AD TRES REVEREND PERE M1CHEL4NGE TAMBURINI
iUPÊRIEUR-GKNÊRAI. DK I.A COMPAGNIE DE JESUS
Nous offrons à votre Paternité une fleur qui s'est levée au milieu des épines les «plus touffues, une lumière nouvelle qui a brillé au sein des ténèbres, la première vierge d'entre les sauvages iroquois, laquelle par un bienfait tout à fait singulier de la puissance divine, a passé plus de vingt ans parmi ces mêmes Iroquois, au milieu du débordement de tous les crimes, sans que son corps ou son âme en aient reçu aucune souillure. Vous comprendrez d'après la vie qu'elle a menée que les ouvriers qui travaillent dans cette vigne du Canada et auxquels vous témoignez une bienveillance toute spéciale ne sont ni tout-à-fait inutiles ni oisifs. Puisse, Très Révérend Père, votre bonté continuer comme le passé, à s'ét:3ndre sur eux, adjoindre de nouveaux missionnaires aux anciens, s'intéresser à leurs missions et les recommander à Dieu, particulièrement la mission de Saint-François-Xavier que le Dieu très bon et très grand a daigné illustrer par les mérites de notre Catherine et
fortifier par son exemple. J'espère que vous recevrez avec bonté ce pauvre petit cadeau presque sauvage, que vous reconnaîtrez la force du divin Esprit dans ces nations éloi- ,^nées et tout nouvellement entrées sur le Christ et que vous donnerez votre bénédiction paternelle à ceux qui les cultivent et à moi en particulier.
De la Mission de Saint-François-Xavier, le 26 septembre, 1715.
Je suis. Très Révérend Père,
De Votre Paternité,
Le très humble et très obéissant serviteur et
fils en J.-C.
PIERRE CHOLLENEC,
Miss. Canadien.
La Sainte Sauvagesse
Catherine Tegahkouita, nouvel astre dans le Nouveau-Monde, eut pour mère une Algonquine qui fut baptisée dans la ville de Trois- Rivières par des missionnaires jésuites et formées aux mœurs chrétiennes. Ayant été faite prisonnière par des Iroquois qui ravageaient la région du Canada, et ayant été emmenée dans leur pays, elle fut mariée à un des chefs du village et eut de lui deux enfants, Catherine dont nous parlons et son frère. Une maladie qui dans la suite s'était répandue parmi les villages des Iroquois enleva cette pieuse femme qui, à l'exemple de ce que les livres saints disent de Tobie, se trouvant dans la captivité, ne s'était pas écartée de la voie de la vérité. Son fils, tout petit, mourut en même temps qu'elle, il ne lui resta que Catherine dont la vertu commença à briller parmi ces ténèbres. La jeune enfant avait un caractère doux, ayant reçu en partage une âme vraimant bonne, tant elle paraissait faites aux règles de la vertu, et tout en croissant en âge elle croissait aussi en prudence.
Elle avait un goût remarquable pour la solitude et le travail, de là dans la suite cette innocence et cette admirable pureté de mœurs qui fleurirent en elle. Elle ne sortait presque jamais de la maison sans une nécessité
pressante, elle était sans cevSse occupée aux travaux domestiques, quoique ce soit la C(»utume des femmes sauvages de cet âge d'aller dans les maisons, de visiter leurs compagnes, de passer des journées entières dans les causeries et les div^ertissem^nts et de ne pouvoir près que pas s'assujettir au travail. Mais ce qui était surtout admirable et presque prodigieux en elle c'était une horreur innée de toute impureté jointe à un amour non moins grand de la chasteté, et cela parmi les plus dégradés et les plus impudiques de tous les hommes C'est pour cette raison qu'elle fuyait les réunions publiques, les jeux, les spectacles, les repas et autres divertissements vSemblables qui ont lieu presque chaque jour chez les Iroquois, et auxquelles on ne la vit jamais assister. C'est aussi pour cela qu'elle ne faisait pas de cas du soin de son corps et de sa toilette, choses pour lesquelles les femmes sauvages, surtout les plus jeunes, ont tant de passion ^t d'application Cet amour inné lui donna une fermeté invincible pour ne pas consentir à se marier. •Dès qu'elle fut en âge de se marier, ses proches^ désiraient très vivement l'établir, moins par amour pour elle que dans leur propre intérêt, puisque, suivant l'usage des sauvages, totît profit de la chasse revient a leur épouse et à leur famille. Elle déjoua leur plan avec une habileté remarquable. Ayant essuyé plusieurs refus, ils en conçurent de la colère, en vinrent aux menaces et résolurent d'user de contrainte. Cette grande fermeté d'âme que ses proches traitaient de suprême folie et d'entêtement
insupportable dont on n'avait jamais entendu parler parmi les Iroquois, coûta bien cher à Catherine. Elle eut dès lors à subir bien des déboires à la maison, étant traitée comme une servante et une ennemie. Parmi toutes ces contrariétés, la vierge prudente eut tant de douceur, de tranquillité d'âme, de diligence et d'application à obéir à ses proches en toute autre chose qu'ils lui rendirent bientôt toute leur ancienne bienveillance, lui remirent le choix de sa destinée et ne parlèrent plus jamais de lui faire contracter mariage.
C'est ainsi que Dieu la préparait au plus grand des bienfaits, je veux dire au baptême, la seule chose qui manquait à Catherine pour être une femme parfaite et accomplie sous tous les rapports. Le missionnaire de ce village était alors le Père Jacques de Lamberville, décédé plus tard en odeur de sainteté ici, dans notre mission de Saint-François-Xavier. Il enseignait dans la chapelle les cathéchumènes en même temps que les néophytes. Plus d'une fois Catherine avait assisté à ses instructions, et elle brûlait d'un vif désir d'embrasser la foi chrétienne, mais comme elle avait en horreur de paraître en public et surtout d'avoir quelque relation que ce fut avec les hommes, elle ne put jamais se décider à aller le voir même une fois pour se faire instruire de nos mystères, même dans une conversation privée. La divine Providence combla ses vœux dans le temps qu'elle n'y comptait pas le moins du monde.
