‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 10 sur 48 · FRANÇOIS, HELENE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS, HELENE

Tu ne peux pas le lui dire devant moi? Je te gène?

François, très heureux, à partir de ce moment, comme quelqu'un qui vient de prendre un parti.

Pas du tout. Es-tu bête !

HÉLÈNE

Non. Seulement, tu préfères être seul avec elle pour bien lui exprimer ton émotion.

FRANÇOIS

Taquine ! Je ne voulais pas te faire attendre ! là !

HÉLÈNE

Tu es gentil. Tu es un bon cousin !

FRANÇOIS

Excellent.

HÉLÈNE

Et où est-elle Madeleine?

FRANÇOIS

Ghez sa nourrice qui se meurt et qui l'a fait demander.

héli.m:

Ah ! Et voilà comment, toi, tout à l'heure.. .

FRANÇOIS

Tu y es. Tu avais quelque chose à dire à Madeleine ?

hélè.m:

Rien de particulier. Mais j'ai à te parler à toi, et assez longuement. Je veux te consulter. 11 faut que tu me donnes un conseil par rapport à ma vie, sur ma ligne de conduite à suivre. J'ai toujours eu grande confiance en toi.

FRANÇOIS

T'en es-tu repentie?

HÉLÈNE

Non.

FRANÇOIS

Ali! tu sais que je t'aime (// lui prend les mains.) d'enfance, de toute petite enfance, en camarade solide et sûr.

Hélène, avec une pointe d'imperceptible agacement.

Gomme un frère, oui ! (Elle retire ses mains.)

FRANÇOIS

Parle.

Voilà... C'est un peu difficile. 11 va falloir que je commence par un aveu.

FRANÇOIS

N'as-tu pas foi en ma discrétion?

HÉLÈNE

Si... Mais c'est l'aveu d'une chose déjà assez ancienne, et que je t'avais cachée.

FRANÇOIS

Tu m'as caché quelque chose?

HÉLÈNE

Mais dame, oui! Ça t'étonne?

FRANÇOIS

Un peu, je l'avoue. Enfin que veux-tu? Je ne te reproche rien. Tu as eu un secret, c'est ton droit. Aujourd'hui il te plaît de me le confier. Je trouve que c'est tard. Mai.s... mieux vaut tard...

HÉLÈNE

Que jamais ? C'est justement ce que pense!

FRANÇOIS

Dis-moi donc ton secret.

HÉLÈNE

Quand j'ai consenti à épouser M. de Grisolles, tu as cru sans doute, comme tout le monde, que je l'aimais?

FRANÇOIS

Oui et non. J'ai pensé que tu l'aimais comme on aime couramment quand on se marie.

HÉLÈNE

Moins encore. J'avais presque de l'aversion pour lui.

FRANÇOIS

Alors pourquoi as-tu fait ce mariage?

HÉLÈNE

Par dépit.

FRANÇOIS

Tu aimais ailleurs?

HÉLÈNE

Oui.

FRANÇOIS

Et quelqu' un qui ne t'aimait pas?

HELENE

Oh ! s'il m'avait détestée, il n'y aurait encore eu que demi-mal.

Parbleu !

HÉLÈNE

Mais je lui étais... et je lui suis encore à l'heure qu'il est complètement indifférente.

FRANÇOIS

Alors, il ne sait pas ?

HÉLÈNE

Rien...

FRANÇOIS

Il doit bien se douter un peu? Voyons?

HÉLÈNE

Puisque je te dis que non.

FRANÇOIS

En ce cas, tant pis pour lui... Il n'est pi fort!

HÉLÈNE

Et tant pis pour moi, surtout!

FRANÇOIS

C'est vrai, tu l'aimes ! Une bonne idée que tu as eue là! Je le connais, ce myope?

Inutile de m'interroger. Je ne le nommerai pas.

FRANÇOIS

Qui est-ce? Un jeune homme évidemment?

Dans mes âges?

HÉLÈNE

A peu près.

FRANÇOIS

Un de mes amis?

HÉLÈNE

Une de tes connaissances. Encore une fois, n'insiste pas. Tu perds ton temps.

FRANÇOIS

D'où vient cette résistance?

HÉLÈNE

Tu te moquerais de moi.

FRANÇOIS

Je te jure bien que non.

HÉLÈNE

Si- Et puis, c'est tout à fait inutile pour ce que j'ai à te demander.

FRANÇOIS

Ah ! le fameux conseil !

