‹ Cathedrales francʹaisesChapitre 3 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Il suffit d'observer sans prévention l'aspect magnifique que présentent la plupart des grandes Eglises élevées par les architectes du moyen-âge , pour se convaincre que le style appelé gothique convient plus particulièrement à nos temples , auxquels il imprime un caractère solennel et religieux, que n'offrent point, en ce genre, les imitations, plus ou moins heureuses , de l'architecture grecque ou romaine. Les Basiliques de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, de Sainte-Geneviève de Paris, chefs-d'ceuvres si vantés de l'Ecole moderne, sont loin , malgré leur grandiose et leur somptuosité , d'exciter en nous ce sentiment involontaire de vénération et de grandeur , cette émotion indéfinissable , qui s'empare de notre âme quand nous contemplons, même avec des dispositions indifférentes, l'intérieur des Edifices étonnans bâtis dans les douzième , treizième et quatorzième siècles.

Quelle élévation, quelle souplesse dans les voûtes, dont la hardiesse, la grâcieuse courbure ogive , et les nervures délicatement profilées surprennent et charment l'œil! Quelle légèreté dans les masses évidées par des fenêtrages presque continus, découpés en fleurons, en rosaces, avec tant d'art que la pierre semble devenue flexible pour prendre , au gré de l'ouvrier, les formes les plus variées ! Quelle richesse dans la disposition des piliers, soit sous la forme de colonnes majestueuses isolées, surmontées de feuillages ou d'ornemens symboliques , soit sous la forme de petites colonnes fuselées réunies en faisceau, élevées d'un seul jet à des hauteurs prodigieuses! Quelle immensité dans ces vastes pérystiles, ces nefs multipliées , dont les aspects si variés sont rendus plus pittoresques encore par mille accidens de lumière , et par l'effet mystérieux des vitraux peints! Tout paraît digne de la Majesté suprême, tout commande le respect dans ces demeures sacrées , que l'on peut regarder comme une ingénieuse imitation des immenses berceaux formés par d'antiques forêts , asiles impénétrables des premiers mystères religieux, et qui , pour nous servir de l'expression d'un célèbre romancier, furent sans doute les premières Cathédrales de la nature.

Ces considérations générales doivent s'appliquer en entier à l'intérieur

de l'Eglise de Notre-Dame de Paris , un des plus vastes et des plus imposans que l'on puisse citer. Ce bel Edifice , dont la partie centrale figure une croix latine, soutenu par cent vingt piliers de proportion et de structure différentes ( 1 2), mais régulièrement disposés , et qui forment une double enceinte autour de la nef et du chœur, a trois cent-quatre-vingt-dix pieds de longueur, sur cent quarante de largeur et cent quatre de hauteur dans œuvre ; il offre dans toutes ses parties , comme à l'extérieur, les dimensions les plus heureuses , une sévérité de lignes remarquable , et une sage économie d'ornemens. De spacieuses galeries , situées au-dessus des bascôtés, et ouvertes dans toute l'étendue de chaque travée des nefs et du chœur, présentent autant de tribunes élégantes où se placent les personnes invitées dans les jours de cérémonies (1 3); enfin , vingt-sept chapelles sont construites dans les travées extérieures des bas-côtés , et régnent autour de ce temple, dont le pavé, tout en marbre , ajoute encore à la magnificence.

Mais si la plupart de nos anciennes Eglises n'ont pas conservé à l'extérieur, dans toute son intégrité, le style du temps, l'intérieur n'a pasété moins souvent défiguré par le mauvais goût, le caprice et la mode ; c'est ainsi qu'en blanchissant , à différentes époques , les murs de la Cathédrale de Paris, on a fait disparaître d'anciennes peintures curieuses (i4)» qui

(12) La plupart de ces piliers sont de forme ronde, tels qu'on les remarque ordinairement dans l'architecture gothique des treizième et quatorzième siècles ; quelques-uns seulement offrent pour différence une réunion de petites colonnes légères groupées autour de la colonne principale, dont elles sont cependant détachées. M. Gilbert , dans sa Description de la Cathédrale de Paris, remarque que ces petites colonnes rendent un son comme du bronze quand on les frappe avec un corps dur. Ce fait est exact, et quoique ces colonnes paraissent parfaitement égales dans leurs proportions, l'intensité du son varie pour chacune d'elles , et diminue même sensiblement à mesure qu'on s'éloigne des extrémités : on a quelques exemples de ce phénomène d'acoustique.