C'était en été, elle était seule occupée aux tra-
vaux de la maison tandis que les sauvages travaillaient dans les champs. Le missionnaire suivant sa coutume faisait dans l'après-midi le tour des loges des sauvages, et croyant que personne n'était dans la demeure de Catherine avait déjà passé outre, lorsqu'il se sentit tout^à-coup inspiré de revenir sur ses pas, entra dans la loge, et ainsi qu'il l'avoua plus tard, fut saisi au premier aspect de cette jeune fille, tant on voyait reluire sur son front, la modestie et la pudeur. Ellemême de son côté fut ravie de joie d'avoir trouvé l'occasion si souvent désirée d'embrasser la religion chrétienne. Le Père loua sa pieuse volonté, lui donna les encouragements et lui promit d'acquiescer à son désir. Pendant tout l'été et l'hiver suivant il l'instruisit, soit à la chapelle, eu même temps que les autres, soit en particulier chez elle sur les préceptes de la foi et tous les mystères de la religion, et Catherine y apporta tant d'attention et d'application qu'il la jugea digne du baptême et crut d'autant plus volontiers pouvoir lui faire cette grande faveur qu'il n'y avait plus rien à craindre de la part de ses proches qui a /aient embrassé la leligion chrétienne.
Le Père supérieur de la mission résolut de faire la cérémonie du baptême avec autant de solennité que cela se pourrait vSe faire dans un village sauvage et d'y ajouter une splendeur venant du jour même où elle aurait lieu. Il choisit le jour de Pâques, le plus célèbre de toute l'année. Elle se présenta donc à genoux, au milieu de la chapelle, en présence des catéchumènes ainsi que des néophytes, entendit le dis-
cours fait par le Père sur une démarche de si grande conséquence, puis après les interrogations et les prières d'usage, sur la demande qu'elle en fit, reçut du Père le baptême, sous le nom de Catherine, qui lui fut donné. Tous ceux qui étaient présents remarquèrent la rare modestie et la piété avec laquelle elle reçut ce sacrement, se réjouirent beaucoup de voir leur nombre augmenté d'une néophyte d'une si grande vertu et jouissant d'une si bonne réputation dans le village, alors qu'elle n'était encore que catéchumène, ils espérèrent que la religion en recevrait un grand éclat, et ils ne furent pas déçus dans leur espérance. Ses belles qualités, qui jusque là étaient restées cachées dans une demeure privée, brillèrent d'une manière admirable dès qu'elle fut obligée de se produire au dehors, et de prendre part aux actes de piété des autres néophytes ; dans peu de mois elle donna à ses concitoyens l'exemple de la piété, de l'humilité, de la modestie, de la douceur, de la charité.
Après avoir reçu le sacrement de la foi chrétienne, elle passa six mois dans son pays, avec la même ferveur et faisant tous les jours de nouveaux progrès dans la piété ; quoique le missionnaire trouvât dans ces progrès matière à louange et à admiration, il craignait néanmoins qu'une si grande vertu ne put se maintenir longtemps parmi les méchants, et il jugea avec prudence que la terre stérile des Iroquois était indigne d'une telle fleur, qu'il fallait la transporter dans un terrain meilleur où elle pût prendre racine et produire des fruits plus abondants.
II y avait quelques années qu'on avait établi sur les bords du grand fleuve auquel on avait donné le nom de Saint- Laurent une mission consacrée à l'apôtre des Indes. Cette mission avait commencé par quelques Hurons et Iroquois remplis d'une si grande piété, qu'ils offraient vraiment une image de ce qu'on appelle la primitive Eglise. C'est en ce lieu, qu'au commencement du printemps, les Iroquois, à leur retour de chasse, affluaient en grand nombre p:)ur visiter leurs proches. Tous ceux qui s'en retournaient dans leur pays, touchés d'un spectacle si nouveau et ravis d'admiration à la vue d'une si grande vertu de la part de leurs semblables, de v^enaient autant de panégyristes de la Mission de Saint-François-Xavier, ce qui fut cause que dans la suite plusieurs quittèrent leur pays afin qu'en imitant ils pussent avoir part à leur vertu et à leur bonheur. Dieu destinait Catherine à cette mission très florissante, lui aplanissant la voie qui devaient l'y faire parvenir, après avoir triomphé de grands obstacles, A cette époque régnait dans la mission une très grande ferveur ; tous à l'envie s'acquittaient avec le plus grand soin de tous les devoirs de la religion, au grand étonnement des Français qui en étaient témoins. Catherine ellemême était surprise de voir ces hommes nouveaux si différents des anciens Iroquois, ses compatriotes ; elle les comparait entr'eux mêmes, les voyant tels qu'ils étaient maintenant si changés, si différents de ce qu'ils avaient été auparavant, et comme elle était douée d'un esprit très pénétrant, elle comprit tout de
suite que le doigt de Dieu était là et que ce changement de conduite aussi subit qu'étonnant ne pouvait venir que de la source souveraine de tous les biens.
C'est ce qui la remplissait d'une joie incroyable d'avoir enfin trouvé un trésor caché. Voulant en quelque manière correspondre à ce bienfait, elle résolu de livrer tout ce qu'elle avait et de se livrer ellemême à un Seigneur si libéral pour se consacrer à lui sans retour.
Elle jeta deux fondements de cette grande sainteté dont nous parlerons dans la suite, l'un était une très haute estime de Dieu en comparaison duquel elle considérait tout le reste cjmme rien; l'autre était une vo lonté très ardente de ne plaire qu'à lui en toutes choses, ayant pris le parti de ne jamais rien refuser dans tout le cours de sa vie à une si Haute Majesté ce qu'elle comprendrait devoir lui être agréable. Le Seigneur Jésus caché dans le Sacrement de l'autel, qui jusque là avait servi d'occupation à vSa piété, elle se le choisit pour en être l'aliment et le stimulant. On croirait à peine combien, dès qu'elle fut éclairée sur la dignité et l'excellence d'un si grand m3^stère, elle fut emflammée d'amour envers lui ; en un mot elle se consacra toute entière à la divine Eucharistie et fit de la maison de la prière sa propre maison.
