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Causerie sur le cte de Falloux

Un de mes plus lointains souvenirs de M. le Comte de Falloux s'attache à mon enfance. Il paraît que j'étais très bruyant et que je criais beaucoup.

A mon père, qui s'en désolait, M. de Falloux dit en plaisantant : Consolez-vous, cher ami, vous verrez qu'avec une si belle voix cet enfant deviendra un jour académicien.

Pour cette fois, M. de Falloux ne fut pas prophète ; il est vrai qu'il parlait dans son pays, Vous me voyez fort embarrassé, fort surpris même de mon audace de prendre la parole après de si éminents orateurs et devant une si imposante assemblée.

Et cependant j'ai dû céder à d’amicales inslances. Je sais du moins gré à mon excellent voisin, Louis de Blois, de n'avoir convié à évoquer quelques souvenirs personnels de M. de

Falloux dans cette demeure où tout me Île rappelle, tant la piété familiale v arespecté les moindres détails.

Tout imprégné des traits qu'a si fidèlement reproduits Féminent artiste, il me semblait, à l'instant, retrouver dans cetle salle limage de celte belle figure encadrée de ses longs cheveux.

Ici même, je me suis assis près de lui, d'abord amené par mon père. La table se complétait alors des trois femmes dont l'affection adoucit son exil volontaire ou, pour mieux dire, sa retraite prématurée : la Marquise de Caradeuc, la Comtesse de Falloux, et Mademoiselle Lovde de Falloux.

Plus tard, lorsque la solitude de nos foyers les eût rapprochés, je suis encore venu déjeuner ici en des tête-à-tête dans lesquels M. de Falloux, ne pouvant nr'élever à son niveau, savait s’'abaisser au mien. Complaisamment il me parlail de mes chasses, auxquelles d'ailleurs il devait fort peu s'intéresser, car je ne lui ai jamais connu grand goût pour le sport. L'impénitent disciple de Saint-Hubert que je suis aurait cependant mauvaise grâce à ne pas rappeler quel attrait avait pour M. de Falloux la chasse au blaireau.

Rarement il manquail une de ces parties pleines d'entrain qui rassemblaient notre voisinase, On déjeunait sur l'herbe et souvent les accents d’un primitif violon, emprunté à une ferme voisine, conviait la jeunesse à des danses champêtres, pendant que les chasseurs, par de savantes tranchées d'approche, préparaient l'hallali final.

Une fois, la passion de M. de Falloux faillit Tui ètre fatale.

Nous étions réunis au pied d'un de ces jolis coteaux qui encadrent notre sinucuse vallée de la Verzée. Soudain, le blaireau sort du terrier et M. de Falloux, entrainé à sa poursuite par une ardeur que, malgré son grand äâge, on eût pu qualifier de juvénile, fait une chute terrible dans un ravin.

Dieu merci, on le releva sans grand mal, et lorsque la première émotion fut passée, il rit de bon cœur de l'aventure.

Je ne pus m'empécher de lui signaler alors une curieuse coïncidence.

Dans ce même endroit, quelques quatre-vingts ans auparavant, à l'époque la plus troublée des insurreclions de la chouannerie, mon grandoncle, le général d'Andigné, poursuivi par des gens d'armes, avait lancé son cheval dans les flancs du coteau escarpé. L'animal était venu s'abattre dans la prairie dans laquelle nous nous trouvions, mais, par un bonheur providentiel, le cavalier s'était relevé intact, échappant une fois de plus à ceux qui le traquaient.

Cette anecdote parut intéresser vivement M. de Falloux qui m'en reparla plusieurs fois.

Mes souvenirs du Bourg-d'Iré ne se limitent pas à la pièce où nous sommes actuellement réunis.

Mes visites dans le grand salon, de l'autre côté du vestibule, sont encore bien présentes à ma mémoire. J'y fus amené souvent par mon précepteur, grand admirateur de M. de Falloux.

IV avail alors les mêmes sièges qui le meublent aujourd’hui. La place habituelle de M. de Falloux était dans un grand fauteuil à gauche de la cheminée.

