‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 12 sur 54 · LES OREILLES. — LES ÉCOUTEURS · texte numérisé non relu

LES OREILLES. — LES ÉCOUTEURS

Revenon3 aux parties du corps.

Noos avons deux oreilles, une de chaque 'côté de la tête. L'oreille est l'organe de l'ouïe. Entendez-vous? — Oui, j'entends. — C'est un grand bonheur d'entendre. Le sourd n'entend pas, il est misérable. Est-il malheureux ?

— Je ne sais pas. — Cest bien. Les misérables ne sont pas nécessairement malheureux. — Le vieillard entend-il ?

— Oui, plus ou moins ; il y a des vieillards qui sont presque sourds. Il y en a qui sont tout-à-fait sourds.

Voilà un chien sur ce tableau. Voyez-vous ses oreilles ? Entend-il aussi bien que l'homme ? — Il entend mieux que l'homme. — H a l'ouïe extrêmement fine. Pouvez-vous agiter les oreilles ? — Non. — Le chien les agite, et quand il écoute, il les dresse. Le cheval aussi. Dresser est synonyme de lever, . • . Ne vous appuyez pas comme cela, mon ami, la main sur l'oreille. Pourquoi bouchez-vous une de vos oreilles? Voyez, monsieur, il m'écoute des deux oreilles pour comprendre mieux ce que je dis. Prêtez-moi votre oreille, car je parle à votre oreille pour vous donner ma langue.

Les livres s'adressent-ils à votre oreille? — Non. — Eh bien ! ne vous adressez pas à eux non plus. Quand votre oreille sera française, à la bonne heure ! Vous ouvrirez les livres alors pour mettre beaucoup de mots dans votre vocabulaire, et de la variété, de la richesse dans votre conversation, et aussi pour mettre des connaissances, des

idées dans votre tête. — Ouvrirons-nous la grammaire, monsieur? — Pourquoi non? Quand le moment sera venu, nous l'étudierons profondément. — La grammaire est-elle bête ? — Oh ! que non. Elle nous inspire la plus grande admiration, quand nous la comprenons. — Faut-il commencer ou finir par la grammaire ? — > Vous voyez bien que nous ne commençons pas par la grammaire, et cependant vous me comprenez. Commencez par former votre oreille en écoutant, et votre langue en parlant. — Et puis que ferons-nous? — Vous ouvrirez les livres des grands écrivains. — Les comprendrons-nous ? — Sans doute ; quand vous comprendrez mes paroles, quand vous parlerez un peu, nous prendrons un livre, et vous le comprendrez. — Et après, que ferons-nous? — Vous êtes bien curieuse aujourd'hui, madame.

Votre voisin n'est-il pas curieux? On dit que les femmes sont plus curieuses que les hommes. Est-ce vrai ? — Je ne le crois pas du tout. Je connais des hommes très-curieux. — Je n'en doute pas, madame. Connaissezvous le duc de Saint-Simon? — Oui, j'ai lu ses fameux Mémoires en anglais. J'espère les lire un jour en français. — Il est curieux, n'est-ce pas ? — Oui, plus curieux qu'aucune femme. — La curiosité est-elle un défaut ? — Pas toujours, c'est souvent une qualité. — Oui, cela dépend de l'objet. Il y a curiosité et curiosité, comme on dit. Mais pourquoi ne parlons-nous pas de l'oreille ?

Entendons-nous aussi bien de l'oreille gauche que de l'oreille droite ? — Généralement oui. — Il n'y a pas de différence entre les deux oreilles. L'une est aussi bonne que l'autre. Cependant la main droite n'est-elle pas plus forte que la main gauche ? — C'est une tout autre affaire. Nous exerçons la main droite plus que l'autre, mais nous

exerçons les deux oreilles également — Avez-vous lu Molière, monsieur? — Un peu, en traduction. — Il y a dans une comédie de Molière un personnage qui dit à son interlocuteur : " Passez de l'autre côté, car cette oreille-ci est destinée pour les langues étrangères ; l'autre est pour la langue maternelle." Je suppose, mon ami, que vous ne ressemblez pas à cet original. Ne bouchez donc plus votre oreille droite, ni la gauche non plus. Le français les réclame toutes deux.

Voilà la partie externe de l'oreille : c'est le pavillon ; voilà le trou, voilà le bout de l'oreille. Aimez-vous les petites oreilles, les trouvez-vous jolies ? — Je les préfère beaucoup aux oreilles d'âne. — Oh ! celles-là sont laides : personne ne les trouve belles. Je soupçonne l'âne de ne pas écouter, quand on lui parle. Il fait la sourde oreille, c'est-à-dire il ne veut pas écouter. Il est obstiné, têtu, indocile, et aussi stupide, dit-on. C'est sa réputation.

Suffît-il d'entendre pour comprendre? — Non. — Que faut-il de plus ? — Il faut écouter. — Ah ! voilà. Ce n'est pas tout d'entendre, il faut écouter. C'est une grande qualité que de savoir écouter. Combien peu d'hommes savent écouter ! Pour un orateur, un bon écouteur est un trésor. Méré dit : " Les bons écouteurs font les bons parleurs." Comprenez-vous cela? — Oui, je comprends les mots, mais je ne saisis pas bien la pensée. — Ce n'est pas difficile. Voyons. Quand vous parlez, si votre auditeur est distrait, s'il n'écoute pas, n'êtes-vous pas distrait vousmême par sa distraction et découragé ? — Oh ! oui, monsieur. — Pouvez-vous être éloquent alors, n'êtes-vous pas froid et sans inspiration ? — Si. — Quand M. Thiers parle à la tribune française, un silence religieux règne dans la chambre ; il a sept cents écouteurs qui l'inspirent ; il a

toutes les oreilles pour sa parole. Mais quelle parole ! quelle clarté! quelle lumière il jette sur toute question politique, financière, économique, n'importe !

