriques et les notions pratiques exigeait alors que ces deux ordres de pensées occupassent également chaque cerveau, pour que leurs vices respectifs pussent s'y neutraliser assez. D'une autre part, cette indispensable concentration s'accomplit spontanément ; comme le témoigne l'impuissance de concevoir alors une vraie séparation entre le conseil et le commandement, même chez les philosophes les mieux disposés.
Une semblable remarque convient à l'esclavage antique, toujours jugé nécessaire à l'ordre social, jusqu'aux temps voisins d'une irrévocable émancipation. L'esclave, comme le rappelle encore l'étymologie latine, fut d'abord un prisonnier de guerre , épargné pour le travail, au lieu d'être détruit ou dévoré. D'après la nature conciliante du polythéisme, il pou-
fait conserver son propre culte, en le subordonnant à la religion du vainqueur, devenu son chef spirituel et temporel. Cette condition sociale, à laquelle personne n'était entièrement soustrait, vu les vicissitudes de la guerre, se trouvait alors assez naturelle pour être souvent acceptée indépendamment de sa source militaire, qui pourtant prévalut toujours.
L'institution de l'esclavage forma doublement la base de la civilisation ancienne, d'abord comme indispensable à l'essor des conquêtes, puis afin d'habituer l'homme au travail, ainsi devenu le seul moyen d'amélioration personnelle, après avoir été le gage de la vie. Sous tous ces aspects, on ne peut aucunement la comparer à l'éphémère monstruosité que suscita la colonisation moderne.
La Femme. Après cet aperçu général du régime polythéique, j'aurais besoin, mon père, de connaître sommairement ses principaux modes.
Le Prêtre. Le plus fondamental consiste, ma fille, dans la théocratie proprement dite. Ce polythéisme conservateur constitue le seul ordre vraiment complet que comporte l'ensemble de la préparation humaine, dont toutes les autres phases n'offrent que des modifications dissolvantes de ce régime primitif, unique source de leur consistance partielle.
Il repose sur deux institutions connexes, l'hérédité des professions quelconques, et l'universelle pré-
pondérante de la caste sacerdotale. La première fournit le seul moyen de conserver les progrès accomplis, et de permettre lentement des modifications secondaires; tant que l'éducation s'opéra plutôt par imitation que par enseignement, faute de séparation entre la théorie et la pratique. Mais ce régime nécessaire décomposerait la population en castes profondément indépendantes, si l'uniforme prépondérance du sacerdoce n'y venait constituer l'état, en fournissant à toutes un lien vénéré, qui comporte spontanément une vaste extension.
Cette constitution initiale est tellement naturelle qu'elle subsiste encore, chez les plus nombreuses nations d'aujourd'hui, malgré d'immenses perturbations. Quoique surgie partout, elle ne put prévaloir à ee point que dans les lieux où l'intelligence et le travail se développèrent avant l'activité militaire. En effet, celle-ci devient toujours le dissolvant spontané d'un tel régime, en tendant à faire prévaloir les guerriers sur les prêtres. Malgré les immenses efforts de la politique sacerdotale pour détourner l'ardeur belliqueuse vers des expéditions lointaines, toujours suivies d'irrévocables colonisations, la théocratie aboutit partout à la domination du patriciat militaire, mais en conservant les mœurs anciennes. Cette dernière aptitude, irrécusable confirmation de la ténacité d'un tel régime, permet aujourd'hui de l'étu-
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dier directement, quoique très-altéré, même à la Chine et dans l'Inde , pour mieux comprendre Tantique Égypte, vénérable mère de toute la civilisation occidentale. On peut alors apprécier, sur une grande échelle, l'office social du sacerdoce, à la fois conseiller, consécrateur, régulateur, et finalement juge. Mais on y voit aussi combien cette attribution fondamentale se trouvait profondément compromise d'après le commandement et la richesse qui souillèrent nécessairement l'intervention initiale de l'intelligence dans le domaine du sentiment et de l'activité.
Vous devez être surprise qu'un tel régime soit si peu représenté parle tableau que je vous ai proposé. Cela tient surtout , comme pour le fétichisme , à la nature concrète de cette composition historique, plus esthétique que scientifique. Toutefois, envers un régime qui laisse tant de monuments de tous genres, une telle explication générale a besoin d'un développement spécial. Il consiste à remarquer l'un des plus nobles caractères de la vraie théocratie , où le gouvernement humain réside chez des corporations immenses et perpétuelles , sans que les services rendus puissent se rattacher presque jamais à des noms particuliers. Faute d'une telle tendance à l'absorption des individus , les divers collèges sacerdotaux auraient été souvent troublés par les rivalités naturelles
des divinités polythéiques. C'est seulement quand la théocratie , suivant une exception heureusement unique, se fonde sur le monothéisme, qu'une extrême concentration y fait ressortir les noms suprêmes. Aussi la nature concrète de notre tableau força-t-elle d'y choisir Moïse comme le type personnel du régime initial, quoiqu'il représente très-imparfaitement une constitution essentiellement propre au polythéisme.
La Femme. Cette admiration réfléchie pour la théocratie me fait mieux apprécier, mon père , la profonde injustice des aveugles imputations dont elle est encore l'objet chez la plupart des hommes qui se croient avancés. ïi semblerait ainsi que le régime d'où tout émane, et qui dura plus qu'aucun autre, fut toujours oppressif et dégradant ; ensorte qu'on ne comprendrait plus d'où purent surgir les progrès accomplis*
Le Prêtre. Toutes ces critiques de la théocratie doivent être regardées, ma fille, comme aussi frivoles que les reproches de saint Augustin envers l'ensemble du polythéisme et les récriminations de Voltaire contre le catholicisme. Aucun régime ne put mériter de telles censures que pendant sa décadence. Il n'eût jamais surgi ni prévalu si la majeure partie de sa domination n'avait été suffisamment conforme à notre nature, et même assez favorable à nos progrès.
Les tendances oppressives à l'immobilité ne se développent réellement que dans la dernière phase de la théocratie. Elles y résultent de l'inévitable dégradation du caractère sacerdotal parle commandement et la richesse. Mais on a d'ailleurs exagéré beaucoup l'immuabilité théocratique, d'après le contraste émané de la rapidité supérieure qui distingue la marche occidentale. Indépendamment de toute perturbation étrangère, des indices décisifs et multipliés manifestent, depuis longtemps, le mouvement spontané d'une telle civilisation. Par exemple, le bouddhisme, quoique comprimé dans son centre, y produisit bientôt au Tibet de profondes modifications, développées en Chine d'après l'institution des examens.
Quand le positivisme devra pénétrer chez ces immenses populations, le temps sera venu d'étudier avec soin la progression naturelle qui les eût ultérieurement amenées d elles-mêmes au niveau final de l'Occident, suivant une marche distincte mais équivalente. Car, c'est à ces tendances spontanées qui! faudra sagement rattacher l'accélération systématique , en écartant toutes les perturbations violentes introduites par le monothéisme , d'abord musulman , puis chrétien. Néanmoins , en réservant cette importante appréciation, nous devons maintenant concentrer nos éludes historiques sur les ancêtres immédiats de la civilisation occidentale. On est ainsi conduit à
faire prévaloir l'examen des populations où rétablissèment théocralique se trouva prévenu par un essor précoce de l'activité militaire. ?
