‹ CauseriesChapitre 6 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

» Votre vocation de comédien est réelle. Ce point ne fait aucun doute dans mon esprit ; mais, dans cette carrière, comme dans toute autre, l'avenir dépend trop exclusivement d'une foule de petits riens pour que je puisse vous prédire que, malgré votre talent, vous ne regretterez pas un jour d'avoir choisi cet état.

» Vous avez le sentiment de votre mérite ; mais vous avez besoin d'avoir pour guide un directeur qui aime votre talent, qui prenne soin de mettre ce talent en relief, en même temps que, le plus possible, il cachera vos défauts. Mais qui vous dit, au contraire, que vous n'en trouverez pas un qui, diminuant vos dispositions par la fatigue et la mauvaise humeur, finira par étouffer ce talent qu'il aurait dû protéger?

» Cependant, moi-même, j'ai commencé comme vous. Mille obstacles m'ont repoussé, et je ne dois qu'à mon ardent amour de l'art, à mon opiniâtreté presque insensée, de ne pas m'être arrêté à moitié chemin.

» Mais, voyez, je pressentis que chacun me conseillerait de ne point choisir cette carrière; aussi, quand je la choisis, je ne demandai conseil à personne. Je puisai en moi-même la force de lutter avec tous et contre tous, et c'est parce que vous me demandez si vous

devez choisir cet état, que j'ai presque envie de vous dire : Ne le choisissez pas.

» Au reste, ne voyez dans tout ceci que des vœux pour votre bonheur, de l'estime pour votre talent et du respect pour votre famiJle.

b Iffland. »

Maintenant, chers lecteurs, pourquoi ai-je imprimé ces deux lettres ?

C'est pour y renvoyer, comme étant l'expression de ma pensée, ceux qui viendront me demander le même conseil que le jeune homme demandait à Lekain en 4777, et l'homme à Iffland en 1790.

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