(13) C'est aux balcons de ces tribunes que 1 on exposait autrefois, pendant la guerre, les drapeaux pris sur l'ennemi. On cite à ce sujet l'anecdote suivante :

En 169,3, le Maréchal de Luxembourg vint à Notre-Dame pour assister au Te Deum chanté à l'occasion delà victoire de Marseille; l'Eglise était alors tendue, d'un bout à l'autre, des drapeaux que ce Maréchal avait pris sur les ennemis à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde : le Prince de Conti , fertile en bons mots , tenait ce héros par la main en entrant dans l'Église, et dit, en écartant la foule qui embarrassait la porte : Place, Messieurs , laissez passer le tapissier de Notre-Dame.

(14) On a découvert plusieurs fois des vestiges de ces peintures appliquées sur un enduit en pâte, et notamment en 1819, dans la chapelle de la Vierge. Cette peinture représentait l'apothéose de Saint Nicaise. (Gilbert, Descr. hisl. de la Cathédrale de Paris, p. l35.)

caractérisaient le système de décoration primitive , en même temps qu'on a dépouillé la pierre de cette teinte grise, empreinte des siècles , et que l'on aime à retrouver dans les vieux Edifices. Le chœur et le sanctuaire, surchargés, à grands frais, d'une architecture en placage et d'ornemens modernes , exécutés sur les dessins de Mansard et de Robert de Coste , architectes de Louis XIV, ne présentent, malgré l'éclat des marbres et de la dorure, qu'un mélange bizarre de styles incohérens (i5). Le jubé en pierre qui décorait l'entrée du chœur, et les clôtures des chapelles ont disparu , ainsi que quelques monumens de sculpture des premiers siècles , dont à peine on conserve aujourd'hui le souvenir (16). Enfin la plus grande partie des riches vitraux peints , exécutés dans les douzième et treizième siècles (17), détruits par diverses causes , n'ont point été remplacés, et la lumière, pénétrant aujourd'hui trop vivement à travers le verre blanc, ôte à cet Edifice une partie du charme que produit un jour plus doux. Les trois grandes roses seules, aussi remarquables par la délicatesse des compartimens que par la beauté des couleurs , ont été soigneusement conservées , et peuvent être regardées comme des chefsd'œuvre de ce genre (18).

(15) Ces prétendus embellissemens coûtèrent plusieurs millions, et les travaux durèrent près de quinze ans. Ils furent entrepris par Louis XIV, en exécution d'un vœu de Louis XIII. {Voyez la Descr. hist. de la Cathédrale de Paris, par Gilbert, p. 207. )

(16) Tels que la fameuse statue gigantesque de Saint Christophe placée au bas de la nef, près de la porte d'entrée : elle fut détruite en 1786 ; la statue équestre de Philippe-le-Bel, adossée au dernier pilier de la nef, à droite, érigée en i3o4, détruite en 1789; les anciens autels des chapelles et quelques monumens funèbres. [Voir les diverses Descriptiotis de la Cathédrale de Paris. )

(17) M. Gilbert , dans l'ouvrage déjà cilé, entre dans des détails très-étendus sur ces anCiens vitraux , et sur ceux qui les ont remplacés, page 161 et suivantes.

(18) La rose de la façade principale a quarante pieds de diamètre ; les vitraux en ont été restaurés en 1731 ; mais il existe un dérangement dans la plupart des sujets , causé, soit par la difficulté que présentait cette restauration, soit par la maladresse de l'ouvrier. Cependant on peut y distinguer encore les signes du Zodiaque , les emblèmes des travaux agricoles, des douze mois de l'année, et plusieurs figures allégoriques.

