‹ Cathédrale de BayeuxChapitre 17 sur 33 · REPRISE EN SOUS-OEUVRE · texte numérisé non relu

REPRISE EN SOUS-OEUVRE

§ fi. Démolition «les piliers.

Les chevalements des poteaux complétaient le soutènement de la partie Nord de l’édifice, et la partie Sud, mieux conservée, était suffisamment consolidée pour que l’on pût considérer tout danger comme passé. A partir de ce moment, les travaux prirent une marche plus lente, en rapport avec les crédits qui leur étaient affectés.

Dès le commencement des travaux, deux trous, faits dans le pilier N.-O., avaient permis de constater l’existence d’un noyau roman, et, par analogie, on était amené à conclure que les quatre appuis primitifs n’avaient jamais été entièrement enlevés; cependant on ne pouvait songer à les conserver, car ils devaient avoir éprouvé, comme l’enveloppe ogivale, de graves désordres. En conséquence, leur reconstruction totale fut décidée.

Cette reconstruction pouvait se faire, soit par parties successives, soit en enlevant tout le pilier pour le reconstruire en entier. En suivant le premier système, il fallait s’attendre à des tassements inégaux dans la maçonnerie, à l'emploi d’étrésillons encombrants et difficiles à placer, et au manque d’espace pour construire en gros matériaux. Encore même n’aurait-011 obtenu qu’une mauvaise construction définitive, dans l’espérance illusoire qu’une partie de la section du pilier concourrait au soutènement. Le léger soulèvement de la tour, lors du serrage des échafauds, ayant prouvé qu’ils portaient seuls tout le poids,

TRAVAUX EXÉCUTÉS A LA CATHÉDRALE DE BAYEEX. 75

on n’hésita pas à démolir les piliers snr toute leur hauteur; les abords se trouvant ainsi dégagés, il devenait facile de faire arriver la pierre et de la poser, sauf pour les dernières assises destinées à remplacer les chevalements; et l’on obtenait ainsi un travail plus régulier et une maçonnerie plus homogène.

Le 18 septembre, on attaqua le pilier N. -E., en enlevant, au-dessous du chevalement, le blindage et la maçonnerie, sur une hauteur de lm,50 ; on conserva d’abord tout ce qui appartenait à la construction romane pour en faire des dessins détaillés; toute la section du pilier fut ensuite débarrassée et arrasée avec du plâtre, ce qui permit de faire sur place, dans la partie la moins déformée et la plus rapprochée des chapiteaux, un profil exact des moulures et des colonnettes. Ce profil, reporté sur les chevalements, devait servir à planter les piliers verticalement, sous l’emplacement des naissances. On continua alors la démolition en conservant toujours une certaine hauteur du pilier roman, afin de pouvoir en relever les dimensions; mais cette maçonnerie romane, dont les pierres étaient fendues et les mortiers fatigués ou même écrasés, ne résistait pas aux ébranlements causés parla démolition des parties voisines; et l’on ne pouvait, sans danger de la voir s’écrouler sur les ouvriers, la conserver sur plus d’une hauteur de 1 à 2 mètres.

On arriva ainsi, le 27 octobre, jusqu’aux bases au-dessous desquelles les fondations du onzième siècle, faisant une saillie de 0m,30 à 0m,40, se trouvaient, comme les dernières assises démolies, dans un très-bon état et pouvaient être conservées avec avantage. Ce fut donc à ce niveau que la démolition fut arrêtée.

On démolit, avec le pilier, la moitié de l’arcade inférieure du bas côté; mais, du côté du chœur, on ne crut pas devoir démolir plus que l’espace nécessaire à l’emplacement du pilier, à cause de l’étendue des désordres. Pour soutenir le mur duTriforium et contre-buter les cintres et les arcs à moitié démolis, on établit des étrésillons horizontaux qui reportaient les poussées sur les anciens échafauds, appuyés eux-mêmes par le blindage des piliers opposés. Toutes les pierres pouvant resservir furent retirées avec soin, surtout celles portant des moulures et des sculptures.

DESCRIPTION DES TRAVAUX

Celte démolition permit d’apprécier le véritable état des piliers et de connaître leur construction intime. (La planche XVI donne la coupe des quatre piliers de la croisée, avec les principales lézardes qui existaient au moment de la démolition.)