Mais ce polythéisme progressif présente deux modes très-différents, l'un essentiellement intellectuel, l'autre éminemment sociaL Le premier a lien quand les circonstances locales et politiques ne permettent point à l'activité militaire , quoique très-développée , d'instituer un véritable système de conquêtes. Alors sa réaction latente pousse tous les hommes supérieurs vers la cnltvre mentale, devenue aussi le principal objet de l'attention publique , et dégagée ainsi de la discipline sacerdotale. Quand , au contraire , la guerre peut tendre librement à la domination universelle , l'intelligence se subordonne à l'activité, et tous les citoyens sont ordinairement absorbés par les sollicitudes sociales, au dedans comme au debors. Ces deux modes du polythéisme progressif furent également nécessaires , chacun selon sa nature et dans son temps , au grand mouvement occidental qui suivit la rupture spontanée du joug théocratique»
Aucune théocratie n'échappe finalement à l'ascendant social des guerriers sur les prêtres. Celle même de la Judée , malgré sa concentration exceptionnelle, subit aussi cette révolution, quand les rois succédèrent aux juges , six siècles après sa fondation. Mais il importe de distinguer entre les cas oh ce changement
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ne s'accomplit que lorsque les mœurs théocratiques ont acquis une pleine consistance, et ceux où son rapide avènement précède une telle constitution , dès lors essentiellement avortée. Notre évolution occidentale dépendit surtout de cette dernière impulsion, qui toutefois n'eût jamais suffi sans les germes heureusement empruntés aux pures théocraties.
Les temps chantés par Homère marquent nettement le début d'une telle série. Car il s'était alors écoulé deux générations au plus depuis que les guerriers commencèrent à dominer les prêtres chez nos ancêtres helléniques. La théocratie primitive s'y manifeste encore par des oracles nombreux et respectés, quoique dispersés, qui persistèrent en Grèce plus qu'ailleurs.
La Femme. A partir de cette ère occidentale, vous m'avez annoncé , mon père , que l'évolution humaine constitue réellement une immense transition, sans comporter aucun véritable régime. On sent assez l'exactitude d'une telle appréciation, quand on oppose la courte durée des divers états sociaux qui dès lors se succèdent , soit à la persistance antérieure de la théocratie précédée du fétichisme , soit à l'incomparable avenir de l'ordre positif. Mais je voudrais concevoir maintenant la marche générale de cette transition nécessaire.
Le Prêtre. Une telle préparation, exactement re-
CONCLUSION. ZkS
présentée par notre tableau concret , se rappor e , ma fille, comme l'ensemble de la nature humaine, d'abord à l'intelligence, puis à l'activité , pour aboutir enfin au sentiment La théocratie initiale cultivait simultanément ces trois faces de notre existence, ainsi soumise à des règles complètes , quoique trop
peu favorables à nos progrès continus. Mais cette discipline était si bien la seule qui convint au théologisme qu'on ne put jamais lui rien substituer de durable tant que prévalut la synthèse fictive. On n'accéléra la marche qu'en brisant une telle harmonie, pour développer successivement chaque partie de l'existence humaine aux dépens des deux autres. Ce caractère profondément incomplet distingue nettement d'abord l'élaboration grecque, puis la préparation romaine, enfin l'initiation catholico -féodale.
L'ordre de ces trois évolutions partielles résulte aussitôt de leur commune destination. Car alors il fallait surtout développer les forces humaines, sans aspirer encore à les discipliner, autrement que d'après leur antagonisme spontané. Tout effort prématuré pour régler l'ensemble de notre existence tendait à rétablir une théocratie toujours imminente, et devenait contraire à l'essor spécial qu'on voulait seconder. Voilà pourquoi le sentiment, principale source de la discipline humaine, dut être longtemps dédaigné, de manière à ne prévaloir que quand le dévelop-
pement théorique et pratique serait assez avancé. Pour le propre essor de nos forces, l'intelligence devait précéder l'activité. Car, la marche active tendant alors à réunir tons les polythéistes progressifs sons une même domination, elle serait devenue incompatible avec la pleine liberté qu'exige i'évolation spéculative, si celle-ci ne s'était pas accomplie préalablement
La Femme. Je conçois ainsi, mon père, la nature et la succession des trois grandes phases propres à la transition nécessaire qui nous sépare des temps homériques. Mais j'aurais besoin de mieux comprendre leur marche et leur enchaînement, en commençant par révolution grecque.
Le Prêtre. Son immortel éclat ne doit pas vous empêcher, mafiUe, de déplorer son contraste général envers l'évolution romaine, quant à leur influence respective sur les populations correspondantes. A Rome, il s'agit d'une construction collective, à laquelle tous les hommes libres doivent toujours participer activement, sous peine d'un avortement radical En Grèce, la population reste essentiellement passive, et forme une sorte de piédestal à quelques penseurs vraiment éminents, dont le nombre total, pour l'art, la philosophie, et la sdenc^ ne dépasse pas cent , depuis Homère et Hésiode jusqu'à Ptolémée et Galion. D'un côté, la haute activité commune procure
à la nation une noblesse universelle, dont les vestiges sont encore appréciables. Mais, de l'autre, la monstrueuse prépondérance accordée à la spéculation sur l'action aboutit à la dégradation, trop sensible aujourd'hui, d'une population sacrifiée qui finit par mettre au-dessus de tout les talents d'expression La conquête romaine préserva seule les cités grecques de tomber chacune sous la vile tyrannie de quelque rhéteur.
Ces peuplades trop vantées ne comportèrent vraiment qu'une belle phase sociale , à peine prolongée pendant deux siècles, et même interrompue souvent par leurs misérables contestations. Elle résulta de leur admirable lutte, d'abord défensive, puis offensive, contre la violente oppression dont la théocratie persane menaçait ce précieux noyau de libres penseurs, alors chargé des destinées intellectuelles de l'humanité. Mais, là même, c'est surtout à quelques citoyens incomparables que sont dus les succès principaux : car chaque population s'y montre souvent disposée à sacrifier la défense commune aux rivalités mutuelles.
Dans cette longue élaboration mentale, il faut distinguer trois phases inégales, fidèlement caractérisées au tableau concret Le mouvement commence par l'art, dont Homère est l'éternel représentant. 11 fallait bien que la poésie, à la fois plus indépendante et
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plus gênée , se détachât la première du tronc théocratique , de manière à commencer l'émancipation occidentale. Elle prépare l'avènement de la philosophie qui, d'abord ébauchée par Thalèset Py thagore, se personnifie enfin dans l'incomparable Aristote, tellement supérieur à son temps qu'il ne put être apprécié qu'au moyen âge. Sous son éternelle élaboration , ce second essor devient assez caractérisé pour faire bientôt sentir aux vrais penseurs l'impossibilité de le dépasser sans un long préambule scientifique qui pût assez développer sa première base positive. Alors la science réelle, admirablement représentée par Archimède, devint, à son tour, l'objet principal du génie grec, dont l'aptitude esthétique et la puissance philosophique se trouvaient irrévocablement épuisées.
