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Catholicisme et socialisme. Première partie

« Il n'y a pas do milieu, a dit M. de Montalembert dens h\ séance du 17 janvier, il l'aut aujolird'hui choisir entre le catliolicisinc et le socialisme. »

Soit! il est bon que la (juestion se pose ainsi. Nous pensons également que la lutte est désormais entre ces deux principes, et qu'elle ne doit finir que par l'annihilation de l'un des deux. Après cela, que chacun, selon sa foi, fasse des vœux et prenne parti pour l'un ou pour l'autre ; mais tout le monde sent que c'est un duel à mort, et que, malgré les efforts de M. Thicrs, ralTaire ne peut pas s'arranger. Pour nous, nous remercions M. de Montalembert d'avoir déclaré hautement qu'il n'y a pas d'accommodement possible.

Victor Hugo, dans le mémorable discours qu'il prononça deux jours auparavant, avait voulu garder quelques ménagements, qui lui paraissaient nécessaires dans une assemblée politique; il avait essayé de faire une distinction entre le catholicisme et le parti clérical; mais bientôt la droite avait vu, avec frémissement, cette distinction, purement parlementaire, emportée parla force des choses. En effet, ce n'était pas seulement le parti clérical , c'était bien le catholicisme qu'avec

une éloquence admirable l'orateur montrait partout et toujours attaché sur les pas de l'espril humain pour les entraver; « faisant battre de verges Princlli, pour avoir dit que les étoiles ne tomberaient pas ; faisant appliquer Campanella sept fois à la question, pour avoir entrevu le secret de la création et atîlrmé que le nombre des mondes était infini ; pcrsécutantllarvey, pour avoir prouvé que le sang circulait ; enfermant Galilée, de par Josué ; emprisonnant Christophe Colomb, de par saint Paul ; regardant comme une impiété de découvrir une loi du ciel ; comme une hérésie, <lc trouver un monde ; anathématisant Pascal , au nom de la religion ; Montaigne, au nom de la morale; Molière, au nom de la morale et de la religion. » Oui, c'était bien le catholicisme! La droite elle-même le reconnaissait, et poussait des cris de fureur. Sur quelques mots du président, qui la gourmande en la comparant à la gauche, M. de Montalembert , avec ce ton emphatique que vous savez, demande àM. Dupin si par hasard il prétendrait mettre sur la môme ligne les socialistes et les jésuites. — Oh! que non pas ! s'écrie !a gauche. — Et deux jours après, M. de Montalembert, de l'air dont on dicte un ultimatum à un ennemi vaincu, mais en etîet jouant quitte ou double avec dos adversaires sûrs de la victoire, prononce les paroles suprêmes: c( il n'y a pas de milieu ; il faut choisir. »

Eh bien, oui, il faut choisir! Et notre choix e.-t lait.

Et d'abord nous ne sommes pas catholiques. ïNous ne le sommes, ni dans le sens de M. de Montalembert qui fait ce mot synonyme de jésuites, et saiis doute à bon escient, ni dans aucun autre sens queiconque.

Au surplus, il faudrait savoir s'il y a encore des catholiques, rsous croyons, nous, qu'il n'y en a plus ; et nous le prouverons aisément.

Nous pourrions demander d'abord si cette religion

catholique^ OU universelle, a jamais régné sur la moitié seulement ou sur le quart , ou sur la cinquième ou sur la dixième partie de notre petite plnnète, pour pouvoir justifier tellement quellement ce titre qu'elle s'est arroL'é. Non, tout le monde sait (juc ce titre a ' exprimé toujours une prétention, jamais un fait. D'après une statistique impartiale, le Bouddhisme compte VOO millions d'adeptes; le Brahmisme, 200 millions; l'Islamisme, de 130 à 150 millions; le fétichisme, de 80 à 100 millions ; le Judaïsme, k ou 5 millions ; le Christianisme, de 230 à 250 millions ( d'autres disent 2G0). Ainsi 814 millions d'âmes, au minimum, sont hors du christianisme. Et maintenant, sur les 260, au maximum, qui appartiennent à cette religion, si l'on fait, soit dans le passé, soit dans le présent, la part de ce que Ton appelle l'église Grecque ou d'Orient, comprenant l'église Grecque proprement dite, la Chaldécnne, l'Eiitj chéenne, la Maronite ; puis, dans l'Occident, la part des diverses sectes, Anti-Trinitaires, Ari< ns, Sociniens, Luthériens, Zwingliens, Calvinistes, Arnuniens, Anabaptistes, Anglicans, Presbytériens, Indépendanis, Puritains, Quakers. Moravcs, Méthodistes, et tant d'autres que l'on ne finirait pas d'énumérer, on voit à quoi se réduira, dans le christianisme lui-même, la part du catholicisme. Et alors n'est-il pas étrange que cette religion, se disant universelle, soit, parmi les religions, à peu près ce que paraît être, parmi les empires, la principauté de Monaco?

Or, dans le catholicisme ainsi défini par ses limites véritables, combien y a-t-il aujourd huide catholiques?

Sans parler des indifférents, que le catholicisme semble compter parmi ses adhérents tacites, parce qu'ils n'ont jamais fait à personne, ni peut-être à euxmêmes, déclaration cxphcite de leur non- catholicité ;

pour ne nous occuper que de ceux qui se déclarent catholiques, examinons comment ils le sont.

Preniièrcment, il y a ceux dont la religion, selon l'expression de Rousseau, est une affaire de géographie ; qui sont catholiques parce que leur mère ou leur nourrice était catholique, et qui, s'ils étaient nés au Caire, seraient Musulmans. Leur foi consiste à ne point penser, et à vivre d'habitude. Ils appartiennent moins à l'ordre intellectuel qu'à l'ordre végétal, ils poussent où on les a plantés. Est- il vrai que ceux-là soient catholiques dans le sens sérieux du mot? Nous faisons au catholicisme l'honneur de ne pas le penser. Ces gens-là i^ourtant forment la majorité. Et ce sont eux qui, en politique aussi bien qu'en relii;ion, servent d'appoint à toutes les mnjoriiés possibles, ou impossibles.

