‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 12 sur 48 · FRANÇOIS, LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS, LA DUCHESSE

LA DUCHESSE

Elle est bien gaie? Qu'est-ce qu'elle a?

Des- tristesses. Je vous le dirai, je ne puis rien avoir de secret pour vous... Et à ce propos, ma mère... Hélène a deviné juste. J'ai besoin d'avoir avec vous un entretien très sérieux. Il s'agit de Mlle Vallon.

LA DUCHESSE

Ah?

FRANÇOIS

Pouvez-vous m'écouter tout de suite ?

LA DUCHESSE

Parle.

FRANÇOIS

D'abord, permettez-moi une question : que pensez-vous d'elle?

LA DUCHESSE

Tu me l'as entendu dire cent fois.

FRANÇOIS

Soyez assez bonne pour me le répéter.

LA DUCHESSE

Je pense que c'est une charmante et brave

fille, droite, laborieuse, douce, dévouée, parfaitement honnête. Voilà mon opinion sur Catherine, et je ne m'en dédis pas.

Vous êtes d'avis qu'il n'y en a pas beaucoup comme elle?

LA DUCHESSE

Je n'en connais pas deux.

FRANÇOIS

A merveille! Alors, que diriez-vous si je l'aimais ?

LA DUCHESSE

Je comprendrais joliment ça! Mais je te prierais de prendre le train d'ici vingt-quatre heures, et d'aller faire un voyage.

FRANÇOIS

Pourquoi?

LA DUCHESSE

Parce qu'il serait criminel de la détournei

FRANÇOIS

Vous pouvez croire?

LA DUCHESSE

Eh non! Je sais que tu es incapable de cette pensée, et je connais assez Catherine pour répondre d'elle autant que de toi. Mais je trouverais malgré tout inutile et imprudent de vous laisser l'un et l'autre, exposés à un danger, même si vous ne devez pas y succomber. On ne résiste pas aux tentations en les acceptant. Le courage est de les fuir.

Et si je voulais épouser Mlle Vallon ?

LA DUCHESSE

Voilà ce que j'attendais. Oh! alors, c'est très différent. Je te dirais... tout ce que tu supposes et tout ce que tu sais mieux que moi, je te ferais les objections que me commande mon devoir de mère et de duchesse, je te mettrais sous les yeux les mille raisons, les bonnes... et les mauvaises, elles ont aussi leur importance, les raisons sociales et matérielles qui rendent impossible une pareille mésalliance, je te rappellerais d'où tu viens et je te ferais voir où tu vas, à quoi tu l'exposes, elle d'abord, et à quoi tu t'exposes, toi

et tes enfants, si tu en as... enfin, je te montrerais ta folie et les périls de ce mariage plus que téméraire.

FRANÇOIS

Et si je n'en voyais, moi, que les bonheurs, si je persistais.. .

LA DUCHESSE

Mais tu ne persisterais pas, parce que je t'aurais sûrement convaincu !

FRANÇOIS

Écoutez-moi, ma mère. Ne cherchons pas davantage à nous tromper. Vous savez comme, chez moi, les résolutions sont... subites?

LA DUCHESSE

Violentes... parfois.

FRANÇOIS

Inébranlables !

LA DUCHESSE

Alors... tu ne me demandes même pas mon consentement? Tu m'informes, tout simplement!

francois, radouci.

Je vous ouvre mon cœur. Je veux... (Il se reprend. Regard de sa mère.) je désire ardemment épouser Mlle Vallon. Ne croyez pas que je cède à un caprice ou à une passion irraisonnée? J'y ai mûrement réfléchi, depuis plusieurs mois. C'est la femme qu'il me faut, le guide et le conseil dont j'aurai besoin quand vous ne serez plus là. Toute autre, que vous pourriez me choisir, ne la dépassera pas. C'est une créature parfaite, au point que je me demande vraiment si j'en suis digne. (Geste de sa mère.) Permettez que j'achève. Toutes les excellentes objections que le bon sens et la prévoyance la plus élémentaire sont en droit d'élever à propos de ces sortes d'unions, je les connais à l'avance, je les ai toutes classées, pesées, réfutées. Elles auraient raison pour n'importe quelle autre que Catherine; pour Catherine, elles ont tort, parce que c'est un être à part. Vous me parliez tout à l'heure des exigences légitimes que la race et la maternité vous imposent. Eh bien, je vous délie de trouver jamais une fille plus dévouée, plus respectueuse et plus exemplaire. C'est maintenant, triste et pauvre petite, qu'elle n'est

pas à sa place. Aussitôt duchesse elle y sera!... Mais voyez donc les autres, les jeunes filles de chez nous, de notre sang? Et regardez les épouses qu'elles font? Est-ce ça que vous voulez?

LA DUCHESSE

Tu m'oublies.

francois, lui baisant la main.

