D'ARLES
Gaïïula Roma Arelas !
Arles est Tune des plus anciennes villes de la Gaule. Elle fut la rivale de Marseille, le séjour de quelques empereurs romains , et la capitale d'un royaume. Son antique magnificence est encore attestée par les monumens nombreux dont on retrouve les restes dans son enceinte. Constantin établit à Arles le siège de la Préfecture des Gaules. Dans la suite, Honorius ordonna que les députés des sept provinces s'y réuniraient chaque année pour y délibérer sur les besoins de l'état. « L'heureuse situation d'Arles, fait, disait cet empereur, qu'il n'existe » point d'autre ville où l'on trouve plus aisément à échanger les produits » de toutes les contrées. Il semble que ces fruits renommés dont chaque » espèce ne parvient à sa perfection que dans un climat particulier, » ne croissent tous que dans les environs d'Arles — On y trouve à-la- » fois les trésors de l'Orient, les parfums de l'Arabie, les délices de » l'Assyrie, les riches tributs de l'Afrique, les nobles animaux que » l'Espagne élève, et les armes que l'on fabrique dans les Gaules.... o Arles est enfin le lieu que la Méditerranée et le Rhône semblent » avoir choisi pour y réunir leurs eaux , et pour recevoir toutes les » nations qui habitent sur les bords de cette mer et sur les rives de » ce fleuve. » Ausone avait fait aussi un pompeux éloge de la ville d'Arles (1).
(i) Clar. Urb.
Pande duplex Arelate, tuos blanda hospita portas. Gallula Roraa Arelas : quam Narbo Martius et quam Accolit Alpinis opulenta Vienna colonis.
Precipitis Rhodani sic intercisa fluentis; Ut rnediam facias navali ponte plateâm, Per quem Romani commercia suscipis orbis, Nec cohibes ; populosque alios , et mœnia ditas : Gallia quis fruitur : gremioque Aquitania lato.
Si l'on en croyait une ancienne tradition, Arles serait la première ville, en deçà des Alpes, qui aurait reçu la lumière de l'Evangile. Saint Trophime est, dit-on, celui qui vint y arborer le signe de la rédemption, et ce courageux propagateur delà vérité n'est pas différent du disciple dont parle saint Paul dans sa seconde épître à Timotbée.
Pour fortifier cette opinion, quelques auteurs (1) ont assuré que Trophime accompagna saint Paul jusqu'à Arles, lorsque ce dernier fut en Espagne. Mais rien ne prouve que ce voyage ait eu lieu , et saint Paul ne fait mention de Trophime que pour annoncer qu'il a laissé ce disciple malade à Milet. On sait que le pape Gélase (2) a dit formellement que saint Paul n'entra jamais dans la péninsule hispanique, et d'ailleurs si, en s'acheminant vers cette partie de l'Europe, il avait laissé Trophime à Arles, il faudrait fixer l'établissement du siège épiscopal de cette ville vers l'an 63 ou 64 de Jésus-Christ ; Papon (3) recule l'époque de la mission de saint Trophime jusqu'à l'an i5o de notre ère ; mais il paraît assuré qu'on doit la placer sous l'empire de Dèce , et c'est même ce que nous apprend Grégoire de Tours ; c'est donc vers q5o que le siège épiscopal d'Arles fut créé; un saint Trophime vint alors en effet dans les Gaules avec saint Paul-Serge, saint Saturnin et quelques autres. Ainsi nous nous arrêterons à cette date qui paraît certaine , sans chercher à réfuter les écrivains qui ont adopté un senti-
(1) Saxii , Ponlif. Avelat, j4quœ Sexl. 1629, in-4°. Dupont, Hist. de l'église d'Arles. Paris , 1690, in-4°-
Le Nohle-Lalauzière , Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles, 33, 34- Arles, 1808, in-.j°.
(2) Concil. Lubb. II, 1243, t'p. I. IV, 12Ô3. Tract. Gelas.
(3) Histoire de Provence, I, 573.
ment contraire, et sans faire ici l'inutile examen des monumens qu'ils ont cités (1).