Tous les jours avant l'aurore et même dans les plus grands froids de l'hiver elle priait devant la porte de la chapelle et elle n'en sortait qu'après avoir assisté à toutes les messes ; c'était avec un pareil empressement qu'elle revenait la première à la chapelle pour la
— lo —
prière du soir et après que les autres s'étaient retirés chez eux elle continuait longtemps à prier. Elle priait immobile, plus de cœur que de bouche, non seulement avec attention, mais encore avec une ardeur, merveilleuse ; on eût dit qu'au lieu de croire à Jésus caché, elle s'y contemplait présent, le feu qui coUvSUmait son âme, semblait même parfois rayonner sur son visage. Elle passait entièrement à la chapelle les dimanches et les jours de fêtes, du matin jusqu'au soir, et si parfois elle sortait quelques instants pour prendre de la nourriture, elle revenait tout de suite, tant elle sentait de charmes à jouir de la présence de Dieu et à s'entretenir avec lui.
Par cette assiduité et cette application à la prière elle obtint d'arriver en peu de temps sous la direction de l'Esprit-Saint à un don éminent d'oraison. Toutefois sa piété n'était ni lâche, ni paresseuse. Catherine n'était pas de ces femmes qui sont à l'église dans le temps où elles devraient se livrer aux travaux de la maison, elle s'appliquait à la prière à ne pas fuir le travail, l'oraison l'encourageait au travail et le travail était entremêlé à l'oraison. Ici, pendant tout l'hiver, l'occupation des femmes est de couper le bois dans les forêts voisines et de le transporter à la maison, c'est ce que faisait aussi Catherine, mais d'une manière toute chrétienne, à la façon des sauvages chrétiens. Elle portait suspendu au cou l'image du Christ attaché à une croix, et elle avait en main le long du chemin le chapelet de la Vierge Marie ; elle adorait Jésus en travaillant, et saluait Marie en allant et revenant, et
comme elle allait et revenait souvent pendant la journée, ayant toujours le souvenir de la bien aimée Eucharistie, elle allait presque chaque fois lui faire une visite pour allumer dans son cœur un feu sacré. lyC plus souvent elle travaillait seule à la maison, et vsi parfois elle le faisait en compagnie d'une vieille chrétienne qu'elle regardait comme sa mère, ou d'une autre jeune femme, toutes deux veuves, elles étaient convenues entr'elles que de ne parler que de Dieu- Ainsi se passaient les semaines, ainsi se passaient les jours, semaines vraiment saintes, jours vraiment pleins pour parler le langage de la Sainte Ecriture. Néanmoins son âme discutait avec le plus grand soin l'emploi de ces jours en censeur très sévère et expiait vSes fautes tous les sainedis dans le sacrement de pénitence. Chose étonnante, cette généreuse fille, d'une manière non moins admirable qu'inouïe, commençait par expier ses péchés par des coups qu'elle s'infligeait, avant de les déposer à l'église au pied du prêtre, elle les pleurait avec des larmes abondantes et de profonds gémissements, quoique ce fussent des fautes très légères, mais elle les considérait très graves et se regardait comme chargée de péchés et très misérable.
De là ce zèle dont elle brûla pour châtier son corps, du commencement à la fin de sa vie, et dont nous croyons que les différentes manières ne lui furent montrées que par le Saint-Esprit, avant qu'elle n'eût rien entendu dire des macérations corporelles en usage parmi les chrétiens. Il n'est pas étonnant que si elle recevait avec tant de piété le Sacrement de dou-
leur et de pénitence, elle ne s'approchait du Sacrement d'amour et de joie avec un goût et un amour céleste.
Elle paraissait toute enflammée, et ainsi que cela est arrivé parfois à des saints personnages approchant de la sainte table, son corps lui-même se ressentait de son âme. C'était un fait tellement connu dans tout le village que plusieurs femmes, dès que le signal de la messe était donné, s'empreSvSaient de vSe rendre à la chapelle, afin d'être plus proche de Catherine quand elle prierait, et elles avouaient que se trouvant ainsi rapprochées d'elle et même à son seul aspect elles se sentaient enflammées du désir d'aimer Dieu et de le recevoir dignement.
Cette vie que Catherine menait chez elle lui fit trouver le moyen de se livrer à la piété au dehors et dans les forêts avec une ardeur non moins grande. Etant donc partie pour la chasse avec les autres sauvages, suivant leur coutume, elle commença par se fixer un temps pour la prière et le travail, comme si elle eut été non dans la forêt avec des sauvages, mais dans un couvent avec des vierges consacrées à Dieu, puis elle choisit un lieu secret où elle pût sur les bords du fleuve s'occuper plus librement de Dieu sans compagnie^ sans témoins. Le sujet de sa méditation de chaque jour était le crucifix dont elle avait gravé le signe surl'écorce d'un arbre. Elle commençait par prier longtemps seule avant le jour, puis quand le jour était levé elle priait avec tous les autres. Pendant que tous les hommes étaient partis pour la chas-
se, elle passait tout le jour à travailler, à couper le bois, à porter l'eau, à préparer la nourriture qu'elle ne prenait le plus souvent elle-même qu'après le coucher du soleil. Vers le soir elle regagnait sa solitude tant par amour pour la prière que dans le désir de châtier son corps. Là, après avoir prié avec d'abondantes larmes devant la croix qu'elle avait formée sur un arbre, elle se flagellait, puis de retour dans sa cabane, si on lui offrait quelques mets agréables au goût elle y répandait en secret de la cendre, saisissant toujours l'occasion quand elle se présentait, de souffrir quelque chose pour l'amour de Jésus-Christ et de dompter sa chair. C'est pour la même cause que, s'il lui fallait aller au loin chercher des vivres, autant que cela lui était possible, elle allait seule en avant ou en arrière de ses compagnons de routes, soit pour s'occuper de Dieu seul pendant le chemin, soit pour souffrir en marchant pieds nus dans la neige ou la glace après avoir ôté ses chaussures.
