‹ Catherine; comedie en quatre actesChapitre 34 sur 48 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MADELEINE reste seule un petit temps.

BLANCHE entre.

MADELEINE

Je te cherchais, tu as encore pleuré?

BLANCHE

Non.

MADELEINE

Ne dis pas non, tu as les yeux tout rouges. Depuis quelque temps tu pleures sans cesse en cachette. Pourquoi ? Tu n'es donc- pas heureuse ici?

BLANCHE

Oh! trop ! Ce n'est pas pour ça!

MADELEINE

Pourquoi?

BLANCHE

Tu me gronderais et tu aurais raison.

j78 CATIIEHINE

MADELEINE

Moi, te gronder? Tu sais bien que non. Qu'est-ce que tu as?

BLANCHE

J'ai... que je vois que je ne guérirai jamais... jamais !

MADELEINE

Tu es folle... C'est au moment où on te soigne, où tu vas partir au bord de la mer... Tu ne connais pas la mer?

BLANCHE

Non.

MADELEINE

Tu verras comme c'est beau ! C'est ce moment-là que tu cboisis pour te désespérer.

BLANCHE

Je ne me fais pas d'illusions. Même si je vais un peu mieux, je suis malgré tout condamnée, je ne vivrai jamais une vie complète, soixante-dix, quatre-vingts ans, comme tout le monde. Je traînerai quelques mois de plus ou de moins et puis ce sera lim..

Blanche! ma Blanchette !

BLANCHE

Et tu ne sais pas encore tout! Oh! c'est si mal !

MADELEINE

Dis, dis-moi toujours.

BLANCHE

Eh hien, ce qui me rend triste, c'est de voir que je suis perdue, à présent, comprends-tu, depuis ce qui est arrivé, depuis que Catherine a épousé ton frère. Avant... j'en avais pris mon parti. Je me disais : Quoi ? J'ai encore deux ou trois ans à vivre ! Qu'est-ce que ça fait? Pour ce qui m'attend, même si je guérissais, ça n'en vaut vraiment pas la peine. Voilà ce que je me disais et j'étais sincère, je t'assure. Et puis... et puis... tout ça est arrivé comme un grand rêve... du jour au lendemain je me suis vue riche... soignée, dorlotée par toi, ta mère, par tout le monde... avec une chambre où je me plais tant... et ce beau château... ces jardins pleins de fleurs... plus rien à faire qu'à se laisser vivre... Ah!

ils sont loin, mes abat-jour à deux francs le cent! Alors tu ne vas pas m'en vouloir? Je n'ai pas été jalouse de toi, ma chérie, ah! Dieu, non! mais je t'ai enviée, pas toi, mais ta santé... j'ai vu les choses sous un jour nouveau, joyeux et brillant, j'ai compris la vie belle, heureuse, longue, longue et sans chagrin, et j'ai commencé aussitôt d'être dans la désolation en pensant que si je n'étais pas une misérable infirme, je pourrais espérer, moi aussi, jouir de tous ces biens que je n'ai pourtant pas cherchés! que je pourrais, moi aussi, avoir une jeunesse et rire et aimer, avoir un mari, des enfants, ici... dans ce luxe auquel j'ai pris tant de goût que je ne saurais plus maintenant m'en passer.

MADELEINE

Pauvre petite!

BLANCHE

Plains-moi, voilà où j'en suis... Avant, dans notre pauvre petit appartement, d'où je n'étais jamais sortie, j'aurais tout quitté gaîment. Je n'avais rien à perdre !... et maintenant j'aime vivre, je voudrais vivre, je ne veux plus m'en aller... et je sens que la vie m'échappe,., en

face du paradis... à la porlc... Oh ! c'est trop! {Elle tombe en sanglotant dans les bras de Madeleine.)

MADELEINE

Ma sœur chérie! Console-(oi, va!... La vie n'est jamais aussi belle qu'on la rêve, c'est vrai, mais jamais non plus aussi mauvaise qu'on la craint. Tu guériras. Tu vivras !

BLANCHE

Tu crois?

MADELEINE

J'en suis sûre!

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