DE CHARTRES
L'histoire et la description de l'Eglise Cathédrale de Chartres , une des plus considérables , des plus belles et des plus célèbres églises de France , a exercé la plume d'un assez grand nombre d'écrivains ; et si ailleurs nous ne trouvons quelquefois, après de pénibles recherches, que quelques documens incertains , ici nous n'avons en quelque sorte que l'embarras du choix ; cependant ces divers ouvrages que nous indiquons ci-dessous (1) , que l'on ne trouve guère aujourd'hui que
(1) Chroniques de Chartres : Poème des miracles de la Vierge, écrit vers 1020 ou io3o. traduit en vers français en 1262, par Me Jehan le Marchand, chanoine de Chartres , manuscrits conservés à Chartres.
Histoire chronologique de la ville de Chartres , par Peintard , manuscrit conservé à Chartres.
Histoire chartraine contenant les antiquités de Chartres , ensemble les antiquités de l'ancien temple et superbe édifice de l'église Notre Dame de cette ville, les souverains de Chartres , etc. , etc. , par Duparc , manuscrit du 16e siècle, conservé à la bibliothèque royale, n° io3g4.
Parthenie qu histoire de la très-auguste et très-dévote église de Chartres , dédiée par les vieux Druides en l'honneur de la Vierge qui enfanterait , etc. , par Me Sebastien Roulliard, de Melun , avocat au Parlement. Paris , 1609 , in-8°.
Histoire manuscrite de Chartres , par Souchet , conservée à la bibliothèque royale ; catalogue de Gaignèr, n° 665 ; l'auteur est mort en 1 654-
Histoire de l'auguste et vénérable église de Chartres , etc., par Vincent Sablcn , chartrain , 1671 , un petit vol. : il y en a plusieurs éditions. v.
Relation de l'accident arrivé a Chartres tar le feu du Ciel qui aurait embrasé toute l'église sans la protection toute visible de la Sainte Vierge , par Me Robert , archidiacre. Chartres, 1675, in-8°.
Catalogue ou inventaire des reliques de l'église cathédrale de Chartres, 1682, manuscrit de la bibliothèque de M. Hérisson. , avocat et bibliothécaire de la ville de Chartres.
dans les bibliothèques publiques ou dans quelques bibliothèques particulières sont peu connus , et sans doute même un grand nombre de nos contemporains en ignoreraient encore l'existence si M. Gilbert , conservateur des tours de Notre-Dame de Paris , que nous avons déjà eu occasion de citer avec l'éloge qui lui est dû, comme auteur d'excellentes notices sur quelques-unes des principales cathédrales de France , n'avait récemment dans une nouvelle production de ce genre , publiée en 1824 sous le titre de Description Historique de l'Eglise de N.-D. de Chartres , réuni tout ce que ses devanciers ont dit de plus intéressant et de plus exact sur ce sujet, en citant ces autorités et en y ajoutant ses propres observations et autres documens particuliers qu'il a pu recueillir. C'est donc aux mêmes sources, et particulièrement à cette dernière que nous avons dû puiser pour la partie historique et chronologique de notre travail, nous étant fait un devoir, pour la partie descriptive et critique , de ne rien écrire que d'après nos propres observations sur les lieux mêmes; sachant par une expérience constante qu'il est impossible d'adopter avec sécurité ce que l'on trouve sur cette matière dans les livres publiés jusqu'à ce moment, à cause delà manière insuffisante et fautive dont les auteurs l'ont traitée. (1).
Description de l'aimant qui s'est formé a la pointe du clocher neuf de Notre Dame di: Chartres , par Y abbé de T^almont. Paris , 1692 , 1 vol. in- 12. Pouillé du diocèse de Chartres, par Doublet , 1738.
Relation de l'entrée des évéques de Chartres avec remarques historiques, par Janvier de Flanville , 1780.
Histoire de la ville de Chartres , par Doyen , Chartres, 1786, 2 vol. in-8°.
Histoire de Chartres et de l'ancien pays chartrain , etc. , par M. Chevard, maire de la ville de Chartres , 1802 , 2 vol. in-8°.
Notice sur l'origine et la description de l'église de Chartres , par le même , insérée dans l'annuaire statistique du déparlement d'Eure-et-Loir , année 1807.
Enfin description historique de l'église de Notre-Dame de Chartres , par A. P. M. Gilbert. Chartres , 1824 , in-8°.
(1) En effet il nous est facile de prouver que si en général on peut s'en rapporter avec une sorte de confiance sur les faits et les dates consignés par les historiens du moyen-âge, que chacun d'ailleurs a la possibilité de soumettre à l'analyse et de vérifier par les règles de la critique ; il n'en est pas de même de la description et du jugement des monumens d'architecture ou de sculpture ( souvent depuis, restaurés, augmentés ou altérés), qu'on ne peut vérifier qu'en se déplaçant, et qui exigent de
Nous avons déjà vu que la plupart des premiers historiens de nos cathédrales , inspirés par les récits exaltés des vieilles chroniques, par des traditions populaires , parles fictions des poètes, ou enfin par une sorte d'orgueil national, se sont épuisés en conjectures pour donner à leur église la plus haute antiquité possible. Le plus grand nombre ne cherchent point à remonter au-delà de l'origine du christianisme même ; mais quelques autres tels que ceux de l'église de Chartres ont cru pouvoir renchérir sur ces ingénieuses probabilités, et ceux-ci nous affirment que les Druides , long-tcms avant la venue du Messie , avaient eu révélation qu'une vierge devait enfanter pour le salut du monde, et qu'en plusieurs endroits, notamment à Chartres, ils lui rendaient un culte particulier dans le lieu même où depuis fut élevé ce beau temple, en l'honneur de lanière du Sauveur et de son divin fils, qui déjà avant leur venue au monde auraient été honorés par ces peuples idolâtres: faisant ainsi par une orgueilleuse piété remonter le culte de Jésus et de Marie à Chartres avant même l'existence du christianisme.
Sans admettre ni réfuter de pareilles assertions dont le plus ou moins de vraisemblance ont fait naître de longues et inutiles dissertations, il
la part de l'écrivain des connaissances positives dans les arts et un goût éclairé, dont , nous devons le direi, presqn'aucun des historiens connus jusqu'alors en France n'ont donné des preuves, surtout, nous le répétons , de ceux qui se sont occupés de l'histoire des provinces, des villes ou des monumens dans le moyen-âge : on peut en dire autant des plans et des dessins gravés qui accompagnent quelquefois ces ouvrages ou qui ont été publiés isolément, aucuns ne peuvent servir à donner une idée exacte des objets qu'ils représentent , et l'on sait aujourd'hui dans quel discrédit sont tombés, sous ce rapport, les œuvres de Menlfaucon, de Millin et de tant d'autres, dont chaque jour démontre les erreurs et les inexactitudes.
On peut être excellent littérateur , savant historien , scrupuleux chronologistc , et décrire et juger fort inexactement des monumens dont on nJa point appris parles règles de l'art, de l'observation et du goût à connaître le caractère, les défauts ou les beautés. Comme on peut être fort habile dessinateur, paysagiste spirituel , et ne pas rendre dans la représentation graphique d'un édifice , d'une sculpture , le style particulier , la physionomie propre avec cette vérité naïve qui coin ient. Pourquoi faut-il que nous ayons encore le même reproche à adresser aux écrivains et aux artistes qui ont concouru aux ouvrages de ce genre les plus récemment publiés parmi nous ? Ceux-là , riches seulement de leur style et d'une imagination brillante ont compilé sans discernement leurs devanciers ou ont décrit sans voir : ceux-ci ; s abandonnant à toute la facilité et à la fougue de leur crayon , ont produit de charmantes compositions aux dépens de cette sévère exactitude si précieuse pour l'étude de l'art et la connaissance des lieux.