C'était par ces vertus que Dieu disposait Catherine à un rude combat qu'il lui fit bientôt soutenir afin de la faire triompher. Sa cousine essaya à son tour de gagner ce que ses proches n'avaient pu autrefois obtenir d'elle dans son pays, à savoir de lui per. suader de se marier, moins dans l'intérêt de Catherine que dans le sien ; cette femme si ambitieuse ne se doutait pas que celle qui était si haut placée dans l'estime de tous ne vint à trouver un parti distingué. Un jour elle lui adressa la parole et lui dit : "Ma très chère sœur, j'ai été bien aise de te voir arriver ici^
parce que cela nous donnait l'occasion d'être quelquefois ensemble, il ne pouvait rien m' arriver de plus agréable, mais maintenant je me réjouis d'autant plus que je te vois à cause de ta vertu agréable à Dieu et aux hommes, il ne me reste plus qu'une chose à désirer, c'est qu'à l'exemple des autres femmes de ton âge, tu veuilles bien pourvoir à ton avenir et au nôtre."
Catherine comprit tout de suite la pensée de sa parente et rejeta non sans quelqu' indignation cette proposition artificieuse, mais comme elle avait un caractère doux et très délicat, et ne voulait pas la contredire ^ur le coup, elle dissimula en quelque sorte, et même la remercia de la sincère bienveillance qu'elle lui témoignait et ajouta que dans une chose d'aussi grande conséquence il fallait délibérer à loisir. C'est ainsi que la généreuse fille se débarrassa de sa parente et se raffermit bientôt après avec plus d'énergie dans la résolution de conserver sa virginité et de la consacrer à Dieu.
Elle allait quelquefois faire un tour à Montréal une ville du Canada, voisine du village de Saint-François-Xavier, et elle voyait dans l'hôpital de saintes filles servir les malades avec une charité et une modestie admirables. S' étant informée qui elles étaient elle apprit que c'était des vierges consacrées à Dieu. Elle considéra cet institut et l'aima, et comme elle était habituée à entreprendre tout de suite ce qu'elle voyait ou entendait citer comme digne de louange, elle résolut en elle-même de vouer sa virginité à Dieu
à leur imitation et à leur exemple, et d'avoir pour époux le fils de Marie. ♦
Mais voici qu'un nouveau combat vSa présente, sa parente revient et lui dit :
''As-tu réfléchis à ce que je te disais dernièrerement ?
'7'y ai réfléchi, reprit-elle, et si tu veux que je te reconnaisse et t'aime comme ma parente, ne me tiens plus jamais semblables propos.
''Et d'où te vient ma sœur, cette manière de voir Pourquoi cette aversion pour le mariage, que nos femmes, surtout les plus jeunes, ont coutume de désirer si fortement ? Puisque c'est par lui qu'elles se procurent les vêtements et les aliments dont le corps a besoin ? A-t-on jamais vu une de nos femmes prendre une résolution semblable ? Serais-tu capable toi seule de faire ce à quoi tous les autres n'ont pas même pensé, bien loin de pouvoir le mettre à exécution ? Et puis, ne crains-tu pas les ruses du démon, étant exposée à l'âge ou tu es à leurs embûches et à tant de dangers pour ton salut ? Ajoute que mon mari et moi sommes vieux, qui va prendre vSoin de toi quand nous ne serons plus ? Crois-moi, ma sœur, renonce ce projet aussi nouveau qu'absurde, continue à suivre le chemin tracé, et par une chose si nouvelle ne t'expose pas aux discours et aux plaisanteries des autres' ' .
Catherine répondit en peu de mots qu'elle ne craignait pas les pièges du démon, parcequ'elle ne se confiait qu'en Dieu, qu'elle ne faisait pas de cas des
plaisanteries, parce qu'elle espérait ne rien faire que de louable. Quant à ce qui concernait les nécessités du corps elle chercherait à vivre en travaillant, et quelque peu qu'elle aurait, elle en aurait toujours assez."
Cette femme importune ne se contenta pas de cette réponse. Aussi afin de venir à bout de ce qu'elle qualifiait d'entêtement, elle appela à son secours une pieuse femme nommé Anastasie, qui avait sur Catherine l'ascendant d'une mère. Ayant fait à Catherine les mêmes objections auxquelles elle en ajouta d'autres, elle répondit aux instances qu'elle lui faisait, en disant : ''J^ hais les noces et je les ai en horreur." Et sortant aussitôt de chez elle, elle vient trouver le prêtre, lui raconta ce qui s'est passé, se plaint de ces deux femmes, et de ce qu'on ne voulait pas lui laisser la liberté de disposer d'elle-même, de ne servir que Dieu seul et lui consacrer son corps et son âme. Le Prêtre l'ayant un peu consolée dans ses incertitudes, lui conseilla de ne rien conclure témérairement dans une affaire de si grande conséquence et si nouvelle, de se livrer à la prière avec plus de ferveur dans le but de connaître la volonté divine et de recommander toute cette affaire à la Vierge Marie. Mais elle répondit : ''J'ai assez délibéré, voilà longtemps que mon parti est pris sur ce que je ferai. Je me suis consacrée toute entière à Jésus, fils de Marie, je l'ai choisi pour époux et lui seul m'aura pour épouse." Ayant prononcé ces paroles avec une sainte ardeur qui se reflétait sur son visage, elle venait dCvSe retirer,
lorsque parut tout à coup Anastasie qui vint à son tour se plaindre de ce que Catherine ne voulait obéir ni à elle ni à sa sœur. Le Père leur fit à toutes deux des reproches de ce qu'au lieu de louer une si sainte résolution, comme elles l'auraient dû, elles la blâmaient et ne comprenaient pas quelle grâce leur faisait Nc>tre Seigneur Jésus-Christ de choisir leur parente pour son épouse, pour être la première vierge dans ce pays des sauvages, et de la destiner à être un jour l'honneur et le soutien de ses compatriotes. Ce qu'il dit est vrai, se dit à elle-même Anastasie, et des lors elle commença à honorer et à encourager Catherine, et elle persuada à sa sœur d'en faire autant, en sorte que Catherine eut toute liberté de suivre la règle de vie qui lui plaisait.
Après être sortie de ce combat pénible, Catherine remercia Dieu avec toute la piété dont elle était capable,* et étant enfin maîtresse d'elle-même, elle résolut de nouveau de se consacrer toute à Dieu, de mépriser tout le reste, et elle s'élança avec une nouvelle ferveur dans la voie de la perfection.