Deuxièmement, il y a ceux qui adorent les cathédrales, les vitraux, les missels gothiques ; qui sont épris d'amour pour les vierges de Raphaël, s'ils ne préfèrent les peintures séraphiques du bienheureux Fra Ange— lico da Fiesole. Ceux-là n'ont pas d'autre foi que l'art. Sont-ils plus catholiques que les premiers? Disons qu'ils le sont tout autant.

Troisièmement, il y a le clergé, qui, dépositaire infidèle de la religion catholique. Ta faussée, corrompue, par ambition et par intérêt, et qui dès longtemps a perdu, plus que tous les autres peut-être, le sens de cette Foi qu'il devait enseigner. Pour le clergé, le culte catholique est une fonction et un instrument.

Une fonction , rétribuée par un traitement annue de 38 millions inscrits au budget; à quoi il faut ajouter le produit du casuel, des donations , soit légales, soit extra-légales, des fabriques, des maisons de banque, des institutions, de la librairie, des entreprises de to"ute sorte ; total , seio» l'estimation la plus modérée,

plus de 150 millions de revenu (1). La fonction est bonne, comme on voit ; et c'est ce qui tente les familles pauvres, surtout celles de paysans, à qui l'on demande leurs fils pour les cui cMer dans les séminaires. La mère, chargée d'enfants, songe que celui de ses garçons qui prendra la soutane ne lui coûtera rien , et pourra devenir évéque. Le père c hoisit le plus paresseux des trois ou quatre frères , celui qui est le moins propre à l'aider ; je n'invente rieu, le mot des paysans est bien connu : «Celui là, disent-ils, est un fainéant, nous en ferons un curé. » Et voilà le plus clair des recrues du clergé ! Voilà la traite des catholi'ques î traite niille fois plus affreuse que celle de l'esclavage corporel , traite de l'esclavage moral ! Car la ])lupart de ces malheureux, livrés par la pauvreté des familles sans avoir pu faire acte de libre arbitre, viennent à prononcer des vœux , avant l'âge viril, avant l'éveil des passions. Les voilà liés, engaj^és, à quoi? ils l'ignorent, car ils ne se connaissent pas encore eux-mT^mes, et c'est leur propre nature qu'il leur faudra vaincre, pour demeurer fidèles à ce serment étrange qu'ils prononcent aveuglément. C'en est fait! il est prononcé! Et, lorsqu'un grand nombre d'entre eux reconnaissent enfin , aux révoltes de leur chair et de leur esprit, qu'on les a jetés dans une carrière pour laquelle ils n'étaient point nés , dans une carrière impossible , il est trop tard! Ils y sont enfermés, ils y restent. Sontce là des catholiques volontaires? Sont-ce même des catholiques? Désormais ils ne songent plus qu'à tirer parti le mieux possible de leur état. Les uns , ayant assez d'empire sur eux-nu^mes pour respecter, sans foi , sans dévouement , des vœux insensés et éternels, demandent la consolation de leur esclavage à l'ambi -

(1) Voir dans le National des 27, 29, 31 janvier, 3 et 10 février, les Biens de l'Eglise. %

lion , mauvaise compagne pour Thumilité, ou se rofujîientdans l'élude, qui rarement fortifia la Foi. Les autres , natures vulgaires , incapables de chercher un asile sur ces hauteurs, s'adonnent à la paresse, à la {gourmandise, à la sensualité: ils vivent de l'autel, on bons vivanls et en beaux viveurs. Les meilleurs de ceux-ci , pour toute vertu catholique, cacheni les actions où la nature les pousse ; et l'appar^nice reste sauve, au prix de quelques scandales qui éclatent çà et là. Quelques uns enfin , — c'est le très-petit nombre, — croient, ou bien s'imaginent croire, et sont dignes de tous nos respects. De ceux-là , les seuls ca- Iholiiiues probables, nous parlerons en dernier lieu.

Nous disons aussi, — et l'on vient déjà de l'entrevoir , — que le culte catholique est un instrument. T'^i, à la catégorie du clergé proprement dit, il faut, quatrièmement, ajouter celle du parti clérical, et de ses adhérents de toute espèce, y compris les fils de A'ollaire, ralliés aux fils des croisés. Pour ceux-là, le catholicisme est un vaste réseau d'influences avouées ou secrètes, un moyen de gouvernement ; en un ujot, selon l'occurrence, undrapeau, une machine de guerre, un frein, un joug, ou un éteignoir. Nous voyons là certainement des politiques, des stralégistes , des comédiens de toute espèce ; mais de catholiques, pas un ! A moins que M. Thiers ou M. Véron ne soient comptés pour tels? Je le demande à V Univers. — Je sais bien que M. Véron doit, dit-on, pratiquer à Pâques qui vient, et que M. Thiers a osé prononcer, dans son rapport à l'Assenfiblée sur l'expédition romaine, ces propres paroles : « Le rétablissement de l'autorité papale est nécessaire à l'univers chrétien ; en effet, sans l'autorité du souverain pontife l'unité catholique se dissoudrait; sans cette unité, le calholicisnie périrait au milieu des sectes ; et le monde njoral , déjà si for-