Dois-je avouer que je ne goûütais guère le charme de la conversation? Elle roulait prineipalement sur la litérature et mon oreille se tendait instinctement vers le chenil tout voisin du marquis d'Armaillé, dans l'espoir d'entendre le son d'une trompe ou Iles aboiements des chiens. Une chose surtout n'exaspérail.

Au moiadre bruit extérieur, M. de Falloux, peut-être aussi curieux que moi, se levait vers la glace sans tain qui domine la cheminée, et, portant à son œil, par un geste qui lui était familier, le monocle carré qui ne le quittait pas, inspectait l'horizon.

Je lui en voulais de ce que mon précepteur ne me permettait pas d’en faire autant.

Mais quelles belles revanches je pris plus tard dans ce même salon, alors que le jeune homme forçait le bienveillant vieillard à écouter le récit d'une chasse de la veille !

Je me souviens aussi de la traditionnelle visite aux étables. M. de Falloux faisait venir l'intelligent collaborateur de son œuvre de régénération agricole, M. Lemanceau.

Il prenait plaisir à montrer lui-mème chacun de ces magnifiques animaux dont la descendance a fait la fortune de toute la contrée.

Lorsque sa mémoire lui faisait défaut, il réclamait le concours de son régisseur pour remonter aux origines les plus anciennes de cha-

que famille el rappeler les nombreuses réconpenses remporlées dans les concours.

Puis, dans mes chevauchées parles pelits chemins ombragés qui fontle charme du pitloresque coin de notre riant Anjou, il m'arriva plusieurs fois de rencontrer M. de Falloux.

Chaussé de ses habituelles bottes qu'il portait sous son pantalon, sanglé dans son inséparable redingote, sa promenade avait un but charitable, lorsqu'il n'était pas agricole.

Porter aux malheureux une aumône à laquelle toujours il ajoutait la charité d'une de ces paroles affables, dont le prix est plus inestimable encore, faisait tout son bonheur.

Lorsque je repasse ces souvenirs d'enfance ct de jeunese, je comprends maintenant quel attrait avait exercé sur M. de Falloux la terre du Bourg-d'Iré, alors que, quittant le pouvoir, renonçant aux séductions de la vie publique, où sa supériorité d'homme d'Etat et sa puissante éloquence lui promettaient tant de triomphes, il avait voulu consacrer la dernière partie de sa vie au pays Segréen.

Obéissant à la générosilé de sa nature toujours avide de faire le bien, il avait entrevu au milieu de cette contrée agricole un nouveau champ d'action pour son activilé et son intelligence.

Des voix plus autorisées que la mienne ont déjà célébré devant vous le grand catholique, l'académicien, l'agriculteur, l'homme d'Etat, le créateur de la loi de 1850 : pour moi, représentant du canton de Segré, auquel il à élé si profondément attaché, je veux, dans cette solen-

TGS

nité, rendre hommage, au nom de notre région, à la mémoire du grand homme de bien qui fut toujours son bienfaiteur et son fidèle ami.

C'est au même titre que je tiens à remercier le Comité d'initiative du monument Falloux de son heureuse pensée.

S'il doit, à juste raison, se féliciter du magnilique résultat qu'il a obtenu, je puis l’assurer que notre pays saura garder le sou\enir de cette inoubliable journée. Qu'il en soit certain, nos populations ressentent et apprécient le grand honneur qu'apporte à leur sol la présence de prélats si éminents, de membres d'une illustre compagnie si particulièrement estimés de nous, et de tant d’autres personnages si distingués.

Quant à vous, mon cher de Blois, fidèle héritier d’un père qui, lui aussi, a consacré et sacrifié sa vie à la défense de nos intérêts, vous avez tenu à honorer avec nous la mémoire de votre grand-oncle.

J'ai conscience d'exprimer les sentiments de tous en vous remerciant de l'accueil que vous nous faites ici.

Le gracieux concours que vous apporte dans votre tâche Madame de Blois est la plus jolie fleur déposée aux pieds de M. le comte de Falloux : et c’est sans doute pour lui la plus précieuse, parce que celle fleur a ses racines dans son château même du Bourg-d'Iiré, qui lui fut si cher.

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