La rose méridionale menaçant ruine fut construite à neuf en 1726 et 1727 , aux frais du Cardinal de Noaille , Archevêque de Paris, et coûta près de 80,000 livres. L'exécution en est due à Claude Penel , très-habile appareilleur , d'après les dessins et sous la conduite de Baffrand , architecte du Roi , qui se conforma scrupuleusement à la disposition de l'ancienne rose. L'immense quantité de verres peints, dont la rose est garnie, fut remise en plomb neuf dans son ordre primitif.

Cependant , si, parmi les ornemens intérieurs de la Cathédrale de Paris qui ont survécu aux différens genres de destruction , ou qui sont l'ouvrage des temps modernes , quelques-uns ne paraissent pas entièrement en harmonie avec le style général de l'Edifice , la plupart du moins, considérés isolément, méritent de fixer l'attention. Tels sont les bas-reliefs en bronze doré du maître-autel (19); un groupe en marbre de Carrare chef-d'œuvre de l'art, représentant la descente de croix, exécuté par Nicolas Coustou, et placé derrière l'autel au fond du sanctuaire; les statues en marbre blanc, de Louis XIII et de Louis XIV, par Guillaume Coustou et Antoine Coysevox, aux deux côtés de l'autel (20) ; le pavé en mosaïque du sanctuaire , la boiserie des stales enrichie de sculptures très-délicates et de la plus belle conservation, les huit tableaux qui décorent les parois latéraux du chœur, productions remarquables des Jouvenet, des Philippe de Champagne , des Lafosse, Louis Boulogne, Lahire et Coypel (21); les grilles en fer poli, ornées de bronze doré, qui ferment l'entrée du chœur et le pourtour du sanctuaire (22); les bas-reliefs en ronde-bosse, représentant

par Guillaume Brice , un des plus habiles vitriers de son temps , et qui avait aussi rétabli les vitraux de la Sainte-Chapelle de Paris.

La rose septentrionale présente à-peu-près les mêmes dispositions que la précédente; elle a été soigneusement réparée en 1783. Chacune de ces roses a 42 pieds de diamètre.

(19) Celui du milieu, le plus remarquable, est de Van Cléve, sculpteur célèbre sous Louis XIY, et ornait autrefois le retable d'autel de la chapelle Louvois, dans l'Eglise des Capucines de la place Vendôme. L'autel actuel a été exécuté en 1 8o3 , sur les dessins de Legrand , architecte.

(20) Ces statues, dignes de la réputation de ces deux célèbres statuaires, sont dues à la munificence du duc d'Antin , surintendant des bâtimens sous Louis XIY.

(21) Un chanoine, nommé l'abbé de Laporte, fit don , en 1709, à la Cathédrale de Paris , de ces huit tableaux qui représentent les principaux traits de la vie de la Vierge. Louis XIV lui en témoigna sa satisfaction dans une lettre qu'il ordonna au Marquis d'Antin de lui écrire. Ce vertueux Ecclésiastique, devenu ledernieractionnaired'une tontine, se trouva possesseur d'une fortune considérable qu'il consacra au soulagement des malheureux , en les instituant ses légataires universels.

L'intérieur de la nef contenait autrefois une collection rare de tableaux exécutés par les plus habiles Artistes du temps , et qui était due à une pieuse association d'Orfèvres, qui , chaque année, offrait un tableau en l'honneur de la Sainte-Vierge. Une partie de ces peintures est aujourd'hui au Musée Royal.

(22) Elles ont été exécutées , en 1809 , sur les dessins de MM. Percier et Fontainb, architectes du Gouvernement, par Vavin, serrurier, et Forestier, fondeur-ciseleur. Celles du sanctuaire ont été faites avec tant de précision , et sont posées de manière qu'elles peuvent s'enlever à volonté dans les circonstances extraordinaires.

divers sujets de la vie de J.-C, que l'on remarque à l'extérieur des côtés du chœur : fragmens curieux de l'ancienne clôture en pierre de cette partie de l'Eglise, et qui datent du quatorzième siècle (23); la belle statue de la Sainte-Vierge, chef-d'œuvre d'Antoine Raggi, dans la chapelle de la Vierge (24) ; enfin les mausolées du comte d'Harcour par Pigale , d'Albert de Gondi , Maréchal de France , de Pierre de Gondi , Evêque, et celui du Cardinal Du Belloy, mort en 1808, morceau remarquable dû au ciseau de M. Deseine (25).