La Femme. Quant à la préparation romaine , je l'ai toujours trouvée, mon père, beaucoup mieux appréciable, d'après le caractère homogène et tranché qui distingue cette admirable ascension graduelle vers la domination universelle. Le principal ouvrage de Bossuet contient, à cet égard, d'éminents aperçus, que je connais depuis longtemps. Ce système politique est tellement saisissable qu'il put être assez défini par quelques vers incomparables, qui me furent expliqués jadis. Quoiqu'ils n'indiquent que la destination extérieure, ils font sentir combien la con-
stitution intérieure s'y trouvait intimement liée* Le Prêtre. Vous n'avez plus, ma fille, qu'à compléter un tel ensemble en distinguant ses deux phases essentielles. Tant que l'incorporation romaine n'enibrassa point la majeure partie de l'Occident, l'actitivité guerrière dut être dirigée par la caste sénatoriale, forte de son ascendant théocratique, d'après lequel l'essor commun contenait suffisamment les jalousies plébéiennes. Mais cette constitution militaire dut changer quand la domination fut assez étendue et consolidée pour ne plus absorber la sollicitude du peuple, dont les empereurs devinrent les vrais représentants contre la tyrannie patricienne. Virgile caractérisa la politique romaine, personnifiée dans l'incomparable César, au temps même où ce système éprouvait, à l'insu du tendre poète, cette transformation décisive , premier symptôme de son déclin nécessaire.
Ces deux phases presque égales, l'une éminemment progressive, l'autre essentiellement conservatrice, ont eu chacune beaucoup d'efficacité sociale pour l'ensemble de ia préparation occidentale. Si nous devons à la première la salutaire domination qui comprima partout des guerres stériles et pourtant continues, nous sommes redevables à l'autre des bienfaits civils de cette incorporation politique , d'après l'uniforme propagation de l'évolution grecque.
En conquérant la Grèce , Rome loi rendit toujours un digne hommage, et consacra son influence à répandre des résultats esthétiques, philosophiques, et scientifiques, dont la principale destination exigeait une telle dissémination.
Quand les derniers mouvements, l'un intellectuel, l'autre social, propres à l'antiquité, se furent ainsi combinés irrévocablement, la préparation humaine tendit aussitôt vers sa dernière phase nécessaire. Le développement, théorique et pratique, de nos principales forces ne tarda point à faire profondément sentir le besoin de les régler. Car la discipline spontanée qui résultait d'un but temporaire se trouva radicalement dissoute dès qu'il fut assez atteint. Alors l'esprit et le cœur se livrèrent à des dérèglements sans exemples, où tous nos trésors intellectuels et matériels se dissipaient en ignobles satisfactions d'un égoïsme effréné. En même temps que la régénération devenait indispensable, l'ensemble des antécédents gréco-romains paraissait lui fournir une base systématique, d'après la prépondérance intellectuelle du monothéisme, combinée avec la tendance sociale
vers une religion universelle.
Le catholicisme surgit ainsi pour satisfaire cet immense besoin de discipline complète, sous l'impulsion 1 trop méconnue de l'incomparable saint Paul, dont \ la sublime abnégation personnelle facilita l'essor de
F unité naissante, en laissant prévaloir un faux fondateur. Mais la nature profondément contradictoire d'une telle construction indiquait déjà cette dernière transition comme plus rapide et moins étendue que les préparations précédentes. Car le but principal n'y pouvait être atteint que d'après la séparation radicale des deux pouvoirs humains, spontanément émanée d'ailleurs d'une situation où le monothéisme grandissait lentement sous la domination politique du polythéisme. Néanmoins, une telle division restait toujours incompatible avec le génie nécessairement absolu du théologisme, qui, surtout dans sa concentration monothéique , ne permet au sacerdoce de se borner au conseil qu'autant qu'il ne peut pas saisir le commandement.
Cette contradiction nécessaire se caractérise surtout par deux contrastes généraux, l'un social, l'autre intellectuel. On ne peut alors fonder la discipline \ humaine que sur la vie future, à laquelle le nouveau sacerdoce procure une importance jusqu'alors inconnue, même en Judée, afin de s'en faire un domaine exclusif. Mais un tel mode devenait impropre à régler
l'existence réelle, car il détournait de la société
pour pousser chaque croyant à l'ascétisme solitaire. * D'one autre part, l'intime discordance entre la théorie et la pratique , qui se trouvait dissimulée , et même compensée, tant que les deux pouvoirs restaient
confondus , se manifesta complètement d'après leur séparation. La concentration monothéique développa surtout le contraste nécessaire entre les volontés arbitraires et les lois immuables. Car l'ingénieuse conciliation qu'Aristote leur avait préparée n'était destinée qu'à la phase ultérieure où l'esprit positif tendrait d'abord à son ascendant final sous la tutelle théologique.
D'après l'ensemble de ces oppositions, il faut peu s'étonner que le mouvement catholique ait été longtemps repoussé, comme une véritable rétrogradation, par les meilleurs types, théoriques ou pratiques, de l'empire romain. Ces chefs éminents se trouvaient graduellement disposés, depuis Scipion et César, à l'avènement direct du règne de l'Humanité, sous la prépondérance simultanée de l'esprit positif et de la vie industrielle. Mais ils n'avaient pas aperçu la nécessité d'une dernière préparation sociale, essentiellement relative au sentiment, pour amener le régime final par la double émancipation réservée au moyen Age envers les femmes et les travailleurs.
La Femme. Ce grand résultat me semble, mon père , n'être ici rapporté d'abord au catholicisme qu'afin de mieux caractériser sa filiation historique , on le représentant comme.pouvant émaner du régime ancien sous la nouvelle impulsion religieuse. Mais il fut secondé profondément, et môme beaucoup accé-
léré, par l'influence féodale. Le catholicisme, qui jadis eut ma foi, doit toujours conserver ma vénération. Pourtant , je ne pus jamais m'empêcher de lui préférer secrètement la chevalerie, dont j'entends encore retentir , au seizième siècle, le noble résumé : Fais ce que dois , advienne que pourra.
Le Prêtre. Je n'ai , ma fille , qu'à compléter votre juste appréciation en vous faisant sentir que l'état féodal , attribué mal à propos aux invasions germaniques, devint lui-même une suite nécessaire du régime romain , qui finit par y tendre spontanément. Car, l'extension de l'empire changea bientôt la conquête en défense. Or , les deux autres caractères politiques du moyen âge résultent nécessairement de cette transformation principale. D'une part, elle changea graduellement l'esclavage en servage , après avoir naturellement restreint la traite à l'intérieur du monde romain. En même temps , elle décomposa de plus en plus la domination centrale en autorités locales, chargées chacune d'une défense partielle, et dont la subordination hiérarchique constitua la féodalité proprement dite. Le catholicisme ne fit que sanctionner spontanément cette triple tendance politique , en recommandant la paix , l'émancipation , et la soumission. Mais il fut alors le digne organe des sentiments inspirés par la situation occidentale , sans qu'on doive les rapporter à sa doctrine, qui
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souvent servit ensuite à consacrer des dispositions entièrement opposées , d'après son caractère vague et même anti-sodal. Il contribua beaucoup moins que la féodalité . soit à l'abolition , d'abord urbaine , puis rurale , de l'esclavage occidental ; soit à l'émancipation féminine , où nous lui devons seulement la pureté préalable , mais nullement la tendresse finale, toujours chevaleresque. Dans toute l'Église grecque, il consacre encore la réclusion des femmes et le servage des travailleurs, que les seuls tzars y modifient dignement.
La Femme, Suffisamment préparée, mon père, à cette appréciation générale du moyen âge , il De me reste qu'à connaître la principale division de cette dernière transition organique.