lemcnt rbranlé, serait bouleversé de fond en comble. » Mais d'abord, pendant cette belle capucinade , tous les gens sérieux ont pensé mourir de rire, en regardant la mine de M. Thiers ; et ensuite on s'est demandé si. ce serait vraiment un si grand malheur de laisser le catholicisme se dissoudre au miheu des sectes, sous les coups de la philosophie et de la liberté, qui après lout ne le tueraient que si elles étaient plus fortes que lui ; ou plutôt de le laisser tomber sous le poids de sa f ropre corruption , de son despotisme et de sa caducité. La question ainsi posée se résolvait d'elle-même. On a donc conclu . tout au rebours de M. Thiers, qu'une institution vermoulue n'était pas un solide élai pour le monde moral, et, conformément à l'Evangile, (jue, s'il ne fallait pas coudre une pièce de drap neuf à un vieil habit, il fidlait encore moins coudre une pièce de vieux drapa un habit neuf. C'est donc bien inutilement que M. Thiers a voulu restaurer l'habit de la papauté, et allonger le sien en soulauelle, comme beau petit saint, pour se rendre digne de cette mission. On eût dit de l'auteur û'OEdipe (pardon de la comparaison profane!) s'amusant, le soir de la première représentation, à gambader sur le théâtre, et à porter la queue du grand-prétre , à l'endroit le plus pathétique de la tragédie; sur quoi Madame la maréchale de Yiilars demanda quel était ce jeune homme, qui apparemment voulaii faire tomber la pièce. Et c'est justement le succès qu'a eu M. Thiers, sans être ni un jeune homme ni un Voltaire ; il a si bien porté la queue du pontife dans la grande scène de la restauration papale, qu'ils sont tombés tous les deux à plat, et qu'ils ne s'en relèveront jamais ; ni le catholicisme non plus. Et c'est notre consolation.

En vérité , je vous le dis , ni dans cette troisième ni dans cette quatrième catégorie, il n'y a non plus de

catholiques que dans la première et dans la seconde.

Mais en voici venir une cinquième , à la suite de celles-là. Elle se compose d'un grand nombre d'honnêtes gens qu'on pourrait appeler les catholiques officiels. Ce sont quelques hauts personnages, et un très-grand nombre de petits, fonctionnaires de l'Etat pour la plupart, et suivant, par cette raison, la religion de la majorité , ou du budget ; qui croient que , du moment où Ton porte un costume officiel , on doit porter de même une philosophie olTicielle , une littérature officielle, une politique officielle, une religion officielle; et être costumé de corps en âme. Au demeurant , peu soucieux du fond , vivant de la forme ; ne tenant pas à être, mais à paraître; ils n'appartiennent à la religion que comme à l administration, ou à la magistrature, ou à l'Université. Se dire catholiques est pour ceux-là une affaire de position et de conv<enance; de bonne noie de la part des supérieurs, de bon exemple à l'égard des iniérieurs, de prudence soit domestique soit politique. Aux veux de quelquesuns d'entre eux, esprils-forts dans l'intimité, le catholicisme, bon pour les masses, est la seule puissance capable, coîimio ils disent, de mettre un frein à l'hydre du socialisme ; c'est l'an hange qui doit terrasser le dragon sorti dîi puits de l'abîme. Ils croient cela aussi parfaitement que M. Thiers ne le croit pas et feint de le croire.

Toujours est-il que ceux-là encore ne sont que pseudo-catholiques.

Parlerai-je enff n des catholiques démocrates , qui rêvent cette chimère hybride, cet amalgame fantastique de démocratie et de tliéocratie, d'absolutisme et de liberté ; qui se flattent de concilier deux principes inconciliables ; qui, logiquement, si on les laissait faire, arriveraient à élire le pape président de la République universelle, ou plutôt, continuant de jouer sur les

mots, appelleraient République iiniverselie ce qu'on avait appelé jusqu'ici Eglise catholi(jue ; de sorte qu'il n'y aurait que les noms de changés, ou de traduits. Les adeptes de ce catholicisme trouvent dans la Bible la démocratie tout entière, aussi aisément que l'auteur de la Politique tirée de VEcriturc y trouvait l'absolutisme tout entier. On sait, du reste, qu'il n'y a point de livre plus commode que la Bible pour les diverses sectes, ni de plus riche arsenal pour tous les partis. Elle prête des armes à Luther le réformateur, à Milton le révolutionnaire, à Bossuet le monarchiste gallican, à Joseph de Maistre le monarchiste ultramontain. Elle est venue apporter, selon les cas, la paix ou le glaive. Elle prédit el prêche tout ce qu'on veut tour à tour. Elle fournit des épigraphes aux petites brochures de l'ex-ruc de Poitiers et à celles de la société de Saint- Victor; elle rend à César ce qui est à César et à l'Elysée ce qui est à l'Elysée ; et elle trouve avec la Montagne des accommodements. — S'il faut parler net, les catholiques de cette catégorie sont dos niais ou des fourbes. Si Ton est catholique, il faut être jésuite, croyez-en M. de Montalembcrt ; si l'on est républicain, il faut être socialiste; mais tout l'un ou tout l'autre, et pas de milieu. C'est pourquoi les catholiques démocrates, s'ils ne sont pas les Maîtres-Jacques de la religion, sont les Jocrisses de la politique.

Ainsi donc, si l'on pouvait résumer d'un mot chacune des espèces de catholicisme que nous avons jusqu'ici notées, il y aurait

le catholicisme géographique,

le catholicisme goUiique,

le catholicisme clérical,

le catholicisme Constitutionnel,

le catholicisme officiel,

le catholicisme démocratique ;

mais nulle part encore, sous aucune de ces espèces, nous ne ver rions le calholicisme véritable, la foi profonde désintéressée, orthodoxe et inflexible.

— Est-ce à dire, va crier quelqu'un, qu'il n'y ait parmi vos adversaires que des indifférents, des artistes, des saltimbanques ou des imbéciles?

Loin de nous une pareille pensée! Elle ne serait qu'un paradoxe et une injure. Nous reconnaissonsavec joie que, soit dans le clergé, soit parmi les laïques, il y a encore des catholiques, qui ne manquent ni de sincérité, ni d'intelligence, ni de foi. Mais voyons ([uelle est cette foi.

