LE CORBEAU ET LE RENARD
Je vais vous lire une fable de La Fontaine : nous parlerons de lui un jour ; j'espère être assez heureux pour vous le faire admirer et aimer. Nous avons deux personnages devant nous, un corbeau et un renard. Les voilà.
Le corbeau est-il un quadrupède ou un oiseau ?
— Et le renard ? — Ont-ils des ailes ? — Volent-ils ?
— Il faut des ailes pour voler. Mais le renard vole sans ailes. Voler a deux significations en français ; le renard dérobe ce qui ne lui appartient pas, il vole : c'est un voleur. Avez-vous peur des voleurs, mon ami ?
— Oui. — Avez-vous peur du renard ? — Les poules ont-elles peur de lui? — Et le coq? — Ecoutez.
Maître corbeau, sur un arbre perché, ,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alle'ché,
Lui tint à peu près ce langage :
Hé ! bonjour, monsieur du corbeau.
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ;
Et, pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Qu'est-ce qu'un fromage, monsieur ? — Voilà la vache : elle donne du lait. Avec le lait, on fait du beurre et du fromage. — Nous comprenons. Que signifie alléché ? — C'est un synonyme de attiré. Le renard est attiré vers le corbeau et son fromage par l'odeur. Aimez-vous l'odeur du fromage, madame ? êtes-vous alléchée par cette odeur ? y a-t-il des odeurs que vous préférez ? — Le corbeau est-il noble, est-ce un gentilhomme ? — Il s'en faut de beaucoup, mais le renard flatte, il l'appelle monsieur du corbeau. — Que signifie mentir ? — C'est parler contre sa pensée, dire le contraire de la vérité avec intention de tromper. — Nous ne comprenons pas, ne se sent pas de joie. — Il est transporté de joie ; la joie le met hors de luimême ; elle lui fait perdre la tête ; il ne sait plus ce qu'il fait, tant il est joyeux.
Laissez-moi vous interroger à mon tour.
Où est le corbeau? — A-t-il quelque chose dans son bec ? — Quoi ? — Où est le renard ? — Pourquoi vient- t-il sous l'arbre? — Est-il facile pour lui de prendre le fro-
mage ? — Et de prendre le corbeau ? — Que préférerait-il, l'oiseau ou le fromage ? — Pourquoi ne se saisit-il pas du corbeau ? — Quel moyen imagine-t-il pour avoir le fromage ?
— Le corbeau est-il sensible à la flatterie ? — Et les hommes ? — Et les rois ? — Et les femmes ? — Le renard connaît-il le cœur des corbeaux ? — Que dit-il ? — Le corbeau est-il vraiment joli ? — Le renard le pense-t-il ? — Pourquoi dit- il ce qu'il ne pense pas ? — Ment-il ? — N'a-t-il pas dit sans mentir ! — N'est-ce pas l'habitude du menteur de dire avant de parler : je ne ments pas ? — Vous fiez-vous à celui qui dit sans mentir, ou je jure que je dis la vérité? — Pourquoi le menteur dit-il qu'il ne ment jamais, pourquoi jure-t-il ? — Le renard ne connaît-il pas le ïamage du corbeau? — Pourquoi veut-il le faire chanter, ou plutôt crier ? — Le corbeau est-il sensible aux flatteries?
— Est-il dupe? — Ne sommes-nous jamais dupes? — Aimez-vous les flatteurs ? — Avez-vous pitié du corbeau ?
— Et des hommes ses frères ? — N'en rit-on pas souvent ?
— Et quand on est dupe soi-même, rit-on ? — Est-on honteux et confus? — Le renard a-t-il le fromage? — Dit-il merci au corbeau ? — Le flatteur dit-il merci à ses dupes ?
— Quelle est la morale de cette fable ? — Que préférezvous, mon ami, un fromage ou la bonne leçon que nous donne La Fontaine ? — Le corbeau profitera-t-il de la leçon du renard ? — Les hommes profitent-ils de celle du poëte ? — Arrivera- t-il un jour où il n'y aura plus ni flatteurs ni dupes ? — Pourquoi non ? — Est-il facile de corriger les corbeaux de leur vanité ? — Et les hommes? — Le duc de La Rochefoucauld dit : " L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs." Est-ce vrai ?