Je me suis donc mariée, j'ai épousé M. de Grisolles, dans un coup de rage, mais résolue à lui être orgueilleusement fidèle, et à ne jamais appartenir du moins à personne qu'à lui, puisque je ne pouvais pas être au seul homme que j'aimais.

FRANÇOIS

Et que tu aimes toujours?

HÉLÈNE

Toujours.

FRANÇOIS

Mon Dieu, que tu m'intrigues donc ! Ma mère me soutenait ce matin que tu étais romanesque. Je commence à me demander si elle n'avait pas raison !

HÉLÈNE

Laisse-moi poursuivre. Tu sais ce qui s'est

passé ? La conduite ignoble de mon mari, ma fuite chez Frouard, à qui j'allai demander asile, mon procès en séparation gagné haut la main, et enfin la folie subite de M. de Grisolles, qui est en train de prendre depuis plusieurs jours une tournure très inquiétante.

FRANÇOIS

Disons providentielle. Tu es à la veille d'être entièrement libre. Et alors?...

Que dois-je faire une fois veuve? Dois-je d'abord le rester?

FRANÇOIS

Non. C'est très mauvaise tous les égards. On ne reste veuve que quand on adorait son mari, ou bien quand on est mère... Ce n'est pas ton cas.

HÉLÈNE

Dois-je aller trouver celui que j'ai aimé, que j'aime encore, tout lui raconter et avoir avec lui une explication peut-être douloureuse, mais décisive, de laquelle ta pauvre petite cousine sortira ou consolée avec sa vie

à peu près refaite, ou bien irrémédiablement désabusée? Parle.

FRANÇOIS

Dame ! ça dépend ! Es-tu sûre, mais sûre, qu'il ne t'aime pas?

hélène, faisant signe que oui.

Il me l'a dit.

FRANÇOIS

Il te l'a dit?

HÉLÈNE

Maintes fois.

FRANÇOIS

En ce cas, il faut le laisser, ma cbère, et te sauver du côté opposé, droit devant toi, sans tourner la tète. Voilà mon conseil.

HÉLÈNE

Merci. Je vais le suivre.

François, vouant son trouble.

Ça te sera pénible...

HÉLÈNE

Non... Mais tu sais... Le temps de m'y faire...

FRANÇOIS

Si. Ça te sera pénible, je le vois. C'est pourtant le seul parti. A nos âges, le véritable amour est un spontané, il n'arrive pas à la longue. Du moment que celui que tu as choisi et désigné. dans ton cœur n'a rien deviné, rien éprouvé de ce sentiment qui devait, malgré tes efforts pour le cacher... rayonner de toi quand tu le voyais !...

HÉLÈNE

Oui!...

FRANÇOIS

... Quand tu lui parlais.

HÉLÈNE

Oui ! oui!

FRANÇOIS

... C'est qu'il n'y a rien à faire. Il ne t'aimera jamais.

Oh! il m'aime! Mais à sa façon! Je lui plais... je...

FRANÇOIS

Oui... C'est de la camaraderie, de l'amitié*

tout ce qu'on voudra! Mais ce n'est pas ce que tu demandes?

HÉLÈNE

Non. Décidément !...

FRANÇOIS

Tu vois bien que nous sommes d'accord !

HÉLÈNE

Oui. Et je ne t'ai pas dit le plus triste !

FRANÇOIS

Quoi donc?

HÉLÈNE

Non seulement on ne m'aime pas... mais...

FRANÇOIS

On en aime une autre !

HÉLÈNE

J'en ai la preuve certaine.

Il n'y a donc pas d'hésitation possible. Oriente ta vie d'un autre coté. Mon pauvre petit, va, moi, je ne suis que ton ami. Ce n'est pas énorme évidemment. Mais cela du moins, je le suis bien.

CATHERIN F. 65

Hélène, brusque.

Alors, voilà ce que je compte faire. Si mon mari meurt, eh bien, je serai libérée. Dieu ait son àme ! Sinon, je partirai dans deux mois.

FRANÇOIS

Pour?

HÉLÈNE

Pour Rome ! J'y possède plusieurs relations assez puissantes pour espérer d'obtenir, grâce à elles, l'annulation de mon mariage.

FRANÇOIS

Et après ? Veuve ou annulée ?