Il est probable que l'erreur de ceux qui ont fait vivre l'évêquc saint Trophime pendant le premier siècle, vient et de l'identité du nom de ce pasteur avec celui du disciple dont parle saint Paul , et de ce qu'au nombre des sept envoyés du pape Fabien , sous l'empire de Dèce , on comptait, comme on vient de le dire, un Paul et un Trophime. En quittant Arles pour aller à Narbonne , ville peu éloignée de l'Espagne , et sur la voie qui y conduisait, saint Paul, distingué cependant de l'apôtre par le surnom de Sergius, laissa Trophime dans la première de ces célèbres colonies; et il n'en fallut pas davantage pour faire croire que le premier Paul honoré par l'église, avait, en allant en Espagne , établi le disciple Trophime à Arles.
La détermination exacte de la fondation de l'évêché d'Arles, près de deux siècles plus tard qu'on ne l'avait encore fixée, n'ôte rien à la vénération qu'inspire l'église de cette ville. Il n'est point d'ailleurs de lieu en France où l'on trouve autant de marques de la piété des fidèles que dans la Rome des Gaules; mais ces monumens paraissent, en général, postérieurs à la conversion de l'empereur Constantin.
On ne possède aucune notion assurée relativement au premier édifice sacré bâti à Arles par les chrétiens (2). Ce ne fut peut-être d'abord,
(1) Le plus ancien de ces monumens est une inscription placée clans l'un des murs de r église de Saint-Honorat, et qui, selon le savant Millin, ne parait être que du dixième ou du onzième siècle; la voici :
Trophimus hîc colitur, Arelatis prœsul Avitus,
Gallia quem primum sensit apostolicum.
In hune Ambrosium proceres fudere nitorem
Claviger ipse Petrus, Paulus et egregius
Omnis de cujus suscepit Gallia fonte
Clara salutiferœ dogmata tune fidei.
Hinc constanter ovans cervicem Gallia (ledit ,
Et Matri dignum prebuit, obsequium;
lnsignisque colens prestanti gloria semper,
Gaudet apostolicas se meruisse vices.
(2) Ayant rejeté l'opinion qui fait de saint Trophime un disciple de J.-C, et qui fixe la fondation de l'évêché d'Arles au temps des apôtres, nous ne pouvons adopter la tradition suivant
ainsi qu'à Toulouse, qu'un oratoire très-simple, et peut-être même construit en bois. Mais lorsque la religion, long-temps persécutée, triompha de ses ennemis, on dut élever dans cette ville une église décorée avec la recherche et la profusion de détails qui, pendant le bas-empire, remplacèrent le style noble et majestueux que l'on admire encore dans les précieux restes des monumens de l'antiquité. On peut croire d'ailleurs que l'église métropolitaine d'Arles fut ornée des dépouilles des temples et des palais qui existaient dans cette ville. Oh sait en effet , que saint Hilaire , qui en fut évêque pendant la première moitié du cinquième siècle , arracha du théâtre une partie des marbres qui le décoraient, et les fit servir à l'embellissement des églises. Celle où l'on plaça d'abord le siège épiscopal n'est pas suffisamment indiquée dans les anciens auteurs, et l'on trouve seulement que, vers l'an 601 , saint Virgile jeta les fondemens de la cathédrale qui subsiste encore, mais qui a été reconstruite, presqu'en entier, dans des temps plus rapprochés de nous. Suivant quelques écrivains , ce pasteur vénérable consacra son église sous l'invocation de Saint-Etienne, le 17 mai de l'an 626. Elle prit le nom de Saint-Trophime lorsque, en n52 , les reliques de ce premier évêque d'Arles y furent transportées avec solennité. Dans son état actuel, cet édifice est l'un des plus curieux monumens de l'art, et l'un des sanctuaires les plus saints et les plus révérés de la France.
laquelle ce saint prélat aurait fait construire une chapelle dédiée à la Sainte Vierge , encore vivante, ni considérer comme un monument authentique la plaque de marbre noir, placée, dit-on, autrefois sur cet édifice, et qui contenait cette inscription :
SACELLUM DEDICATUM DEI-PARjE ADHUC VIVENT!.