Nous avons assez bonne opinion du lecteur pour être persuadé qu'il n'attribuera pas à un amour-
nous suffit de savoir qu'antérieurement au troisième siècle l'histoire de l'Eglise de Chartres ne présente qu'incertitude et obscurité, qu'ayant cette époque il paraît seulement reconnu que St-Savinienet St-Potentien, qui furent les apôtres d'Orléans, de Troy es, de Sens, avaient aussi prêché la foi catholique dans la ville de Chartres , et que St-Aventin , leur disciple, en fut le premier évêque vers l'an 260 ou 280. Comme toutes les églises des Gaules , celle-ci fut dès sa naissance en butte aux plus cruelles persécutions suscitées par les empereurs romains (1), et pendant près d'un siècle la religion sainte n'eut point, à proprement parler, de temple public. Le règne de Constantin vit finir toutes ces calamités ; et aussitôt les chrétiens s'empressèrent de bâtir à Chartres une première église sur laquelle l'histoire ne nous a conservé aucun détail ; nous savons seulement qu'elle fut incendiée vers l'année 858 par les Normands (2), que réparée par l'évêque Gislebert, elle fut encore détruite pendant une guerre entre Richard duc de Normandie, et Thibaud-le-Tricheur comte de Chartres, en 962 ou 973 , et qu'enfin en l'an 1020 , veille de la nativité, le feu du Ciel la réduisit de nouveau en cendres ainsi que presque toute la ville.
Le célèbre et vertueux Fulbert occupait alors le siège épiscopal , sa réputation et son crédit à la cour de France et dans toute l'Europe, ainsi que la dévotion particulière des peuples pour l'Eglise de Chartres produisirent d'abondantes ressources que l'on destina à reconstruire
propre exclusif de notre part , et qui serait au moins ridicule , ou à tout autre sentiment envieux , des réflexions qui ne nous sont suggérées que par notre amour pour la vérité et pour la perfection si désirable des ouvrages destinés à faire connaître et à perpétuer le souvenir de nos richesses monumentales.
(1) On montre encore dans l'Eglise souterraine de Chartres la place où exista long-tems un puits appelé h puits des saints forts , où l'on assure que Quirin , gouverneur de la ville pour l'empereur Claude , fit précipiter sa propre fille qui s'était convertie et venait de recevoir le baptême avec un grand nombre de fidèles qu'il surprit assemblés dans ce lieu pour la célébration des saints mystères , après leur avoir fait éprouver les plus horribles tortures.
(2) On sait comment les Normands abusèrent de la bonne foi des habitans de Chartres pour s'emparer de la ville en feignant de vouloir se convertir et en demandant à y être introduits pour recevoir le baptême et rendre les derniers devoirs à leur chef qu'ils supposèrent mort. Ils n'y furent pas plutôt admis qu'ils mirent tout à feu et à sang et détruisirent la cathédrale et la plus grande partie de la ville
avec magnificence la nouvelle cathédrale (5) ; le prélat lui-même y consacra trois années de ses revenus et de ceux delamanse capitulaire, et les travaux furent d'abord poussés avec activité. Si l'on en croyait les historiens sur parole, cet édifice qu'ils prétendent avoir été terminé en huit ans serait le même que celui qui existe encore de nos jours : Pour se convaincre du contraire il suffît de connaître et de savoir comparer les différens styles d'architecture en usage dans chaque siècle, et l'on sera convaincu que l'âge d'un monument est souvent mieux écrit dans la disposition et la forme des pierres que dans les relations de tant d'historiens inexacts. L'erreur vient ici de la confusion de quelques dates et de quelques récits isolés qui n'ont point été vérifiés par l'inspection du monument; mais en observant aujourd'hui ce que ces historiens n'ont pas voulu ou n'ont pas su observer , il est facile de reconnaître que la structure de l'Eglise de Chartres actuelle ne remonte pas audelà du douzième siècle, àl' exception des chryptes et de quelques parties peu apparentes, qui sont évidemment antérieures et ont été conservées lorsqu'on a reconstruit. Quelques faits qu'il eut été difficile de faire concorder , en venant à l'appui de notre assertion , s'expliquent alors facilement et nous prouvent que, si l'édifice bâti par Fulbert fut achevé en huit ans , ce ne fut qu'un édifice provisoire et peu considérable , ou ce qui est également vraisemblable , que la construction en fut longtems suspendue et qu'on ne s'en occupa sérieusement que vers la fin du onzième siècle jusqu'au milieu du treizième , époque à laquelle il paraît que cette église fut seulement terminée ; mais à la fin du onzième siècle , un style tout-à--fait nouveau s'était introduit dans l'art de bâtir, on l'adoptait avec enthousiasme, et comme on l'a vu depuis, malheureusement pour l'histoire des arts, on démolissait les anciens édifices pour les rétablir à la moderne , c'est de cette manière sans doute que l'église bâtie par Fulbert fit place à la nouvelle, qui est celle que nous décrivons aujourd'hui.
Ainsi que nous venons de le dire les faits connus confirment notre
(1) Les rois de France, d'Angleterre, de Danemarck , lecomte Eudes de Chartres , Richard, duc de Normandie, Guillaume , duc d'Aquitaine, et beaucoup d'autres princes et seigneurs, y contribuèrent pour des sommes considérables.
opinion, car ils nous apprennent que l'évêque Fulbert qui mourut en 1029 > écrivit peu de temps avant sa mort à Guillaume , duc d'Aquitaine , qu'étant très-occupé de la restauration de l'Eglise de Chartres il n'avait pu lui écrire plutôt , et qu'à l'aide de Dieu il avait déjà fait les grottes de cette église ( la partie souterraine ) ; que ce prélat laissa par testament une forte somme en or et en argent pour la continuation des travaux de son église qu'il avait commencé à réédifier, donc cet édifice ne fut pas fini en huit années ; que Thiéry ou ïhéodoric son successur fut animé du même zèle, mais qu'il n'eut pas non plus le bonheur de voir terminer ces travaux ; que vers l'année 1060 un médecin du roi Henri Ier fit bâtir à ses frais un portail latéral (1) ; qu'en 1088 la duchesse Mathilde , femme de Guillaume-le-Conquérant , fit couvrir en plomb, aussi à ses frais, la plus grande partie de cet édifice ; qu'en 1 1 45 plus d'un siècle après la mort de Fulbert Huges , archevêque de Rouen , écrivait à Thiéry évêque d'Amiens, avec quel zèle et quelle activité les fidèles de la ville de Chartres et même des villes et des provinces voisines travaillaient depuis peu à la construction de leur Cathédrale ; donc on avait repris à cette époque les travaux long-temps abandonnés , ou on réédifiait un nouvel édifice (2) , la nef et le grand portail datent de cette époque , sauf un des clochers qui est postérieur , celui du nord ou clocher neuf, terminé en i5i4; enfin que cette église ne fut consacrée et dédiée à la Sainte-Vierge qu'en 1 260 par Pierre de Maincy, 76e évêque de Chartres, bien qu'elle ne fut pas encore aussi complette qu'elle l'est aujourd'hui; de sorte que cette église à été environ 240 ans à bâtir , si on en date le commencement à l'épiscopat de Fulbert, et seulement un peu plus de cent ans si on ne compte, comme cela doit être,
(1) Qui assurément ne peut être un de ceux que nous voyons aujourd'hui, qui selon toute évidence lui sont postérieurs de plus d'un siècle.
(2) Des hommes de tous les rangs et de toutes les professions se livraient eux-mêmes aux travaux 1rs plus pénibles , tiraient les charriots , transportaient les matériaux , etc. Plusieurs habitans de Rouen, munis de la bénédiction de leur archevêque, vinrent augmenter le nombre des travailleurs, ainsi qu'un grand nombre de personnes des autres diocèses de la Normandie. Les fidèles ne partaient qu'après s'être confessés et reconciliés et les procès étaient assoupis , la troupe des pèlerins se créait un chef qui distribuait à chacun l'emploi qu'il devait exercer. Ces travaux s'exécutaient avec ordre et recueillement et pendant la nuit on mettait des cierges sur des charriots autour de l'église et on veillait en chantant des hymnes et des cantiques.
que du commencement du douzième siècle. Nous terminons cet historique par un éloge en vers de la cathédrale de Chartres, morceau vraiment curieux de poésie du tems dans lequel il était difficile de pousser plus loin l'exaltation et le romantique.