Outre ces nombreux monumens, si dignes d'orner une des principales Basiliques de l'Europe , et que nous venons d'indiquer rapidement , la Cathédrale de Paris renferme encore, dans le lieu appelé le trésor, une grande quantité de châsses , de reliques (26), d'ornemens sacerdotaux, de vases sacrés, et d'objets non moins précieux par leur antiquité que par l'élégance des formes et la richesse de la matière.

(28) Avant les changemens faits au chœur, sous le règne de Louis XIV, on voyait sur cette clôture, au fond de la porte rouge, la figure en relief d'un homme à genoux, au-dessus duquel était gravée cette inscription, en caractères gothiques : Cest maistre Jehan Rauy qui fut masson de Rostre-Dame de Paris par l'espace de XXVI ans , et commença ces nouvelles histoires , et maistre Jehan le Bouteillier, son nepueu, les a parfaictes en MCCCLI.

(24) Cette statue, faite d'après le modèle du cavalier Bernin, coûta 10,000 francs au Cardinal Antoine Barberin , outre les frais de transport à Paris , et fut donnée en présent par ce Prélat aux Carmes Déchaussés de la rue de Vaugirard ; conservée au Musée des Petits-Augustins pendant la Révolution , elle a été placée dans la chapelle de la Vierge en 1802.

(25) Ce beau monument, qui cependant a été l'objet de quelques critiques judicieuses , avait été ordonné par Napoléon qui permit, par un privilège spécial, ,que le Cardinal Du Belloy fût inhumé dans le caveau de ses ancêtres, pour attester la singulière considération qu'il avait pour les vertus e'piscopales de ce Prélat. Ce tombeau n'a été terminé qu'en 1819.

(26) On y conserve, entre autres, la couronne d'épiDes de N.-S., achetée par Saint-Louis , i3,og5 hyperperses d'or (environ 1 56, 900 livres de notre monnaie), enfermée dans un magnifique reliquaire ; nous regrettons de ne pouvoir transcrire ici les documens historiques relatifs à cette curieuse relique, dont l'authenticité paraît reconnue, et qui a été conservée pendant la Révolution , au cabinet des Antiques de la Bibliothèque Royale, (Voyez l'Ouvrage de M. Gilbert, p. 529). On y montre encore l'escourgette ou petit fouet en chaînes de fer avec lequel Saint-Louis se faisait donner la discipline , tous les vendredis, par son confesseur ; enfin une chemise de ce Prince à laquelle est attachée une bandelette de parchemin , sur laquelle est écrit, en caractères gothiques :

Cest la chemise de Mons Sainct Loys, jadis Roi de France, il n'y a que une manche. Cette chemise ressemble à celle d'une femme; l'ouverture du poignet est fort étroite ; les pointes au lieu d'être sur les côtés sont sur le devant et sur le derrière; elle a trois pieds neuf pouces de haut et l'ouverture du cou est taillée en forme de cœur.

Si les beautés de l'art ont placé l'Eglise Notre-Dame de Paris au premier rang parmi nos monumens nationaux , elle ne le mérite pas moins par les grands et touchans souvenirs qui la rattachent à notre histoire. C'est dans ce temple, tant de fois orné de leurs pieuses mains, que les Rois de France viennent , après leur avènement au Trône, déposer aux pieds de l'Éternel le poids de leur couronne, et renouveler le serment d'être fidèles observateurs de la justice et les pères du peuple. Couverts des trophées de la victoire , ou affligés par quelque calamité publique , nos illustres Monarques ont souvent fait retentir ces voûtes augustes de leurs ferventes invocations, ou de leurs chants d'actions de grâces, et naguère encore nous avons pu contempler, avec émotion , la capitale entière prosternée devant les autels avec une mère infortunée, offrir, à celui qui dispose des hommes et des empires , le prince nouveau-né , espoir de la France , l'héritier des Saint Louis , des Louis XII , des Henri , un jour l'émule de leurs vertus.

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