SCÈNE IX FRANÇOIS, puis CATHERINE
François, seul, relisant la lettre de son père. « Quand arrivera pour eux deux, elle et
François, l'heure d'accomplir cet acte nécessaire et redoutable qui est comme le point de départ d'une seconde vie dans la première, oh ! autant qu'il sera en ton pouvoir et que leur choix te le permettra, laisse nos enfants libres, mon amie. »
la femme de chambre, paraissant au seuil.
Mlle Vallon.
FRANÇOIS
Ah! bonjour, mademoiselle. [Catherine entre. Ils sont seuls.) Mais... vous êtes toute trempée! Il pleut donc?
A torrents. Ça n'est rien.
FRANÇOIS
Oh! Je suis chargé de vous dire qu'aujourd'hui ma sœur ne pourra pas prendre sa leçon.
Catherine, déposant sur le piano les petits paquets qu'elle tenait en entrant.
Mlle Madeleine est malade?
FRANÇOIS
Non. Elle a dû aller ce matin au chevet de
sa vieille nourrice qui se meurt. On voulait vous prévenir, vous envoyer un bleu pour vous éviter la course. D'autant que vous demeurez très loin... Et puis il était trop tard... Ma mère et ma sœur m'ont prié de vous transmettre leurs regrets.
Il n'y a pas de quoi. Vous les remercierez. Alors, à mardi prochain?
FRANÇOIS
A mardi... [Elle s'est levée.) Mais attendez une seconde. (Allant à la fenêtre.) Il pleut à seaux.
C'est que je n'ai pas beaucoup de temps.
FRANÇOIS
Si Madeleine avait été ici, vous ne seriez pas partie avant une heure ?
Ce n'est pas la même chose. J'aurais travaillé.
FRANÇOIS
Restez jusqu'à la fin de l'averse, je vous en
prie. Asseyez-vous. (Avisant les paquets que Catherine a déposés sur le piano.) C'est à vous ?
Oui. J'allais oublier. Voudriez-vous avoir l'obligeance de remettre ceci à mademoiselle votre sœur?... Ce sont des achats dont elle m'a chargée.
François, qui tâte les paquets.
Entendu. Qu'est-ce que c'est? Je suis très curieux.
Oh! on peut regarder. (Elle dé/ait les paquets.) C'est un éventail et un cadre en vieille soie.
FRANÇOIS
Comment! Madeleine achète de ces affaireslà! Je vais l'attraper. C'est un peu laid, voyons ? Votre avis ?
Peut-être... je ne sais pas...
FRANÇOIS
Où diable avez-vous déniché ça?
Catherine, souriant tristement.
Je ne l'ai pas déniché! C'est ma jeune sœur Blanche, qui est très chétive, presque toujours couchée, et qui fait des petits objets avec des morceaux de soie ancienne. Alors, comme Mlle Madeleine le savait, et qu'elle a un cœur excellent, elle m'avait priée de lui choisir...
FRANÇOIS
Ah ! je suis une brute, mademoiselle. Je vous demande pardon. Je vous ai blessée?
Pas du tout, monsieur. Si je devais me blesser pour si peu...
FRANÇOIS
Enfin, je vous ai fait de la peine.
Non plus.
FRANÇOIS
Tant mieux! J'en serais désolé. Vous croyez, n'est-ce pas, que j'aurais un vrai remords de vous avoir causé du chagrin, à vous... si peu que ce soit? D'autant que j'avais mal regardé. C'est charmant au contraire. Le cadre, là... avec ces fleurettes bleues.
N'essayez pas de réparer. Que ces pauvres choses soient laides ou jolies, ça n'a aucune importance au fond. C'est pour nous une façon de gagner un peu plus de pain. Je ne suis pas assez naïve pour croire qu'on les achète par admiration. Non, c'est afin de nous ohliger, tout simplement. Au revoir, monsieur, il me semble que le temps s'éclaircit.
FRANÇOIS
Ne partez pas encore. Je ne veux pas que vous vous en alliez sur cette mauvaise impression dont je suis bêtement la cause... Ainsi vous souffrez? vous n'êtes pas heureuse?
Je ne me plains pas.
FRANÇOIS
Vous souffrez pourtant. Et cela m'attriste.
Catherine, gênée. .
Oh!
FRANÇOIS
Plus que vous ne pensez.
Je vous remercie de votre intérêt.