Au centre de la ville , entre huit avenues , Ce saint temple s'élève à la hauteur des nues , Et sa base s'enfonce autant dans les enfers , Que son faîte orgueilleux s'élève dans les airs. Dans le vaste univers , il n'est pas une roche , Dont la pointe superbe à sa hauteur approche : Calpé même, Abila (i), ni l'arrogant Atlas, En grandeur avec lui ne se comparent pas : Et ces monts élevés qui voisinent les nues, De l'orgueil sourcilleux de leurs têtes chenues, De tous les autres monts , eux qui sont les géans , Ne semblent que des nains ou plutôt des néants. Il n'est rien de si haut , de si grand que sa cime , Sa pointe touche au Ciel, son pied touche à l'abîme; Et par ses deux clochers , célèbres en tous lieux , Il donne aux habitans de la voûte azurée, Du zèle des Chartrains une marque assurée : Et par la profondeur de ses saints fondemens, Il accroît des Démons la rage et les tourmens, etc....
(1) Montagnes d'Afrique et d'Espagne qui forment le détroit de Gibraltar et que les poètes ont nommé les colonnes d'Hercule.
L'effet général que produit à la première vue, l'aspect extérieur de la cathédrale de Chartres, est le même que l'effet produit par tous les monumens religieux de cette époque; c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà observé en pareille occasion, que la solidité et la nudité des masses, la gravité du style, encore empreint en grande partie, de la pesanteur et de la stérilité de l'architecture des 10e et 1 ie siècles , n'excitent point d'abord, dans l'imagination, un sentiment vif et involontaire de surprise et d'admiration, mais seulement ce degré d'intérêt et de satisfaction calme, qui nait de la sévérité des lignes, du grandiose des proportions et de l'imposante majesté d'un édifice qui, comme celui-ci, réunit, à une partie de la noble simplicité du premier âge de l'art, des dispositions et des formes devenues plus sveltes et plus hardies. Cette réflexion est surtout applicable à la façade occidentale ou principal portail du monument que nous décrivons. En effet , dans cette façade haute et étroite, terminée par un petit pignon triangulaire; dans la masse principale des deux tours qui l'accompagnent , flanquées dans leur ensemble de quatre contreforts grossiers, et dont le mur lisse n'offre dans les divers étages , que quelques embrasures de fenêtres la plupart sans ouverture; on retrouve toujours le caractère, la disposition générale et la grave monotonie du style appelé lombard , encore en usage dans les 10e et 11e siècles: Mais ici de grandes innovations signalent en même tems un goût nouveau : Ici la forme plus gracieuse de l'ogive a presque généralement succédé au plein ceintre : Un des deux rangs de fenêtres, toujours placées au-dessus de la porte principale pour éclairer la nef, a déjà fait place à une rose, dont les compartimens sont encore simples, et qui n'est que le type des chefs-d'œuvre de découpures qui plus tard ont émerveillé l'imagination : Ici les voussoirs des portes, les tympans et les parois latérales, ornés seulement, dans l'origine, degrecques, de zigzags, ou de quelques figures chimériques, sont enrichis de statues et de groupes de figures, non moins dignes de curiosité comme monumens de l'enfance delà sculpture, que comme monumens histo-
riques, sous le rapport des personnages et du costume, et d'autant plus précieux pour l'archéologue , que ceux de cette époque sont fort rares aujourd'hui : Une petite galerie placée dans la partie la plus élevée du centre de cette façade, et dont les entre-colonnemens recèlent aussi des statues de rois et de reines, est encore pour ce temps un ornement nouveau, qui, plus tard, placé au premier rang et dans de plus grandes dimensions, paraît être devenu indispensable dans la décoration des façades de la plupart de nos basiliques, tel qu'on le voit à celles de Paris, d'Amiens, de Rheims, etc. : Ici enfin, nous trouvons dans le clocher méridional, ou clocher vieux, un des premiers exemples de ces pyramides aiguës octogones environnées de clochetons à la base, dont la hardiesse nous surprend autant que la solidité, et qui ont dû succéder aux plate-formes crénelées qui, dans des siècles d'anarchie et de trouble, servaient à la défense des églises, souvent exposées aux insultes des Barbares : Nous devons donc regarder le portail de l'église cathédrale de Chartres, dans son ensemble et dans la plus grande partie de ses détails (à l'exception toutefois de la partie supérieure, beaucoup plus récente, du clocher septentrional ou clocher neuf) , comme un des exemples les plus curieux du premier style de transition dans le commencement du 12e siècle. A cet aperçu général, nous joindrons une description rapide des principales particularités qu'offre l'extérieur de cet antique et remarquable édifice.
Les trois portes élevées sur un perron de six marches, occupent , sans intervalles, toute la partie inférieure de la façade occidentale comprise entre les deux clochers; celle du milieu est appelée Porte Royale, soit comme principale porte, soit qu'elle ait été ou qu'elle soit encore plus particulièrement destinée à la réception des princes et des grands personnages : elle est, ainsi que les deux autres portes, ornée de nombreuses sculptures, dont les plus remarquables sont les grandes figures des parois latérales , que l'on croit représenter des princes et princesses du temps, qui contribuèrent à l'édification de ce temple, et qui doivent fixer, comme objet d'étude l'attention des antiquaires (1).
(1) La plupart sont vêtues de longues tuniques recouvertes par une espèce de manteau qui, quelquefois ouvert sur le devant , laisse apercevoir des riches ceintures et de très-belles étoffes
Le tympan de cette porte principale offre en deux tableaux l'emblème de la loi ancienne figurée par les prophètes , et celui de la loi nouvelle figurée par Notre-Seigneur environné des symboles des quatre évangélistes, et venant juger les hommes. Dans les voussures, on remarque les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse , tenant divers instrumens de musique. Les sculptures du tympan de la porte à droite représentent divers traits de la vie de la Vierge, l'Annonciation, la Nativité, la Présentation au temple et l'Apothéose. Le tympan de la porte à gauche représente à ce qu'il nous a paru, l'Ascencion de J.-G. , et dans les voussures, on remarque des signes du zodiaque et des emblèmes des travaux agricoles des douze mois de l'année; enfin, les pieds droits, les colonnes et leurs chapiteaux de ces trois portes, offrent une foule de petits bas-reliefs et d'ornemens exécutés avec beaucoup de délicatesse et pleins de détails curieux.
Mais ce qui, dans cette façade, fixe le plus l'attention des étrangers et que l'on cite avec le plus d'éloge , ce sont les deux clochers qui l'accompagnent , et que l'on propose comme modèles dans certain dicton populaire dont nous avons déjà parlé, par lequel on désigne ordinairement les parties les plus belles choisies dans diverses cathédrales pour former, par leur réunion, une cathédrale parfaite : c'est ainsi, selon cette espèce d' axiome, que le chœur de Beauvais , la nef d'Amiens, le portail de Rheims et les clochers de Chartres , formeraient ce modèle complet. Mais si nous sommes forcés de reconnaître l'espèce de suprématie que consacre ce choix pour le chœur, la nef et le portail, en supposant qu'il fût possible de proportionner et de coordonner ensemble des masses si différentes , nous ne pouvons être du même avis pour les clochers de Chartres, fort beaux sans doute, mais qui d'abord par
gaufïrées. On doit surtout remarquer la forme variée des couronnes , ainsi que les longues tresses de cheveux , dont quelques-unes sont enveloppées de rubans , signes qui caractérisent les reines et princesses, suivant l'usage observé sous la première, la deuxième et même la troisième race des rois de France.
La tradition semble confirmer que , parmi ces statues , on doit reconnaître les figures de Robert I,r, dit le Pieux, roi de France ; la reine son épouse ; Canut le Grand, roi d'Angleterre et deDanemarck; Eudes II, comte de Chartres; Richard II, quatrième duc de Normandie; Guillaume V, duc d'Aquitaine; la princesse Mahaut ou Mathilde, duchesse de Normandie, et plusieurs autres princes et princesses contemporains.
leur irrégularité , ne peuvent contribuer ensemble à la perfection de l'édifice auquel on les adapterait, et qui, pris isolément, ne peuvent l'emporter ni l'un ni l'autre sur beaucoup d'autres clochers qui mériteraient assurément la préférence , tels que la flèche de Strasbourg , la tour de Georges d'Amboise de Rouen , les clochers de Saint-Etienne de Gaën, ceux de Coutances, de Bayeux et quelques autres (nous ne parlons pas des édifices étrangers) qui offrent des beautés non moins remarquables et peut-être plus réelles que les clochers de Chartres.