Il y avait alors, comme nous l'avons raconté au commencement, une remarquable ferveur de piété dans la Mission de Saint-François-Xavier. Comme les Iroquois sont naturellement très courageux, ils faisaient des fruits de pénitence très étonnants, et quoique sachant bien que les péchés de la vie passée étaient effacés par le baptême, comme ils connaissaient par les lumières de la foi la gravité de l'offense commise contre Dieu, les hommes et les femmes se
traitaient eux-mêmes avec une pieuse cruauté. Ils étaient habitués à se ceindre les reins avec des ceintures de fer pendant plusieurs jours de la semaine, de se mettre le corps en sang par de fréquentes flagellations, de se rouler dans la neige et de plonger en hiver dans l'eau glacée. Ils avaient tous un désir si ardent d'apaiser Dieu que souvent ils allaient au-delà des bornes. On en trouve la preuve dans ce que fit une amie de Catherine, nommée Thérèse. Pendant une nuit excessivement froide, tandis que les autres, après une longue chasse étaient accablés de sommeil, elle descendit vers le fleuve, et ayant cassé la glace, se plongea le corps dans l'eau, s'y tenant pendant tout le temps qu'elle mit à réciter le chapelet de la Sainte- Vierge, puis étant rentrée chez elle au sortir de l'eau, cette femme forte passa le reste de la nuit à laver le linge, ayant sur le dos sa chemise gelée, s' infligeant un supplice d'autant plus dure qu'il était plus long. Elle en fit autant les deux nuits suivantes, donnant ainsi un rare exemple de pénitence et de mortification.
Mais sa chair fragile ne put soutenir une si grande ardeur de l'esprit, elle fut aussitôt saisie d'une très forte fièvre qui mit sa vie en péril.
A ces traits auxquels je pourrais en ajouter bien d'autres, il est facile de comprendre ce qu'étaient les chrétiens de la Mission de Saint-François-Xavier. I^eur piété resplendissait à la maison et au dehors dans leurs paroles, leurs œuvres, leurs conversations, dans la prière, dans la chapelle, surtout dans l'assiduité, la modestie, l'attention et la ferveur tout-à-fait
admirable qu'ils apportaient à la prière. Catherine se distinguait parmi tous les autres, et afin de s'unir plus étroitement à Dieu, elle pria le Père qui dirigeait sa conscience de lui permettre de faire le vœu de chasteté à l'exemple des saintes religieuses, Le prêtre s'y était opposé plusieurs fois, lorsqu'elle lui demandait cette permission, soit parc^ que c'était une chose nouvelle et inouie chez les sauvages, soit parce que cela semblait tout-à-fait opposé, pour ne pas dire incompatible avec leurs habitudes et leur manière de vivre. Mais après avoir longtemps réfléchi sur une affaire si importante et avoir considéré la vie vraiment angélique, il jugea sans hésitation que cette pensée ne lui avait été inspirée que par le Saint- Esprit et se rendit enfin à sa pieuse demande.
La fête de l'Annonciation de la Sainte Vierge était proche et comme Catherine vierge aimait la Reine des Vierges de toute l'ardeur de son cœur, nous choisîmes ce jour comme très convenable pour cette grande action. Vers huit heures du matin, tandis que le missionnaire célébrait le saint sacrifice à l'autel en présence des sauvages et que les néophytes s'approchaient de la table sainte, Catherine se donna comme épouse à Jésus-Christ et cette néophyte fit le vœu de virginité.
Je ne saurais bien décrire ici avec quelle ardeur d'âme cette épouse de Dieu déjà remplie de Dieu, offrit à Dieu ce sacrifice d'elle-même. Les anges qui présents, spectateurs et témoins d'une chose si nouvelle, le connurent, durent admirer une œuvre
aussi difficile, la grandeur d'âme et la charité très ardente de cette femme. Ils n'étaient pas moins ravis de voir la vSeule femme parmi les sauvages qui fût ajoutée à leur nombre par le vœu de chasteté.
De fait à partir de ce jour Catherine mena une vie qui se rapprochait beaucoup de celle des anges. Sa conversation était dans le ciel, elle en goûtait les délices d'autant plus qu'elle affligeait davantage sa chair par de nouvelles macérations. Devenue enfin incapable de les supporter, elle fut attaquée d'une grave maladie dont elle ne se remit pas entièrement ayant contracté une très grande faiblesse d'estomac, laquelle s'étant compliquée de fréquents vomissements et d'une fièvre lente, elle tomba en langueur, perdit ses forces ; mais plus la chair s'affaiblissait en elle, plus les forces de l'esprit augmentaient, et elle pensait à de nouveaux moyens d'acquérir la sainteté.
La voie des saints est admirable ; ils sont avares, ils ne disent jamais c'est assez, et ceux qui se rapprochent du but s'étudient avec d'aatant plus de soin à acquérir de nouveaux trésors de mérites. Catherine s'en était acquis beaucoup, elle s'empressa de les augmenter et d'ajouter de nouvelles vertus à celles qu'elle avait déjà acquises. La charité est la reine des vertus, la source de la sainteté, la voie la plus large et en même temps la plus courte pour arriver à la perfection. Dès lors que nous aimons Dieu de toute l'affection de notre cœur, nous sommes saints, si la charité nous manque, nous ne sommes rien. Il ne faut pas donc être surpris de ce que Catherine, soit
arrivée si rapidement au sommet de la perfection, après avoir été embrassée d'un si grand amour pour Dieu. Elle l'aimait si ardemment que la seule joie de son cœur, que tous ses délices étaient de penser à Dieu, de chercher Dieu, de parler à Dieu, d'être en présence de Dieu, de lui offrir le jour et la nuit et de rapporter à lui seul ses paroles, ses œuvres, ses occupations et toutes ses intentions. C'est pourquoi elle se plaisait surtout dans la solitude, étant autant que possible seule à la maison, seule au champs, dans la forêt pour n'être pas distraite un seul instant par le commerce des hommes de cette union continuelle avec Dieu, et si elle eut quelques rapports avec ces deux femmes, dont j'ai parlé ci-dessus, elles étaient convenues entr' elles de ne parler que de Dieu, et n'était jamais plus contente que lorsqu'elles les entendait parler sur ce sujet.