Lorsqu'on demande aux habitans d'Arles ce monument, ils répondent qu'il a été transporté à Rome dans le cabinet du cardinal F. Barberin. Mais alors même qu'il serait conservé dans leur métropole , nous ne pourrions y reconnaître qu'une pieuse erreur. Elle a pu accréditer le système qui fait , contre toute vraisemblance , remonter au premier siècle l'établissement çju siège épiscopal d'Arles. « Mais les faits qui constituent cette histoire , dit Millin ( V oyage dans les départemens du midi, III. 585), ne sont fondés sur aucune autorité. »
Les départemens du midi conservent encore beaucoup de ces anciens monumens religieux dont les formes annoncent une époque antérieure à l'introduction du genre nommé , si improprement , gothique par les uns, et qui, suivant d'autres, aurait été emprunté aux Arabes. On y trouve de nombreuses traces du goût dégénéré des Romains du basempire, mais toujours une élégance, une sagesse que n'offrent point les édifices des treizième et quatorzième siècles , où , en exagérant toutes les proportions, en multipliant les difficultés pour avoir la gloire de les vaincre , on a peut-être atteint le grandiose , obtenu le pittoresque , sans contenter néanmoins toujours la raison et le goût. L'extérieur de l'église de Saint-Trophime présente des marques de constructions faites à des époques différentes , et son portail appartient à ce style ancien qui caractérise Y Architecture Romane.
La masse générale de la façade qui présente les caractères du neuvième au dixième siècle, est de la plus grande simplicité dans la partie supérieure et n'offre qu'un pignon sans ornement qui se rétrécit aux deux tiers de sa hauteur totale et est couronné par un fronton coupé , orné de modillons; de petites croiséés latérales à plein ceintre, et, au milieu, une croisée carrée divisée en deux parties par une petite colonne à chapiteau cubique, complètent toute sa décoration, et il est probable que l'entrée principale était originairement d'accord avec la simplicité du reste; mais, postérieurement, ainsi que l'indique le désaccord des lignes architectoniques , et même la différence des matériaux , elle a été remplacée par un portail en saillie qui occupe à-peu-près les deux tiers de la largeur de la façade, et est un modèle de richesse et d'élégance.
Un immense fronton forme la partie supérieure de ce beau portail. La corniche est soutenue par de rares modillons, ou plutôt par des consoles sur lesquelles on remarque l'Aigle, le Taureau, le Lion et
l'Homme, symboles des quatre évangélistes. Un ange occupe la partie la plus élevée du fronton. Au-dessous est un arc presque à plein ceintre, encadré par un grand nombre de moulures ou de boudins que recouvrent des ornemens diversifiés. Dans le dernier de ces arcs intérieurs, on voit, à droite et à gauche, les sept chœurs des anges; trois de ces êtres célestes paraissent dans la partie supérieure ; ils sonnent de la trompette pour appeler les peuples aux pieds du trône de l'Eternel. Au centre de l'arc, et dans une gloire dont le contour se dessine en ellipse, l'artiste a figuré le Tout-Puissant; sa main gauche tient un livre ; la droite est élevée ; autour de lui sont encore les signes indicatifs des quatre évangélistes.
De petites colonnes et des pilastres, décorés d'arabesques, soutiennent la frise. Quelques chapiteaux sont historiés, d'autres sont formés de feuilles d'acanthe, et l'on y retrouve avec plaisir une imitation de l'antique. La frise contient Une suite de bas -reliefs représentant divers sujets religieux. Celui qui est au centre du portail, sous l'arc, offre les images des douze apôtres. Une partie des autres se rattache à la composition que l'on voit dans l'arc. Au-dessus des portes de beaucoup d'églises anciennes, on remarque, comme ici, l'Eternel environné des symboles dont nous avons parlé et prêt à juger les nations, ou ayant même prononcé sur leur sort. Sur celle de Saint- Trophime, on a placé , à droite , les élus ; les hommes sont vêtus à la romaine , d'une tunique et d'une toge; les femmes portent aussi une tunique , et en outre le peplum à plis droits, comme les statues de l'ancien style grec; à gauche , les réprouvés sont représentés entièrement nus , ainsi que dans les précieuses peintures de la cathédrale d'Albi. Ils sont retenus par une même chaîne, et entraînés par un démon vers le séjour du désespoir et du crime : déjà les flammes vengeresses les environnent de toutes parts.
D'autres bas-reliefs placés dans la frise ont, par les scènes qui y sont sculptées, de grands rapports avec ceux que nous avons décrits. Dans l'un des rentrans, on voit deux hommes assis, la tête environnée du nimbe, et tenant chacun deux enfans sur leurs genoux; un ange debout et dont les ailes sont déployées, leur présente une autre figure juvénile : on peut reconnaître ici le Père des Miséricordes et Abraham recevant
les âmes des justes (1). C'est là que commence en quelque sorte le basrelief qui représente les élus. En regard, ou dans le rentrant de gauche, on voit un ange armé d'un glaive et placé près d'une porte à moitié fermée, et sous l'archivolte de laquelle paraît une main ; cette porte est celle du paradis; la main est celle de l'Eternel, qui interdit l'accès de ce lieu de délices à plusieurs personnages qui voulaient y pénétrer (2). Un vieillard vêtu de la tunique et de la toge, semble défendre aussi aux réprouvés de s'approcher du ciel, et on les voit en effet, comme nous l'avons dit, entraînés dans l'enfer par le Génie des ténèbres.