Celui à droite ou méridional , qu'on appelle le clocher vieux, est en effet le plus ancien des deux; il date de l'origine même de l'édifice et a conservé intacte sa forme primitive; moins svelte et moins orné que quelques autres de la même époque et du même style , il est cependant admiré par sa masse imposante et son élévation (i). Dans l'un des étages intérieurs de ce clocher, on remarque une fort belle charpente qui supportait avant 179^ les trois grosses cloches appelées Bourdons, et dont les poinçons en cul-de-lampe sont ornés de sculptures et des armes de France et du chapitre. Le clocher à gauche ou septentrional, est appelé le clocher neuf, quoique la partie supérieure soit seule moderne ; sa base jusqu'à la hauteur de la galerie de rois est du même temps que le premier, elle offre entièrement le même caractère, et fut primitivement surmontée d'une flèche ou pyramide en charpente revêtue de plomb, que réduisit en cendres le feu du ciel, le 26 juillet i5o6, jour de Sainte-Anne, à six heures du soir. Le chapitre, aidé des libéralités de plusieurs princes, seigneurs et particuliers (2) , fit reconstruire en pierre l'élégant clocher qui subsiste aujourd'hui, et qui, jugé dans le temps sans doute avec tout l'enthousiasme qu'excite la nouveauté, fut proclamé un chef-d'œuvre et mérita, peut-être, seul d'être désigné comme le modèle des clochers qui devraient entrer dans la composition d'une cathédrale parfaite , opinion qu'un goût plus éclairé rejette aujourd'hui, tout en rendant
(1) En i3g5, la pointe de ce clocher, fatiguée par l'injure du temps et menaçant ruine, fut démolie d'environ vingt pieds au-dessous de la pomme et reconstruite en neuf.
(2) Le roi Louis XIII donna pour cette réparation , 2000 livres évaluées aujourd'hui 7,8C8 fr, .^2 cent, de notre monnaie. L'évêtpie René d'Jllicrs fournit aussi une somme considérable.
justice à la hardiesse de la structure , à la délicatesse du travail et à un certain luxe de difficultés qui séduit d'abord, mais qui, bien loin du noble caractère des édifices des i3eet i4e siècles, les plus mémorables de l'architecture gothique, signale déjà la décadence du genre. Il est l'ouvrage de Jean Texier, dit de Beauce , architecte de Chartres, qui l'entreprit en i5oy et le termina en 1 5 1 4- Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur la description extérieure de ce clocher que l'on trouve fort exactement détaillée dans l'ouvrage de M. Gilbert , et que les dessins ci-joints remplacent beaucoup plus utilement.
Un vent impétueux qui s'éleva le 12 octobre 1691 , ébranla la pointe de ce clocher , qui ne fut point renversée , parce que les crampons de fer qui lient les pierres entre elles la soutinrent , mais qui fut inclinée dans l'étendue de douze pieds. Cette pointe, reconstruite en 1692 par Claude Augé , sculpteur lyonnais, est élevée de quatre pieds plus haut qu'elle n'était auparavant.
L'intérieur est divisé en plusieurs étages voûtés ; dans l'un d'eux , appelé la chambre de la sonnerie, on lit sur une grande pierre blanche fixée au mur du côté du midi , l'inscription suivante , gravée en caractères gothiques et composée en poésie du temps, en mémoire de l'incendie qui détruisit l'ancien clocher.
Je fu jadis de plomb et de bois construict Grand, hault, et beau, et de somptueux ouurage, Jusques à ce que tonnerre et orage M'ha consommé dégasté et détruict.
Le jour de Sainte Anne vers six heures de nuict , En l'an compté mille cinq cens et six Je fus brûlé démoli et recuit Et auec moi de grosses cloches six :
Après , Messieurs en plain chapitre assis Ont ordonné de pierre me refaire A grande voulte et piliers bien massifs, Par Jean de Beaulse ouvrier qui le sceut faire.
L'an dessus dict , après pour me refaire Firent asseoir le vingt-quatrième jour Du mois de mars pour le premièr affaire Première pierre et autres sans séjour.
Et en apuril huictiesme jour exprès, René d'Iluers, euesque de renom Perdit la vie, au lieu duquel après Fust Erard mis par postulation.
En ce temps là qu' auais nécessité Auait des gens qui pour moy lors veilloient De bon cœur fut hyver ou esté.
Dieu leur pardoint car pour lui trauailloient. i5o8.
Au-dessus de la chambre de la sonnerie, est placée la charpente dans laquelle sont suspendues les cloches. Enfin , le troisième étage renferme une chambre de forme octogone, voûtée en pierre, dans laquelle sont deux lits et une cheminée; là, sont placés deux hommes payés par la ville pour veiller nuit et jour aux incendies et sonner l'alarme en cas de besoin. On y lit sur une pierre l'inscription suivante :
Ob vindictam, singulari Dei munere Et a flammis illaesam hanc Pyramidem , Anno 1674, x5 decembris per incuriam Vigilum, Hic excitato ac statim extincto incendio, Tanti Beneficii memores solemni Pompa, Gratiis Deo prius persolutis, decanus Et capitulum carnotense hoc posteritati Monumentum posuere.
Les proportions de cette façade sont , selon M. Gilbert, de i5o pieds pour la largeur; le clocher vieux a 542 pieds de hauteur du sol jus-
qu'au croissant, et le clocher neuf, 3^8. Elle "est précédée d'une place de forme carrée d'une médiocre étendue, environnée de quelques maisons d'une structure plus médiocre encore, et qui, par cela même peut-être, fait ressortir davantage la beauté et la grandeur de l'édifice principal.
Les façades latérales et tout le reste de l'extérieur de ce magnifique édifice ne sont pas moins dignes d'attention que le portail principal, et chaque partie est pour le judicieux observateur un objet d'étude. Presque entièrement dégagée de toutes constructions étrangères (1), l'église de Chartres peut être facilement examinée dans tous ses détails, et peu de chose échappe à l'œil curieux , qui en même temps jouit sans obstacle de l'aspect général du monument, et peut ainsi juger plus sainement du mérite de la disposition générale et de la coordonnance du tout ensemble : avantage que n'offrent pas la plupart de nos plus belles cathédrales.
Après donc avoir observé la structure singulière des arcs-boutans en forme de section de roue, dont les rayons sont autant de petites colonnes réunies par de légers arceaux , et celle des contreforts ornés de statues dans le goût de ceux de l'église de Reims, mais moins riches et moins élégans ; après avoir observé l'heureuse disposition des tours latérales qui flanquent les extrémités du transept et les côtés du chœur, et qui probablement , destinées à être surmontées de flèches , auraient complété la décoration extérieure de cette basilique de la manière la plus noble et si conforme au système d'architecture adopté alors; après avoir admiré l'effet pyramidal et éminemment pittoresque du chevet vu des jardins de l'évêché ; enfin après avoir donné quelque attention à la jolie structure du pavillon de l'horloge bâti en i520, au pied du clocher neuf du côté du nord , ainsi qu'à deux figures grotesques sculptées sur deux des contreforts du vieux clocher du côté du midi, dont une représente une truie qui file , et l'autre un âne qui vielle, suivant l'ex-
(1) A l'exception de quelques baraques construites au pied des murs de l'église , qui , sans doute, nuisent à la symétrie et au coup-d'œil ; mais sont trop peu considérables pour intercepter la vue d'aucune partie importante.
pression populaire, mais qui paraît plutôt jouer de la harpe, figures qui sans doute avaient un but allégorique inconnu aujourd'hui , et que les habitans du pays ont grand soin de signaler aux étrangers; il faudra examiner plus en détail les magnifiques portails latéraux et les porches ou péristyles plus magnifiques encore qui les précèdent.