Le Prêtre. Elle résulte , ma fille , du double système de guerres défensives qui dut alors absorber l'activité collective de l'Occident, tandis que s'y consommait graduellement la grande révolution sociale que je viens de caractériser. Une première phase , commençant au début du cinquième siècle et finissant avec le septième , s'y trouve remplie par l'établissement fondamental , où surgissent , sous les invasions susceptibles de succès durable , tous les caractères propres au moyen âge, sauf la langue. Alors l'indépendance prévaut sur le concours. Dans une seconde phase de môme durée , le besoin de concentration
devient dominant , pour repousser les invasions perturbatrices des populations susceptibles d'incorporation occidentale d'après leur facile conversion du polythéisme au catholicisme. Cette activité collective de TOccident se trouva dirigée surtout par la dictature de l'incomparable Charlemagne , dignement complétée chez ses successeurs germaniques.
Ainsi se fonde la République Occidentale; où l'ancienne communauté , due à l'incorporation forcée , se transforme en une association volontaire d'États indépendants , qui ne sont directement liés que par un même régime spirituel, condensé dans la papauté. Ce changement tend déjà, malgré les influences ecclésiastiques et les souvenirs politiques , à déplacer le centre social d'un tel système, en le transportant de Rome à Paris , où , dès la ûn du moyen âge , il était irrévocablement fixé, comme plus conforme aux relations locales.
Mais , pendant cette seconde phase, l'Orient subit un vaste ébranlement qui bientôt réagit profondément sur l'ensemble de l'Occident , d'abord en y prolongeant le régime catholico-féodal, puis en commençant son irré Durable dissolution.
Le besoin d'une religion vraiment universelle était, depuis longtemps, senti chez la majeure partie de la race blanche, y compris même la portion qui, quoique adjacente 4 l'empire romain, avait évité sa do-
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mination. Or, cette universalité , dont l'invocation caractérise à la fois le principal mérite et la meilleure critique du catholicisme , ne peut aucunement appartenir au théologisme, et se trouve exclusivement réservée au positivisme. Néanmoins, le monothéisme en approche davantage que le polythéisme. Celui-ci fut toujours une religion essentiellement nationale , mais très-conciliable avec l'incorporation militaire. Au contraire, le monothéisme peut rallier des peuples vraiment indépendants , quoique cette aptitude ne se soit assez réalisée que dans l'Occident au moyen âge. LOrient devait donc tendre aussi vers une foi monothéique, mais profondément incompatible avec la croyance occidentale , d'après la diversité des destinations sociales.
En effet, l'islamisme dirigeait surtout l'essor militaire d'une autre noble partie de la race blanche , aspirant, à son tour, à devenir le principal noyau du vrai Grand-Être. C'est pourquoi l'antique confu sion des deux pouvoirs y fut nécessairement conservée, et même développée , d'après la concentration mono* théique. Ainsi devenu plus conforme au génie naturel du théologisme, le monothéisme put, et même dut, acquérir, en Orient , une simplicité dogmatique qu'il ne comportait pas en Occident Car, parmi nous, la séparation factice des deux puissances avait forcé le vrai fondateur du catholicisme à compliquer le
dogme, en complétant la révélation , indispensable à tout monothéisme, par la divinisation du fondateur supposé. De là résultèrent d'autres complications secondaires, que l'islamisme s'honora d'écarter aussi, pour mieux assurer la prépondérance du caractère militaire contre la dégénération sacerdotale du chef sup/ême. L'indépendance du clergé fournit , en effet, le motif essentiel de ces subtilités catholiques , qui méritent historiquement la vénération des philosophes , quelque répugnance qu'elles doivent inspirer à notre raison.
Dès le début de cette lutte entre deux monothéisme» inconciliables, un libre penseur aurait pu prévoir qu'elle aboutirait bientôt à les discréditer également, en montrant l'inanité radicale de leurs communes prétentions à l'universalité. Cet immense conflit remplit la dernière phase du moyen âge, commençant avec le onzième siècle et se terminant à la fin du treizième. Alors s'établit d'abord la féodalité proprement dite, où l'indépendance et le concours, qui tour à tour prévalurent, se trouvaient enfin combinés dignement , de manière à faire déjà pressentir la sociocratie finale. Cette admirable institution devint, au douzième siècle, la base générale de ces héroïques expéditions où la République Occidentale, consolidée et développée par l'activité collective, dissipa finalement toutes les inquiétudes d'invasion
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mustdmane. Dès le siècle suivant , les croisades , essentiellement dépourvues de destination sociale, furent bientôt dénaturées et discréditées. L'ensemble du monde romain se trouva partagé dès lors entre deuxmonothéismes incompatibles, dont cbacuu tenait aussitôt vers son irrévocable déclin, qui ne fat retardé , de part et d'autre , que diaprés la difficulté d'y substituer un nouveau régime.
La Femme. Cette théorie générale du moyen âge me fait enfin comprendre , mon père , l'ensemble du catholicisme , intellectuel et social : j'en conçois l'avénement nécessaire , la mission temporaire , et l'irréparable décadence. Mais une telle appréciation indique mieux combien le catholicisme fnt injuste envers l'élaboration grecque et l'incorporation romaine , dont la combinaison spontanée avait déterminé sa formation. Après avoir maudit ses pères , il fut, à son tour, maudit par ses enfants. Quoique le premier tort n'excuse pas le second, m'explique en manifestant la rupture de la continuité humaine.
Le Prêtre. En effet, ma fille, cette continuité s'était trouvée respectée dans les révolutions précédentes. Le polythéisme avait d'abord remplacé le Fétichisme d'une manière presque insensible > en se l'incorporant spontanément. Quand le régime utilitaire vint soccéder à la théocratie initiale , ce fut encore sans rompre ses antécédents sociaux, qui
restèrent toujours honorés. Il en est ainsi lorsque Rome absorbe la Grèce . en se glorifiant de prolonger son évolution. Mais l'avènement du catholicisme offre, au contraire , un caractère anarchique. L'avenir et le présent s'y trouvent conçus et dirigés comme si le passé gréco-romain n'eût jamais existé. Même l'injustice chrétienne s'étend jusqu'aux antécédents juifs, malgré la vicieuse importance qu'on leur attribuait.
Cette brutale discontinuité , que l'islamisme s'efforça d'éviter, altéra beaucoup le sentiment général du progrès social , dont le catholicisme fit spontanément surgir la première ébauche , d'après la supériorité réelle de son régime sur le précédent. Il importe de bien apprécier une telle rupture des liens historiques. Elle explique d'abord l'intime contradiction, intellectuelle et morale , où se trouva bientôt placée une doctrine qui , surgie de la discussion , voulut ensuite l'interdire , et qui réclama de ses enfants le respect qu'elle refusait à ses pères. Mais il y faut surtout saisir la véritable origine de la plus grave disposition propre à l'anarchie moderne. Le sentiment et l'esprit anti-historiques, dont la prépondérance constitue maintenant le principal obstacle à la réorganisation occidentale , remontent ainsi jusqu'à l'avènement du catholicisme. Cette immense difficulté ne peut être surmontée que par le positivisme, seul capable de rendre également justice à
toutes les phases , sociales ou mentales , de révolulion humaine.
