‹ CatilinaChapitre 31 sur 32 · LIN A · texte numérisé non relu

LIN A

Eh bien ! mon but? Où se . ve-t-il?

FURIA

Chacun cherche le sien par une route particulière.

Toi, tu veux l'atteindre par une lutte désespérée,

Et de cette bataille ne naîtra que la mort et le désastre.

Mais aussi la gloire d'un nom immortel en sortira! Va-t'en, femme, cette heure est sublime Et mon cœur est fermé à tes cruels accents.

(Aurélia se montre sur le seuil de la tente.)

AURELIA

Mon bien-aimé Catilina !

(A la vue de tous ces hommes réunis elle s'arrête craintivement.)

catilina, douloureusement.

Ah ! Aurélia !

AURELIA

Que se passe-t-il ? Tout ce bruit dans le camp : Que signifie cela ?

Et comment ai-je pu t'oublier, toi!

Quel sort te sera réservé ?

furia, murmurant d'un ton de mépris et sans être aperçue d' Aurélia.

Tu hésites

A l'heure suprême, Catilina ?

C'est là ton courage héroïque ?

C ATI LIN A IQ 3

catilina, d'un ton emporté.

Non, par les dieux des ténèbres.

aurelia, en s approchant de Catilina.

Parle, mon bien-aimé. Ne me laisse plus dans l'angoisse.

furia, derrière Catilina et à voix basse.

Fuis donc avec ta femme, pendant que tes amis meurent.

manlius

Hâte-toi ; conduis-nous au combat.

Oh 1 quelle détermination prendre ? Je n'ai même pas le choix. Il faut marchera la mort, je ne puis xM'arrêter en route.

En criant.)

Suivez-moi sur le champ de bataille !

aurelia, en se jetant dans les bras de Catilina.

Catilina, ne me quitte pas, Ou laisse-moi t'accompagner !

Non, demeure ici, mon Aurelia.

IC)4 CATIUNA

furia, comme tout à V heure.

Prends-la donc avec toi,

Tu auras une mort digne de toi,

En mourant dans les bras d'une femme.

catilina, en repoussant Aurélia.

Loin de moi, toi, qui veux me voler ma gloire : C'est parmi les hommes que la mort doit me frapper. J'ai toute une existence à réparer, Un nom taché à blanchir.

FURIA

Bien, mon brave Catilina.

De mon âme j'arrache tout ce qui m'attache encore

Au passé et à ses rêves.

Ce qui est derrière moi maintenant

N'existe plus, n'a jamais existé.

AURELIA

Oh 1 ne me chasse pas !

Au nom de notre amour, je t'en supplie,

Ne nous séparons pas ainsi, Citilina,

CATiLINA ig5

C ATI LIN A

Silence !

Mon cœur est mort, mon âme est fermée à l'amour ; Je détourne mon regard

Des choses vaines de ce monde, pour ne contempler désormais

a ciel que la grande et pâle étoile, La renommée posthume.

AURELIA

Dieux, miséricorde.

(Faible, elle s'appuie contre l'arbre devant la tente.)

catilina, s adressant aux hommes.

lin route !

MANLIUS

On entend déjà le bruit des armes.

PLUSIEURS VOIX

Ils s'approchent.

Bien ! Courageusement nous allons marcher vers eux. Cette nuit déshonorante a été longue, Mus l'aube point déjà et nous allons

Combattre sous les roses rayons du matin. Suivez-moi! Rome et le dernier des Romains Succomberont sous l'épée romaine.

(Ils sortent vite par la forêt. On entend du champ de bataille des bruits d'épées et des cris.)

FURIA

Le voici parti ; enfin, je tiens ma vengeance !

Aux premiers rayons du soleil, sur le champ de bataille,

On verra le cadavre raidi et glacé de Catilina.

aureha, parlant à elle-même.

L'amour serait donc mort dans son cœur irrité. Est-ce possible ? vraiment, 11 a parlé ainsi !

FURIA

Le bruit des épée.s s'entend, Catilina est déjà Sur le bord du tombeau ; Bientôt, sans bruit, son ombre S'avancera vers le pays des morts.

aurelia, en tressaillant.

Quelle est donc cette voix sinistre qu'on entend là-bas ?

