‹ Catherine d'Aragon et les origines du schisme anglicanChapitre 383 sur 400 · PORTRAIT DE CATHERINE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE CATHERINE

subir vers le déclin de la vie disparurent devant les plus poignantes douleurs qui puissent empoisonner la vie conjugale.

Et cependant, à côt6 de ses grandes qualités, on rapporte qu'elle avait celles qui constituent la femme d'intérieur la plus accomplie. « Elle aimait, dit un historien « protestant, le travail et la retraite, elle prenait grand « soin de sa maison : elle avait une douceur inaltérable « et témoignait à son époux la plus extrême complai- « sance ^. »

C'était en même temps le cœur le plus charitable, le plus chaud et le plus tendre. Aussi elle inspira jusqu'à ses derniers moments, comme on l'a vu, des dévouements presque fabuleux.

On a pu remarquer aussi à quel point elle savait garder, au milieu des situations les plus difficiles, la pleine possession de son âme. Dans ses paroles, dans ses actions, dans ses lettres, on reconnaît toujours cette simplicité qui est la marque de la vraie grandeur. En certains moments, elle rencontre des accents sublimes, tout naturellement et sans efforts : ce n'est que l'impression spontanée de sa pensée intime.

Elle s'attacha à revendiquer jusqu'au bout les prérogatives de son rang, sans en laisser entamer une seule. Sa modeste demeure devint dans la grande Angleterre comme un petit État indépendant où elle sut sauvegarder toute la majesté, toute l'inviolabilité de sa couronne.

Dieu voulut qu'elle passât sa vie à l'abri du reproche et au-dessus môme du soupçon. Dans cette âme si pure

t. Larrey, ouvrage déjà cité, p. 239.

TRADITIONS POPULAIRES SUR CATHERINE. 5l7

et si grande, il n'y eut jamais la moindre défaillance. Il fallait que l'abandon du roi restât sans prétexte et sans excuse ^

Sur tout le continent, ce fut un deuil général quand on apprit la mort de la fille d'Isabelle de Gastille, de la vraie reine d'Angleterre. Les savants et les lettrés lui décernèrent d'immenses éloges, plusieurs prédicateurs firent son oraison funèbre. Les écrivains protestants, même ceux qui furent les apologistes d'Anne deBoleyn, n'osèrent pas se poser comme les détracteurs de Catherine.

Dans l'intérieur de l'Angleterre, le peuple pleura cette bonne reine et ne cessa de la plaindre comme ayant été injustement répudiée et persécutée. Il se forma sur ses derniers moments une de ces légendes qui entourent certains fronts d'une mystérieuse auréole, sorte de consécration populaire contre laquelle ne peuvent rien, ni le triomphe d'une cause contraire, ni la pression d'un ombrageux despotisme.

Ces traditions se conservèrent aux foyers domestiques dans les générations suivantes et Shakespeare s'en fît l'éloquent interprète. Son drame intitulé Catherine dWrarjon représente cette reine mourant comme une sainte. Dans des vers aussi mâles, aussi élevés que les plus beaux vers du Dante, le poète anglais, avec un accent religieux digne des mystiques du moyen âge, peint la vision céleste que Dieu aurait envoyée à cette princesse à sa dernière heure : tout à coup un la voit se réveiller de son extase au milieu de ses compagnes et elle

1. Voir dans les pièces justilicatives une note sur le confessour de Catherine.

0l8 SON APOTHÉOSE PAR SHAKESPEARE.

s'écrie : « Ah! ne venez-vous pas d'apercevoir une (( troupe de bienheureux qui m'invitait à un banquet ? « Leurs faces brillantes comme le soleil dardent sur « moi mille rayons lumineux. Ils m'ont promis une « félicité éternelle et m'ont apporté des guirlandes « que je ne suis pas encore digne de porter... Mais « je le serai bientôt, je l'espère, j'en suis sûre M »

« Cette assurance, dit un auteur moderne, elle la puise dans le calme croissant que lui donne devant Dieu sa réconciliation avec ses deux grands ennemis. Elle remporte sa plus difficile victoire en pardonnant à Wolsey; et à Henri VIII, elle envoie sa bénédiction avant d'expirer, — hélas! la plus stérile bénédiction qui fut jamais!... - »

Shakespeare écrivait sous Elisabeth 3, fille d'Anne de Boleyn, et faisait représenter son drame devant cette reine altière; un poète courtisan, — et il y en avait beaucoup de cette espèce en ce temps-là, — aurait pu être partial contre Catherine et en faveur de sa rivale : l'intègre et grand tragique a eu Thonneur de rester ferme et inflexible comme l'histoire. Quand le génie vient ainsi au secours de la vérité et de la vertu, il accomplit noblement sa tâche providentielle !

1. Voir le bel ouvrage de M. Rio intitulé : Slmkespeare caUioliquc : il établit, par des présomptions multipliées et même par certains documents inédits, que Shakespeare était né et est mort catholique.

Page 1