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PREFACE DES TRADUCTEURS

Ibsen a public récemment à Copenhague chérie grand éditeur Hegel, une édition définitive et complète de son œuvre. Au commencement du premier volume il s'est adressé au public en ces termes que nous reproduisons fidèlement :

« Pour le lecteur.

Lorsque mon éditeur m'a proposé de donner au public dans leur ordre chronologique toutes mes œuvres littéraires, je compris aussitôt l'avantage qu'une telle édition complète offrirait au lecteur pour la compréhension de mes pièces.

Une nouvelle génération, en effet, est née pendant que f 'achevais ma production littéraire, et bien souvent feus l'occasion de constater que ces jeunes hommes connaissaient mieux nos n cents ouvrages que nos travaux de date plus ancienne. Dans ces conditions mou

lecteur ne pouvait comprendre la suite et la conséquence logique de mon œuvre, et c'est à cette ignorance de la chronologie de nos iravaux que f attribue surtout les explications fausses et bigarres qui ont été données de mes dernières œuvres.

C'est seulement en embrassant dans son unité ma production littéraire qu'on arrivera à en comprendre chaque partie séparément. Je prie donc avec instance mon lecteur de ne mettre de 'côté aucune de mes pièces, pour les lire par la suite, mais d'en prendre connaissance et de les vivre dans Tordre même oii je les ai conçues et de s'assimiler ainsi mon œuvre toute entière. »

Sans doute Catilina que nous avons l'honneur de présenter ici même au public Français et qui est la première œuvre de jeunesse de V illustre écrivain ne saurait être comparé ni à la Comédie de l'amour aux vers superbes, ni aux Revenants dont la maîtrise au point de vue technique est absolue. Mais V ouvrage reste intéressant comme le premier anneau d'une chaîne, comme le premier point d'une tapisserie et tout en provient.

A son début à l'heure de Catilina, Ibsen est sous l'influence du grand poète romantique danois Œhlenschlàger {ijjg-iSyo) et certaines phrases de son drame rappellent le très grand auteur de Ka Kon larl. Est-ce à dire pour cela qu'Ibsen soit un sous- Œhlenschlàger comme par exemple Rostand est un sous-Hugo,

Non ! Le poète peu original dît Tapis de l'Impératrice a postiche avec assc{ de succès la facture de 1830, mais il n'a pas su donner une pensée nouvelle en ces vers anciens.

Saverny, Didier, Don César avaient leur grandeur. Flambard est simplement la caricature grotesque et marseillaise de ces types qui passionnèrent le Paris <Pily a soixante-dix ans. Cyrano qui fait pâmer d'aise nos bourgeois opportunistes, c'est le Lion superbe et généreux d'Hemani.

Ibsen, lui qui malgré Solness et la Dame de la mer est bien le plus grand et le plus génial poète du temps présent, n'est jamais tombé dans la bassesse de l'imitation.

Quand il donne Catilina, s'il n'est pas l'aigle encore, il est déjà Vaigloiij il se révèle comme un puissant évocatcur d'âme, comme un écrivain génial, comme une tête de Dieu Touché.

En quelques traits, traits qu'il renouvelle en les accentuant, il esquisse largement l'individualité [de ses personnages et cela si nettement, si clairement, que nous regretterons cette première manière si puissante, si simple et si peu complexe dans les derniers drames par trop symboliques.

Il nous est loisible en effet de croire que l'âme d'un Catilina était aussi troublée, aussi compliquée que elle de la Dame de la met

de Solness, ci nous constatons avec regret que V Ibsen des débuis avait des procédés bien plus simples.

La simplicité, l'ordre et la clarté toute latine, voilà ce qui nous fait regretter Calilina. Madame Inger à Ostraat et la fête à Solhaug quand nous comparons ces œuvres de jeunesse avec celles de la maturité du grand poète.

C'est donc, à vrai dire, utt nouvel Ibsen que nous voulons présenter ici, un Ibsen très clair, très net, très simple, très classique quoique le sujet de ces trois œuvres plus haut citées soit au moins aussi palpitant et aussi humain que celui de ses dernières pièces.

Et si après une longue étude des œuvres de jeunesse et de virilité saine et forte du maître qui nous donna Catilina, Madame Inger à Ostraat du grand ùoète, nous n'admironsninc comprenons davantage les dernières pièces symboliques, du moins nous avons appris à aimer mieux l'œuvre Ostraat, la Fête à Solhaug, la Comédie de l'amour, les Revenants, Maison de poupée, les Guerriers à Helgolaud, les Prétendants à la Couronne, L'ennemi du peuple et tant d'autres drames d'une si pénétrante émotion.

Quand le Snobisme aura changé d'objet, quand l'engouement français pour les pièces les plus obscures d'Ibsen où l'on sent déjà la fatigue de l'âge, aura cessé, on reviendra avec plus d'admiration aux œuvres admirables que lions atibns j i citées.

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Alors nous aurons quelque fierté d'avoir fait connaître eu Irauee un autre Ibsen que celui que le public de l'Œuvre aimait à opposer à nos dramatiques de France.

