D'ALBI
L'ancienne Albiga ou Albia était peu connue pendant la domination romaine : éloignée des grandes voies qui traversaient les provinces de l'empire(i) , cette ville fut rarement visitée par les étrangers; mais lorsque le Christianisme étendit ses conquêtes dans les Gaules, les Albienses l'embrassèrent avec enthousiasme, et un siège épiscopal, érigé dans leurs murs, devint en peu de temps très-célèbre. L'église cathédrale que l'on construisit dans la suite, fut dédiée à la Sainte Croix. Les restes de cet édifice paraissent encore entre le palais des Comtes (2) et la métropole actuelle. Selon le plan que nous en avons levé , sa longueur était de 57 mètres ou de 175 pieds; une porte latérale s'ouvrait au Nord- Est. On retrouve quelques arcs de l'ancien cloître dans une maison voisine (3); ces arcs sont à plein ceintre. Des inscriptions sépulcrales encastrées en grand nombre dans les murs qui environnaient ce cloître, formaient autrefois un immense nécrologe. Le chevet de l'église est encore élevé d'environ 4 mètres. Des colonnes placées extérieurement, servaient à la décoration des contreforts.
Le désir de mériter une grande illustration en construisant un temple plus vaste, engagea l'évêque Bernard de Castanet à jeter les fondemens de la cathédrale actuelle. Ce fut en 1282 que ce prélat en
(1) Nous avons cependant, découvert , de loin en loin, dans le Département du Tarn, les restes de quelques routes antiques.
(2) Celte habitation, nommée autrefois La Verhie , compose la plus grande partie du palais archiépiscopal.
(3) Celte maison appartient à M. le docteur Compayre, notre honorable ami.
posa la première assise. Pour accélérer les travaux et fournir aux dépenses, il assigna le vingtième de ses revenus pendant vingt années, et le chapitre fit la même chose. Il donna aussi les rentes de toutes les églises qui étaient à sa collation ou à celle de son chapitre. Ces sages mesures ne produisirent pas néanmoins tout l'effet qu'on devait en attendre, et la cathédrale ne fut entièrement bâtie qu'en i5i2, c'està-dire, deux cent trente ans après sa fondation. Cependant Bernard de Fargis et Jean de Saya, successeurs de Castanet, ne négligèrent point cet important ouvrage. Dominique de Florence fit construire le premier portail , au bas des marches qui conduisent vers la grande entrée. On doit à Guillaume de la Volta la dernière arcade de l'église du côté du
couchant, et, durant son épiscopat, le clocher s'éleva jusqu'au niveau de la toiture. Jofredi , ou Jofroi , bien connu dans l'histoire sôus le nom de Cardinal d'Arras, dédia l'église à sainte Cécile et en fit peindre les murs. D'Amboise termina les constructions intérieures et particulièrement le chœur et le jubé. Par ses soins, la tour atteignit à 94 mètres ou à 290 pieds de hauteur. Il consacra son église le 23 avril i^6f étant assisté des évêques de Vabres et de Lavaur. Louis d'Amboise, son neveu et son successeur, appela , en i5o2, des artistes italiens qui avaient vu les Loges du Vatican , et il leur fit commencer les peintures de la voûte; cette magnifique décoration ne fut achevée qu'en i5i2. La longueur de l'édifice, dans œuvre, en n'y comprenant pas la profondeur des deux chapelles situées aux extrémités, est de 92 mètres 5 centimètres, ou de 283 pieds 10 pouces, et en y ajoutant cette profondeur, de io5 mètres 25 centimètres, ou d'un peu plus de 323 pieds; la largeur totale, en y comprenant l'enfoncement des chapelles qui existent des deux côtés, est de 27 mètres 28 centimètres, ou de 84 pieds; elle ne serait que de 17 mètres 5o centimètres, ou déplus de 52 pieds, si on ne tenait pas compte de cette profondeur.