Cette dernière catégorie se compose surtout de gens d'an esprit droit, d'un caractère noble et doux, d'un cœur délicat et charitable, mais qui manquent de ressort ou d'initiative ; qui n'osent i^oint penser, quoiqu'ils le pussent assurément; ne chrrchnnt pas de peur de trouver, et redoutant d'alier jusqu'au bout de leurs déductions. Gens parfaitement honorables, mais timorés, ils ne veulent point discuter avec eux-mêmes; et apercevant, sans chercher à les voir, certaines vérités évidentes, ils s'interdisent d'en tirer les conséquences, parce qu'ils pressentent qu'elles seraient contraires à la Foi qu'ils veulent garder. Mais, si vous les mettez sur ce sujet et que vous les pressiez un peu, alors, commie ils sont très-sincères, vous serez étonné des réponses étranges que vous entendrez sortir de la bouche de ces personnes qui se disent et qui se croient catholiques. Il ne faut que leur adresser un petit nombre de questions fort simples : et cette fois, leur honnêteté ne voulant pas et leur intelligence ne pouvant pas se soustraire aux conséquences des principes, il se trouve encore que ces catholiques, les seuls catholiques sérieux, ne sont pas du tout catholiques.

— Croyez-vous, leur dit-on après quelque discours, • croyez-vous au péché originel? Ou ne croyez-vous pas plutôt que chacun n'c4 responsable (pie de ses œuvres 1

— Je conviens que je crois plutôt la seconde chos-v que la première, quand je ne consulte que ma raison.

— Et alors vous croyez plutôt à la doctrine de l épreuve, qu'à celle de la déchéance, pour expliquer lu destinée humaine?

— Je Tavoue.

— Mais renwirqucz, je vous prie, que, ne croyant pas à la déchéance, il n'y a pas de nécessité que vous croyiez à la réhabilitation

— Comment cela?

— On ne. peut réhabiliter que ce qui est déchu : point de chute, point de rédenqjtion.

— Eh bien, alors, je croisa la chute !

— Voilà que vous fuyez déjà !

— C'est que je vois où voulez vous m'entraîner.

— Soyez de bonne foi. C'est un point acquis au débat, que vous ne croyez pas au péché originel ni à la doctrine de la déchéance, ni par conséquent à !a rédemption. J'ajoute : ni par conséquent au Rédempteur.

— Oh î ne me faites pas dire cela !

— Ce n'est pas moi qui vous le fais dire, c'est la logique, c'est vous-même. Mais, répondez, croyezvous à l'Incarnation de Jésus-Christ?

— C'est un mystère.

— Mais y croyez-vous?

— Oui.

— C'est-à-dire que vous croyez, comme moi, que c'est là un sublime symbole?

— Je crois, de plus, que c'est une idée nécessaire à l'humanité voulant s'approcher de Dieu, que celle d'un médiateur.

— Enfin, soyez sincère, croyez-vous littéralement a l'Incarnation, ou n'y croyez-yous que symboliquement?

— Je ne sais.

— Vous ne savez ! Ce n'est pas là répondre. Je vous demande si vous croyez, littéralement et sans métaphore, à la divinité de Jésus-Christ ?

— Je crois qu'il est divin.

— Croyez-vous qu'il est Dieu?

— Je crois qu'il est le Verbe divin.

— Croyez-vous qu'il est Dieu?

— Je ne veux point discuter là-dessus.

— Vous refusez le combat?

— Soit ! sur ce point du moins.

— Portons-le donc sur un autre. Après avoir pris les choses par le commencement, prenons-les par la lin. Croyez-vous à un enfer et à un paradis, de peines et de félicités matérielles ?

— Matérielles, non.

— Vous Dc croyez donc pas avec l'Eglise à la résurrection des corps, resiirreclionem carnis?

— Non, apparemment.

— Mais croyez-vous que les peines, matérielles ou non, soient éternelles?

— Je vous avoue que, malgré tous les raisonnements des théologiens et malgré tous les efforts de ma foi, je crois le contraire ; et que, le croyant, il me semble rendre hommage à Dieu.

— Je pense comme vous. J'imagine en vain les crimes les plus elîroyables ; je ne puis concevoir qu'ils soient punis éternellement. Il me semble qu'un homme, eût-il passé sa vie à blasphémer Dieu, eût-il vendu son pays, eût-il tué son père et sa mère, mériterait bien d'être puni des plus horribles tortures, pendant des milliers, des milHons, des milliards d'an-

nées ou de siècles ; je prolongerai, autant qu'il plaira à l'Eglise, la durée de l'expiation ; mais jamais je ne comprendrai que, dans aucune supposition, un châtiment soit juste s'il est éternel. INous sommes donc d'accord sur ce point. Mais, écoutez-moi : du peu que nous venons de dire, il résulte que vous iw croyez ni au péché originel, qui est la base de la religion catholique, ni à l'éternité des peines, qui en est le couron nement, nia la Rédemption, qui disparaît avec la déchéance, ni à l'Incarnation, quoi que vous veuillez dire (car il est assez clair que vous y croyez comme à un symbole, c'est-à-'dire comme aux avatâras de Vishnou). Je ne vous parle pas du mystère de la Trinité ; pourtant, si l'on ôtait Dieu le Fils, je ne sais pas ce que deviendrait le Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils, et alorj? il ne resterait (jue Dieu le Père. Voilà où vous en êtes, au bout de quelques mots, par vos seules réponses, et sans que je vous aie fait moi-môme aucun raironnement; et vous prétendez que vous êtes catholique î

— Au moins le suis-je d'intention et de volonté, sinon de fait, en haine du déisme ! Et il me semble que Dieu, qui voit les cœurs, ne saurait rien exiger de plus. Du reste, je ne veux discuter ni avec vous, ni avec moi, sur lés dogmes et les mystères.

— Eh bien ! laissons les dogmes. Croyez-vous aux miracles ?

— Oui.

— Mais de quelle manière croyez- vous? Est-ce à la réalité objective et extérieure des faits, ou n'est-ce pas plutôt à la réalité subjective et intérieure de la vision?