Vous êtes comme Catherine ! vous! uneex ception! Chaque classe aies siennes. Laisse/ vous fléchir. Je l'aime tant! Et puis, ce n'est pas tout, je sens que ce mariage sera en plus une belle et bonne action, à laquelle je n'aurai aucun mérite puisque j'en profiterai] mais j'éprouverai néanmoins une réelle douceur à penser que j'assure le sort, non seulement de cette chère petite, mais celui.de tous les siens, pour qui elle travaille et s'épuise avec tant de courage. Le père, la sœur malade, les enfants, tout casera joyeux par moi, joyeux pour la première fois de leur vie peut-être, et joyeux pour toujours! Ils ne feront plus rien. Je serai entouré, choyé, béni, par tous ces cœurs simples. Ah! ma mère! Dites oui!

dites oui! le devoir est là.

LA DUCHESSE

Et le monde?

Est-ce bien vous qui pensez à cela?

LA DUCHESSE

Je pense à tout.

FRANÇOIS

Eh bien, quoi, le monde ! Il dira ce qu'il voudra. Nous nous en passerons.

LA DUCHESSE

Non. Puisqu'il faudra que vous y viviez.

FRANÇOIS

Allons donc ! D'abord, il sera à nos pieds, le monde. Courtisan lâche et intéressé chaque fois qu'on ose, bien en face, lui démolir ses préjugés etses scrtfpules, il vous tend la main en disant merci. Les âmes de salon ! Je les connais... Ça ne coûte pas cher. Ça s'achète avec un dîner, tant qu'on en veut!

LA DUCHESSE

Et ça vous vend en sortant de table!

FRANÇOIS

Naturellement! mais qu'importe, laissons tout ce qui n'est pas Catherine. Son intelligence et son cœur, sa vertu, sa condition même, en font une femme d'élite. Acceptez-la pour votre fille.

LA DUCHESSE

Ainsi, tu le veux?

Je vous le demande à genoux.

LA DUCHESSE

Tu es sûr de ne pas l'illusionner?

FRANÇOIS

Absolument sûr.

LA DUCHESSE

Si le malheur voulait que tu te fusse trompé, tu ne me feras jamais de reproches

FRANÇOIS

J'accepte à l'avance tous les vôtres! Mais i n'arrivera rien, que du grand bonheur et pour tous, j'en réponds!

LA DUCHESSE

Eh bien! en ce cas, épouse-la.

FRANÇOIS

Enfin!

LA DUCHESSE

Et si tu veux, maintenant, toute ma pensée, je trouve que tu fais bien, très bien!

François, qui rien revient pas.

Non?

Ta demande ne m'a pas surprise. Je ne t'ai résisté que pour t'éprouver. J'avais deviné depuis longtemps déjà ton inclination pour Catherine! et jour par jour je suivais l'attentif intérêt de ton cœur. Moi aussi, j'ai beaucoup réfléchi de mon côté, en prévoyant ce qui ne pouvait manquer d'arriver. Me blâme qui voudra, je pense comme toi. Sans doute Catherine est sans nom...

FRANÇOIS

Qu'est-ce que ça fait? Puisque je lui donne le mien.

LA DUCHESSE

Elle n'a rien...

FRANÇOIS

Mais elle a tout !

LA DUCHESSE

J'entends d'ici ce que ne manqueront pas de dire les puritains du vice et les chevau-légers de la morale.

FRANÇOIS

S'ils parlent trop haut, on les fera taire.

LA DUCHESSE

Malgré cela, j'ai idée que cette enfant sans autre titre que sa droiture ne nous fera pas banqueroute ! Il y a des aristocraties d'àme. Et nulle peut-être ne gardera mieux qu'elle l'honneur de notre nom parce que ce sera un honneur qu'on lui aura déjà fait que de le lui donner à garder.

Continuez! Je suis si heureux de vous entendre parler ainsi.

LA DUCHESSE

Seulement, ménage et prépare fortement l'avenir. Ta femme aura sans doute de grands devoirs envers toi, tu en auras de plus lourds envers elle, plus que si tu avais épousé une fille de prince!

FRANÇOIS

N'ayez pas peur. Je saurai l'aimer.

LA DUCHESSE

Un dernier mot. Elle ne sait rien?

FRANÇOIS

Elle ne se doute même pas...

LA DUCHESSE

Aujourd'hui j'irai la demander pour toi à son père.

François, se /étant au cou de sa mère.

Oh! maman! Etes-vous honne ! Je sens que je vais vous aimer encore plus!

LA DUCHESSE

Ingrat! Tu le peux donc? Moi pas.

fe CATHERINE

LE MAITRE D HOTEL, CLU Seuil.

Madame la duchesse est servie.

LA DUCHESSE

Mademoiselle est rentrée?

LE MAITRE d'hOTEL

Oui, madame la duchesse.

LA DUCHESSE, à SOU fils.

Donne-moi le bras. As-tu faim?

FRANÇOIS

Non.

LA DUCHESSE

Moi non plus. (Ils sortent.)

RIDEAU

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