Le pilier roman était bien appareillé, et construit en pierres tendres d’Orival, qui avaient en moyenne 0m,60 sur 0m,40 et une hauteur de 0m,20. Les joints en mortier avaient de 0m,03 à 0m,04 d’épaisseur; l'intérieur du pilier était bloqué eu moellons durs et tendres de 0m,10 à 0m,20 de diamètre. Le parement ogival était aussi en pierres tendres d’Orival, comme tout le reste de l’édifice, mais l’appareil en était très-irrégulier; les pierres variaient de 0m,40 à 0m,70, sur 0m,15 à 0"\40 de queue, et une hauteur d’assise de 0m,18 à 0m,30. Les lits inférieurs étaient souvent sillonnés de rigoles larges et profondes, pratiquées dans le but de faciliter le coulis du mortier; mais, par suite de l’absorption de l'eau, chaque rigole formait un vide, qui diminuait d’un tiers au moins la surface portante des pierres. De plus, on s’était peu préoccupé de relier le parement avec le remplissage en petits moellons, qui le séparait du pilier roman; ce parement formait souvent un simple placage de peu d’épaisseur. Les élévations, représentées dans les planches XVII et XVffl, font voir que la section des piliers romans ne se continuait pas uniformément; tantôt les colonnes et même tout le parement avaient été arrachés, de sorte que le remplissage en moellons subsistait seul; tantôt les chapiteaux, les bases et même quelques parties d’arc et de voûte, dont les pierres inclinées se reliaient mal avec les parties voisines, avaient été conservés.

Il était naturel qu’une maçonnerie aussi peu homogène se disloquât avec le temps, sous une charge considérable. En outre, les chapiteaux romans se trouvaient à 5 mètres en dessous des chapiteaux ogivaux, et on avait conservé audessus d’eux le remplissage en tuf qui commençait les voûtes ; la présence de ce tuf, complètement réduit en poudre, nous parut, avec les mouvements relatifs des maçonneries romanes et ogivales, expliquer la marche de la désorganisation des piliers.

Les piliers romans, qui supportaient une tour dont on voit encore les restes

EXÉCUTÉS A LA CATHÉDRALE DE B A YEUX

dans les tympans des arcades, avaient, après plus de deux siècles, acquis tout leur tassement. L’enveloppe ogivale, dont ils furent alors entourés, dut tasser sous son propre poids et par l’effet de la dessiccation du mortier; elle ne put donc concourir, avec la partie romane, à supporter la charge des constructions successives qu’on leur superposa. Ce fut probablement à la suite de la construction de la tour carrée que le tuf des voûtes, qui n’a qu’une faible résistance ‘, s’écrasa; et, comme il est très-poreux, son volume, de beaucoup diminué, laissa la charge porter sur le revêtement ogival. — Les deux grandes lézardes delà tour carrée et les anciennes dénivellations remarquées autour du pilier N.-O. dataient peut-être de cette époque; elles expliqueraient, dans ce cas, les appréhensions manifestées, en 1177, par Mgr de Harcourt, et, plus tard, en 1714, par Moussard.

Le revêtement ogival céda à son tour; le pilier lézardé ne pouvait, en effet, résister, comme une maçonnerie intacte, aux variations de température et d’humidité qui, dans nos climats, détruisent les pierres et les mortiers par une action lente, mais continue. Le mouvement de descente continua toujours d’une manière insensible, jusqu’à ce que le tuf, réduit en poudre et ne pouvant plus tasser, reportât toute la charge sur le noyau roman. Cet effet dut se produire principalement perdant les dernières années; à la fin de 1855, le pilier N.-O. finissait de s’écraser, et, au commencement de 1856, avant que les blindages ne fussent terminés, nous avons pu voir le pilier N.-E. se couvrir de lézardes et d’épaufrures, et arriver au même état critique. Une ruine complète eût donc été inévitable, si l’on n’avait opéré à temps un soutènement suffisant; un retard de quelques semaines eût tout compromis; un an auparavant, au contraire, le même travail eût été bien plus facile, beaucoup moins dangereux et moins dispendieux.

1 Ce tuf est pareil à celui qui se forme encore actuellement, près d’Arromanches, sur le bord de la falaise. Le carbonate de chaux, déposé par une source sur de la mousse, la recouvre d’une pierre légère et friable, qui s’accroît, en enveloppant les nouvelles mousses superposées, et qui n’acquiert de solidité que par des infiltrations lentes. C’est seulement dans les dépôts anciens que cette action, longtemps prolongée, peut produire une pierre toujours poreuse, mais très-résistante.