Et celui-là c'est le véritable Ibsen, tel qu'il était lorsqu'il a acquis sa grand* réputation en Noricège, en Scandinavie et en Allemagne. Un Ibsen qui n'a pas besoin de commentaires admiratifs ou

d'explications Le plus souvent contradictoires. Un maître qui

a le droit de prendre place en France parmi les plus illustres écrivains de l'Europe qui y sont justement honorés, parce qu'il possède, outre l'originalité singulière de son génie septentrional, la qualité maltresse indispensable pour le latin à tout article : La clarté....

Maintenant nous allons céder la parole au maître lui-même pour qu'il nous dise dans quelles conditions Catilina fut enfante. Avec beaucoup d'humour, en la préface d à Catilina parue à Dresde en février 1S75 il s'explique ainsi:

« Le drame de Catilina qui fut mon début en littérature a été écrit pendant l'hiver 18 48- 18 49, j'avais vingt-et-un ans.

Je me trouvais alors à Guinstad obligé de gagner à la fois mon pain et l'argent nécessaire à mes examens

L'époque était asse^ tourmentée. La révolution de février, les troubles de Hongrie et la guerre dano-allemande. Tout cela m'agitait, m'obligeait à penser, mûrissait mon esprit. Cep. ' ■■ugtemps

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après cela mon âme m' apparaît bien jeune encore. En l'honneur des Madgyards je rime de pompeuses poésies les exhortant à résister aux tyrans pour le salut de V humanité et de la liberté,/ adresse une suite de sonnets au roi Oscar pour lui enjoindre de marcher en hâte avec son armée au secours des frères danois qui miccombent en Sleszcig !

À présent que je ne crois plus beaucoup à V efficacité de mes vers pour aider les Madgyards ou la cause Scandinave, je suis bien aise que mes poèmes soient demeurés en manuscrit.

Cependant je ni1 exprimais avec passion sur les sujets politiques en toute occasion et mes paroles plus vives encore que mes poésies étaient loin déplaire.

Mes amis me prenaient pour un pince-sans-rire extraordinaire, mes ennemis trouvaient très mauvais qu'un homme de peu comme moi se permit d'avoir une opinion sur des choses qu'ils ne se permettaient pas d'apprécier eux-mêmes.

J'ajouterai que ma conduite orageuse parfois, laissait peu d'espoir à la Société de me voir honorer jamais les vertus bourgeoises. Enfin, par mes épigrammes et mes caricatures je perdis l'amitié de certaines personnes qui méritaient plus d'égards de ma part et dont j'appréciais au fond les sentiments affectueux. En un mot, alors que le monde était révolutionné par une grande idée je nie

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trouvais en guerre ouverte avec la petite société' où le destin et les circonstances m'obligeaient à vivre. %

Tel était donc mou état d'esprit quand en préparant mon examen f étudiai! e Catiîina de Sa //us te et les Calilinaires de Cicéron, je dévorai rapidement ces écrits et en peu de temps mon drame fut terminé.

Comme on /e verra, je ne pis pas de même opinion que /es deux écrivains Romains sur les mobiles du révolté.

Et aujourd'hui encore, je ne suis pas éloigné de croire à une certaine grandeur et à des qualités éminentes clie^ V homme que Cicé- ■ron,l'infatigable avocat des majorités, osa attaquer seulement quand ce fut sans péril. De plus, peu de personnages historiques ont été comme Catiîina jugés exclusivement par des adversaires.

Mon drame fut composé et écrit pendant les heures que je prenais sur mon sommeil. Le pharmacien, mon patron, était honnête et bon, mais il n'avait d'autre préoccupation que le succès de ses affaires commerciales et pour pouvoir préparer mon examen il me fallait pour ainsi dire lui dérober les instants qui m'étaient nécessaires pour mon travail, et sur ce temps volé il me fallait trouver encore lé moment oit je pouvais faire un peu de littérature. Pour ces dernières éludes, il m me restait guère que les heures de la nuit. C'est pour cela, f imagine, qu'inconsciemment j'ai placé toute l'ac-

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tion de Catilina dans la nuit. Naturellement je devais soigneusement tenir secrètes mes ambitions dramatiques dans le milieu où je vivais. Mais il est bien difficile à un poète de vingt ans de ne pas avoir de confidents et f exposai mon but, mon idée à deux jeunes amis dé mon âgé.

Tous les trois nous avions assis de grandes espérances sur Catilina. Le drame terminé, il fallut d'abord le recopier, puis, sous un pseudonyme, l'envoyer au théâtre de Christianiayenfin le faire imprimer. Un de mes deux amis se chargea de recopier en belle calligraphie mon brouillon et il le fit avec tant de conscience qu 'il n 'oublia pas un seul point, ni aucun de ces traits que f avais placé un peu partout, dans V inspiration en cherchant le mot juste.