FRANÇOIS
îl est très respectueux et très profon Vous avez votre père? une sœur?...
Et deux frères, oui, monsieur. Mon père maître de chapelle au couvent des Lazaristes de la rue de Rennes.
FRANÇOIS
Je sais. Est-il très âgé?
11 n'est plus jeune. Avec cela, ma sœur si malade, si faible... a dix-sept ans...
FRANÇOIS
Oui, je sais, je sais... Et vos frères? Sont-ils gentils au moins? travaillent-ils bien?4en ètesvous contente?
Oh! Ils font tout ce qu'ils peuvent, les pauvres petits. Frédéric a quatorze ans, et Paul dix.
l FRANÇOIS
Et qui est-ce qui s'occupe de tout ce mondelà?
Un peu moi. On s'arrange.
FRANÇOIS
Oui. C'est vous qui subvenez à tout. Je vois ça.
Il fautbien. Mais avec mon piano, j'y arrive, et je n'ai aucun mérite. Ah! si je ne l'avais pas!
FRANÇOIS
Eh bien, moi, je vous en trouve beaucoup de mérite, môme avec votre piano ! Et figurezvous que ce piano, avant de vous connaître, je ne pouvais pas le souffrir !
C'est vrai?
FRANÇOIS
A la lettre. Il y a six mois, quand Madeleine, qui était d'une très jolie force, m'a dit qu'elle voulait encore se perfectionner dans
l'étude de cet instrument et que vous alliez venir la faire travailler, je me suis presque fâché avec elle.
Et depuis?
FRANÇOIS
Oh! depuis, je l'aime chaque jour davantage.
Vous avez raison. Moi, quand je m'y suis mise, toute petite, ce n'était pas pour mon plaisir. C'est un dur maître que le piano, allez ! Je lui dois cependant le meilleur de ma vie! Les heures, les journées, les semaines, les mois de travail qu'il m'a coûtés, sont les heures, les journées, les semaines et les mois pendant lesquels je n'ai pas souffert. Tant qu'on joue, on oublie et les gammes tuent le chagrin. 11 n'y a plus que les notes qui pleurent. 11 me semble alors à ces instants-là que les misères s'échappent et s'en vont par le bout des doigts, qu'on répand ses soucis et ses idées noires en arpèges, en trilles, en accords, et puis qu'il n'en reste plus rien en vous. Quand on quitte le tabouret après cinq ou six
heures d'exercices de vélocité... ah! on est léger, on a tout secoué. C'est comme quand on vient d'aller à confesse.
FRANÇOIS
Je vous comprends.
Aussi, croyez-moi, monsieur, aimez la musique. Un gentilhomme se doit cela. Ça vaut le cheval. La musique fait beaucoup de bien. Elle vous rendra toujours service, vous verrez, dans les mauvaises passes...
FRANÇOIS
Mais c'est qu'il y a des gens qui disent, mademoiselle, que le piano ce n'est pas la musique?
Des gens qui ne sont pas musiciens. Si la musique est en nous, et chante en nous, elle chantera sur n'importe quoi, sur une flûte de berger, sur un violon de village. C'est notre âme qui donne le son. Ceux qui jouent sans leur âme, et rien qu'avec leurs doigts, ceuxlà ne font que du bruit.
François, très grave.
Eh bien... jouez-moi quelque chose...
Mais...
FRANÇOIS
Ne me refusez pas ! Ce que vous voudrez. Ou plutôt ce que vous aimez le mieux, le morceau pour lequel vous avez une préférence secrète, celui que vous jouez quand vous êtes découragée ou pleine d'espoir, quand vous êtes joyeuse ou que vous pleurez ; je sens que c'est le môme; c'est celui-là que je veux. Pas d'autre.
Je vais vous jouer mon nocturne de Chopin. [Elle s'assied et joue. François l'écoute, assis tout songeur, la tête dans les mains d'abord, et les yeux cachés. Puis il écarte les mains et la regarde jouer longuement ', profondément. Quelfues secondes avant lu fin du morceau Hélène entre sur la pointe du pied, les voit, et demeure toute saisie en apercevant la scène, la façon ardente et attentive dont François dévore des yeux
Catherine. Elle comprime les battements de son. cœur et s asseoit tout près de la porte, sur une chaise qui est là. Les deux autres sont tellement absorbés qu'ils ne s'aperçoivent même pas de son entrée. Le morceau continue. Au moment où la dernière note résonne...)