Son assiduité à être dans la chapelle provenait aussi de sa charité ; là, avec la Sainte Epouse, elle l'y trouvait, elle l'y retenait pendant plusieurs heures de suite, même dans les plus grands froids de l'hiver, alors que personne n'osait sortir de la maison, bien loin d'aller à l'église. L'ardeur de sa charité lui faisait braver la rigueur du froid. Ajoutez-y un goût incroyable pour l'oraison, qu'elle prolongeait toutes les nuits ; tandis que les autres se livraient au repos, elle, après un sommeil très court, la recommençait longtemps avant le point du jour, ajoutez-y une conscience très délicate qui lui donnait de l'horreur pour la moindre offense de Dieu, les lui faisait pleurer
avec beaucoup de larmes et expirer par de grandes macérations.
Ce n'était pas seulement de la langue et en paroles qu'elle aimait Dieu, mais encore en œuvre et en vérité ; étant uniquement occupée à rechercher tous les jours de nouvelles manières de témoigner à Dieu son amour, en sorte que tout ce qu'elle entendait dire des grandes actions de quelque saint, quelque difficile que ce fut, tout de suite elle essayait de le faire avec une grande générosité d'âme. Enfin, dans le seul désir de plaire à Dieu et de s'unir à lui par des liens . très étroits et indissolubles, elle voua sa virginité à Jésus-Christ ; tous ceux qui connaissent les mœurs des sauvages et leur manière de vivre comprendront combien c'était une entreprise relevée et au-dessus de leurs forces. De cet amour si ardent poui Dieu résultait un amour extraordinaire pour Jésus-Christ caché dans le sacrement de l'autel et attaché à la croix,
On ne saurait avSsez dire combien étaient fréquentes ses visites au Saint-Sacrement, quelles longues prières elle faisait toujours à genoux au pied de l'autel. Elle rendait des hommages non moins affectueux au crucifix qu'elle portait suspendu à son cou et qu'elle baisait jour et nuit avec une admirable expression d'amour, ce n'est pas assez de dire qu'elle le portait au cou, elle portait la croix dans tout son corps. Il serait difficile de trouver une si grande innocence de mœurs jointe à une si grande austérité de vie, elle affligeait sa chair par les veilles, les travaux, le froid.
la faim, le fer et de toute autre manière qu'il lui était possible. Elle demandait un jour à une des femmes chrétiennes qui lui était très chère à cause de sa piété ce qu'elle regardait comme le plus grand tourment que l'on pût offrir à Dieu pour lui montrer son amour : ''C'est le feu dit celle-ci" La nuit suivante, tandis que les autres étaient dans la cabane livrées au sommeil, elle se brûla les jambes de la même façon que les sauvages ont coutume de brûler leurs prisonniers, et aussitôt elle se rendit près de la porte de la chapelle, pour offrir à Jésus-Christ ces remarquables insignes de sa servitude volontaire. A^^ant un jour entendu dire que des saints Européens s'étaient roulés le corps nu parmi les épines, elle se rendit dans la forêt, y ramassa de grandes épines. La nuit suivante après avoir suivant sa coutume prié longtemps, elle répandit ses épines dans son lit, et se roula le corps toute la nuit parmi les épines, en pensant à la passion de Jésus- Christ ; chose tout à fait admirable dans une tenc^re fille et une sauvage ! Mais ce qui est plus admirable, c'est qu'elle recommença à le faire pendant quatre nuits entières, ce qui réduisit son corps à une extrême maigreur. Ne connaissant pas ce qui s'était passé nous attribuions le fait à une fièvre maligne ; une femme de ses amies qui donnait elle-même des exemples non moins étonnants de mortification et de pénitence en fit connaître la raison. Elle en inspira du scrupule à Catherine, l'assurant qu'on ne pouvait jamais faire sans péché des choses de ce genre, à moins d'avoir le consentement de son
confesseur. En attendant parler de péché, elle s'empresse de venir me trouver. ''Mon père, dit-elle, j'ai péché". C'est ainsi que la crainte de l'ombre du péché lui fit dire ce qu'autrement elle n'eut jamais déclaré. Tout en l'admirant en moi-même je lui adressai des reproches, je lui commandai de jeter les épines au feu ce à quoi elle obéit tout de suite, quoique d'ailleurs elle fut résolue, si la chose était restée secrète, de passer de la même manière les nuits qui lui restaient à passer sur la terre, elle brûla les épines, et cette obéissance et ce renoncement à ses idées, fut, selon moi, plus agréable à Jésus-Christ que les plus grandes souffrances corporelles.
A l'obéissance et aux autres vertus elle joignait une remarquable humilité qui la portait à se regarder comme la ])lus vile des créatures dans le temps même que son nom était sur les lèvres de tous et que tous l'admiraient. Pendant les trois ans environ qu'elle passa avec nous, elle s'appliqua tellement à cacher les mortifications extraordinaires dont nous avons parlé que le missionnaire qui entendait ses confessions était le seul à le connaître, encore ne disait-elle pas tout à cause de son désir d'être cachée. Si parfois on la louangeait en sa présence, elle s'enfuyait aussitôt ; si elle ne pouvait s'esquiver, elle se cachait la figure qu'une modeste pudeur faisait rougir. Un jour, je ne sais qui ayant dit à Catherine : quelle grande gloire t'est réservée dans le ciel ? Elle répondit qu'elle ne pouvait comprendre à quel droit, à quel titre une si misérable créature, coupable de tant de péchés ose-
rait se promettre la récompense préparée aux saints. Du reste, autant elle se méprisait elle-même, autant elle estimait les autres, et comme les sauvages sont très portés à critiquer dans la conversation la conduite des autres, jamais on ne l'entendit rien dire sur autrui en mauvaise part. Quoiqu'étant toujours d'une faible sanié, elle avait toujours le visage gai, elle supporta avec une grande tranquilité toutes les douleurs et la longue fièvre qui précédèrent sa mort.