Le portail septentrional, d'un style noble et sévère , est en même temps le plus riche de détails : le porche ou pérystile qui en est la partie principale est élevé sur un perron de sept marches, et présente trois grandes arcades surmontées de pignons , correspondant aux trois entrées du fond, et soutenues sur de§ massifs, des pieds droits, et des colonnes qui, ainsi que les voussures, sont décorés d'une quantité considérable de statues, de groupes, de bas-reliefs, et d'ornemens aussi curieux par la manière dont ils sont travaillés que par l'étonnante variété de leur composition et le goût qui a présidé à leur emploi et à leur disposition. Les grandes statues adossées aux colonnes représentent des patriarches et des prophètes de l'ancienne loi, dont on a eu soin d'écrire les noms en caractères gothiques , sur les consoles qui les supportent; et des princes et seigneurs, sans doute, bienfaiteurs de cette église, et assez connus alors pour qu'il ne fût pas besoin d'en indiquer les noms comme aux précédens : mais qui, par cette négligence, ne sont aujourd'hui pour nous que l'objet de conjectures plus ou moins Vraisemblables, à l'exception peut-être de celles qu'une sorte de tradition désigne comme représentant Pierre de Mauclerc, duc de Bretagne, et Alix son épouse. Les voûtes de ce pérystile ne sont pas moins richement surchargées de plusieurs rangs de groupes et d'ornemens qui se rattachent aux voussures des trois portes dont les sculptures méritent aussi une courte description.
Suivant un usage presque généralement observé, ces sculptures sont une ingénieuse allégorie sur l'alliance de l'ancien et du nouveau testament : c'est ainsi que l'on reconnaît dans les bas-reliefs du tympan et des voussures de la porte du milieu, la Naissance, la Vie et l'Apothéose de la Sainte-Vierge, dont la statue orne le trumeau qui partage la porte en deux vanteaux; sur le tympan de la porte droite , l'histoire de Job, de Samson , etc. ; et dans le tympan de la porte gauche, la Naissance de
Jésus-Christ, l'Adoration des Mages, la Parabole des Vierges folles et
des Vierges sages. Dans les grandes figures des parois latérales de la porte du milieu, Abraham, Isaae, Melchisedech , etc. , d'un côté; de l'autre , saint Pierre et quelques autres apôtres : tableaux non moins curieux qu'instructifs, que l'entrée des temples présentait utilement alors à la pieuse vénération des fidèles.
Au-dessus du porche s'élève en retraite la partie supérieure du portail, flanquée de deux petites tourelles octogones, ainsi que des deux grosses tours carrées à plate-forme dont nous avons parlé ci-dessus, et terminée en pignon triangulaire orné d'une figure de la Vierge, dont la base est appuyée sur une jolie galerie. Au-dessous, la partie centrale du portail est entièrement remplie par un vitrail divisé en cinq panneaux, surmonté d'une très-belle rose à compartimens composés de figures régulières qu'on peut regarder comme un des meilleurs modèles de ces sortes d'ornemens, et que l'on peut classer dans la seconde époque de leur perfectionnement , dont la différence sera facilement observée si on compare cette rose avec celle du grand portail, décrite ci-dessus, et en même temps avec celles construites dans le XVe siècle, dont les formes chantournées, et qu'on est convenu d'appeler flamboyantes parce qu'elles imitent à peu près des flammes, sont d'un style beaucoup moins sévère et moins pur. Ce portail nous paraît dater de la fin du XIIe siècle.
Le portail méridional, qui par l'ensemble et l'aspect général, a la plus grande analogie avec le précédent et est à peu près de la même époque, en diffère essentiellement dans ses détails; le porche, d'un goût moins pur et moins sévère, est cependant également riche et élégant : exhaussé sur dix-sept marches ou degrés, il est distribué comme le précédent en trois grandes arcades soutenues sur des massifs et pieds droits ornés d'une grande quantité de sculptures, et sur des colonnes menues isolées dont la plupart des futs sont d'une seule pierre ; la disposition des pignons qui couronnent les arcades , et dans lesquels elles sont engagées ont la même disposition : mais ici les intervalles sont remplis par une suite de statues de rois et de reines , distribuées dans de petits tabernacles surmontés de clochetons ou pyramides (1).
(i) Il est probable que cet ornement existait aussi entre les pignons du porche septentrional et sera tombé de vétusté, ou tout au moins, qu'il a dû entrer dans le plan s'il n'a pas été exécuté.
Toutes les parties intérieures de ce porche, ainsi que les trois portes du fond, sont aussi enrichies d'une quantité considérable d'ornemens, de figures et de tableaux de sculpture , parmi lesquels on remarque dans le tympan de la porte du milieu et dans les voussures, la représentation du jugement dernier, ou plutôt des quatre lins dernières de l'homme : la mort, le jugement, le paradis et l'enfer (1), la figure du Sauveur donnant l'évangile aux hommes, qui orne le trumeau qui partage l'ouverture de cette porte, et dont la base offre en bas-relief les figures de Pierre de Mauclerc, duc de Bretagne, et d'Alix sa femme, distribuant des aumônes ; enfin sur les parois latérales , les statues des douze apôtres, grandeur naturelle; sur le tympan de la porte droite, divers faits de la vie de saint Martin, évêque de Tours; et sur les parois plusieurs statues d'évêques et de personnages du temps, dont les costumes fournissent des observations précieuses pour l'archéologie; sur le tympan de la porte à gauche, le martyre et l'apothéose de saint Etienne ; et sur les parois divers figures historiques au nombre desquelles on distingue un comte de Chartres et l' évêque Fulbert (2) ; ici comme au portail du nord, la partie supérieure s'élève en retraite audessus du porche, et offre, à de légères différences près , le même aspect et la même disposition , sauf la rose d'un style différent et moins remarquable, bien que l'intervalle des époques de construction nous paraisse peu considérable (5).
(1) Ce tableau se trouve reproduit à l'extérieur de presque tous les grands monumens religieux des 12e et i3e siècles , et offrait presque toujours la même composition et les mêmes détails : on y voit toujours saint Michel pesant les âmes , et le diable cherchant à faire pencher de son côté la balance; l'enfer y est représenté par l'énorme gueule d'un dragon où les démons enfournent les réprouvés à coups de fourches; et les vices , surtout celui de l'impureté, y sont souvent figurés d'une manière plus que naïve, qui donne une étrange idée des mœurs du temps. Ici l'artiste y a placé comme épisode satyrique, un diable qui saisit une religieuse, et un autre qui présente la main à une reine, et les entraînent toutes deux dans les enfers.
(2) Ces deux porches sont gravés avec la plus parfaite exactitude au nombre des Monumens inédits publiés par M. Villemin , avec ce soin et ce zèle éclairé qui l'ont placé depuis long-temps au rang de nos premiers archéologues.
(3) M. Gilbert , que nous nous plaisons à citer souvent dans cette notice , est tombé ici dans une erreur qu'il pouvait mieux que personne éviter, en répétant, d'après quelques historiens, que ce portail avait été construit aux frais de Jean Cormier , médecin du roi Henri I", en 1060; ce qui non-seulement est démenti par la structure même du portail, postérieure de près de deux siècles, mais encore est contradictoire avec l'opinion même de M. Gilbert, qui
La toiture, aujourd'hui entièrement couverte en plomb, avait été presque totalement détruite en 1794 » et ne fut réparée qu'en 1797 aux frais des habitans de la ville de Chartres ; la charpente dont la cons truction est estimée, a quarante-quatre pieds de hauteur perpendiculaire. Il existait jadis deux petits clochers, l'un sur le centre du transept contenait ce qu'on appelait la grue, espèce de machine dont le mouvement produisait un bruit éclatant , et remplaçait le son des cloches le vendredi-saint. L'autre s'élevait vers le milieu du chœur et renfermait six petites cloches dites commandes parce qu'elles donnaient pendant le service divin le signal de mettre en branle les grosses cloches et les bourdons des grandes tours; ici comme en tant d'autres endroits ces ornemens si pittoresques et si conformes au style des édifices sacrés du moyen âge ont été maladroitement supprimés.
ailleurs nous dit avec raison que ce portail est de la fin du 12e siècle. Il faut donc en conclure que si un Jean Cormier, médecin du roi Henri Ier, a fait construire ici un portail latéral, ce ne peut être un de ceux qui existent aujourd'hui.