Dans les entrecolonnemens existent des tables ou parties unies environnées de cadres : dans chacune est la figure d'un saint. A droite, on voit celle de Trophime. Il porte les ornemens qui indiquent sa dignité; une crosse est dans sa main gauche ; il lève le doigt indicateur et le médius de la droite pour bénir. Près de lui sont deux assistans ; deux anges placent une mître sur sa tête. Sur son pallium on lit cette inscription :
CERNITVR EXIMIVS VIR, CHRISTI DISCIPVLORVM NE NVMERO TROPHIMVS HIC SEPTVAGINTA DVORVM.
Deux apôtres, ayant la tête environnée du nimbe et de l'auréole et tenant chacun un livre, occupent de ce côté les autres entrecolonnemens.
A gauche, on a représenté saint Etienne, à genoux entre deux hommes qui vont le lapider. Par une singularité remarquable , l'artiste a donné au martyr une épée dont la forme antique rappelle en entier
(1) Evang. S. Luc. cap, XVI. w. 22.
(2) L'artiste avait sans doute en vue, lorsqu'il composa ce bas-relief , les versets 24, 25, 27, et 28 du chapitre XIII de l'évangile selon S. Luc : ce Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite ; car je vous assure que plusieurs chercheront d'y entrer, et ils ne le pourront pas. — Or, après que le Père de famille sera entré, et qu'il aura fermé la porte, vous commencerez à vous tenir dehors et à frapper, disant : Seigneur, ouvrez-nous; et il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes. Retirez-vous de moi, vous tous qui avez vécu dans l'iniquité. Là il y aura des pleurs et des grincemens de dents »
( io )
le parazonium. Dans le haut de la composition , on voit l'âme de saint Etienne , que deux anges élèvent pour la présenter à Dieu. Deux autres figures remplissent les autres entrecolonnemens de ce côté du portail.
En retrouvant sur la partie la plus remarquable du monument, les images de saint Etienne et de saint Trophime, on s'aperçoit que l'on a voulu indiquer à quels patrons la cathédrale d'Arles est dédiée, et nous croyons que ces sculptures ne furent placées qu'en i i5s , lors de la translation des reliques de saint Trophime. En effet , le style de dessin diffère beaucoup de celui des autres figures qui décorent le portail , et où , malgré une exécution grossière , on reconnaît cependant cette imitation du genre romain , cette empreinte du goût de l'antiquité qu'offrent, presque toujours, dans le midi de la France, les monumens des huitième, neuvième, dixième et onzième siècles.
Les rentrans ou les côtés du portail sont ornés des statues de saint Pierre , saint Jacques , saint Philippe et saint Barthélémy. On lit trèsfacilement les noms des trois premiers sur le livre que chacun d'eux tient dans la main. Saint Pierre est d'ailleurs distingué par son symbole ordinaire
Au-dessus des statues et des cadres existent plusieurs bas-reliefs qui forment en quelque sorte une seconde frise qui n'est interrompue que par les chapiteaux des colonnes et des pilastres. En commençant par la gauche du portail l'examen des sujets représentés , on trouve d'abord l'Annonce aux Bergers , la Naissance du Sauveur , l 'Adoration des Mages et le Baptême de Jésus-Christ; cinq autres scènes viennent ensuite et décorent le côté droit : on y voit successivement la Vierge aux Anges , Hèrode accompagné de ses gardes et interrogeant les Mages , ceux-ci partant pour Bethléhem, le Massacre des Innocens et la Fuite en Egypte.
Parmi les autres bas-reliefs du portail de saint Trophime , on en distingue trois que nous croyons devoir décrire ici.
Dans le premier , l'artiste a figuré Adam et Eve près de l'arbre de la science, autour duquel s'enroule un énorme serpent. On sait que le même sujet est souvent répété sur les tombeaux des chrétiens des premiers siècles , et sur les chapiteaux des colonnes de nos plus anciennes églises.