HÉLÈNE

Je verrai. J'aurai l'avenir... de l'avenir... à ne savoir qu'en faire. {Elle rit forcé.) La vie est vraiment un joli cadeau ! Eh bien, et toi, mon cousin ? Jusqu'à présent il n'a été question que de mes petites affaires de cœur. Et toi ? Qu'est-ce que tu vas faire ? Allons, ne sois pas cachottier! Confidence pour confidence ? Dis-moi tout à ton tour ?

FRANÇOIS

Je ne te comprends pas.

HÉLÈNE

Ali! ça, me prends-tu pour une aveugle? Sois franc. Tu l'aimes ?

FRANÇOIS

Qui ça?

HÉLÈNE

Mlle Vallon.

FRANÇOIS

HÉLÈNE

Son petit nom. C'est flagrant.

FRANÇOIS

Mais, je t'assure..

HÉLÈNE

Ne mens pas. Tu n'as pas l'habitude, tu mens tout de travers. Tout à l'heure, encore, quand je suis entrée... musique de chambre... il n'y avait qu'à vous voir tous les deux. Allons, tu peux bien me l'avouer? à moi? Ça n'a pas d'importance... ta vieille cousine. Tu l'aimes ?

FRANÇOIS

Ëh bien... oui... (Il se détourne pour obser-

lier si on ne l'entend pas. Elle a le temps de se remettre du coup qu'il luiporte.)

HÉLÈNE

J'en étais sûre ! Ali ! tu vas bien !

FRANÇOIS

Oh ! ce n'est pas ce que tu crois ! . . . Je l'aime depuis longtemps déjà.

HÉLÈNE

Depuis qu'elle donne des leçons à Madeleine?

FRANÇOIS

Six mois. La chère petite! Mais je l'aime, ah! cela, je peux le dire... avec autant d'admiration que de respect.

HÉLÈNE

Abrégeons... Et... tu vas l'épouser?

FRANÇOIS

Oui. Qu'est-ce que tu en penses ?

HÉLÈNE

Moi ? Je pense que c'est charmant.

FRANÇOIS

Comme tu me dis ça !

Non. J'allais te le conseiller. Mlle Vallon est tout à fait ce qu'il te faut. Tu seras très heureux, mon petit!

FRANÇOIS

Pourvu qu'elle le soit !

HÉLÈNE

Tu penses d'abord à elle?

FRANÇOIS

Je l'aime.

HÉLÈNE

Elle a de la chance.

FRANÇOIS

Dis-moi. Crois-tu qu'elle consente?

HÉLÈNE

Elle? Oui. Deux cent mille livres de rente, une couronne ducale et ton cœur... j'ai comme une vague idée qu'elle ne fera pas de difficultés.

FRANÇOIS

Tais-toi, tu ne sais pas quelle femme...

HÉLÈNE

Exquise...

FRANÇOIS

Oui, exquise. Tu auras en elle, j'en suis sûr, une amie.

HÉLÈNE

Oui... nous trois... ce sera délicieux. Voilà un refuge pour moi, tiens ! Mais, et ta mère, dans tout ça?

FRANÇOIS

Elle ne sait rien encore. Tu es la première à qui j'ai dit mon secret.

HÉLÈNE

C'est drôle ! comme toi, tu es le premier à qui j'ai dit le mien. Et le dernier probablement.

FRANÇOIS

Ah! ma chère Hélène, je suis si heureux... que je voudrais te voir heureuse aussi.

HÉLÈNE

Tu n'es pas égoïste au moins... Consoleloi. On ne peut pas être tous heureux en tas, à la fois... Ce serait trop beau. Alors, tu vas parler à ta mère ?

FRANÇOIS

Le plus tôt possible. J'ai hâte d'en finir.

HÉLÈNE

Comme je te comprends ! Quand vas-tu lui parler?

Aujourd'hui même. Dès qu'elle rentrera.

J'ai pris mon parti.

HÉLÈNE

Tu ne crains pas de sa part une terrible opposition?

FRANÇOIS

Tout est possible. Elle est capable de me dire oui du premier coup, comme de ne vouloir entendre parler de rien. Ah ! j'ai très peur. (// lui prend la main.) Je tremble, tiens ! Mais toi aussi?

HÉLÈNE

Je tremble pour toi. Tout ce qui" te touche...

FRANÇOIS

T'intéresse! Mignonne, va! {Il écoute.) La voici. Embrasse-moi... parce que je sens que le courage va me manquer.

HÉLÈNE

Et il faut que ce soit moi qui t'en donne? Ah ! François ! {Elle l'embrasse.) Bonne chance! {Fausse sortie.)

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