MaitreSvSe d'elle-même, elle endurait avec une patience invincible la dureté de sa parente, les disputes, les querelles, les reproches ; elle ne laissa, que je sache, paraître qu'une seule fois devant nous une certaine émotion, ce fut lorsque l'on voulut la marier contre son gré.
Enfin, pour tout résumer, en un mot, sa vie entière nous la montre douée de toutes les vertus, cependant j'affirmerai sans hésitirition que la vertu principale et particulière de Catherine a été sa chasteté vraiment angélique qui fit qu'elle ne ressentit jamais ni dans l'âme ni dans le corps le sentiment de la passion impure. Ce fait de la part d'une femme sauvage pourra paraître incroyable et presque miraculeux au lecteur, il est néanmoins certain, je l'avais déjà entendu dire par elle-même, mais sur la question que je lui fis à ce sujet, elle me l' affirma positiv^ement la veille de sa mort, attribuant cette faveur insigne à la Reine des Vierges qu'elle avait choisie pour mère dès qu'elle l'eut connue, qu'elle avait résolue d'imiter et envers laquelle elle eut toute sa vie un amoui' incroya-
ble. Toujours elle portait Marie dans son cœur, son nom était fréquemment sur ses lèvres, elle ne cessait de publier ses louanges, célébrait ses fêtes avec une singulière piété, ajoutant ses prières, ses veilles et ses jeûnes, de nouvelles macérations corporelles qui en peu de temps la menèrent à la fin d'une carrière longue en mérites.
Elle était mûre pour le ciel et elle était arrivée à un degré de sainteté auquel plusieurs, après une vie très longue, parviennent à peine dans leur vieillesse. Ce fut surtout pendant sa dernière maladie qu'on put remarquer ses vertus, entr' autres sa foi, son espérance, sa charité, son humilité, sa douceur, sa conformité entière à la volonté de Dieu, son abandon spontané d'elle-même entre les mains de Dieu, enfin la patience, la tranquilitéd'âme et la gaîté continuelle avec lesquelles elle endura de cruelles souffrances.
Assurément le missionnaire qui avait soin des malades et qui lui faisait de fréquentes visites, ne pouvait assez l'admirer en la voyant couchée, la joie et la tranquilité peintes sur le visage. En cette saision, c'était pendant l'hiver, tous les hommes étaient partis pour la chasse, il ne restait au village que quelques femmes, les autres étant occupées tout le jour à couper le bois dans les forêts, les malades, suivant la coutume des sauvages, étaient laissés seuls à la maison. Ce qui était pour les autres une cause d'ennui et de souffrance était une consolation pour Catherine ; ne voulant laisser passer aucune occasion d'augmenter ses mérites, et en profitant avec une pieuse avidité
dès qu'elle se présentait, elle trouvait de grandes délices dans cette solitude, et habituée depuis longtemps à n'être en rapport qu'avec Dieu, elle s'entretenait seule avec lui, et c'était avec une suavité toujours nouvelle qu'elle goûtait de nouvelles délices à la source même des délices. Ces célestes délices s'augmentaient encore par le souvenir du très Saint Sacrement qu'elle ne pouvait oublier même au milieu de ses plus grandes souffrances ; tout son cœur était là parce que tout son trésor s'y trouvait. Elle allait y rendre visite à Jésus- Christ étant en santé, que faire lorsque la maladie l'en empêchait ? La vigueur de l'esprit triompha en elle de la faiblesse du corps, une fois par jour elle se traînait mourante jusqu'à la chapelle, pour y faire suivant sa coutume de ferventes prières, et ne s'en retirait que lorsque la maladie la forçait de s'éloigner. Ses forces étant venues peu à peu à lui manquer, il fallut céder à la nature.
Ce fut le dimanche des Rameaux de l'année 1680 que nous aperçûmes qu'elle mourrait bientôt. Le mardi, elle reçu le Saint-Viatique avec des sentiments de piété que je ne saurais décrire, les néophytes qui étaient présents, témoins d'une vSi admirable vertu ne pouvaient retenir leurs larmes. Elle passa le reste du jour et la nuit suivante à répéter ces actes qu'elle avait faite si souvent de son vivant. Le mercredi de la semaine sainte qui fut le dernier jour de sa. vie, elle reçut l'extrême onction vers les tiois heures et demie de l'après-midi, en pleine connaissance, et quitta bien tranquillement cette vie le 17 avril 1680,
à l'âge de 24 ans, et aussitôt le village fut rempli de l'odeur de sa vertu et de la réputation de sa sainteté, surtout lorsque les sauvages s' étant réunis pour la prière du soir dans la chapelle, je leur montrai quel trésor ils avaient en cette bienheureuse femme et qu'elle perte ils avaient faite
Sa sépulture eut lieu le lendemain, vers le soir. Tous y répandirent des larmes sincères causées moins par le chagrin que par la joie qu'ils éprouvaient dans l'espérance d'avoir une puissante protectrice dans le ciel. Les Pères firent la remarque que Catherine n'ayant eu d'autre amour que Notre- Seigneur J-ésus-Christ caché dans le sacrement de l'Eucharistie et attaché à la croix, ce n'était que par " une Providence particulière de Dieu qu'elle rendit son âme bien-aimé à son céleste époux, le mercredi de la semaine sainte, peu avant ces jours où on célèbre rinstitution du pain céleste et la mort cruelle du Sauveur.
On a dans la Mission la pieuse coutume de désigner quelques femmes pour* assister surtout pendant la nuit ceux qui son *^ gravement malade. Le Prêtre en désigna deux, une jeune et une vieille pour rendre ce service à Catherine. La plus jeune à peine âgée 20 ans ayant l'habitude de se flageller souvent jusqu'au sang, demanda au Père la permission d'aller dans la forêt, aux environs prendre la discipline afin d'obtenir pour Catherine la grâce de faire une bonne mort. Catherine vit par une lumière intérieure ce qu'elle avait fait vSeule dans le bois et dans les ténè-
bres ; quand ensuite elle vint chez elle, elle lui fit signe de s'approcher, loua sa piété et la remercia. La jeune femme toute surprise lui demanda ce qu'elle voulait. Alors Catherine lui dit en lui serrant la main: Je sais ce que tu viens de faire et d'où tu viens, continue à vivre dans la piété et compte que, si je monte au ciel, je me souviendrai de toi auprès du TrèsrHaut.