DESCRIPTION DES TRAVAUX

Ces désorganisations successives se manifestent toujours, lorsqu’on fait des reprises partielles de piliers ou de murs , si l’on ne prend pas les plus grandes précautions contre le retrait du mortier et. l’élasticité de la pierre, afin d’assurer le concours efficace des nouvelles constructions. Il faut, non-seulement que la reprise en sous-œuvre soit pleine , mais encore qu’elle soit soumise, par des moyens spéciaux, à une compression en rapport avec la charge que supportent les parties conservées.

Le soutènement avait donné assez de preuves de son efficacité, pour autoriser à faire porter sur les échafauds la totalité de la partie Nord, en démolissant le pilier N.-O., avant que le pilier N.-E. ne fût reconstruit. On commença, le 13 décembre, par le couper sous les chevalements, pour en relever la section et faire les panneaux ; le 26 janvier 1857, on reprit activement la démolition, en contrebutant, au fur et à mesure, la poussée des arcades et en modifiant l’étrésillonnement des haies voisines. Le 11 février, les 200 mètres cubes du pilier et de son blindage étaient enlevés.

Pendant que l’on faisait l’épure de la section supérieure, on enlevait le blindage de la partie inférieure, afin de trouver une assise complète pour faire le relevé des bases et des colonnettes dans les petites arcades; on vit alors un ensemble de lézardes vraiment effrayant, et dont les dessins de la planche VIII ne peuvent donner une idée complète. C’était dans ce pilier que les désordres avaient pris les plus grandes proportions; les pierres, le mortier et même des moellons durs étaient broyés. Nous eûmes bientôt, au reste, une preuve plus saisissante de la décomposition de cette maçonnerie. Lorsque la démolition eut atteint les chapiteaux des arcades inférieures, le pilier, isolé et abandonné à lui-même, sur une hauteur de 4 à 5 mètres, s’écroulait presque de lui seul; et. les ouvriers, pour ne pas s’exposer inutilement et pour ne pas provoquer un éboulement subit, dont le choc et la pression eussent compromis les charpentes environnantes, durent se placer sur des traverses ne portant pas sur le pilier, et faire tomber, de là, la maçonnerie par petites portions.

Toutes les fentes intérieures aboutissaient vers le sol, en se rapprochant de la circonférence, et laissaient, au centre du pilier, un cône bien conservé et très-

résistant qui avait les fondations pour base; ces dernières étaient donc le point résistant sur lequel l’écrasement avait eu lieu.

On put aussi constater que les coulis en plâtre et en ciment , ayant pénétré jusqu’au centre , avaient considérablement diminué les vides produits par les lézardes, et que le blindage, en ne permettant pas aux parties brisées de se séparer sous la pression verticale, avait prolongé leur résistance assez longtemps pour permettre de terminer le soutènement.

Les piliers S.-E. et S.-O., démolis plus tard de la même manière, tout en présentant des vices de construction semblables, étaient cependant moins brisés, parce que les noyaux romans avaient été plus complètement conservés dans leur intérieur.

§ 2. Expériences sur les pierres.

Avant de décrire les travaux de reconstruction, nous indiquerons la nature des pierres dont nous pouvions disposer, et nous donnerons les^^ultats de quelques expériences faites pour déterminer la résistance.

A 12 kilomètres de Bayeux, on exploite à Orival un banc, de 8 à 10 mètres de puissance, de calcaire tendre, mélangé de lentilles en pierre dure et de parties terreuses disposées obliquement et dans toutes les directions, au travers du banc. Ce calcaire tendre a servi presque exclusivement à la construction de la cathédrale; il est grenu et résiste bien aux intempéries de l’atmosphère ; mais, comme il n’offrait pas une résistance suffisante pour porter, avec une rigidité et une sécurité complètes, des pressions de 15 à 18 kilogrammes par centimètre carré, pressions qui pouvaient encore être augmentées par la poussée des voûtes, il fut réservé pour les reprises accessoires et les raccords ne faisant pas rigoureusement partie des piliers de la croisée. Les lentilles de pierre dure ne pouvaient être exploitées qu’avec 0m,16 de hauteur d’assise, et en quantités tout à fait insuffisantes.