On ne trouve point dans l'intérieur de l'église de Chartres , ni ce grandiose, ni cette immense élévation, ni cette harmonie de proportions qui excite une si juste admiration dans l'église d'Amiens, ni cette vaste étendue de la cathédrale de Paris , ni cette gravité du style romain de quelques basiliques des Xe et XIe siècles , ni enfin cette légèreté , cette élégance peut-être trop minutieuse des édifices des XIVe et XVe siècles, mais nul autre temple assurément ne produit, même dans l'âme la plus indifférente, une impression plus profonde de recueillement et de vénération religieuse ; nul autre dont le plan soit d'une régularité plus parfaite; nul autre dont la structure, ni trop lourde, ni tropsvelte soit plus gracieuse et plus sagement entendue ; nul autre surtout dont l'aspect mystérieusement rembruni par la grande quantité et la parfaite conservation des vitraux peints ne donne une idée plus complette du caractère particulier imprimé aux grands édifices religieux de cette époque.
Les proportions intérieures de l'église de Chartres sont de 596 pieds de longueur sur io3 de largeur et 106 pieds de hauteur sous voûte, et de 195 pour la longueur du transept (1), 52 piliers isolés forment le chœur, la croisée, la nef et les bas côtés ; et 36 massifs liés par les murs qui en déterminent la circonférence soutiennent dans toute son étendue cette magnifique basilique , la troisième digne d'être placée au premier rang parmi les cathédrales de la France. Les piliers ronds cantonnés en croix, la jolie galerie qui règne au-dessus des arcades, et les fenêtres divisées en roses et en panneaux terminés en trèfle , offrent dans toute sa pureté le style du XIIe siècle. Les murs de l'intervalle qui existe entre les deux tours, espèce d'atrium ou porche intérieur, présentent seulement des chapiteaux et des arcs cintrés, évidemment d'une époque antérieure, et dignes de remarque. Les bas côtés de la nef
(1) Ces mesures sont celles que donne M. Gilbert dans sa notice sur la cathédrale de Chartres , déjà citée.
ne sont point ici comme dans la plupart des autres églises bordés de chapelles qui en ajoutant à l'étendue de l'édifice ne contribuent pas moins à son ornement. Une seule fut construite en i4i3 , entre les piliers butans de la cinquième travée à droite , pour accomplir un vœu (1) fait à la Vierge par Louis, comte de Vendôme, seigneur d'Epernon et de Mondoubleau, dont elle porte le nom, et était autrefois décorée de la statue du comte et de celle de Blanche de Roucy, sa femme , placée en face de l'autel ; on y voit encore leurs armes sculptées à la clef de la voûte, ainsi que les restes de leurs portraits en pied, et de ceux de quelques seigneurs de leur maison peints sur les vitraux (2). Mais sept autres chapelles élégamment disposées environnent le pourtour du
(1) On raconte ainsi l'événement assez curieux qui donna lieu à cette fondation : Jacques de Bourbon, comte de la Marche, frère de Louis, comte de Vendôme, jaloux de
l'apanage de son frère, chercha les moyens de l'en dépouiller. Pour exécuter ce projet, il fondit tout-à-coup sur le Vendômois avec des troupes levées à la hâte, et surprit Louis, son frère , qu'il fit prisonnier. On vit alors les deux factions d'Orléans et de Bourgogne qui disputaient à l'envie de forfaits , se réunir pour délivrer Louis, qui s'était concilié l'estime générale ; huit mois entiers s'écoulèrent sans que la jalousie de Jacques de Bourbon put se calmer ; enfin les remords firent plus d'effet que les menaces sur l'esprit de cet ambitieux. Il se présente un jour aux portes de la prison de son frère, et, l'âme navrée de regrets et d'amertume, court l'embrasser et détache ses fers en les mouillant de pleurs, ce Soyez libre, dit-il, ô mon frère; vous réunissez, par l'estime que vous inspirez, les intérêts les plus opposés. Il est juste que je me rende aux sentimens qui vous sont dus. Je me suis fait violence en y résistant pour céder au plus vil sentiment, qui m'arma contre vous : reconnaissez un frère qui vous délivre , oubliez celui qui vous enchaîna. » Les fers du prisonnier tombent à ces mots; il se retrouve dans les bras de son frère, qui l'entraîne avec lui hors du cachot. Louis, rendu au bonheur et à la tendresse fraternelle , crut devoir ce bienfait au vœu qu'il avait fait à la Vierge s'il recouvrait la liberté et qu'il se hâta d'accomplir. Eu conséquence , il fit un pèlerinage à Saint- Denis en France et à Notre-Dame de Chartres, pieds nus et en chemise, portant un cierge du poids de cinquante livres et suivi de cent domestiques dans le même accoutrement, et fit ériger la chapelle dont il est ici question, pour éterniser sa reconnaissance (Tableau historique du Vendômois, inséré dans Talmanach de Monsieur, 1782., p. 184). ^L,e comte de Vendôme avait épousé Blanche de Roussy en i4'4j e* mourut en Son cœur fut apporté à Chartres et
déposé dans cette chapelle.
(2) On voit encore à l'extérieur de cette chapelle , deux statues en pierre de grandeur naturelle, placées dans des niches de chaque côté du vitrage et représentant Louis de Bourbon et Blanche de B.oussy sa femme, l'un et l'autre les mains jointes et vêtus dans le costume du temps, dont M. Gilbert donne une description fort exacte et plus correcte que les gravures que Montfaucon en a publiées. Au-dessus de ces statues , est représenté le Mystère de l'Annonciation, en mémoire delà délivrance du comte qui eut lieu le jour de cette fête; sur le pilier à droite, on voit l'ange Gabriel, et à gauche, la Sainte-Vierge.
chœur ; la plus remarquable est celle du chevet consacrée sous le titre de l'invocation de la Sainte-Vierge, et vulgairement appelée la chapelle de la Communion ou des Chevaliers , parce que Bureau de la Rivière, premier chambellan des rois Charles V et Charles VII, de concert avec plusieurs autres chevaliers ses compagnons d'armes, fondèrent une messe dans cette chapelle au retour d'une croisade, en action de grâce de la victoire éclatante qu'ils remportèrent sur les infidèles dans l'île de Chypre. L'entrée de cette chapelle est décorée de deux statues en marbre blanc, grandeur naturelle, représentant Jésus-Christ et la Magdelaine ; l'autel de marbre et le rétable orné de quatre colonnes en marbre vert de mer, sont assez remarquables ; les autres chapelles meublées depuis la révolution de débris enlevés à diverses églises de la ville, méritent peu d'être citées.