— Je croirais plutôt de cette sorte que de l'autre.

— Alors vous êtes de mon sentiment ; mais vous n'êtes pas orthodoxe : l'Eglise croit à la réahté maté-

I icHe des faits, et à la violation des lois de la nature ci do la raison.

— Au surplus, je ne veux pas plus discuter sur les miracles que sur les dogmes.

— El sur les prophéties ? le voulez-vous ?

— Pas davantage. C'est à la morale que je m'attache (ermement. Voulez-vous que je vous dévoile le fond de mon cœur devant Dieu? Le voici : très-certainement, je veux être catholique ; mais, plus certainement encore, je suis chrétien ; je crois à la doctrine céleste (lu Christ, je crois à la divinité de sa morale.

-r- Vous jouez sur les mots céleste et divi7i. Croyez donc aussi à la divinité de la morale de Socrale, à la doct ine céleste de Platon , de Cicéron , de Sénèque ; sîîftout s'il n'y a pas une idée, pas un sentiment, pas un mot, dans la morale dite chrétienne, que ces philosophes n'aient exprimé et formulé avant le Christ.

— Ah ! voilà qui est fort!

— Mais voilà qui est vrai. Je vous mets au défi de me citer un mot, une maxime, un précepte, une délicatesse, une beauté, quoi que ce soit d'exquis ou de sublime, que je ne vous montre écrit dans les ouvrages de quelqu'un de ces philosophes avant de l'être dans l'Evangile.

— Je ne vous en citerai qu'un seul. Trouvez-moi quelque part, chez les païens, ceci : « Faites du bien à vos ennemis. »

— Je prends le tome premier de Sénèque, et je lis (ce sont les Stoïciens qui parlent) : « Jusqu'au dernier moment de notre vie, nous nous prodiguerons sans relAche ; nous ne cesserons de donner nos soins au bien de tous, de venir en aide à chacun, de faire du bien à nos ennemis avec douceur ; opem ferre eticuu inimicisy miM manu (1). » Vous voyez que les Stoï-

(l) Deitio sapientis^ c. 29,

ciens ne disent pns seulement faire du bien à nos ennemis; mais que, par un pléonasme touchant, qui est comme une surabondance de charité, ils ajoutent : « Avec douceur, d'une main douce, miti manu, » et non pas en assénant le bienfait, comme le coup d'une vengeance plus belle et plus foi te. Si vous m'avez cité ce mot pour le plus divin de l'ft^'angile. je crois que celui de Sénèque peut soutenir la comparaison.

— Vous triomphez pour un passage, pour une expression rencontrée par hasard !

— En voulez-vous d'autres? « Je serai agréable à mes amis, facile et doux à mes ennemis,. je serai lléChi avant d'être prié (i)... » « Combien il est plus huinaiu d'être doux comme un père pour deiïx qui ont péché, et de les ramener au lieu de les poursuivie (2) ! » Et ailleurs : « Soyez pour vos concitoyxîns ce que vous voulez que les Dieux soient pour vous. Souhaitez-vous de trouver des Dieux inejdrables pour vos fautes et pour vos erreurs, des Dieux qui se vengent jus(|u'à la fin (3)? » iS''est-ce pas là ri<léequi se trouve retournée dans le Pater : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés? »

— Remarquez que votre Sénèque dit : Soyez tel pour vos concitoyens y il ne dit pas : Pour tous les hommes.

— Vous me forcez de vous montrer par d'autres passages que le sentiment de la fraternité humaine se trouve exprimé dans Sénèque aussi explicitement, aussi éloquemment, que celui de la charité : « Je vi-

(1) Vc vilà beatù^ c. 20.

(2) De ira, ]. I, c. 3 5.

(3) De clementiâ, 1. I, c.

vrai comme un hommo qui ost né pour tous les liommes,.etje bénirai la nature- (1). »

— Phrase vague ! Mais citez-moi quelque chose qui signifie : Aimez voire prochain comme vous-même, et alors je ne dis plus mot.

— Cela n'est pas d^pcile. Je n'ai qu'à vous rappeler Fadmirabie lettre 48^i Lucilius, sur les esclaves, que nous devons traiter comme nos frères : a Ils sont esclaves? Dites qu'ils sont liommcs ! Ils sont esclaves? Dites qu'ils sont les compagnons de vos fatigues ! Ils sont esclaves? Dites qu'ils sont pour vous d humbles amis! Ils sont esclaves? Et ne l'êtes- vous pas vousmême?... » Et toute la suite. Mais qu'est-il besoin de vous citer tout au long cette page sublime, que vous connaissez sons doute, et que j'affaibhs en la traduisant? Je vous fais grâce des quatre autres tomes de Sénèque, dans lesquels je trouverais mille exemples. Je ne remonterai pas jusqu'à Cicéron, qui disait : a C'est la loi de la nature que tout homme fasse du bien à son semblable, quel qu'il soit, par cela seul qu'il est homme comme lui (*2) ; » ni jusqu'à Platon et à Socrate, Socrate qui disait : «Je ne suis pas seulement Athénien, je ne suis pas seulement Grec, je suis citoyen du monde! » Voulez-vous que, chez l'un de ses disciples, Xénophon, je vous fasse voir en toutes lettres la charité que vous nommez chrétienne? Dans son Banquety ie lis ces mots : « Donnons aux pauvres, pour leur épargner de faillir. — ]\îais, répond l'interlocuteur à Callias, te rendent-ils l'argent qu'ils ont reçu de toi? — Non, certes. — Mais que te rendent-ils au lieu d'argent? des actions de grâces?-^ Pas môme cela, par Jupiter 1 Et^ qui pis est, quelques-uns sont plus mal

(1) De vitâ bcatû, c. c. 20.

(2) De offfciis, III, C.

disposes envers moi après qu'avant mon bienfait, n La conclusion est : qu'il n'im])orte. qu'il ne Tant pas laisser de leur faire du bien, (ju'on doit pratiquer la ciiarilé j)Our elle-môme, et qu'autrement ce n'est plus charité. J'aurais trop à faire do vous citer tout ce que je trouverais chez tous les autres philosophes.