CAT1LIXA 197

1:11e est semblable au hululement de la chouette dans les branches d'un arbre.

Viens-tu des pays sombres et humides Pour conduire Catilina à la ténébreuse demeure ?

FURIA

Tout le monde cherche à venir à sa demeure, Et la demeure de Catilina en cette vie Fut la fange...

AURELIA

Il est vrai, mais

Un instant seulement il fut vil!

Libre et noble fut son âme, son cœur fort et bon,

Jusqu'au moment où une influence abominable

S'empara de lui.

FURIA

Le feuillage du platane est frais et vert aussi Jusqu'au moment où son tronc est étouffé Par les branches des plantes parasites.

AURELIA

Maintenant je te reconnais.

Tes paroles je les ai trouvées maintes fois

Sur les lèvres de Catilina.

C'est toi le serpent qui empoisonna ma vie, Qui a fermé le cœur de Catilina à ma tendres:^. Oh ! je te reconnais, je t'ai vue dans mes songes, dans mes nuits

[sans sommeil ; Tu es là, menace toujours présente entre lui et moi ; Joyeusement je m'efforçais de conduire mon époux Vers une vie calme, paisible et pleine de repos. Dans son cœur las et désolé, je faisais refleurir l'espérance, Et fidèlement je gardais mon amour, notre amour, Comme le joyau le plus précieux.

Et c'est ta main haineuse qui a arraché les fleurs Jadis si fraîches et si belles de notre affection; elles gisent Hélas! maintenant dans la poussière de la route.

FURIA

Faible insensée ! Tu voulais guider les pas de Catilina !

Ne vois-tu donc pas que son cœur ne fut jamais entièrement à toi ?

Crois-tu vraiment que tes fleurs aient pu prendre racine

Dans un pareil sol ?

Dans un printemps ensoleillé vivent les violettes,

Tandis que la noire et vénéneuse jusquiame

Cherche l'ombre sous les nuages orageux.

Depuis longtemps l'âme de Catilina

Etait sombre comme un ciel d'automne.

CATIMNA I ,n

Pour toi, tout est perdu.

Bientôt Catilina va s'éteindre

Et — juste vengeance — il dormira seul dans les bras de la mort.

aurelia, avec enthousiasme.

Non, par les dieux lumineux !

Il n'en sera pas ainsi.

Mes larmes sauront encore

Se frayer une route jusqu'à son cœur.

Et si, après la bataille, je le trouvais pâle et ensanglanté,

J'entourerais, de mes deux bras, sa poitrine glacée

Et sur ses lèvres muettes je mettrais le souffle de tout mon amour ;

J'adoucirais la douleur de son âme,

Et je lui apporterais la consolation et la paix.

Vengeresse sinistre, je t'arracherai ta victime

Et par les liens de l'amour je conduirai Catiiina

Vers les pays de brillante clarté.

Mais si son cœur a cessé de battre,

Si son œil s'est éteint,

Tous deux enlacés nous entrerons dans la mort.

Les dieux cléments m'accorderont alors en récompense

La profonde et douce paix du tombeau

A côté de mon époux.

Elle sort.)

furia, en la suivant du regard.

Va, cherche, pauvre insensée !

Je ne crains rien,

Entre mes mains sûrement est la victoire.

Le bruit de la bataille augmente

Et on entend les cris des mourants

Et le bruit sourd des boucliers.

Est-il déjà blessé? Vit-il encore ?

Cet endroit est superbe. Voyons, la lune se cache

Derrière les nuages orageux,

La nuit apparaît encore une fois.

Avant l'aube, quand le jour se fera de nouveau,

Tout sera fini. Il mourra dans la nuit,

Comme il a vécu dans la nuit ! Ah ! moment délicieux !!

(Elle écoute.)

Quel fracas retentit dans l'espace ?

On dirait un orage d'automne

Dont les coups sont répercutés par l'écho lointain.

L'ennemi maintenant balaye le champ de bataille,

J'aperçois les pieds des soldats qui s'agitent.

Je distingue très bien les plaintes et les cris

Qui sontladernièreberceuse que les blessés se chantent à eux-mêmes

Pour endormir leurs souffrances et celles de leurs pâles frères.

