SCÈNE II CATHERINE, LE DUC
le DUC
Ah! ça, qu'avez-vous, ma chère amie? Vous n'êtes plus la même avec moi.
Es-tu toujours le môme, toi?
LE DUC
Mais oui.
Alors, c'est que nous nous trompons tous les deux et qu'il n'y a rien de changé.
LE DUC
A tout à l'heure.
Un mot. Votre cousine était souffrante, hier. Est-elle mieux ?
LE DUC
Quand part-elle, décidément?
LE DOC
Demain.
Très hien.
LE DUC
Vous dites très bien, comme vous diriez tant mieux! La présence d'Hélène vous estelle désagréable?
Non, mais...
LE DUC
Quoi? parlez!
Eli bien, je trouve qu'elle vous accapare un peu trop. Nous n'étions pas ici depuis quinze jours qu'elle est arrivée.
LE DUC
Est-ce ma faute?
Non. Elle s'est invitée toute seule. Mais enfin, voilà près de deux mois qu'elle est installée à la Rive, où elle a l'air d'être chez elle plus que moi. Elle a retrouvé le jardin qu'elle cultivait avec vous, les chiens, les chevaux, sa chambre... Elle a tout retrouvé... On l'attendait. Et alors, sous prétexte que pendant plu-
sieurs années, quand elle était petite, elle a passé ici avec vous les vacances, vous vous êtes remis sous mes yeux à, revivre complaisamment vos prémices impressions de jeunesse. Elle est la vraie châtelaine du pays, elle connaît les gens du village par leur nom, tout lui est familier, le parc, la forêt, la prairie, la rivière, elle en sait comme vous les détours mystérieux, les solitudes. A propos de tout et de rien, vous avez sans cesse, en ma présence, mille souvenirs communs... dont je ne suis pas. « Hélène, te souviens-tu? François, tu te rappelles?... » Je n'entends que ça toute la journée! Et vous refaites les mêmes promenades, vous vous asseyez aux mêmes endroits, sous les mêmes arbres; à l'église, au banc de prière, vous vous retrouvez encore unis dans le passé.
LE DUC
Vous êtes folle !
Mon tutoiement vous agace. Le sien me blesse. Enfin, sa présence au château nuit à notre bonheur. Je ne doute pas de vous... je ne suis pas jalouse.
LE DUC
Je le vois bien.
Mais j'ai Hâte qu'Hélène soit partie pour que nous nous retrouvions seuls comme aux premiers jours de notre arrivée. Voilà tout. M'en voulez-vous d'avoir été franche ?
LE DUC
Je le devrais. Vous me faites une vraie scène de jalousie que rien n'autorise et que je n'ai jamais méritée. Je veux bien vous la pardonner parce qu'elle me fait encore trop d'honneur.
Si je ne vous aimais pas...
LE DUC
Je le sais. Mais... voulez- vous? Aimez-moi mieux... ou autrement. Ne restez point à l'écart des occupations et des plaisirs de notre monde, même s'ils vous paraissent frivoles. Ayez l'air d'y prendre un peu d'intérêt. Consentez davantage à tenir un rang où votre supériorité morale ne peut manquer
de vous donner rapidement la première place. Au lieu d'être ombrageuse, craintive et isolée. . . vivez... dépensez-vous... faites des frais... Oubliez-moi et songez aux autres... Vos vertus? mais je les connais! Ayez des talents et déployez-les. Tout ce que j'en dis là, ma chère amie, ce n'est que par orgueil démesuré pour vous. 11 ne me suffit pas d'être bourgeoisement heureux... j'entends qu'on m'envie d'avoir une femme exceptionnelle qui joigne à toutes les fortes qualités du tiers état, les grâces et la séduction de la noblesse.
Vous me gâtez.
LE DUC
On ne demande qu'aux riches. Ainsi c'est entendu et vous ne m'en voulez pas à votre tour? Hélène a la camaraderie un peu exubérante, j'en conviens. N'en prenez aucune alarme. D'ailleurs elle part demain. Elle va tàcber d'obtenir à Rome l'annulation...
cathkiuni; Je sais. Elle veut donc se remarier?
LE DUC
Elle veut être libre. Et maintenant faitesmoi un grand plaisir.
Lequel?
LE DUC
Habillez-vous vite et venez avec nous.
Excusez-moi. Après ce que je vous ai dit et ce que vous m'avez répondu, j'aurais l'air de craindre de vous laisser seuls et de manquer de confiance envers vous... ce qui serait du dernier bourgeois.
LE DUC
A votre aise!
hélène, paraissant au fond.
A lions, François! Les chevaux sont prêts.
le duc, à Hélène.
Voilà !