— Mais ces sentiments admifïrbles sont restés, chez vos philosophes, à l'état de préceptes et de théories ; le christianisme seul les a mis en pratique. Chez les païens, vous me montrez, j'en contiens, la cimriléet la fraternité hunsaine écrites , comme vous dites , en toutes lettres, mais nulle part en action et en œuvres.

— Supposé que cela fut vrai, que faudrait-il glorifier le plus , le fait qui procède de l'idée , ou l'idée qui précède le ftiit, et qui le produit? Encore ce fait a-t-il été bien lent; encore la pratique et les œuvres sont-elles venues si tard , que l'on a raison de douter s'il faut en faire honneur au christianisme , ou au progrès seul de l'humanité. En efl'et , le christianisme a débuté , par quoi? Par un ascétisme stérile , par cette soif de solitude et de macérations, qui, si elle fut devenue générale, eût menacé ^ians son existence la société humaine elle-même Les puérilités ridicules ou dégoûtantes des saint Siméon stylite , des saint Auxence , et de tant d'autres ; toutes les pitoyables folies produites par le jeûne et la lièvre chez ces solitaires au crâne chauve sous le soleil des Thébaïdes , pensez-vous qu'elles aientbeaucoup servi l'humanité? Or voilà qu'elle fut d'abord la pratiiiue du christianisme. A tel point, que déjà cette religion dépérissait dès sa naissance sur les débris de la .religion ancienne et du vieil empire, sans les invasions des barbares qui vinrent renouveler le monde et le rajeunir , et qui fournirent au christianisme une matière et un aliment. Le christianisme à son tour aida les barbares : ils se

prêtèrent un mudiel secours. A l'esprit d'ascétisme succéda l'esprit de domination : c'est la seconde phase du christianisme. S'il a civilisé une partie du monde, c'est qu'il voulut l'absorber tout entier. Il ne se proposait pas la civilisation , mais la domination. Que s'il a procuré l'une en poursuivant l'autre, vous connaissez cette maxime : « Celui qui profite d'un bien que je ne voulais (aire qu'à moi seul, ne me doit aucune reconnaissance. )) Je ne vois donc pas clairement en quoi Ig christianisme a pratiqué la charité et la fraternité préchées par la philosophie.

— Je n'ai que deux mots à vous dire pour réfuter toutes vos raisons : Le christianisme seul a fait l'aumône ; le christianisme seul a aboH l'csclavoge.

— Pour i'aumôno , vous supposez arbitrairement que ceux d(>s anciens qui la prescrivaient ne la faisaient pas. Quant au christianisme, la plupart du temps, c'est pour accaparer les âmes qu'il a nourri les corps ; et, s'il a souver.t fait l'aumône , plus souvent encore il l'a demandée. La rehgion catholique, particulièrement, a pu être appelée avec justice une religion de mendiants. Pour ce qui est d'avoir aboji l'esclavage , je sais que c'est une opinion, reçue , mais je sais aussi qu'il n'y en a point de plus fausse. Dites-moi dans quel concile ou par quelle bulle l'esclavage a été aboli ? Dites moi par quel pape ou par quels évêques il a été seulement condamné aussi explicitement que par Sénèque ? L'esclavage antique, avec toutes ses horreurs, a été rétabli dans les colonies contre les nègres : l'Église a-t-ellejamais protesté? Au contraire! Voyez comment Bossuet , après avoir réfuté l'idée de la souveraineté du peuple, qui lui paraît un non-sens et une absurdité, établit, contrairement à Jurieu, que V origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre... Vun^ qui est le maître , fait la loi telle qu'il veut ; et rautrCy

(jui est Vesclave, la reçoit telle qu'on veut la lui donner.,. De condamner cet état , ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés; c'està-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent, toute gverrc injuste : ce serait non seulement condamner le droit des gens .. MAIS CK SERAIT CONDam:n'kii li:

SaIXT-EspîîIT, qui ordonne aux esclaves. PA!l L V J?0LC1IE DE SAINT PaUL. DE DEMEURER EN LEUR ÉTAT, ET n'oblige point LEURS MAITRES A LES AFi'RAN-

CiiiR. Que dites-vous de ce passage? Puis il s'éiùve encore contre M. Juriou, pour avoir méprisé l î droit do conquête en disant que la concjuéte est une {>iire violence. Selon lui, s'appuyant sur sa proposition précédente que le droit de servitude est véritable parce (jue c'est le droit du vainqueur sur le vaincu, «counni* tout un peuple peut être vaincu, dit il. jusqu'à être <»]j!i;^é de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être scri'; en sorte que soh seigneur en puisse disposer conuise de son bien, jusqu'à le donnera un autre, sans dejnander son consentement. » — Voulez-vous une pri'uve de fait après ces preuves de doctrines? C'est si peu le christianisme qui a aboli l'esclavage , qu'il l'a m iiuU'nu et conservé sous sa seconde forme qui est le servage, aussi longtemps qu'il lui a été possible, et qu'il livre aujourd'hui des combats suprêmi s pour 1(î pi rpétuer jusqu'à la fin sous sa troisième forme qui est le prolétariat. Au temps de la Révolution, le servage était aboli partout que le clergé avait encore des serfs , et les serfs du clergé n'ont été alîranchis que par l'Assembléi* consliteante, issue de la philosophie. Voilà la vérité (l)....