Tiens, voici le cri du hibou ; l'oiseau sinistre souhaite

Aux soldats tombés la bienvenue dans le sombre royaume.

(Une pause.) Tout est calme. Ainsi, maintenant, il m'appartient, Il esta moi, à moi seule, pour l'éternité ; Ensemble nous pouvons faire route maintenant Vers le Léthé.

Nous pouvons traverser ensemble le fleuve Où le jour n'apparaît jamais.

Mais, d'abord, il me faut chercher son corps là-bas, Je veux me réjouir en contemplant les beaux traits de cette figure Que j'ai tant haïe,

Me réjouir, avant que le soleil et les corbeaux Ne détruisent ces restes.

(Elle veut sortir, mais tressaille et recule.) Quoi donc ! Que vois-je dans la prairie là-bas ? Les vapeurs des marais

Qui par le froid du matin forment d'étranges tableaux. Mais... cela s'approche !

C'est l'ombre de Catilina! Son spectre 1 Je vois son oeil éteint, Son bouclier fendu, son épée sans lame. Je vois nettement l'homme mort ;

Mais — étrange ! — il y a une seule chose que je ne puis voir : La blessure mortelle.

!ina traverse la forêt: il est paie et faible ; sa téta est pendante, son ;

hagard.)

catilina, se parlant à lui-même.

« Tu succomberas par ta propre main,

« Mais c'est un autre qui te donnera la mort. »

Telles furent les paroles de l'ombre...

Maintenant que j'ai succombé, quoique aucune main

Ne m'ait touché, qui saura résoudre l'énigme ?

FURIA

Je te salue, après la défaite, Catilina !

Qui es-tu ?

FURIA

Je suis l'ombre d'une ombre.

Toi, Furia, tu me salues !

Sois le bienvenu dans notre demeure commune !

Tous les deux, spectres maintenant, nous pouvons aller ensemble

Chercher la barque à Caron. Mais d'abord

Accepte cette couronne glorieuse !

(F.llc cueille des fleurs et, pendant les répliques suivantes, elle en tresse une

couronne )

Que fais-tu là ?

FURIA

Je veux orner ton front.

Pourquoi seul es-tu venu ici r

L'ombre d'un grand chef doit être suivie

De dix mille morts.

Où sont tes amis, Catilina ?

Ils dorment, Furia.

Ils dorment encore ?

FURIA

Oui, encore! et ils dormiront longtemps ainsi.

Oui ! traverse donc la forêt, Furia,

Regarde le champ, fais cela doucement de crainte de les éveiller.

Là, en longues files, tu les trouveras tous alignés.

Ils se sont endormis, à la musique des épées.

Ils se sont endormis,

Et ils ne se sont pas réveilles comme moi,

Quand la chanson des glaives s'est lue dans le lointain.

2 04 CA.TILINA

Tu m'appelais un spectre.

Oui, je suis mon propre spectre.

Mais le sommeil de mes amis

N'est ni tranquille, ni exempt de rêves.

Oh ! ne le crois pas !

Parle.

A quoi rêvent-ils, tes amis ?

Ecoute bien :

Je me tenais désespéré à la tête de l'armée

Et j'allais au-devant de la mort ;

A droite, à gauche, tous tombèrent autour de moi,

D'abord Statilius, puis Gabinius, puis Manlius ;

Mon ami Curius fut tué, en cherchant

A me couvrir de son corps.

Tous sont tombés sous les coups de l'épée romaine,

De cette épée qui ne méprisa que moi, que moi seul.

Oui, le fer romain méprisa Catilina !

Mon épée se brisa et je demeurai évanoui

Au milieu de la bataille furieuse.

Je suis seulement revenu à moi

Quand tout fut terminé ; alors j'ouvris les yeux

Et je contemplai le champ de bataille.

Combien de temps suis-je demeuré ainsi ?

Je l'ignore ; je sais seulement

Que je restai là, au milieu de mes morts.

Tous leurs yeux étaient encore pleins de vie ;

Leurs bouches ricanaient ironiquement ;

Et leurs regards se fixaient sur moi,

Seul debout parmi les cadavres.

Oui, ils se fixaient étrangement sur moi,

Qui avais lutté pour eux et pour Rome

Et qui, seul, restais là, méprisé, délaissé

Par les épées romaines.