Dans ces temps désastreux où la France était courbée sous le joug imposé par le Comité de Salut Public, la cathédrale d'Albi fut mise au nombre des domaines nationaux dont la propriété devait être aliénée. L'administration parut même pressée d'indiquer le jour de la vente de cet édifice, et annonça que les acquéreurs devraient, dans un délai qui fut déterminé, en renverser les voûtes et les murs. Mais un savant,
recommandable par ses talens et par ses travaux (1), veillait en quelque sorte sur ce beau monument. Effrayé de la résolution prise par le Directoire du département du Tarn, il écrivit à ceux qui le composaient; il montra toute l'inconvenance de la vente projetée; il parla, en architecte habile, de la beauté de ce temple, et il prouva que la gloire nationale allait être compromise par des hommes ignorans ou mal intentionnés. Cette démarche si généreuse, et qui, dans ces jours de deuil et d'effroi, pouvait désigner aux bourreaux une nouvelle victime, obtint cependant un succès inespéré. On ne dépouilla point l'état de la possession de l'église de Sainte-Cécile , et cet édifice sacré fut conservé pour les arts et pour les pompes de tk religion.
(1) M. Mariés , depuis ingénieur en chef des déparlemens de la Doire et de l'Aude.
La cathédrale d'Albi n'offre, en général, dans sa partie extérieure, qu'une masse régulière et que domine une tour, dont la forme est élégante et colossale. Le sommet de cette tour est à 1 3o mètres ou plus de 4oo pieds au-dessus du niveau du Tarn , dont les flots viennent baigner le pied du tertre sur lequel l'église est bâtie. Les contreforts sont demielliptiques, et la hauteur des mur^de l'église est de 1 1 5 pieds. Ces murs sont lisses : on n'y voit point les ornemens délicats qui recouvrent avec tant de grâce les monumens des i3e et i4e siècles. Il semble qu'on n'a voulu présenter aux regards que l'image de la solidité. Mais sur le côté droit de l'édifice paraît un perron au-desssus duquel est le portail construit par Dominique de Florence. Avant la révolution , les niches de ce monument contenaient les statues de saint Thomas , de sainte Martiane, de saint Clair et de saint Amarant. Au-delà on aperçoit un escalier de quarante-deux marches (1) qui conduit sur la plate-forme située en face de la grande porte de l'église. Des piliers , terminés en pyramides , supportent des arcs chargés de toutes ces décorations , si heureusement inventées pendant le moyen âge , et qui , en enrichissant l'architecture, paraissent lui donner plus de légèreté. Les pierres qui forment ce portique, sont découpées avec une rare perfection; le dessin est du meilleur goût, et le ciseau a triomphé de toutes les difficultés ; les matériaux les plus durs , les plus rebelles, ont été transformés en feuillages, en trèfles, en rinceaux. Il ne manque à ce beau péristile , pour être considéré comme l'une des plus importantes créations de l'art, que d'être dégagé des constructions qui l'environnent en partie, et qui empêchent d'en saisir, à-la-fois, l'ensemble et les détails.
C'est à l'extrémité de l'église, au point même où le portail aurait
(i) Les marches ont plus de 8 mètres de longueur.
été placé , s'il avait pu l'être dans l'axe de l'édifice (i), que s'élève la tour ou le clocher de Sainte-Cécile, bâtiment construit avec beaucoup d'art et de soin, et que l'on aperçoit en entier du plateau où l'on retrouve encore quelques substructions de la forteresse du Castelviel (2). Cette tour était massive jusqu'à une assez grande hauteur. L'archevêque Charles Legoux de la Berchère fit tailler dans la maçonnerie une chapelle qu'il dédia à saint Clair, premier évêque d'Albi, et cette forte excavation , tentée avec audace , ne paraît pas avoir porté atteinte à la solidité du monument.