(1) Sur ce point, tout le monde se rappelle une des pages éloquentes de M. Michelet, Histoire ae la rcoo'.iiiion française, t. II, p. IG : . '

u Le clerp;é avait encore des serfs au temps de la Révolution. Tout l3 dix-lîuitième siècle avait passé, tous les libérateurs, et

Cessez donc d'attribuer à la morale chrétienne ce qui est autant, pour le moins, l'œuvre de la morale païenne et de la raison. Mais qiic signifient ces dénominiUions ? Est-ce qu'il y a i)lusieurs morales, do diverses dates et de diverses vérités ? Non , il n'y a qu'une seule morale , la morale humaine , qui va toujours s'épurant et s'élevant à mesure que l'humanité vit et s'éclaire. Et cotte morale humaine est aussi la morale divine r en elTet, plus l'homme entrevoit Dieu, plus il essaye d'exprimer, selon ses forces, l'éternelle justice et rélernclle vérité de cet Être Suprême , et ce qu'il appelle la morale n'est pas autre chose que cette aperception progressive et indéfinie des lois qui résident en Dieu. Je conviendrais volontiers que la religion chrétienne, venue après la philosophie païenne, a pu continuer l'œuvre de sa devancière , en répandant et vulgarisant par une prédication plus étendue toutes les idées et tous les sentiments prêches déjà par la sagesse antique ; je conviendrais qu'héritière de la

Rousseau, et Voluiiro dont la dernière pensée fut l'affranchissëi ment du Jura... Le prûtre avait encore des S(n*fs !

« La féodalité avait l'ougri d'elle-même. Elle avait, à divers titres, abdiqué ces droits honteux. Elle en avait repoussé , non sans lionncur, lesdernior.-H restes, dans la grande nuit du 4 août... Le prêtre avait toujours des serfs !

« Le 22 octobre, l'un d'eux, Jean Jacob, i)aysan mainmortable du Jura, vieillard vénérable, âgé de plus de cent vingt ans, fut amené par se^ enfants, et demanda la faveur de "remercier l'Assemblée de ses décrets du 4 août. Grande fut l'émotion. L'Assemblée nationale se leva tout entière devant ce doyen du genre humain, le <it asseoir et couvrir... Noble respect de la vieillesse, et réparation aussi i)our le pauvre serf, pour une si longue injure aux droits de riiumanité. Celui-ci avait été serf un demi-siècle sous Louis XIV, et quatre-vingts ans depuis... Il 1 était encore ; les décrets du !i août n'étaient qu'à l'état de déclaration générale; rien d'exécuté. Le* servage ne fut expressément aboli qu'en mars "90; le vieillard mourut eu décembre ; ainsi ce dernier des serfs ne vit pas la liberté. »

philosophie, elle a faiW largesse au monde de cet héritage ; mais à qm faut-il rapporter d'abord l'honneur de ces dons, sinon à celle qui a découvert tant de trésors? Gloire donc, avant tout , à la philosophie ! et au christianisme après ! et gloire encore à la philosophie ! et à une autre religion après ! et gloire encore a la philosophie !... Les religions naissent et meurent, la philosophie vit toujours. La philosophie est la marche éternelle de l'esprit huniain , les religions en sont les lialtes. Pour qu'une religion eut le droit de se dire définitive, il faudrait (]ue l'esprit humain fût pétrifié. Les religions sont locales , temporaires , et fausses; la philosophie est universelle , éternelle, et vraie.

— Pour moi , je ne vois de vérité que dans le catholicisme et la révélation.

— Mais, s'il était possible que vous eussiez raison , la Providence suerait une marâtre , qui aurait privé de la vérité tous les hommes ayant existé avant le Christ, c'est-à-dire toutes les générations ayant eu vie pendant cinq mille ans auparavant , selon la chronologie chrétienne, et pendant un temps deux, trois , six fois plus long, selon les autres chronologies. Y a-t-il justice à damner ces Gentils qui n'ont pas eu les moyens de se sauver ?

— Nous croyons qu'il est possible qu'ils ne soient pas damnés.

— Qui, vous?

— Nous, les catholiques.

— Comment? vous, les catholiques î vousrejetez donc lamaxime catholique par excellence : Hors de l'Église^ point de salut ! Saint Augustin et Bossuet , les vrais catholiques, entendez-vous bien ? damnent toutes ces innombrablesgénérations, sans exception aucune. Oui,

les plus sages » les plus vertueu»» les meilleurs d'entre les païens , ceux qui ont créé cetle nnorale chrétienne, saint Augustin et Bossuet les mettent dans l'enfer sans hésiter, par cette seule raison qu'ils n'ont pas connu le vrai Dieu. Mais , s'ils ne dépendaient pas d'eux de le connaître , tel que vous l'entendez du moins , où est la justice de cette damnation? Ah ! la nature humaine elle-même, la raison et la justice vous crient par la bouche de Kousseau : « S'il était une religion sur la terre hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle, et que, en quelque lieu du monde, un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence (et remarquez qu'ici llousseau parle des modernes aussi bien que des anciens) , le Dieu de celte religion serait le plus inique et le plus cruel des tyrans. » Et il ajoute : « L'objection est aussi forte pour un seul homme que pour le quart du genre humain.»

— Mais les catholiques d'aujourd'hui osent , sur ce point, s'écarter un peu do saint Augustin et de Bossuet. Il y en a parmi nous qui croient possible (jue les Ames justes du paganisme no soient pas réprouvées ; il y en a même quelques-uns (lui vont plus loin et qui pensent qu'elles pourraient être admises, supposé certaines conditions, au partage de la béatitude.

— Eh^bien! j'en félicite vos catholiques d'aujourd'hui, mais ils ne sont pas catholiques. Et que veut dire celte distinction: les catholiques d'aujourd'hui? Il n'y a point de catholicisme d'aujourd'hui ni de catholicisme d'hier ; il y a le catholicisme, c'est-à-dire une croyance dure , fixe, immobile, immuable, le catholicisme de Bossuet, de saint Bernard, de saint Augustin et de saint Paul ; de ce saint Paul quia promulgué en ces'mots la doctrine révoltante , odieuse , horrible, impie, de la Grâce et de la Prédestination :

a Avant qu ils fussent nés, et avant qu'ils eussent fait aucun bien ni aucun mal , afin (|uo le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection ; non à cause de leurs œuvres, mais à cause de l'appel et du choix de Dieu, W lui fut dit : — L'aîné sera assujetti au plus jeune ; selon qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob , et j'ai hai Iisaii. » N'y eùl-il que ce passage à admettre pour être catholique, je le déclare devant Dieu, je n'y consentirais jamais. Non, pour accepter une doctrine si abominable, il faut n'èlre plus homme ; il faut se placer hors du sens comnmn, de la justice et de la nature.