Ah ! ce lut alors que Catilina mourut vraiment !

Tu as mal interprété le rêve de tes morts. Tu as succombé sans comprendre Leurs regards : ils voulaient Simplement t'inviter à dormir avec eux.

Oh ! si je le pouvais !

Calme-toi, spectre d'un héros,

L'heure du repos approche ; Viens, courbe la tête :

Je mettrai sur ton front la couronne de la victoire. (Elle lui tend une couronne de fleurs.)

Qu'est-ce donc ?

Une couronne de pavots ?

i:h 1 quoi !

Ces pavots ne sont-ils pas d'un bon effet ? Autour de ton front ils brillent, Comme une couronne de sang.

Jette ces fleurs,

Le rouge me fait mal.

furia, riant aux éclats.

Tu préfères les couleurs plus éteintes et plus pâles ? Bien ! Je vais te chercher la couronne de joncs Que ma sœur Silvia portait sur ses cheveux humides, Lorsque aux bords du Tibre on repêcha son cadavre .'

Horrible vision !

Préfères-tu que je t'apporte

Les chardons de Rome

Tachés du sang noir de la guerre civile,

Ce sang que ta main a fait couler, Catilina ?

Assez ! Tais- toi !

Préfèrerais-tu une couronne .

Faite de feuilles de ce chêne voisin de la maison de ma mère,

Dont le feuillage s'est flétri, le jour

Où une jeune femme déshonorée,

\in poussant des cris perçants s'est jetée dans le fleuve ?

Sur mon front à la fois vide tout, Vide la coupe entière de la vengeance !

Moi, je suis ton œil, Ta mémoire, ta conseil

A quoi bon maintenant ?

FURIA

Arrivé au terme du voyage,

D'habitude le voyageur fatigué jette un coup d'ceil en arrière.

Oh ! serais-je donc au bout du calvaire ! ceci est donc la fin ? Je ne suis plus vivant, je ne suis pas enseveli... Où est donc le terme de mes maux?

Tout près... si tu le veux.

FURIA

Je n'ai plus de volonté, mon énergie est morte, Tout ce que jadis je désirais est mort.

(Ecartant avec la main quelque chose d'invisible.)

Eloignez-vous de moi, ombres pâles.

Que me voulez-vous, hommes et femmes ?

Je ne puis rien pour vous.

Oh ! elle est terrible à voir, terrible, cette foule...

CATIUNA 20Q

Ton ombre est encore attachée à la terre,

Mais tu n'as toi-même qu'à déchirer les liens qui t'y retiennent.

Viens. Laisse-moi placer sur ta tête cette couronne

Qui renferme en elle-même l'oubli,

Elle te calmera en tuant tes souvenirs.

catihna, avec une voix brisée.

Elle tue le souvenir ! Est-ce possible ?

Presse donc fortement ta couronne empoisonnée

Autour de mon front.

ant la couronne empoisonnée sur la tête de Catilina.)

C'est ainsi que tu dois te présenter

Devant le prince des ténèbres, mon Catilina.

Allons ! J'ai hâte de descendre aux enfers,

La nostalgie du pays des ombres me saisit.

Partons tous deux ; mais qui me retient ici ?

Qui empêche mon pied d'avancer? Oh ! je le sens,

Il y a dans le ciel matinal une pâle étoile

Qui me force à rester encore parmi les vivants.

Elle m'attire comme la lune attire la mer.

210 CATIUNA

FURIA

Viens avec moi, viens!

L'étoile brille et m'appelle,

Je ne puis te suivre, Furia, avant que cette lumière

Soit éteinte, ou cachée par les nuages.

Ah! je comprends maintenant! Ce n'est pas une étoile,

C'est un cœur, un cœur qui bat tendrement,

Qui m'attire et m'appelle

Comme l'étoile du soir captive le regard de l'enfant.

FURIA

Alors, brise ce cœur et fais cesser ses battements

Que veux-tu dire ?

FURIA

A ta ceinture est un poignard, D'un seul coup tu éteindras l'étoile Et ce cœur qui nous sépare sera brisé.

Il faudrait frapper... le poignard est cruel !...

(Avec un cri.)