Toutefois, il faut ici, comme partout ailleurs, reconnaître que l'éminente sagesse du sacerdoce catholique neutralisa longtemps les principaux vices de sa déplorable doctrine. En s' appropriant la langue de Rome, quand elle cessa de prévaloir , il conserva spontanément tous les trésors intellectuels de l'antiquité, môme sa belle théologie. La touchante légende,
si dignement immortalisée par Dante , sur l'heureuse intercession d'un saint pape envers Trajan , suffirait pour indiquer combien les nobles âmes catholiques regrettaient que leur aveugle doctrine les empêchât d'honorer leurs meilleurs ancêtres. Mais le respect général des antécédents grecs et romains fut développé surtout chez les chefs temporels, malgré leur fréquente ignorance.
On retrouve partout un pareil contraste. Une admirable discipline s'établit alors dans l'ensemble des sentiments humains , quoiqu'elle repose sur un immense égoïsme, dont la prépondérance pouvait seule maîtriser d'abord la personnalité vulgaire. La tendresse chevaleresque se trouve préparéo et sanctionnée par la foi la plus anti-féminine qui régnât jamais D'après l'institution du célibat ecclésiastique, (lui détruit toute hérédité sacerdotale , l'atteinte la plus décisive portée , en Occident , au régime des
CONCLUSION SGI
castes émane d'une doctrine naturellement favorable à la théocratie, objet final de la papauté dégénérée. Le monothéisme , qui devint enfin profondément hostile à tous les progrès intellectuels, prépara leur essor général, en achevant d'élaborer la logique humaine. Fondée par le fétichisme sur les sentiments, elle dut au polythéisme l'emploi des images. Mais son essor spontané ne se compléta que sous le monothéisme, d'après l'assistance usuelle des signes. • Ce résultat , essentiellement commun à l'islamisme et au catholicisme , appartient davantage à celui-ci , vu la discussion habituelle qu'y suscitait , chez toutes les classes, la division des deux pouvoirs.
Toutes ces oppositions doivent augmenter beaucoup
l'admiration et le respect des vrais philosophes pour ces belles natures pontificales qui , pendant quelques siècles , retirèrent tant d'efficacité d'une foi radicalement vicieuse , quoique seule adaptée à cette transition. Néanmoins , n'oublions jamais que les progrès quelconques du moyen âge furent toujours dus au concours nécessaire entre les deux éléments hétérogènes qu'il faut sans cesse y combiner, le catholicisme et la féodalité
Outre ses services immédiats, cette admirable transition fit irrévocablement surgir tous les germes essentiels du régime final. Elle ébaucha même , sous chaque grand aspect, le véritable ordre humain, à
362 CATÉCHISME POSITIYISTK .
la fois temporel et spirituel , autant que le permettaient alors la doctrine et La situatiou. Aussi le positivisme n'a-t-il maintenant qu'à reprendre l'ensemble de son programme pour Je réaliser dignement, d'après une meilleure foi combinée avec une activité plus favorable. Mais l'influence féodale , qui n'a pas aujourd'hui de défenseurs spéciaux, se trouve injustement sacrifiée, dans ces appréciations historiques, à la participation catholique , seule étudiée par l'école rétrograde. Un examen approfondi montre pourtant la réaction chevaleresque jusque sur les modifications trop méconnues que subit alors la dernière foi provisoire. Après avoir admirablement ébauché le culte de la Femme , prélude nécessaire à la Religion de l'Humanité, le sentiment féodal détermina réellement * au siècle des croisades , l'altération qu'éprouva le monothéisme occidental , quand la Vierge y tendit à remplacer Dieu
Mais en rapportant les, résultats du moyen âge à leurs véritables auteurs, on sent mieux la nature profondément précaire du régime catbolico-féodal, dernier mode du système théologique et militaire. Si le sacerdoce compensa seul l'imperfection de sa doctrine, cette aptitude ne pouvait durer qu'autant que sa destination morale et sociale lui conservait un caractère progressif. Or, l'accomplissement même d'une telle mission poussa l'Occident vers des pro-
grès incompatibles avec la foi catholique , et contraires à la constitution finale de son clergé devenu rétrograde ; comme le montre l'admirable tentative de régénération avortée au treizième siècle. En un mot, tous les résultats du moyen âge nécessitèrent un régime nouveau, dès que l'islamisme et le catholicisme se furent irrévocablement neutralisés. Par exemple, l'émancipation théologique, longtemps bornée à quelques types individuels, se répandit beaucoup d'après les croisades, sous l'impulsion des 1 empliers, mieux exposés aux contacts musulmans.
Le début du quatorzième siècle ouvre ainsi l'immense révolution occidentale que le positivisme vient aujourd'hui terminer. Alors l'ensemble du mouvement humain deVient profondément hostile à l'ordre antérieur , quoique le nouveau régime ne puisse encore être aucunement aperçu. Car, après le catholicisme, nulle organisation théologique n'était possible ; comme le système militaire ne pouvait plus se modifier au delà de sa constitution féodale. L'Occident commençait à réaliser les pressentiments trop précoces de César et de Trajan sur sa tendance directe à faire irrévocablement prévaloir une foi positive et une activité pacifique. Mais ce but exigeait encore que la science, l'industrie, et même l'art, subissent une longue élaboration, qui dot être essentiellement spéciale et dispersive, de manière à dissi-
36'l CATÉCHISME POSITIVISTE.
mulcr sa tendance sociale. De là résulte ce double caractère de la dernière transition humaine, de plus en plus anarchique envers l'ensemble, quoique aussi de plus en plus organique quant aux éléments.
La Femme. Puisque c'est ainsi, mon père, que le présent se noue directement au passé, j'ai besoin de connaître la marche générale de ce mouvement, pour y suivre assez les progrès simultanés de l'anarchie et de la rénovation.
Le Prêtre. Dans la progression négative, mieux caractérisée que l'autre, il faut, ma fille, distinguer surtout deux phases nécessaires; selon que la décomposition reste purement spontanée, ou devient de plus en plus systématique. La première comprend les quatorzième et quinzième siècles, et l'autre les trois suivanls. Ces deux périodes présentent les mêmes différences envers le mouvement positif, quoique d'une manière moins prononcée. Tout l'Occident participe à la décomposition spontanée; mais la négation systématique ne prévaut qu'au Nord.
Le mouvement révolutionnaire fut toujours dirigé, dès son début, par deux classes connexes, d'abord émanées, et bientôt rivales, des anciens pouvoirs. Ce sont les métaphysiciens et les légistes, qui constituent l'élément spirituel et l'élément temporel de ce régime négatif, caractérisé, surtout en France, dans les universités et les parlements. Mais la seconde
classe mérite plus d'estime que la première, parce que leur commun esprit s'y modifia sous l'heureuse impulsion des applications sociales. Tandis que les métaphysiciens ne furent jamais, envers la théologie, que d'inconséquents démolisseurs, les légistes, et surtout les juges , outre leurs services temporaires ou spéciaux , tendirent toujours à construire, sur les traces romaines , une morale purement humaine.
Pendant la première phase moderne, tout le régime du moyen âge se trouva radicalement décomposé d'après les intimes conflits de ses divers éléments, quoique ses doctrines restassent intactes. La lutte principale dut être celle des deux puissances spirituelle et temporelle, dont l'harmonie précaire avait flotté toujours entre la théocratie et l'empire. Aux vains efforts des papes du treizième siècle pour établir leur domination absolue, succéda partout, et surtout en France, l'heureuse résistance des rois qui, dans le cours du siècle suivant, annulèrent irrévocablement le pouvoir occidental de la papauté. Cette révolution décisive fut complétée, au quinzième siècle, par la subordination de chaque clergé national envers l'autorité temporelle , en ne laissant qu'une influence illusoire au chef central, qui dès lors dégénère en prince italien. En perdant son indépendance, le sacerdoce perd aussi sa moralité, d'abord publique, puis même privée. Pour conserver son exis-
teuce matérielle, 11 met ses doctrines au service de tous les forts.