Le second bas-relief indique les suites de la faute de nos premiers
parens. Le péché a étendu son empire ; mais les coupables sont livrés aux plus horribles supplices , et ici le Génie infernal , le front ceint d'un diadème et assis sur un animal fantastique , tient deux hommes renversés entre ses bras ; chacun de ces malheureux saisit sa tête et paraît livré au plus violent désespoir.
Le troisième bas-relief, beaucoup plus curieux que les précédens , retrace la Psychostasie ou la Pesée des ames.
Des scènes allégoriques , sculptées ou peintes , décoraient jadis nos plus anciennes églises : en les plaçant dans ces lieux vénérés, nos pères voulurent sans doute inspirer l'amour des vertus , et montrer le châtiment réservé aux impies : ces figures symboliques ne présentent peutêtre pas toujours un sens bien clair à ceux qui n'ont pas l'habitude de les expliquer ; mais la Psycostasie offrait une leçon qui devait être facilement comprise. Au portail de N. D. de Paris (1) , à celui de la petite église de Grisolles (2) , sur un chapiteau provenant du cloître des Bénédictins de la Daurade (3) , à Toulouse , et sur quelques autres monumens , on a figuré la pesée des âmes. Sur plusieurs de ces marbres on voit un Ange et un Démon , l'un destiné à conduire l'âme du juste dans les régions célestes , l'autre prêt à lancer le réprouvé dans les flammes éternelles. Le bas-relief du portail de Saint-Trophime , montre seulement l'ange Gabriel tenant une balance; deux petites figures placées dans les bassins , indiquent les vertus et les défauts de l'âme soumise à cette épreuve; mais les vertus l'ont emporté : l'âme est retirée de la balance et va bientôt prendre place dans l'Eden céleste figuré par les arbres sculptés dans le haut du monument.
Les socles cubiques sur lesquels reposent les six colonnes et les parties collatérales correspondantes de la façade, sont ornées de sculptures offrant, presque toutes, l'image du roi des animaux. Les socles du milieu de chaque côté , figurent des mufles de lion ; les quatre autres , sauf
(1) Chapuy et de Jolimont, Vues pittoresques de la Cathédrale de Paris.
(2) Du MÉge, Voyage archéologigue et littéraire dans le département de Tarn-et-Garonnc , in-S°. Paris, Treutlel et Wurtz, 1828.
(3) Le même , Notice des monumens et des objets de sculpture moderne co?iserve's dans le musée d ■ Toulouse , in-8° , 1828.
un seul qui peut représenter le signe du sagittaire, montrent Daniel dans la fosse aux lions, des lions dévorant un homme, un bouc combattant contre des lions ; enfin , l'histoire de Samson : ce dernier sujet est surtout disposé d'une manière singulière : le héros Hébreu est placé dans une position horizontale dans toute la longueur de la partie en retour d'équerre qui correspond aux socles des colonnes ; il est couvert d'une peau de lion comme Alcide est revêtu de celle du monstre de Némée; il tient d'une main sa massue et de l'autre la patte du lion qui décore le socle voisin. Enfin, six lions, presque de grandeur naturelle , reposent sur le soubassement qui fait retour en saillie dans la baie, et dévorent , l'un un cavalier et son cheval, les autres quelques animaux.
Le même système d'ornemens emblématiques et même les détails les plus remarquables , se trouvent reproduits, presque identiquement, dans un monument voisin, bâti sur l'autre rive du Rhône , et qui est bien connu sous le nom d'église de Saint-Gilles. Cet édifice intéressant offre d'ailleurs avec celui d'Arles un rapport tellement singulier dans sa disposition générale et dans le style de la sculpture , que l'on serait tenté de croire qu'ils sont dûs au même architecte, et, que dans tous les cas, on ne saurait douter qu'ils ne soient à-peu-près de la même époque. Or, l'église de Saint-Gilles paraissant pouvoir , avec certitude, être attribuée à Raimond IV, comte de Toulouse et de saint Gilles , qui vivait à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième , et que ses exploits dans la Palestine ont rendu si célèbre, ce serait donc à-peu-près à cette époque qu'il faudrait placer la construction du portail d'Arles. Une observation importante fortifiera cette opinion ; c'est que l'arc de la porte est en réalité ogive, quoiqu'au premier coupd'œil il parraisse à plein ceintre : la partie la plus excentrique n'ayant pour distance de ses deux centres que le dixième de son diamètre , le jarret y est peu sensible, tandis quepour les arcs qui entourent le tympan, et qui, exactement concentriques auxpremiers, sontbeaucoupplus petits, cette même distance des centres est presque le tiers de l'ouverture et rend l'ogive très-sensible ; or, c'est précisément à l'époque que j'ai indiquée , que l'on place l'introduction de l'arc ogive et l'usage des boudins multipliés et de petites dimensions. Cependant M. Millin
a cru que le portail de l'église de Saint-Trophime , avait été construit pendant le treizième siècle. Quelque soit notre respect pour les opinions et pour la mémoire de cet illustre savant, qui fut notre ami, nous dirons cependant que le style des sculptures, prouve incontestablement, ainsi que les formes générales du portail , que ce beau monument a une origine plus reculée ; mais ce n'est pas néanmoins , comme nous l'avons déjà dit, la portion la plus ancienne de la cathédrale d'Arles ; et même , en considérant avec soin, tout l'extérieur, on y retrouve des murs qui ont dû faire partie du premier édifice élevé par saint Virgile, et consacré , en 626, par ce pieux évêque.