'.ii:ia 2ii

Aurélia, Aurélia, où es-tu donc ?

Oh ! si tu étais là... Non, non, je ne veux pas te voir. Et pourtant, en te voyant, il nie semble que J'aurais la paix, que je pourrais mettre ma tête Sur ta poitrine et me repentir.

Te repentir de quoi ?

FURIA

De ce que j'ai fait : D'avoir existé, d'avoir vécu.

FIJRIA

Trop tard, tu t'es trop avancé

Pour pouvoir maintenant reculer, essaie seulement, insensé !

Je m'en vais.

Repose donc ta tête sur sa poitrine

Et tu verras si ton âme lassée y trouvera le repos qu'elle cherche.

D'un feu sauvage.)

Bientôt ils se dresseront, les milliers d'hommes que tu as tués,

Avec eux toutes les femmes que tu as séduites,

Et tous, tous te demanderont compte

De leur vie, de leur sang, et de leur honneur que tu as volé.

Terrifié, tu te cacheras dans la nuit,

Tu te sauveras de rivage en rivage,

Semblable à Actéon chassé par des chiens,

Et tu seras une ombre poursuivie par mille autres ombres.

Oui, je le vois, Furia, la paix me sera refusée ici,

Je suis désormais un exilé du monde où règne la Lumière.

Je te suivrai donc jusqu'au pays des ombres.

Le lien qui m'attache ici je vais le couper.

FURIA

Que fais-tu de ce poignard ?

Aurélia va mourir.

(Un éclair brille, le tonnerre gronde.) FURIA

Les grandes puissances se réjouissent de ta désolation. Vois, Catilina... Ta femme vient.

aurelia, cherchant avec inquiétude Catilina dans la forêt.

Où le trouver ? où est-il ?

Il n'est pas parmi les morts...

(Elle l'aperçoit.) Grand ciel ;

Mon bien-aimé Catilina !

(Elle s'approche très vite de lui.) CATILINA, troublé.

Ne prononce plus ce nom.

AURELJA

Tu vis !

(Elle veut se jeter dans ses bras.) catilina, la repoussant. Va-t'en ! non, je ne vis point.

AURELIA

Ecoute-moi, mon bien-aimé.

Silence. Je ne veux plus rien entendre.

Je te hais. Je comprends ton honteux dessein,

Tu veux me forcer à supporter une horrible existence.

Ne me regarde pas ainsi, tes yeux me font mal,

Ils me traversent le cœur comme un poignard.

Ah ! le poignard, le poignard !

Meurs ! ferme les yeux.

(Il saisit son poignard et prend Aurélia par le bras.)

AURELIA

Dieux cléments, veillez sur nous.

Ferme les yeux, ferme les yeux, te dis-je.

Dans tes yeux il y a des rayons d'étoiles et un ciel matinal,

Je veux éteindre Fétoile du matin ;

(Le tonnerre gronde de nouveau.)

Épancher le sang de ton cœur ! Entends maintenant Le suprême adieu du jour.

(Catilina, le poignard à la main, sort lentement de la tente, il lève le poignard sur Aurélia, celle ci se sauve dans la tente, il la poursuit.)

furia, en écoutant.

Elle joint les mains vers lui,

Elle l'implore, il n'écoute rien...

Il la poignarde... elle est tombée dans le sang.

Enfin me voici libre. Bientôt je vais disparaître ;

Déjà les brouillards de l'oubli tombent sur mon âme :

Je vois, je distingue vaguement,

Comme si j'étais sous l'eau.

Sais tu bien ce que je viens de tuer avec ce poignard ?

Non pas Aurélia seulement, mais tous les cœurs de la terre,

Tout ce qui vit, tout ce qui pousse et verdit.

J'ai tué toutes les étoiles, la lune et le soleil.

Vois-tu, le soleil ne se lèvera pas,

Il ne se lèvera plus jamais, le soleil est éteint,

Maintenant le monde entier

N'est plus qu'un immense et froid tombeau

Sous un ciel gris, un ciel de plomb,

Et c'est pour ce ciel que toi et moi,

Ombres inquiètes, nous vivrons,

Abandonnées jour et nuit

De la vie et de la mort.

Nous voici au but, Catilina.