— Mais cette doctrine a été expliquée.

— Il n'y a point d'explication à un texte aussi clair. Et saint Augustin, en mille endroits, parle de même que saint l*aul. Rejetez ces Pères , si vous l'osez ! C'est rejeter le catholicisme. Les explications sont des faux-fuyants, des flexions, des corruptions de la vraie doctrine catholique, que ce passage nous fait voir dans toute sa pureté, dans toute son horreur. J'ai lu , du reste, les explications dont vous parlez. J'ai été attristé de voir Bossuct, ce grand esprit, perdre le sens et s'égarer piteusement dans un labyrinthe d'arguties, en faisant des efforts surhumains pour concilier la prédestination et la liberté. Et j'en ai conclu que , si ce puissant génie n'avait pu réussir à concilier ces deux points, c'est qu'ils étaient inconciliables.

— Mais , sans considérer le catholicisme dans les détails, on doit le considérer dans l'ensemble.

— Cette doctrine àe, la Grâce, que vous appelez un détail, n'est-elle pas l âme du catholicisme? Oui , la Grâce ou l'Iniquité, en voilà l'âme ! Iniquiié, au commencement, dans le péché originel î Iniquité à la fii!, dans la damnation éternelle ! Iniquité dans la prédestination, partout et toujours î Et remarquez, je vous

prie, que nous avons parlé de la morale chrétienne, et non de la morale catholiqwe. Mais voilà le fondement même de la morale catholique, l'iniquité! et de la politique catholique , Tiniquité ! Au surplus nous avons examiné le catholicisme dans son ensemble : vous l'ayez désavoué sans cesse.

— Je n'ai rien désavoué !

— V^ous l'avez abandonné pas à pas, malgré vous , d'abord sur les dogmes, puis sur les miracles , puis sur les prophéties ; et je pense vous avoir prouvé qu'il n'avait pas U* monopole de la morale ni des œuvres ; bien loin de là ! .. Et vous croyez être catholique?

— Oui, je le crois.

Voilà comment sont catholiques les esprits les plus distin^^ués de cette denuèro catégorie, lorsque , par Iiasard, on les amène à raisonner. Mais ils n'y viennent presque jamnis. Murés , et assiégés de toutes parts, dans la Ibrteressc du Credo quia absurdum ^ rien ordinaircmeut ne les décide à une sortie périlleuse, juiiqii au moment où on leur dit : « Si votre père n'est pas catholique comme vous , s'il ne croit pas en Jésus-Christ Dieu fait homme, croyez- vous quïl sera damné ? » Cie coup les remue. Ajoutez alors : « Si votre enfant meurt sans baptême, croyez-vous qu'il sera éternellement privé de la vue de Dieu ? » Alors ils se hasardent; ils sortent; ils se livrent. Les voilà pris dans une déduction qui ne les lâche plus. Que font alors les intrépides? Ils protestent contre la liaison qui les tient; ils la déclarent déchue, illégitime, depuis que toute chair et tout esprit ont été corrompus par \{) péché d'Adam. Par là ils se dégagent , rentrent et se renferment. Mais la Raison les suit, et rentre avec eux dans la place : leur Foi est prise. — Pour ceux qu'on peut ranger encore dans la môme

catégorie, et qui ne sont ni moins sérieux ni moins désintéressés , mais qui ont peut-être une intelligence moins exercée , est-il nécessaire de nous y arrêter longtemps? Ce sont, par exemple, quelques bons prêtres, pour la plupart pauvres curés de villaj^e , qui , sans s'inquiéter des dogmes ni des miracles, prêchent et pratiquent, d'abondance de cœur, l'Evangile et la charité. A quoi bon rechercher si ces homnies de Dieu, ces providences des cani[iagnes, dignes de toute noire vénération, ne rentreraient pas cependant, à certains égards, dans la première de nos catégories aussi justement que dans la dernière? Qui sait, veux-je dire , si ces hommes simples n'eussent pas exercé avec autant de charité leur saint ministère en quei jue lieu que le Ciel les eut fait naître, chez les païens commo chez les chrétiens, en Egypte cofumo dans l'înde , comme eu France , au nom d'Allah ou de Brahma . comme au nom de Jôhovah ou de Jésus-Christ? Ne poLirrais-jo pas placer encore à volonté , ici ou là , quelques ames douces et candides , pleines dx) tendresse et de foi, mais d'une foi qui ne se peut ni ne se veut définir, qui craint la pensée et qui la refoule ; pour lesquelles le catholicisme est un sentiment plus qu'une croyance, une habitude chère et sacrée , et comme un parfum de la famille , comme un souvenir de leur enfance, comme un reflet de l'auréole que faisait le sourire de leur mère au-dessus de leur berceau. Poésie que tout cela ! charme , douceur , tendresse ! mais non Foi catholiq»ie !

De cathohques, il n'y en a plus : nous croyons l'avoir démontré. Il est imp@ssible quele pape lui-même, au XIX^ siècle, ne soit pas au moins socinien, Et, s'il n'y a plus de cathohques, il est clair qne nous ne le sommes point.

Et maintenant, puisque nous avons aeceptô sans

réserve raltcrnative posée par M. de Montalembert , Caiholicisme ou Socialisme, il suit, n'étant pas catholiques, que nous sommes socialistes. Nous dirons comment et en quel sens.

Émile Deschanel.

Paris.— E. De Soye, imprimeur, rue de Seiae, CG.

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