LE COQ ET LA PERLE
Pour la variété et afin de nous reposer de nos hauts entretiens des jours précédents, nous étudierons aujourd'iiui une très-petite £ib1e de L9 Fontaine, je veux dire "Le Coq et la Perle." — Elle est très-belle. — Oui, c'est un bijou littéraire. — Elle est sî simple. — Et si pkine d'instruction. Cest une de ces compositions dans lesquelles il faut pénétrer. Si on ne le fait pas, si on ne l'egarde que la surface, on ressemble au coq jugeant la perle, ou à l'ignorant jugeant le manuscrit. N'est-ce pas, mesdames ? — Oui, les choses n'ont de valeur qu'autant que nous sommes, capables de les apprécier. — C'est bien, mademoiselle : vous exprimez admirablement la leçon que le poëte a voulu nous donner.
EooatoQs-le, et notez bien cette éloquente symëtrie qu'il a établie entre le coq devant la perle et l'ignorant devant le manuscrit. Je ne connais rien de plus attique que ces douze petits vers : ils valent un long poëme.
Un Jour un coq détourna Une perle, qu'il donna Au beau premier lapidaire.
Je la crois fine, dit-il ; Mais le moindre grain de mil Serait bien mieux mon affaire.
Un ignorant hérita D'un manuscrit, qu'il porta Chez son' voisin le libraire.
Je crois, dit-il, qu'il est bon ; Mais le moindre ducaton Serait bien mieux mon affaire.
Qu'est-ce que le coq trouva sous sa patte ? — Est-ce ce qu'il cherchait? — Que cherchait-il ? — Une perle ne vaut-elle pas mieux qu'un grain de millet ? — Vaut-elle mieux absolument ? — Vaut-elle mieux pour un coq ? — Vaut-elle mieux pour vous, mademoiselle ? — Pourquoi a-t-elle plus de prix pour vous que pour le coq ? — Ëtes-vous étonnée que le coq la donnât à un lapidaire ?
Qu'est-ce que l'ignorant trouva ? — Un manuscrit pour un ignorant et une perle pour un coq, n'est-ce pas la même chose? — Et. un tableau de Baphaël ou le coucher du soleil pour un aveugle? — Et la glorieuse Marseillaise pour le sourd ? — Un ducaton a-t-il plus de valeur que le manuscrit d'un génie? — Pour vous? — Pour l'ignorant qui ne sait pas lire ? — L'ignorant a-t-il tort de donner sou manuscrit à un libraire pour un ducaton ?
Que nous enseigne cette &ble? — Le prix que nous
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162 CAnSERIES AVEC MES ÉLÈVES,
kccordoiu aux choses n'est-il piia ea rapport de l'apprédation que noua Bommes capables d'en luire? — Eetirnoosnoua tous les ricbesBea ? — Pourquoi ? — La grande peinture P — La grande musique? — Pourquoi non? — Une tragédie de Shakapeare, une page de Pascal? — Pourquoi non ? ■ — Un anglais admire-t-il autant qu'un français une &ble de La Fontaine ou l'Athalie de Racine P — Un français attache-t-il autant de prix qu'un anglais h on roman de DickensP — Pourquoi non? — Entre Paul qui admire et Pierre qui rit de l'admiration de Paul, lequel a raison le plus souvent ? — N'est-il pas heureux d'estimer la perle, le manuscrit, les richesses, la peinture, la musique,
Shakspeare, Racine,
La Fontaine, et
même Dickens?
Bienheureux sont
ceux qui ne sont ja-
mtûs ni le coq devant
la perle, ni l'ignorant
devant le manuscrit,
et qui savent découvrir le prix des cbo-