Lisez-vous quelquefois la feuille nommée " The Nation f "

— Oui, toutes les semaines. — Vous faites bien. C'est la grande feuille américaine. — Ne se trompe-t-elle jamais ? — Si fait, monsieur; Dieu seul est infaillible. — Avez-vous lu un article dans cette publication hebdomadaire, qui prétend que le français n'a pas de mot qui corresponde au terme anglais Ustener f — Oui, je ne l'ai pas oublié. — Avez-vous cru cela ? — Sans doute. — Le croyez-vous encore ? — Je ne le crois plus du tout — J'en suis bien aise. Car un mot n'est pas peu de chose, et celui d'écouteur est plein de signification, n'est-ce pas ? — Oui, oui, monsieur ? — Du reste, voyez les conséquences. Les bons écouteurs font les bons parleurs, n'est-ce pas ? — Oui, c'est la pensée de Méré. — Pas d'écouteurs, pas de parleurs; n'est-ce pas une conséquence de cette pensée? — C'est clair. — Donc s'il n'y a pas d'écouteurs en France, il n'y a pas de parleurs, du moins pas de bons parleurs, pas de grands orateurs. La conclusion est -elle juste ? — Oui. — Bossuet, Bourdaloue, Mirabeau, Berryer, M. Guizot, M. Thiers, et cent autres, sont comme des faits qui protestent. Les faits n'ont jamais tort. Une nation qui parle bien, une nation éloquente, a toujours des écouteurs, de bons écouteurs; c'est une part de son inspiration.

Y a-t-il beaucoup de préjugés dans le monde, madame ?

— Helas ! oui. — Les Français sont-ils légers ? — Cest l'opinion générale en Angleterre. — Oui, et les Anglais l'ont importée en Amérique. C'est le contraire qui est vrai, mesdames.

Il est onze heures, nous devons nous séparer. Je n'ai

pas le temps de discuter ce misérable préjugé* Quand vous serez chez vous, prenez Aurora Leigh et lisez le 6* chant, si je ne me trompe. Cest le chant qui commence ainsi :

" The English hâve a scornful insular way Of calling the French light. The levity 18 in the judgment only, which yet stands ; For say a foolish thing but oft enough And" . . .

Adieu, mesdames. **"

Questions, — Où sont les oreilles? — Quel est l'organe de l'ouïe ? — Est-il plus triste de ne pas entendre que de ne pas voir ? — Comment appelle-t-on l'homme qui n'entend pas ? — Ne le plaignez-vous pas ? — Est-ce que le sourd peut parler ? — Entendez-vous ? — Entendez-vous la nuit, quand vous dormez ? — N'entendez-vous pas, pendant le sommeil, quand on frappe fortement sur votre porte ? — Etes-vous complètement sourd la nuit ? — Est-ce que l'âge affaiblit, ou fortifie l'organe de l'ouïe ? — Le vieillard n'a-t-il pas l'oreille dure ? — Est-ce que le chien a l'oreille dure ou fine ? — L'a-t-il plus fine ou moins fine que l'homme ?

Suffit-il d'entendre pour comprendre? ne faut-il pas écouter ? — Quand vous bouchez vos oreilles, entendezvous ? — Estril bon d'écouter ? — Est-il beau d'écouter aux portes ? — Est-ce une bonne ou une mauvaise curiosité ?

Apprend-on une langue par les yeux ou par les oreilles ? — Est-ce par les yeux que les enfants apprennent la langue de leur mère ? — Les livres s'adressent-ils aux yeux ou aux oreilles ? — Faut-il lire les livres ou écouter la parole humaine pour apprendre à parler ?

Aimez-vous la grammaire ? — Est-ce que l'étude de la grammaire est facile? — Les enfants comprennent-ils la grammaire ? — Petit ami, comprenez-vous la grammaire anglaise? — Quand on étudie la grammaire, faut-il l'étudier avec la mémoire ou avec le jugement ? — Est-ce qu'un perroquet peut apprendre à réciter une règle de grammaire? — Peut-il arriver à la comprendre? — De ces deux travaux, réciter la grammaire et comprendre la grammaire, lequel est le travail d'homme, et lequel est le travail de perroquet ? — Le perroquet est-il curieux ? — Et la femme ? — Et l'homme ? — Lequel est le plus curieux des trois ? — Lequel est le moins curieux des trois ? — Est-ce que cette question est facile à décider ? — Ne pensez-vous pas que le perroquet n'est pas moins curieux que la femme ?

— Et le duc de Saint-Simon ? — Est-il mauvais d'être curieux ?

Expliquez pourquoi on entend aussi bien d'une oreille que de l'autre ? — Entend-on aussi bien d'une oreille que des deux oreilles ? — Avez- vous une oreille pour le français et une pour l'anglais ?

Qui est Molière ? — Qui est monsieur Thiers ? — Lequel est le plus grand des deux ? — Est-ce que la feuille " The Nation" est infaillible? — Est-ce un journal proprement dit, ou une feuille hebdomadaire?

Quelle heure est-il ? Est-ce que votre montre est bonne ?

— Va-t-elle ? — N'avance-t-elle pas ? — Que faites-vous quand elle retarde ?

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