L'intérieur du chœur, un des plus vastes et des mieux disposés, a perdu son caractère primitif, et a subi cette métamorphose que le mauvais goût du 18e siècle et une sorte d'ostentation mal dirigée a fait éprouver à beaucoup de monumens que l'on a fastueusement défigurés en prodiguant mal à propros les marbres et les dorures sous des formes non-seulement les moins heureuses, mais encore les plus incohérentes avec le style de l'édifice. C'est ainsi qu'en 1772, sur les dessins de M. Louis, architecte du duc d'Orléans, on revêtit les piliers et les murs du chœur de panneaux de marbre, de pilastres et autres ornemens en stuc relevés de bronzes et de dorures, à la manière des salons modernes, qui masquèrent entièrement l'architecture primitive; on plaça au-dessus des stalles, sur les murs latéraux huit bas-reliefs de marbre blanc entourés de bordures en marbre bleuturquin : quatre de chaque côté représentant, à droite, la Conception , l'Adoration des Rois, la Descente de Croix, et le vœu de Louis XIII; à gauche, l'Adoration des Bergers, la Présentation de Jésus-Christ au temple, le Concile d'Ephèse au moment où il dépose Nestorius, l'an 43 1, pour avoir contesté à la Vierge la qualité de mère du Sauveur (1), et le prophète Isaïe qui prédit au roi de Juda, qu'une vierge enfantera pour le salut du monde ;
(1) Une note insérée dans l'ouvrage de M. Gilbert, page 106, nous apprend que dans les monumens antérieurs au concile d'Ephèse, la Sainte- Vierge était toujours représentée sans
ces morceaux de sculpture d'une grande dimension sont l'ouvrage de M. Bridan, statuaire et membre de l'académie de peinture et sculpture; enfin, on détruisit un magnifique jubé dont la structure riche de détails et d'ornemens remontait à l'origine même de la cathédrale actuelle, et qui indépendamment de son mérite comme monument du temps convenait beaucoup mieux au style général de l'édifice que les deux massifs en pierre de tonnerre qui ferment aujourd'hui l'entrée du chœur, malgré les statues , les bas-reliefs et la grille ornée de bronzes dorés dont l'exécution seule peut tout au plus faire quelque honneur au talent des artistes et des ouvriers , mais ne recommande point la malheureuse pensée d'une telle décoration (1). Le sanctuaire élevé de trois marches en marbre de Languedoc , renferme le maître-autel en forme de tombeau de marbre bleu turquin enrichi d'ornemens en bronze doré d'or moulu et environné de six candélabres également en bronze doré et ciselé, qui suivant le même goût d'innovation a remplacé, en 1776 , un autel gothique érigé en i520, environné de chaque côté de colonnes en cuivre surmontées d'anges de la même matière, et couronné d'une ligure de la Sainte-Vierge, en argent, monument dont, comme de tant d'autres objets sacrifiés à la manie et à la mode du jour, nous ne cesserons de déplorer la perte si importante à l'histoire de l'art dans le moyen âge. Nous ne mentionnerons pas plus longuement tous les embellissemens modernes du chœur que l'on trouvera minutieusement décrits dans la nouvelle Histoire de l'église de Chartres, Chartres 1808, et dans la notice de M. Gilbert : mais nous indiquerons avec plaisir à la curiosité de nos lecteurs et des amis des arts quelques morceaux de sculpture vraiment dignes d'être cités.
J enfant Jésus ; mais la maternité divine, ayant été reconnue par ce concile, on s'empressa de peindre la Vierge avec son enfant. C'est ainsi que cet usage s'est établi, et on s'y conforma d autant plus scrupuleusement qu'il n'était pas permis aux artistes grecs de se livrer à leur imagination ni de s'éloigner en rien du système de composition reçu pour les tableaux sacrés.
(1) L/ancien jubé, construit vers l'an jo3o, présentait au-devant du chœur une espèce de pérystile de 66 pieds de longueur sur 12 pieds 9 pouces de largeur, divisé par sept arcades de front et soutenu par des colonnes d'une seule pierre; le tout orné de bas-reliefs , de fleurons et de clochetons. On y montait par deux escaliers des deux côtés de la porte du chœur, et aux extrémités , il existait deux armoires contenant des lits où couchaient les deux marguilliers laïques chargés de la garde de l'église.
Telle est la magnifique clôture extérieure du chœur, commencée en 1 5i4 sur les dessins de Jean Texier dit de Beauoe , architecte de Chartres (1), continuée après sa mort par divers autres sculpteurs, et terminée seulement vers 1706. Cet ouvrage en pierre, dans le goût des clôtures du chœur d'Amiens et de Paris et de quelqu' autres églises , est d'un style moins uniforme et moins régulier, mais l'emporte de beaucoup par la variété des détails , l'étonnante délicatesse et le fini extrême du travail; elle se compose principalement de quarante et un groupes de figures représentant les principaux traits de la vie de Jésus-Christ et de la Vierge (2). Chaque trait d'histoire est partagé par des pilastres qui, ainsi que les murs qui servent de base à ces reliefs, sont décorés d'une immense quantité d'arabesques d'un excellent choix , d'ornemens gothiques , de niches, de clochetons, de petites statues , de médaillons, de bustes , etc. , multipliés jusqu'à la profusion ; ainsi que de plusieurs charmantes petites portes d'un goût exquis, conduisant dans des chambres pratiquées dans l'épaisseur de cette clôture entre les gros piliers , dans lesquelles on avait érigé des autels et où l'on renfermait autrefois les reliquaires les plus précieux.
Tel est encore dans le sanctuaire, immédiatement derrière le grand autel, le beau groupe en marbre blanc de Carare, composé de quatre figures principales portées sur des nuages, représentant l'Assomption delà Vierge, morceau capital dans lequel on admire avec raison la composition à la fois noble et simple, la grâce des attitudes, la juste expression des figures , et la finesse et la précision du ciseau (3).
(1) Le même à qui l'on doit la construction du clocher septentrional ou clocher neuf.
(2) On trouvera la nomenclature de chacun de ces bas-reliefs dans la Description de la cathédrale de Chartres, par M. Gilbert. Elle se vend aussi imprimée séparément, demi-feuille d'impression de quatre pages , à Chartres.
(3) Ce morceau capital, composé de quatre blocs de marbre, est dû au ciseau de M. Bridan, déjà cité ci-dessus, qui le termina en 1773.
Cet artiste se rendit exprès en Italie et choisit un hameau près la petite ville de Carare , où il fixa sa demeure au sein de cette chaine de montagnes si riches en beaux marbres. Après deux ans et demi des recherches les plus pénibles , il découvrit quatre blocs de marbre les plus sains et du grain le plus pur. Ces blocs extraordinaires par leur volume furent bientôt ébauchés d'après l'appareil qu'il en avait tracé lui-même. Embarqués au port voisin , ils furent conduit s à Marseille, de là à Rouen, où ils remontèrent la Seine jusqu'à Marlv ; là, chargés sur de-
Telle est enfin la structure fort intéressante de la petite porte pratiquée dans une partie de l'espace d'une des chapelles du rond-point, près de celle dite des Chevaliers, et qui conduit elle-même à une chapelle extérieure appelée la chapelle Saint-Piat, érigée parle chapitre en 1049, porte qui, par l'ajustement remarquable de ses ornemens et le type de la composition, a mérité d'être citée et gravée dans l'ouvrage dont nous avons déjà parlé, intitulé : Monumens français inédits, par N. X. Viilemiri.
L'usage irrévocablement adopté par le chapitre de Chartres, de ne permettre aucune espèce d'inhumations dans l'intérieur de la cathédrale, par respect pour la majorité du lieu (1) est cause que l'on ne trouve ici aucune tombe, ni aucun mausolée dont un usage contraire a meublé la plupart des autres églises , et qu'on est presque convenu de regarder comme un ornement indispensable.
Mais si quelque chose mérite, à la cathédrale de Chartres une sorte de suprématie et de rang particulier entre toutes les autres , c'est le nombre, la beauté et l'étonnante conservation de ses vitreaux peints, dont l'effet à la fois sublime et solennel ne peut se décrire. La plupart de ces peintures exécutées dans le i3e siècle, n'ont peut-être pas, sous le rapport de la science du clair obscur et de la dégradation des teintes, le degré de perfection des peintures du même genre exécutées dans les
équipages d'une structure ingénieuse, on les conduisit à Chartres par Versailles. De retour dans cette ville, M. Bridan , après trois ans d'un travail assidu, convertit une masse de 16:40 pieds cubes de marbre en un chef-d'œuvre de sculpture, dont le chapitre fut si content; qu'indépendamment du prix convenu avec l'artiste , il lui accorda d'une voix unanime une pension viagère de 1000 livres, réversible sur la tête de sa femme, et une forte gratification aux ouvriers.