DESCRIPTION DES TRAVAUX

A quelques kilomètres plus loin, les carrières de Fontaine-Henri offrent, en couches plus régulières, la même pierre qu’à Orival; la pierre dure y est représentée par un banc de peu d’importance, propre surtout à faire des marches et des dalles.

La pierre des carrières d’Allemagne, près de Caen, est un calcaire tendre, d’un grain très-fin, un peu plus résistant seulement que la pierre d’Orival.

La pierre d’Amblie, pleine de fils difficiles à apercevoir, est un conglomérat de petites coquilles, sans llasticité et sans nerf.

La pierre dure de Ranville, entre Caen et la mer, est une bonne pierre, d’un grain brillant, résistant bien à la gelée; mais sa couleur jaune, désagréable à la vue, ne permettait pas de l’employer, en surface apparente, dans l’intérieur de la cathédrale.

Enfin, à Aubigny, près de Falaise, se trouve une pierre calcaire, dure, compacte, d'un grain fin et homogène, dont le seul défaut est d’être gélive; cet inconvénient est de peu d’importance pour une construction intérieure. On se décida donc à l’employer, malgré le prix élevé auquel elle devait revenir par suite d’un transport de 70 kilomètres

' Les carrières d’Aubigny sont situées sur la route de Caen à Falaise, à 4 kilomètres de cette dernière ville; elles sont exploitées par une centaine d’ouvriers qui extrayent de 1,200 à 1,500 mètres cubes par an. La plus grande partie de cette pierre est expédiée en Angleterre, où l’on envoie aussi une quantité considérable de pierres de Caen.

Trois bancs sont exploités :

1° Le banc supérieur, portant de 0m,50 à 0m,55 d’épaisseur, lorsque la pierre est bien épurée; il est divisé par des fils verticaux distants en général de 0m,60 à Om,90; la longueur des morceaux est de 3 mètres à 6 mètres. Quelquefois les fils sont plus distants, et on coupe la pierre à une largeur de lm,20à lm,30, pour qu’elle puisse être placée entre les roues des voitures qui servent au transport. L’épaisseur du banc augmente vers le sud, il porte alors de 0m,60 à 0",70; mais, sur une partie de son étendue, il est divisé en deux par un fil horizontal. Pour exploiter ce banc, on détruit toujours un banc de bousin qui se trouve au-dessous.

2° Un deuxième banc qu’on extrait seulement quand on a enlevé le banc supérieur; il porte de 0m,35 à 0m,40; la longueur des morceaux ne dépasse guère 3 mètres, et leur largeur correspond à peu près ù celle des pierres du premier banc. En négligeant la pierre de trop petite dimension, qui est

exécutés a la cathédrale de bayeux.

Les expériences sur la résistance des pierres furent faites avec l'appareil représenté ci-dessous :

Il se composait : de deux semelles en chêne de 0m, 50/0”', 20, placées de champ, sur lesquelles on disposait le cube de pierre à essayer; et d’une poutre de 30/30 et 12 mètres de longueur, renforcée d’une pièce de chêne mise à plat, l’une et l’autre agissant comme un levier sur le cube à essayer; une extrémité était retenue par trois boulons, et l’autre était chargée de poids plus ou moins considérables. Le cube de pierre était comprimé entre deux fortes plaques de fer; pour compenser les inégalités de sa surface, on avait mis, entre la pierre et le fer, une petite planchette en peuplier de 10mm d’épaisseur. La pression totale, produite par le levier, était de 2,749 kilogrammes, et chaque poids, ajouté sur le plateau, augmentait la pression dans le rapport des bras de levier, c’est-à-dire de huit fois sa valeur. Lorsqu'on chargeait le plateau, les planchettes en peuplier s’écrasaient, et il fallait serrer les boulons pour conserver l’horizontalité du levier. Voici le tableau de ces expériences :

employée dans le pays, on trouve que le cube extrait du deuxième banc représente les deux cinquièmes du premier.

3° Un banc au niveau de l’eau qui envahit la carrière pendant le temps des pluies ; si on l’enlevait., on rendrait la carrière inabordable pour plusieurs mois; il porte à peine 0m,30 lorsqu’il est bien ébousiné.

DESCRIPTION DES TRAVAUX

Page 1