En entrant dans l'église de Saint-Trophime , on voit qu'elle est composée de deux parties bien distinctes : la première formée de la nef avec deux aîles ou bas côtés très-resserrés; c'est la portion la plus ancienne ; elle s'étend de l'intérieur du portail jusqu'à la huitième arcade ; la croisée occupe la neuvième ; elle est surmontée d'une tour carrée qui n'a rien de remarquable que son ancienneté et qui semble plutôt appartenir à une forteresse qu'à un monument religieux ; cependant nous connaissons dans le midi de la France , plusieurs clochers qui ressemblent presque entièrement à cette tour.
Du côté de l'Evangile est la chapelle de Saint-Genêt , et du côté de l'Epître la sacristie et la porte par laquelle on monte dans le cloître si remarquable de cette cathédrale (1). La seconde partie et la plus moderne, se compose du sanctuaire, qui a trois arcades de chaque côté, et trois autres vers le rond-point : le cardinal Louis d'Allemand a fait construire ce sanctuaire pendant le quinzième siècle : des chapelles dans le goût moderne , subsistent autour. On lit surl'aîle gauche de la muraille de la nef, cette inscription, qui est en vers, et que l'on attribue à saint Virgile :
TERRARVM ROMA GEMINA DE LVCE MAGISTRA ROS MISSVS SEMPER ADERIT VELVT INCOLA IOSEPH OLIM CONTRITO LETH^O CONTVLIT ORCO.
(j) En 1 38g , l'archevêque François de Conzié fit construire une partie du cloître de Saint- Trophime , et l'orna (selon Le Nohle Lalauzière) , de petites colonnes en marbre blanc, avec leurs chapiteaux, qui avaient été retirés du théâtre d'Arles.
Le sens mystique de ees vers a été l'objet des recherches d'un auteur arlésien nommé François Rebattu , et cet habile homme a eu le talent de composer un volume sur ce sujet (1). Pour nous , en avouant à cet égard notre insuffisance, nous nous contenterons de traduire l'inscription à peu-près dans les mêmes termes que M. Millin l'a fait dans son Voyage dans les départ emens du midi :
« La double Rome , maîtresse de la terre , sera , dans tous les temps , » une rosée envoyée du ciel , comme celle que le colon Joseph a portée dans le t> monde après avoir vaincu l'enfer. »
L'intérieur de l'église Saint-Trophime , ne répond pas à l'idée qu'on peut d'abord en concevoir d'après la richesse et l'élégance de son portail. Des tombeaux sont encastrés dans les murs, et près de la sacristie, existent encore les épitaphes très-simples et très-laconiques, des archévêques Raymond de Montredon, Raymond de Boulène , Imbert d'Eyguières , Michel de Modères, Hugues de Boardy, Guibert de Laval. Le cardinal Louis d'Allemand , mort en odeur de sainteté, le 16 septembre i45o , a été enterré au milieu du sanctuaire qu'il avait fait rebâtir. Des personnes pieuses vont quelquefois prier sur la pierre sépulcrale de ce prélat révéré. On montre aussi dans cette église un tombeau où l'on assure que saint Virgile fut enseveli : c'est un sarcophage orné de petites colonnes entre lesquelles on a représenté les apôtres.