(1) En i568, le baron de Bourdeuille, colonel des Gascons fut tué sur la brèche en défendant la ville de Chartres contre l'armée calviniste. Les chanoines de la cathédrale refusèrent de lui donner la sépulture dans leur église. Il fallut un ordre du roi pour les y contraindre ; mais ce fut sous la condition expresse que la terre ne serait point ouverte; que le cercueil, posé sur une grille de fer, ne toucherait point le pavé v& devrait être recouvert et encastré sous une tombe plate sans inscription. En conséquence , le cercueil fut placé près de la porte latérale du chœur du côté du nord ; mais il n'y resta pas long-temps. Les chanoines, pour motiver sa translation , persuadèrent au peuple que la Vierge ne voulant pas souffrir cette inhumation , permit au cadavre de faire paraître ses bras hors du tombeau pour demander une autre sépulture , et cette opinion s'accrédita si fort dans l'esprit du peuple, à cette époque , que le tombeau fut transféré dans un autre lieu en 1661 . (Doyen , Histoire de Chartres, tome 2, pages 73 et 74-)
siècles suivants, mais n'en sont pas moins du plus haut intérêt par la variété et la vivacité des couleurs, et sous le rapport de l'histoire de l'art , des modes et des usages du temps. L'on y trouve représentée une immense quantité de sujets de l'histoire sacrée, de l'ancienne et de la nouvelle loi , des saints Patriarches, des Prophètes, des Apôtres , des Martyrs, des Pontifes, des Evêques, des Princes, des Princesses, des Chevaliers, des emblèmes des corporations et métiers, et des travaux agricoles, etc., qui la plupart ont été décrits d'une manière assez correcte, par M. Hérisson, bibliothécaire de la ville de Chartres, et par M. Gilbert, dans sa notice sur cette cathédrale. Les trois grandes roses surtout ne sont pas moins dignes de remarque par l'éclat et l'exécution des peintures que par la délicatesse de leur structure ; celle de l'ouest représente le Jugement dernier : au centre sur un nuage repose le Sauveur des hommes, environné des douze Apôtres placés dans douze médaillons; celle du nord représente au centre, la Sainte-Vierge debout, tenant son fils divin dans ses bras, environnée des figures des douze Rois de l'ancien testament, de celles des douze petits Prophètes et des douze bannières de France , distribuées dans les divers compartimens ; celle du midi offre au centre la figure de Jésus-Christ dozinant la bénédiction de la main droite , on trouve dans les autres compartimens huit anges, les symboles des quatre Evangélistes, les vingt-quatre vieillards de l'apocalypse, et douze bannières aux armes de Dreux. Nous regrettons que les limites de cette notice ne nous permettent pas de décrire moins succinctement les richesses immenses en ce genre que possède l'église cathédrale de Chartres , qui pourraient fournir à l'antiquaire curieux tant d'observations du plus haut intérêt , et nous renvoyons pour plus amples détails aux différens ouvrages publiés sur ce monument.
L'ancien trésor renfermait une quantité considérable de châsses, de reliquaires, de vases, d'émaux, d'objets d'orfèvrerie et autres monumens aussi précieux par la richesse de la matière que par la beauté ou l'ancienneté du travail. Cet immense dépôt, dû à la pieuse munificence d'un grand nombre de princes, de prélats et de simples fidèles, a été dispersé dans la révolution de 1795. On y remarquait principalement un reliquaire magnifique, exécuté vers la lin du
i oe siècle , en bois de cèdre , revêtu de lames d'or et enrichi d'une grande quantité de pierres précieuses, de figures et d'ornemens de métal, destiné à renfermer un coffret d'or contenant la chemise, le voile et la ceinture de la Vierge , envoyés à Charlemagne vers l'an 8o3 , par Nicephore, empereur d'Orient, et donnés à l'église de Chartres en 877 par Charles-le-Chauve (1).
De toutes ces richesses, un bien petit nombre d'objets malheureusement a échappé au pillage ; de ce nombre , nous citerons une charmante navette à encens en vermeil, du 16e siècle, très artistement travaillée à jour, donnée par l'évêque Mille d'Illiers , en i54o : une châsse en forme de tabernacle, en cuivre doré et émaillé , et décorée de figures en demi-relief à l'extérieur et à l'intérieur; cette châsse, dont la hauteur est de 2 pieds 8 pouces, date de 1271 : une ceinture de 4 pieds 6 pouces de longueur sur quatre doigts de largeur , en grains de porcelaine , bordée de soie rouge, avec l'inscription : Virgini parituroe votum Huronum , parce qu'elle fut un don envoyé en 1678 par les Hurons, peuples du Canada, convertis à la Foi par le Père Bouvart, jésuite de Chartres : enfin une autre ceinture du môme genre, envoyée en 1695 par les Abnaguis, peuples sauvages du Canada, également convertis.
Le pavé de l'église, en assez mauvais état d'ailleurs, excepté celui du chœur et du sanctuaire qui est en marbre , a pour ornement au milieu de la nef, ce que l'on appelle un labyrinthe , ou compartiment formé de plat tes-ban des de marbre de couleur, imitant par leur contour le plan d'un labyrinthe. Cet ornement singulier , emprunté à ce qu'on croit à l'antiquité, et que les chrétiens placèrent dans leur temple comme l'emblème de celui de Jérusalem , a été détruit dans la plupart des églises où il existait , et celui-ci , que les Chartrains
(]) Ces reliques paraissent avoir été entièrement détruites, car, dit M. Gilbert, on ne peut regarder comme tels les objets recueillis et possédés parla sœur de M. Maillard, ancien curé de Notre-Dame, cpii consistent en une ceinture de soie et une espèce de tissu de 6 pieds de long sur 18 pouces de largeur, enrichi de plusieurs frises dans le goût asiaticpie et parsemé de symboles hiéroglyphiques. Ce dernier objet a cependant paru assez curieux pour, être recueilli par M. Villcmin et gravé dans son ouvrage des Monumcns français inédits.
appellent la lieue et qui a 768 pieds de développement depuis l'entrée jusqu'au centre, est le seul que nous ayons vu jusqu'à présent.
Un grand nombre de nos anciennes basiliques ont été élevées sur des cryptes ou lieux souterrains, presque toujours antérieurs à l'édifice actuel, et qui étaient aussi destinés à la célébration des saints mystères ; de ce nombre est l'église de Chartres, dont la partie souterraine, plus vaste et plus curieuse que partout ailleurs, règne sous toute l'étendue du bas-côté de la nef et du pourtour du rond-point du chœur. On y descend par cinq escaliers différens, et on y trouve treize chapelles, toutes richement décorées, avant l'époque de 179^, de lambris de marbre, de dorures et de peintures à fresque, particulièrement celle consacrée à la Vierge, remplie aussi d'un nombre considérable d'ex-voto de tous les siècles , qui attestaient la pieuse confiance et la vénération particulière des peuples pour ce lieu , où ils venaient en foule, dans les temps de calamité, implorer l'intercession de l'a Mère du Sauveur. On y trouve aussi plusieurs caveaux de différentes profondeurs , destinés à divers usages, dont nous citerons seulement celui qui existe sous le sanctuaire, dont la construction fort curieuse remonte à une époque très-éloignée ; ce lieu, garni d'excavations, de culs-de-basses-fosses et de portes en fer, disposées pour être murées au besoin , servait de retraite impénétrable où l'on cachait les trésors de l'église dans les momens de troubles ; enfin dans un des côtés à droite de cette église souterraine, il existe encore une cuve baptismale en pierre , d'une forme élégante, qui nous parait être au moins du dixième ou du onzième siècle.
Forcés de terminer ici cette description de la cathédrale de Chartres , nous rappellerons seulement qu'elle n'est pas moins illustre par la haute piété et le rare mérite de la plupart des prélats qui l'ont gouvernée, et par le souvenir de quelques faits mémorables , que par la beauté de son architecture. Objet d'une vénération particulière, on y vit constamment accourir , pendant une longue suite de siècles, une foule de pèlerins de tous âges, de tous sexes et de tous pays, parmi lesquels on compte les plus grands personnages du temps, et plusieurs rois de France. Après la bataille de Mons-en-Puelle , gagnée sur les
Flamands le 18 août i3o4, Philippe-le-Bel , en reconnaissance de celte
victoire , fît hommage à la Vierge de l'armure qu'il portait le jour de la bataille , et que l'on exposait à l'un des piliers de la nef le jour commémoratif de cet événement (1). Philippe de Valois vint aussi à Chartres rendre grâce à la Mère du Sauveur, de la victoire qu'il venait de remporter à Cassel le 23 août i328. Deux conciles célèbres y furent tenus , et les Chartrains n'ont point oublié que ce fut dans cette basilique que le vainqueur de la ligue, le bon, l'immortel Henri IV, reçut l'onction sainte des mains du vénérable évêque Nicolas de Thou, en 1 5c/4.
(1) Cette armure et les vêtemens qui en dépendent sont actuellement conservés dans la bibliothèque publique de la ville.
VUES PITTORESQUES
DE LA