Non. — Avant d'atteindre le but

Délivre-moi de mon fardeau.

Ne vois-tu donc pas que je traîne avec moi

Le corps de Catilina ?

Frappe, achève-le.

(11 lui montre le poignard.) Délivre-moi, Furia, prends ce poignard Avec lequel j'ai éteint le rayon de l'étoile matinale,

•2l6 CATILINA

Prends-le et enfonce-le à travers mon corps. Délivré de ce cadavre, enfin je serais libre.

furia, en saisissant le poignard.

Ainsi soit fait, oh ! âme que j'aimai et détestai à la fois, Je t'ai délivrée de ta mortelle enveloppe, Viens avec moi chercher l'oubli.

(Elle le poignarde, il tombe au pied de l'arbre. Après une pause Catilina revient à lui, passe sa main sur son front et dit faiblement.)

Maintenant je comprends l'oracle énigmatique,

Je meurs de ma propre main,

Et aussi d'une main étrangère.

Némésis a accompli son œuvre.

Oh 1 mort, cache-moi dans tes ténèbres !

Sombre Styx, que tes eaux débordent

Et me portent à ton autre bord,

Ne t'arrête pas, ô barque, mais vite

Va vers le royaume du silence,

Vers la demeure suprême des ombres.

Là-bas où la route se divise

Je me dirigerai sans plainte vers la gauche...

(Aurélia sort péniblement de la tente, elle c^t paie, sa poitrine saigne.)

AURELIA

Non, par la droite, vers les Champs Elysées.

cAHLiNA, en tressaillant.

Comme cette vision lumineuse me remplit de terreur !

C'est elle-même !

Aurélia... Comment ! parle-moi, tu vis ?

aurelia, à genoux, près de son mari.

Oui, je vis pour calmer tes douleurs,

Je vis pour appuyer ma poitrine contre la tienne,

Et pour mourir avec toi.

Tu vis !

AURELIA

Je m'évanouis un instant

.Mais mon œil fatigué te suivait, j'ai tout entendu,

Mon amour d'épouse me donnait de nouvelles forces.

Ma poitrine appuyée sur la tienne, nous descendrons tous deux

Au tombeau.

Oh 1 oui, je le veux

Mais inutile est ton espoir si doux,

2i8 CAT1LINA

Nous devons nous séparer.

La vengeance m'appelle

Tandis que toi, légère et libre, tu peux hâter tes pas

Vers la lumière et la paix.

Il faut que je passe le Léthé

Et que je descende dans la nuit noire.

(L'aube commence.)

aurelia, en mollir au! le soleil qui se lève.

Non, devant l'amour disparaît La terreur et l'obscurité de la mort.

Vois-tu, les nuages orageux se dispersent Et l'étoile matinale nous sourit encore.

(Les mains au ciel.)

Victorieuse est la lumière 1 Vois-tu,

La grande et chaude journée arrive :

Suis-moi, Catilina, déjà la mort s'empare de moi.

(Elle tombe sur lui.)

catilina, la serre entre ses bras et dit avec la force qui lui reste.

Oh ! délicieux,

Pourtant maintenant je me souviens de mon rêve, Ce rêve dans lequel la nuit fut chassée par le jour Pendant que des voix d'enfants saluaient le jeune matin.

CAT1LINA 2ig

Mon regard s'obscurcit, mon .bras devient faible Mais dans mon âme règne la lumière.

Loin derrière moi m'apparaît mon existence passée, Cette vie qui ne fut qu'un orage sous un ciel sombre, Et ma mort au contraire est une aube couleur de rose.

(Il se penche sur sa femme.) Tu as chasse la nuit de mon âme, Dans mon cœur règne la paix.

Vois, je viens, je te suivrai jusqu'à la demeure De la lumière et de la paix.

(11 arrache le poignard de sa blessure et dit d'une voix mourante.) Les clémentes puissances du matin me regardent favorablement. Ton amour a vaincu l'esprit des ténèbres.

(Pendant cette scène Furia s'est éloignée de plus en plus vers le fond où enfin

elle disparait parmi les arbres.) (La tJtc le Catilina tombe sur la poitrine d'Aurelia et tous les deux meurent.)

Rideau.

Page 1