Ce qui suit est plus admirable ; plusieurs femmes distinguées par leur vertu désiraient être présentes à son trépas. Mais elles avaient à couper du bois pour les besoins de la maison, elles ne savaient à quel parti s'arrêter. Nous crûmes devoir consulter Catherine elle-même : '' qu'elles aillent au bois, elles auront encore le temps de me voir mourir." Elle demeura dans le même état jusqu'à trois heures de l'après-midi attendant leur retour, comme pour tenir sa promesse. A peine la dernière d'entre elles était entrée, qu'au même instant elle parut perdre connaissance et rendit son âme à Dieu en leur présence.
Voici un autre fait qui semble miraculeux. Deux jeunes filles âgées d'environ quinze ans et formées à toutes les vertus, se mirent à délibérer sur ce qu'elles pourraient faire à l'exemple de Catherine, pour plaire à Dieu, ainsi qu'à Catherine. Elles pensèrent toutes deux qu'elles ne pourraient rien faire de plus agréable à Dieu et à sa servante que de vouer leur virginité à Dieu, ainsi que l'avait fait Catherine et de choisir Jésus pour époux, Marie pour leur mère. Elles en convinrent entr' elles et recommandèrent leur dessein à Dieu ainsi qu'à Catherine, dans leurs prières.
Une grande difficulté s'y opposait, c'est que leurs parents n'y consentiraient jamais. Enflammées d'un nouvel amour de Dieu, d'un nouveau désir de conserv^er la virginité, elles se mirent à demander à Catherine avec ferveur de leur obtenir de mourir vierges par son intercession s'il ne leur était pas possible de demeurer vierges comme elle pendant leur vie. Catherine exauça cette pieuse et héroique demande, il est du moins permis de le croire.
Peu de temps après, à la grande surprise et contre l'attente de tous, elles furent toutes deux retirées de ce monde.
Entre les événements qui suivirent la mort de Catherine, je crois devoir mentionner la piété fervente qu'on vit dans toute la mission de Saint-François- Xavier. Ce n'était dans toutes les loges que de ferventes exhortations faites non seulement en paroles, mais beaucoup plus par les œuvres. Des gens mariés se séparèrent par un consentement mutuel, plusieurs jeunes veuves se vouèrent à la continence perpétuelle ; d'aut'es firent la même promesse, au cas où leurs maris mourraient avant elles, et elles tinrent dans la suite cette promesse. D'autres, à l'exemple de Catherine, passèrent des nuits entières à se tourmenter en couchant sur des épines éparses dans leurs lits, et il y eût dans la mission une si grande ardeur de zèle pour les mortifications corporelles, que je puis assurer en vérité que dans les monastères même les plus rigoureux on s'inflige à peine autant de mortifications et si horribles macérations que ces néophytes
s'en imposaient à eux-mêmes,
Six jours après sa mort, un des nôtres, pendant qu'il récitait son oraison du matin vit Catherine lui apparaître sous la forme d'un soleil lèvent. Le prêtre vo3^ait à sa droite une église renversée de fond en ccmble, à sa gauche des sauvages attachés à un poteau et brûlés. Cette vision dura deux heures ; le Père ne voulut d'abord rien en dire, et il ne le déclara que longtemps après, lorsqa' arrivèrent les événements indiqués par ces signes et lorsque Catherine eut commencé à se signaler par des miracles.
Trois ans après sa mort, dans une horrible tempête, telle qu'on vit jamais de semblable, la terre trembla, le ciel sembla être tout en feu, l'église de la mission fut renversée, trois des nôtres se trouvèrent ' enveloppés dans cette ruine commune sans avoir eu aucun mal, faveur qu'ils attribuaient aux mérites de Catherine qu'ils avaient ofterts à Dieu. Vers le même temps, crois de nos sauvages, un homme et deux femmes, furent pris dans les champs par les Iroquois qui assiégeaient en vain notre village ; ils les emmenèrent prisonniers dans leur pays et les brûlèrent attachés à un poteau en haine de la foi ainsi que de la Mission.
L'année suivante, Catherine se montra de nouveau au Père le corps tout resplendissant, et en même temps il se sentit averti intérieurement de distribuer au peuple son image peinte.
Enfin trois ans après sa mort il la vit comme un soleil à son midi, entourée d'une si grande lumière,
qu'il pouvait à peine en soutenir l'éclat et il fut averti de la peindre tel qu'il la voyait. Il fit prendre son portrait sur ce modèle ; par la suite on fit prendre des images qui bien qu'en papier et mal faites, sont teltement estimés parmi les canadiens, qu'on peut à peine fournir aux demandes, ceux qui en reçoivent remercient comme si on leur donnait des pierres précieuses et ils les conservent avec grand soin à la maison.
Six mois environ après sa mort, elle commença à briller par l'éclat des miracles qu'elle fit en quantité presqu' innombrable dans tout le Canada. La poussière de son tombeau devint un remède aussi facile que commun pour guérir toutes les maladies. Les Frapçais se rendent ici de tous les points de la colonie pour remercier Catherine des bienfaits qu'ils ont reçus d'elle, et pour vénérer ses reliques conservées dans notre église. Ses images, la simple invoca-, tion de son nom, la promesse de faire un pèlerinage près de ses reliques, de l'eau bue dans le verre qui lui a servi, ses vêtements, le contact des objets qui avaient été à son usage, sont à la disposition de toutes sortes de maladies.
Enfin on nous écrit que même en France elle est venu au secours de plusieurs personnes qui implo-
raient son assistance. Je m'abstiens enfin d'en parler davantage car je n'en finirais pas et plusieurs volumes ne suffiraient pas, si je voulais considérer par écrit tout ce qui nous a été et nous est fapporté encore au sujet de notre Catherine. Je me contenterai de dire que parmi tous les miracles qu'on rapporte avoir été opérés par elle, le plus grand de tous les miracles, selon moi, c'est Catherine elle-même, la thaumaturge de ce nouveau monde.
Tmp. L^ Eclair eiir, Beauceville.