Le second partit pour Christiania avec le manuscrit. Je le puis nommer, il est mort, c était V étudiant plus tard avocat, A. C. Schuleicid. Je me rappelle encore la lettre par laquelle il ni 'annonçait que Catilina avait été déposé au théâtre royal et que la pièce serait sûrement représentée, carie comité de lecture se composait d'hommes eminents. Il rf était pas davantage douteux que tous les éditeurs payeraient volontiers une asse^ jolie somme les droits delà première édition, il importait donc simplement de découvrir quel était l'éditeur qui payerait le mieux.

Après une attente pénible les difficultés se montrèrent, au théâtre

mou ami reçut la pièce accompagnée d'une lettre polie contenant un refus très net, les éditeurs visités l'un après l'autre furent du même avis que le comité de lecture. Celui qui était le plus favorable, demandait une forte somme pour V impression, bien loin d'offrir de l'argent.

Tout ceci n'ébranlait en rien la foi vivace de mon ami dans le succès. Cela est pour le mieux, nf écrivait-il, j'éditerais moi-même ma pièc:,il né Avancerait pour cela l'argent nécessaire, lui s'occuperait de la question matérielle et il partagerait les bénéfices avec moi. Les frais d'impression seraient d'autant moins élevés que les épreuves devenaient inutiles avec un manuscrit d'une calligraphie si parfaite.

Dans une autre lettre postérieure à celle-ci, il me disait encore que sa conviction était si grande dans mon avenir dramatique, qu'il voulait abandonner ses études pour se consacrer exclusivement à la publication de nos œuvres.

fe pouvais en effet, selon lui, produire deux ou trois drames par an et il calculait que nos recettes pourraient nous permettre d'effectuer un voyage en Europe et en Orient que nous avions rêvé depuis longtemps.

Mon premier voyage se borna à tine venue à Christiania. J'y arrivai au printemps 1850 et Catilina venait de paraître. La .

fit quelque bruit et intéressa les étudiants, mais la critique me reprocha la pauvreté de mes vers et ne trouva pas l'œuvre asse^ mûrie. Un seul jugement favorable fut émis sur la pièce, mais il provenait d'un homme dont V esprit bienveillant et autorisé commandait le respect, jy fus si sensible que je saisis encore V occasion de lui en adresser ici de nouveaux remerciements.

Nous vendîmes bien peu d'exemplaires de notre petite édition et mon ami avait beaucoup de volumes de coté. Mais quand les finances faisaient défaut au commun ménage, nous allions vendre ces livres cojnme papier d'emballage au charcutier voisin. Binons avions V indispensable pour quelques fours.

L'été dernier pendant mon séjour en Norwège, et surtout après mon retour ici (Dresde, 1875), comme mon passé littéraire se dessinait très nettement en ma mémoire, je me mis à relire Catilina. Pavais à peu près oublié cette œuvre, en la parcourant je ni aperçus qu'elle avait certaines qualités, et que j'avais d'autant moins à la mépriser qu'elle avait été mon début en littérature.

Déjà à Vétat embryonnaire apparaissent certaines préoccupations qu'on retrouvera développées dans mes autres pièces, par exemple Vabune qui sépare le vouloir et le pouvoir, la destinée tragique et comique à la fois de l'humanité et de l'individu, et je pris la résolution, à V occasion de mon jubilé, d'en donner une édition nouvelle,

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ce que s'empressa Je faire mon éditeur avec son habit utile amabilité.

Il était impossible de réimprimer simplement l'ancienne édition faite d'après un manuscrit inachevé. Mais me souvenant exactement de mon but primitif, je résolus de refaire cette œuvre de jeunesse telle que je l'aurais effectuée si le temps et les circonstances m'avaient été plus favorables.

Quant aux idées et au plan, je n'y ai touché en rien. C'est la même pièce que l'ancienne, mais revue et corrigée.

Après ces explications je prie mes lecteurs Scandinaves ou autres de prendre connaissance de Catilina.

Je prie mes amis d'accepter cet ouvrage comme un souvenir de ma jeunesse à la fin d'une longue vie fertile en contraste. Ce que je rêvais voici vingt-cinq ans s'est réalisé cependant, mais tardivement.

J'ai vécu ma vie et je ne crois pas qu'en ces vingt- cinq années j'ai rien fait d'inutile, j'entends donc que tout soit réuni et ne fasse qu'une unité au profit de tout le monde. »

Depuis qu'Ibsen a écrit ces lignes, sa gloire a passé les frontières et si en France, en Allemagne en Angleterre certaines de ses œuvres soulèvent encore de vives discussions, la gloire du vieux maître s'impose à tous. •

Et c'est avec une respectueuse admiration qu'on s'incline devant une longue et laborieuse existence consacrée toute entière à un idéal

fort élevé, à une vie donnée exclusivement à la littérature et à l'art le plus pur et le plus noble.

A ime époque oh tout se vulgarise, oh l'art lui-même s'encanaille et se démocratise, oh tout est nivelé par V universel suffrage, oh V artiste lui-même, l'aristocrate des aristocrates, est obligé de se faire peuple et de sacrifier à V égalité. Il est doux, il est bon, il est réconfortant de contempler Vœuvre hautaine et la vie fière d'un grand homme comme Henryk lbs;n.

Vicomte de Colleville et F. de Zipelin

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