En même temps, se développe la lutte, eoiumeucée au moyen âge , entre l'élément loeal et l'élément central de la constitution temporelle. Partout le pouvoir qui fut d'abord inférieur finit par triompher, d'après l'assistance spontanée des classes surgies de l'abolition du servage. Dans le cas normal, la royauté prévaut sur l'aristocratie. On doit regarder l'issue inverse comme une exception, dont Venise offrit le premier type, développé surtout en Angleterre.
Sous l'un ou l'autre mode, la combinaison de cette concentration politique avec l'abaissement du sacerdoce institue, chez chaque nation occidentale, une véritable dictature, qui pouvait seule contenir l'anarchie matérielle amenée par la désorganisation spirituelle. Le meilleur type de cette magistrature exceptionnelle fut l'éminent Louis XL qui seul seatit dignement et dirigea sagement l'ensemble du mouvement moderne.
Quant à la progression positive , son principal aspect, pendant cette première phase, consiste dans Fessor industriel. Préparé par la double organisation des classes laborieuses au moyen âge, il se développe alors d'après trois impulsions décisives, doat l'avénement n'offre rien de fortuit. D'abord l'invention
de la poudre vient compléter l'institution transitoire des armées permanentes, pour dispenser les occidentaux d'une éducation militaire contraire à leur nouvelle activité. Puis l'imprimerie rattache la science à l'Industrie , en permettant de satisfaire l'ardeur théorique qui prévalait partout. Enfin, la découverte de ^Amérique et d'une route maritime vers l'Inde fournit un vaste champ à l'extension décisive des relations industrielles, de manière à caractériser et consolider la nouvelle vie occidentale. Le mouvement intellectuel ne devient alors éminent qu'envers la poésie, ouvrant le quatorzième siècle par une incomparable épopée, et produisant, au quinzième, une admirable composition mystique. Mais l'essor scientifique se prépare d'après d'utiles matériaux de tous genres.
Ce progrès simultané dte l'intelligence et de l'activité fait mieux ressortir le déptorable abandon du perfectionnement moral, qui constituait chea toutes les classes le principal mérite du moyen âge. La double ardeur qui prévaut alors en Occident repose essentiellement sur l'essor universel et désordonné de l'orgueil et de la vanité, lié souvent au plus ignoble égoïsme. Il est vrai que le développement esthétique, malgré sa tendance révolutionnaire, entretient spontanément de meilleurs sentiments. Mais la culture morale se concentre de plu* en pîus chear le sexe
affectif, qui, préservé de l'entraînement théorique et pratique, transmet seul, à travers l'anarchie moderne, les principaux résultats du moyen âge, malgré l'aversion croissante qu'ils inspiraient. Cette sainte providence ne peut cependant empêcher que l'altération graduelle du vrai principe de toute discipline humaine ne coïncide avec le développement spécial des nouvelles forces, spirituelles et temporelles, propres à l'état final de l'Occident.
La Femme. La phase initiale du double mouvement moderne étant assez caractérisée, je vous prie, mon père , d'apprécier pareillement sa période systématique.
Le Prêtre. Restées auparavant intactes, les doctriues du régime ancien furent alors, ma fille, directement attaquées par des principes purement négatifs. Cette extension de l'anarchie ne fut pas moins indispensable qu'inévitable, afin de manifester le besoin d'une vraie réorganisation, dissimulé sous l'apparence de vie que conservait un système dont toutes les bases sociales se trouvaient irrévocablement détruites. Mais, pour apprécier assez sa destination, il faut diviser une telle période en deux phases, dont la première, commençant avec le seizième siècle, se termine à la rétrogradation de la royauté française , coïncidant avec le triomphe de l'aristocratie anglaise. La seconde conduit, un siècle après,
jusqu'à l'avènement direct de la crise révolutionnaire dont l'Occident subit encore, après deux générations, les déplorables vicissitudes.
Cette distinction nécessaire résulte surtout de la systématisation croissante qu'éprouve la doctrine négative, qui d'abord semble compatible avec les conditions fondamentales du régime théologique, tandis qu'elle leur devient ensuite évidemment contraire. On doit caractériser ces deux degrés successifs du mouvement négatif par les qualifications respectives de protestant et déiste. Malgré l'infinie diversité des sectes protestantes, leur commune adhésion à la révélation chrétienne suffit pour les séparer toutes de l'émancipation plus avancée qui caractérise le déisme.
Dès le début de la seconde phase moderne , la doctrine négative pose directement son principe anarchique, en proclamant l'individualisme absolu, par cela même qu'elle attribue à chacun, sans aucune condition de compétence, la décision des questions quelconques. Alors toute autorité spirituelle se trouve radicalement dissoute. Les vivants s'insurgent complètement contre les morts; comme le témoigne une aveugle réprobation envers r ensemble du moyen âge, mal compensée par une irrationnelle admiration de l'antiquité. Ainsi s'aggrave, sous l'impulsion protestante, la fatale rupture que le catholicisme introduisit dans la continuité humaine.
La Femme. Permettez, mon père, que je vous interrompe nu moment pour vous témoigner la profonde répugnance que m'inspira toujours le protestantisme» qui prétendit réformer le monothéisme occidental en le dépouillant de ses meilleures institutions. Il supprime ainsi Le dogme du purgatoire, le culte de la Vierge et des saints , le régime de La confession, et dénature Le mystérieux sacrement qui fournissait aux. cœurs occidentaux un sublime résumé de toute Leur religion. Aussi mon sexe, qui jadis avait tant secondé l'essor catholique, resta-t-ii essentiellement passif dans une réfiormation où sa tendresse repoussée ne trouvait d'autre dédommagement que l'autorisation de commenter des livres inintelligibles et dangereux. Le protestantisme aurait profondément altéré l'institution du mariage occidental en rétablissant le divorce, si les mœurs modernes n'eussent toujours repoussé spontanément une telle rétrogradation, là même où elle prévalut officiellement
Le Prêtre. Vos justes répugnances expliquent spontanément, ma fille, l'intime discordance de l'Occident envers une doctrine purement négative, qui bientôt divisa les nations, les cités, et jusqu'aux familles. Il faut pourtant que son succès partiel ait atars satisfait d'importants besoins, intellectuels et sociaux. Malgré son caractère anarebique, le principe protestant seconda d'abord l'essor scientifique et le
développement industriel, en stimuant les efforts personnels et brisant des règles oppressives. On lai doit les deux révolutions préliminaires dirigées, en Hollande, contre la tyrannie extérieure, et, en Angleterre, vers la régénération intérieure. Quoique la seconde, trop prématurée, dût avorter finalement, elle indiqua déjà, sous l'admirable dictature de Gromwell, la tendance nécessaire du mouvement occidental.