Un autre tombeau forme le devant d'autel de la chapelle du Saint- Sépulcre ; il est divisé en trois parties par des pilastres cannelés ; dans le centre est Jésus-Christ assis ; au-dessus de sa tête , est le monogramme divin , mais formé seulement d'une croix qui , étant bouclée par le haut , tient lieu du X Chi et du P Rho , premières lettres du mot Christos, en grec. A la droite du Sauveur , on remarque un Apôtre ou un Disciple qui s'incline, et à gauche un autre personnage qui tient une croix bouclée aussi , mais dont la tige ou branche principale est longue. Suivant Saxi , Maffei, Dumont et le Noble-de-Lalauzière , ce tombeau avait autrefois une inscription qui indiquait qu'il renfermait les cendres deGeminus, né à Cologne, qui avait été gouverneur de neuf
(1) Franc. Rebattu, In très versus pervetuslos et difficiles qui ytrelate in templo Divi Trophimi sculpti sunt. Aquiis Sextiis. 1 644 ; in-4°.
provinces et qui mourut âgé de trente-neuf ans deux mois et six jours (1). Cette inscription prouve que l'on s'est trompé, en assurant que le personnage pour lequel on avait sculpté ce tombeau , était le même que Geminus Paulus, évêque d'Arles , pendant le huitième siècle.
L'église de Saint-Trophime possédait avant la révolution beaucoup de châsses précieuses et pour la matière et pour le travail. La Sainte Arche était la plus célèbre ; elle renfermait quelques lambeaux du suaire qui enveloppa Jésus-Christ, plusieurs morceaux de ses vêtemens, des épines de sa couronne , etc. , etc. Cette châsse, faite en i34i > par l'archévêque Guibert de Laval , était en vermeil ; conservée dans le rondpoint du sanctuaire, on ne l'exposait à la dévotion des fidèles, que le jour de saint Trophime. La Châsse de saint Etienneîut bénie le 2 1 mai de l'an i4i2 ; elle avait été fabriquée avec trois cents marcs d'argent, légués par Roger d'Espagne , en restitution des objets qu'il avait pillé dans la Camargue , pendant les guerres du duc d'Anjou dans cette partie de la Provence.
Quelques mausolées , plus ou moins remarquables , ont , en divers temps , été placés dans les chapelles de la cathédrale. Celle de saint Jean-Baptiste, renferma d'abord le sépulcre de l'archevêque Jean de Ferrier, mort en i52i ; mais ce sacellum s'étant écroulé , il fallut transporter le monument dans une autre partie de l'édifice. Le chevalier de Guise , tué au siège des Baux , en 1604 ? a été inhumé dans cette église. Le tombeau de l'archevêque Gaspar De Laurens, mort en i63o, fut élevé dans la chapelle des Rois. Les statues et les autres ornemens dont il était décoré , annonçaient tout le talent de Jean Dedieu , artiste
(1) VIR AGRIPPINENSIS NOMI1NE GEMINVS
HIC JACET QVI POST DIGNITATEM PRJ1SIDIATVS ADMINISTRATOR RATION VM QVI NOVEM PROYINCIARVM DIGNVS EST HABITVS HIC POST ANNOS XXXIX. M. II. DIES SEX FIDELIS IN FATA CONCESSIT CVIVS OB INSIGNEM GLORIAM CIVES SEPVLCHRALIA ADORNAVERVNT.
né à Arles , et élève du fameux Puget (1). On voit encore dans la chapelle de Saint-Genêt, l'épitaphe de l'archevêque François de Grignan , mort en 1689, âgé de 86 ans.
Il n'est point d'église dans le midi de la France qui retrace autant de souvenirs historiques que celle de Saint-Trophime. Le pape Urbain II y célébra les saints mystères, au retour du concile deClermont, où la première croisade venait d'être résolue. En 1 178, l'empereur Frédéric ayant cédé le royaume d'Arles à Philippe son fils, ce prince reçut la couronne dans l'église métropolitaine, le 3 des calendes d'août. En 1200, l'archevêque Imbert d'Eyguiéres y plaça le bandeau royal sur la tête d'Othon. En 1211, un concile tenu dans cette église et présidé par le légat Milon, imposa au comte de Toulouse, Raymond VI, soupçonné de protéger les Albigeois , des conditions si dures , que ce prince répondit qu'il aimerait mieux mourir que de s'y soumettre, et ce même concile, pour punir la désobéissance du 'comte, l'excommunia et disposa de ses vastes domaines en faveur du premier occupant. La trop célèbre Jeanne de Naples est entrée dans cet édifice sacré (2), environnée des habitans d'Arles qu'elle avait comblés de bienfaits. Charles IV y renouvela la cérémonie du couronnement des rois d'Arles (3), et y parut sur un trône qu'il devait céder ensuite, et volontairement , aux monarques français. En i4oo, on vit bénir dans l'église de Saint-Trophime, le mariage de Louis II, roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem et comte de Provence, avec Yolande, fille du roi d'Aragon. Cinquante-cinq ans après, le bon roi René, dont la mémoire est encore chère aux peuples de la Provence, épousa en secondes noces, dans la cathédrale d'Arles, Jeanne, fille de Gui, comte de Laval, et
(1) L'archevêque Gaspard de Laurens fit peindre, en 1614 , par Louis Vinsonius , de Bruges , et pour le prix de 3oo écus , le tableau qui est placé au-dessus du maître-autel , et qui représente X Adoration des Mages. On voit sur la tribune de la porte d'entrée , un autre tableau où le même artiste a peint la Lapidation de saint Etienne.