(1) On ne pouvait placer ce portail au dessous de la tour, ou dans l'axe de l'église , parce qu'il aurait été positivement sur la ligne du rempart et seulement à quelques pas de la limite des deux communes d'Albi et du Castelviel, qui avaient chacune une juridiction particulière. D'ailleurs le terrain , étroit et en pente rapide, qui forme le Bourg de Castelviel ne communiquant avec la ville que par le passage qui en longeait le mur, ou par un ravin profond , il était inutile d'ouvrir une porte de ce côté.
(2) Azemar lo nègre , célèbre troubadour, était né au Castelviel. On voit dans l'église de Sainte- Cécile une pierre sépulcrale sur laquelle on lit ces mots : Tombeau du sieur Jean Pfielj directeur de V adoration perpétuelle du St. -Sacrement , et premier consul du Castelviel-lès-Alby : R. I. P. A.
On ne peut voir sans admiration , l'intérieur de la cathédrale d'Albi. La régularité de l'édifice, l'aspect imposant du jubé, la vaste étendue de la nef, l'élévation des voûtes (1) sur lesquelles la main de l'art a semé des arabesques du dessin le plus correct, les restes des anciens vitraux, recouvrant de longues ouvertures qui ne laissent pénétrer qu'une clarté mystérieuse et affaiblie, le pavé même, formé de pierres sépulcrales, et où des signes héraldiques, à demi-effacés , indiquent à-la-fois et la vanité de l'homme et le néant de ses grandeurs; tels sont les principaux objets qui, d'une manière simultanée, y captivent l'attention , mais sans la fatiguer. Bientôt on cherche à connaître en détail toutes les parties de l'édifice, tous les objets qui servent à son embellissement, et cet examen minutieux, auquel l'observateur se livre avec délices, ajoute encore à l'enthousiasme qu'a fait naître d'abord la vue générale de cette enceinte religieuse.
L'église est divisée par le jubé en deux parties presqu'égales; neuf chapelles sont ouvertes autour delà nef. Dans l'une, on voit une bonne copie du tableau de sainte Cécile par le Dominiquin. La chapelle du Baptistère renferme un groupe en stuc qui représente J.-G. et saint Jean : cet ouvrage est de ce temps, encore peu éloigné, où les artistes avaient abandonné les vrais principes et substitué à l'étude des grands modèles et à l'imitation de la nature et de l'antique, une manière expéditive et des formes mesquines et tourmentées. La chaire est aussi en stuc : c'est un don de l'archevêque Lacroix de Castries, qui fit de même présent à sa cathédrale de l'orgue qu'on voit encore au fond de la nef, au-dessus de l'entrée de la chapelle de Saint-Clair.
Pour placer cet orgue , il a fallu couvrir ou détruire une grande partie des peintures exécutées dans cette portion de l'église par l'ordre
(i) Flics sont à 3o mètres, ou 92 pieds 6 pouces du pavé de 1 église.
du cardinal Jofredi, et qui ne formaient qu'un immense tableau. Au centre de la composition, paraissait l'Eternel appelant à lui les justes et abandonnant les réprouvés aux peines de l'enfer; mais on ne voit plus que les anges qui environnaient son trône. A droite, sont assis les prêtres, les princes, les pauvres même, qui ont mérité par leurs vertus les faveurs du Tout-Puissant ; tous ces êtres, en possession d'une félicité qui ne doit point avoir de fin , forment deux lignes distinctes. L'artiste a ensuite divisé, par des banderolles et des nuages, la grande scène qu'il a représentée; il a mis d'un côté les femmes qui viennent de ressusciter , et de l'autre les hommes. Tous ces personnages sont nus, et le pinceau n'a déguisé aucune forme, n'a même négligé aucun détail. Les femmes ont, ainsi que les hommes, un livre ouvert sur leur poitrine. Toutes ces figures représentent des réprouvés.
Dans la partie inférieure du tableau , sept compartimens offrent l'image des tourmens des damnés : une inscription, en vieux français, indique et la faute et la punition. Ainsi, au-dessus de l'une de ces peintures , on lit :