Alors les besoins, également impérieux, de Tordre et du progrès devinrent profondément inconciliables, et les occidentaux se partagèrent suivant qu'ils sentaient davantage les uns ou les autres. L'oppression générale était imminente si le protestantisme n'avait pu nulle part prévaloir, parce qu'un clergé rétrograde éveillait partout la sollicitude des anciens pouvoirs contre un mouvement dont la tendance n'était plus équivoque. Mais il faut se féliciter davantage que la majeure partie de l'Occident ait été préservée de l'ascendant protestant. Car son universalité, qu'on eût généralement regardée comme l'issue normale de la commune révolution, aurait partout dissimulé profondément toutes les conditions essentielles de la régénération humaine, en proclamant l'éternelle confusion des deux pouvoirs. Par cette double appréciation , on se trouve conduit à sympathiser également avec les grandes âmes qui
luttèrent dignement dans cet immense conflit, préambule nécessaire d'une vraie rénovation.
Malgré les entraves résultées de l'agitation protestante, la seconde phase moderne compléta la dictature temporelle émanée de la première. Son essor coïncide avec la formation des grandes nationalités, provisoirement résultées de la rupture du lien occidental propre au moyen âge. Mais cette anomalie politique n'offre réellement une haute efficacité sociale, d'ailleurs nécessairement passagère, qu'envers la population centrale. De plus en plus investie, depuis Charlemagne, de la direction générale du mouvement occidental, la France avait besoin de constituer une puissance très-compacte, assez étendue pour imprimer une impulsion décisive et surmonter toute agression rétrograde. Partout ail- v leurs, une telle concentration ne devint qu'une aveugle et dangereuse imitation de cette politique exceptionnelle.
Dans cette seconde phase , la progression positive développa surtout son caractère scientifique e( sa tendance philosophique. La cosmologie prend un essor décisif en établissant la doctrine du mouvement de la terre , bientôt complétée par la systématisation de la géométrie céleste et la fondation de la mécanique céleste. Alors l'esprit scientifique devient radicalement inconciliable avec tout esprit théologique ou
métaphysique La tendance directe vers une philosophie pleinement positive se caractérise ouvertement, sous la double impulsion de Bacon et Descartes, qui signale déjà la préparation qu'exige une telle synthèse. Pendant ce mouvement décisif, l'art général et les arts spéciaux poursuivent dignement l'évolution que la phase précédente dut au moyen âge. Malgré l'absence de direction philosophique et de destination sociale , la poésie occidentale produisit , en cinq siècles , plus de vrais chefs-d'œuvre que n'en fournit toute l'antiquité. Quant à l'essor industriel , son extension devient alors l'objet croissant des sollicitudes publiques, quoiqu'elles la subordonnent encore à des intentions guerrières. Mais il manifeste déjà la tendance des entrepreneurs à se séparer des travailleurs, pour s'agréger à l'aristocratie dégénérée.
La Femme. Je voudrais , mon père , concevoir maintenant le caractère et la destination de la dernière phase moderne.
Le Prêtre. Elle fut nécessitée, ma fille, par le résultat général de la précédente. Renonçant à toute prépondérance universelle, le protestantisme et le catholicisme divisaient irrévocablement l'Occident , comme l'ensemble du monde romain se partagea jadis entre le Coran et la Bible. Dans les cas principaux , cette répartition occidentale coïncide naturellement avec la distinction, dès lors plus prononcée,
entre les deux modes, aristocratique et monarchique, propres à la dictature temporelle résultée partout de la phase précédente. -
Les deux régimes étaient devenus également hostiles à l'émancipation radicale qui les menaçait pareillement. Progressive tant qu'elle eut à surmonter de fortes résistances , la royauté , surtout française , manifesta ses inclinations rétrogrades aussitôt qu'elle ne craignit plus aucune lutte. Dès la seconde moitié du règne de Louis XIV , elle rallia graduellement tous les débris de Tordre ancien , pour contenir de concert un mouvement social qu'elle dut juger purement anarchique. Mais la dictature aristocratique et protestante devint alors , surtout en Angleterre , plus dangereusement hostile au mouvement occidental que la dictature monarchique et catholique , parce qu'elle fut mieux secondée par la population. Le protestantisme, qui, tant qu'il dut lutter, favorisa la liberté, s'efforça de comprimer l'émancipation aussitôt qu'il prévalut officiellement , suivant la tendance de toute doctrine qui repousse la division des deux pouvoirs humains. Il établit, en Angleterre, un système universel d'hypocrisie, plus habile et plus nuisible que celui qu'il reprochait au jésuitisme, dernier mode du catholicisme expirant. Mais la principale corruption émanée d'un tel régime consista dans le plein développement du système d'égoïsme
COIVCLUSIOIS. 375
national que Venise avait pu seulement ébaucher, et qui , trop accueilli par toute la population britannique , tendit à l'isoler de l'Occident
Une telle situation rendit indispensable autant qu'inévitable l'exjtfosion négative qui caractérise le dix-huitième siècle, et sans laquelle on ne pouvait élaborer , ni même concevoir , une vraie réorganisation. Les dogmes critiques , surgis d'abord de leur principe fondamental sous les deux révolutions protestantes, étaient déjà suffisamment coordonnés par les successeurs métaphysiques de Bacon et Descartes. Ils furent alors propagés universellement d'après les efforts assidus d'une classe auparavant subalterne , les littérateurs proprement dits, remplaçant ainsi les docteurs dans la direction du mourement révolutionnaire , où les avocats se substituèrent bientôt aux juges. Deux générations épuisèrent l'ascendant préalable de ces écoles inconséquente*, qui voulurent détruire l'autel en conservant le trône, ou réciproquement. Mais le dix-huitième siècle ne sera jamais représenté philosophiquement par de purs démolisseurs , comme Voltaire et Rousseau, presque oubliés aujourd'hui, Sa grande école, celle de Diderot et Hume , que Fontenelle prépare et Condorcet complète , n'embrasse l'ensemble de la destruction qu'afin de concevoir autant que possible la régénération finale , dont le grand Frédéric fut le précurseur pra-
tique. Car , dès lors, les esprits sans portée pouvaient ssuls espérer de suffire aux besoins de la rénovation moderne par des modifications quelconques du régime ancien.
Pendant cette phase finale, le mouvement positif compléta la cosmologie en fondant la chimie. Cet essor décisif termine les services de l'esprit analytique et du régime académique, dont l'aveugle prépondérance devint aussitôt un obstacle croissant à des travaux qui devaient être essentiellement synthétiques. Dans la progression industrielle , on voit alors la classe des banquiers tendre directement vers son ascendant naturel, qui peut seul systématiser l'activité matérielle. En même temps , la guerre se met au service du travail, à l'occasion des luttes coloniales. L'extension décisive des machines achève de caractériser l'industrie moderne. Mais elle déve loppe aussi la déplorable désertion des entrepreneurs envers les conditions sociales propres aux travailleurs , de plus en plus exploités au lieu d'être gouvernés.
On conçoit ainsi le caractère nécessairement orageux de l'immense crise à laquelle aboutit l'ensemble des cinq siècles qui nous séparent du moyen âge. 11 résuite d'une fatale discordance entre les deux progressions qui composent le mouvement occidental, où l'essor positif était incapable de satisfaire aux
exigences organiques résultées de l'essor négatif. Tandis que celui-ci détruisait toutes les vues d'ensemble , celui là n'y pouvait encore substituer que des conceptions de détail. La présidence de la régénération moderne , lors de sa principale difficulté , se trouvait échue à la classe la plus incapable , celle des purs écrivains , qui n'aspiraient qu'à la pédanto- ( ratie métaphysique rêvée par leurs maîtres grecs , pour concentrer chez eux tous les pouvoirs.