Ce fut sous l'épiscopat de Gaspard de Laurent , que la statue en marbre blanc, de Notre-Damedes-Grâces , fut placée dans l'église de Saint-Honorat, d'où elle a été transportée dans la cathédrale où on la voit encore.
(2) En i352.
(3) Le 4 juin 1 364-
d'Elizabeth de Bretagne. Louis XIII a entendu rètentir sous les voûtes de cette basilique, les hymnes de louanges adressées au Seigneur (i) ; et enfin Philippe V, roi d'Espagne , passant à Arles, en 1702, lors de son retour du Milanais , s'est aussi prosterné sur le marbre de l'autel de Saint-Trophime.
En parlant de la cathédrale d'Arles , et en faisant connaître son histoire et les souvenirs qui se rattachent à son existence , nous n'avons presque rien dit du cloître charmant qui forme l'une des dépendances les plus remarquables de cet édifice, et l'on pourrait nous accuser à ce sujet d'une négligence, d'autant plus coupable, qu'il n'y a qu'un petit nombre de monumens de ce genre qui aient pu échapper au ravage du temps et aux coups de la barbarie. Rien en effet de plus pittoresque que les galeries mystérieuses du cloître de Saint-Trophime, rien de plus élégant que leurs colonnades légères , de plus curieux que leurs sculptures délicates et bizarres; la couleur sombre de la pierre, couverte en quelque sorte du vernis de l'antiquité, ajoute à la vénération que ce lieu de retraite et de prière inspire. Aucune construction moderne n'est aperçue à travers leurs arcades et ne trouble l'imagination rêveuse qui, reculant vers les temps écoulés, croit encore apercevoir de pieux cénobites errant sous ces portiques, et faisant retentir les voûtes du chant des hymnes sacrés. Aussi ce cloître a-t-il été le motif de charmans tableaux : les artistes de l'école moderne viennent y chercher des elfets piquans, animés par des scènes de l'histoire du moyen âge, tandis que le poète y trouve tour-à-tour de nobles et de mélancoliques inspirations.
Deux des galeries sont dans le style du frontispice, les deux autres dans celui du quatorzième siècle : les deux premières se composent de petites arcades à jour , reposant sur de doubles colonnes de marbre couronnées des chapiteaux les plus élégans et les plus variés. Les arcades sont, de trois en trois , séparées par des pieds-droits dont la face et les angles sont ornés de statues de proportion presque nature, et
(1) Le 3o octobre 1622. Le icr novembre, le prince assista dans la cathédrale à la messe pontificale; il y communia, et toucha ensuite les malades.
où l'on retrouve le style que nous avons souvent observé dans les sculptures de la fin du onzième siècle et du commencement du douzième. Sur ces pieds-droits reposent des arcs doubleaux qui partagent régulièrement la voûte, et qui, chose assez singulière, sont, ainsi qu'elle, formés d'une portion de cercle , dont les deux retombées sont d'inégale hauteur. La plus élevée, du côté du mur intérieur , se termine par des amortissemens ou consoles formées de figures fantastiques , parmi lesquelles l'emblème du Lion dévorant se retrouve encore fréquemment. A l'angle des deux galeries est un puits dont la margelle , profondément sillonnée par le frottement réitéré des cordes, annonce l'antiquité.
Les deux autres galeries paraissent dues à l'archevêque François de Conzié, en 1^89; l'une d'elles est peu remarquable; mais l'autre, composée de doubles travées , de légers arceaux gothiques séparés par des pieds-droits ornés de triples niches, offre un modèle d'ajustement, d'élégance et de goût.
VUES PITTORESQUES
DE LA