La Femme. Quoique cette indication m'explique assez l'ensemble de la crise révolutionnaire , je voudrais, mon père , connaître sommairement sa marche générale, afin de bien apprécier son état actuel, dernier objet de cet entretien final.
Le Prêtre. Il y faut , ma fille , remarquer d'abord l'abolition nécessaire de la royauté française, où s'était condensé tout le régime décomposé. Les funérailles de Louis XIV permettaient déjà de la prévoir, si dès lors une véritable théorie historique les eût assez interprétées comme annonçant à la fois l'irréparable dégénéralion du gouvernement et l'antipathie radicale du peuple.
Après quelques années d'hésitation métaphysique, une secousse décisive renversa pour toujours celte institution rétrograde, dernier vestige du régime des castes , suivant la consécration théocratique que lui confôra la servilité du clergé moderne. Mais la glo-
rieuse assemblée , seule populaire en France, qiri dut ainsi préluder à la régénération sociale , ne pouvait suppléer aux lacunes intellectuelles du mouvement occidental. Dépourvue de toute doctrine vraiment organique , elle ne put , en dirigeant héroïquement la défense républicaine , que formuler vaguement le programme moderne à travers une métaphysique toujours incapable de rien construire.
Les tendances profondément subversives que manifesta nécessairement le triomphe politique de cette doctrine négative déterminèrent bientôt une réaction rétrograde. Commencée par l'éphémère ascendant d'un déisme sanguinaire , elle se développa surtout d'après la résurrection officielle du catholicisme, sous la tyrannie militaire. Mais les tendances fondamentales de la civilisation moderne y repoussèrent également le théologisme et la guerre. La stimulation sans exemple que reçurent alors tous les instincts égoïstes ne dispensa point l'esprit militaire de fonder son orgie finale sur un recrutement forcé , dont l'adoption universelle annonce la prochaine abolition des armées, remplacées par des forces de police. Aucun des artifices rétrogrades introduits ensuite afin d'empêcher une telle issue n'a pu ranimer davantage le cadavre de la guerre que celui du théologisme, même sous prétexte de progrès , et malgré l'absence des convictions pu-
bliques qui devaient flétrir cette conduite. Envers le plus immoral de ces expédients, j'ose ici proclamer les vœux solennels <gae je forme, au nom des vrais positivistes , pour que les Arabes expulsent énergiquement les Français de l'Algérie , si ceux-ci ne savent pas la leur restituer dignement. Je m'honorerai toujours d'avoir , dsuis mon enfance , ardemment souhaité le succès de l'héroïque défense des Espagnols.
Cette rétrogradation , à laquelle ia guerre avait procuré seule une consistance apparente, se trouva radicalement avortée d'après l'irrévocable avènement de la paix occidentale. Mais l'absence prolongée de toute doctrine organique conduisit alors l'empirisme métaphysique à (enter d'ériger finalement en solution universelle une vaine imitation du régime parlementaire propre à la transition anglaise. Sa domination officielle pendant raie seule génération n'y servit réellement qu'à régulariser une déplorable suite d'oscillations entre l'anarchie et la rétrogradation, où l'unique mérite de chaque parti consistait à nous préserver de son rival.
Pendant cette longue fluctuation, qui constatait de plus en plus l égale impuissance de toutes les doctrines en circulation, le désordre spirituel parvint à son comble, d'après le commun affaissement des convictions antérieures, tant révolutionnaires
que rétrogrades. Aucune discipline partielle ne saurait être réelle et durable. Or, le seul principe de la discipline universelle, la prépondérance continue du cœur sur l'esprit, se trouvait de plus en plus discrédité depuis la fin du moyen âge, malgré la sainte résistance des femmes, de moins en moins respectées par le délire occidental. C'est pourquoi, même dans l'évolution scientifique, Tordre provisoire que Bacon et Descartes avaient tenté d'établir disparut bientôt sous l'essor empirique des spécialités dispersives, qui repoussaient aveuglément toute règle philosophique. Au lieu de réduire chaque phase encyclopédique à ce qu'exigeait l'avènement de la suivante, on s'efforça de la développer indéfiniment, en l'isolant de plus en plus d'un ensemble de moins en moins aperçu. Cette tendance devint autant rétrograde qu'anarchique, en menaçant de détruire jusqu'aux principaux résultats des travaux antérieurs , sous la domination croissante des médiocrités académiques. Mais l'anarchie et la rétrogradation sont encore plus complètes dans l'art, dont la nature éminemment synthétique repoussait davantage l'empirisme analytique. Envers la poésie elle-même, la dégradation est devenue telle que les lettrés ne peuvent rien apprécier au delà du style ; au point de placer souvent de vrais chefs- d œuvre au-dessous de compositions non moins médiocres qu'immorales.
La Femme* Dans ce douloureux tableau, dont je ne puis contester l'exactitude, je ne vois pas, mon père, d'où put provenir la solution finale expliquée par ce catéchisme.
Le Prêtre, Elle surgit, ma fille, d'un suffisant accomplissement de l'immense prélude objectif qui , commençant à Thalès et Py tbagore , se poursuivit pendant tout le moyen âge, et ne cessa point d'avancer à travers l'anarchie moderne. Au début de l'explosion française, il ne suffisait encore qu'en cosmologie, d'après le récent avènement de la chimie. Mais l'essor décisif de la biologie, fondé par Bichat et complété par Gall, acheva bientôt de fournir une base scientifique pour 4a rénovation totale de l'esprit philosophique. L'ensemble du mouvement positif aboutit alors à l'avènement de la sociologie , qu'annonçait déjà la tentative, immortelle quoique avortée, où Condorcet essaya de subordonner systématiquement l'avenir au passé, au milieu des dispositions les plus anti-historiques.
Sous l'universelle prépondérance du point de vue humain, une synthèse subjective put ainsi construire enfin une philosophie vraiment inébranlable, qui conduisit à fonder la religion finale, aussitôt que F essor moral eut complété la rénovation mentale. Dès lors, on admira le moyen âge, tout en appréciant mieux l'antiquité. La culture du sentiment fut radl-
calement conciliée avec celle de l'intelligence et de l'activité.
Tous les nobles cœurs et tous les grands esprits , toujours convergents désormais, conçoivent ainsi terminée la longue et difficile initiation que dut subir l'humanité, sous l'empire constamment décroissant du théologisme et de la guerre. Le mouvement moderne cesse d'être radicalement disparate. Sa progression positive s'y montre enfin capable de satisfaire à toutes les exigences, intellectuelles et sociales, résultées de sa progression négative , nonseulement envers l'avenir, mais aussi quant au présent, dont je n'ai pas dû m'occuper ici. Partout le relatif succède irrévocablement à l'absolu, et l'altruisme tend à dominer l'égolsme, tandis qu'une marche systématique remplace une évolution spontanée. En un mot, l'Humanité se substitue définitivement à Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires.
Voilà, ma très-chère fille, la dernière explication que je vous devais sur l'avènement décisif de la religion universelle, à laquelle aspirent, depuis tant de siècles, l'Occident et l'Orient. Quoiqu'il soit encore profondément entravé , surtout dans son centre, par les préjugés et les passions qui, sous diverses formes, repoussent toute vraie discipline , son efficacité sera bientôt sentie des femmes et des prolétaires, prin-
eipalement au Midi. Mais sa meilleure recommandation doit résulter de l'aptitude exclusive du sacerdoce positif à. rallier partout les âmes honnêtes et sensées, en acceptant dignement l'ensemble de la succession humaine.
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