‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 23 sur 54 · LES YEUX. — ŒDIPE · texte numérisé non relu

LES YEUX. — ŒDIPE

Je vais vous interroger sur les yeux, mesdames. Si vous êtes bien attentives, vous répondrez à toutes les questions sans peine : je les enchaînerai et vous conduirai de Tune à l'autre.

Voyez- vous ? — Les animaux voient-ils ? — Tous ? — Le hibou voit-il ? — Voit-il mieux le jour que la nuit ? — Et la chouette? — Et le chat-huant? — Et votre chat, madame?

La taupe voit-elle ? — A-t-elle des yeux ? — Aime-t-elle la lumière? — Et vous? — Aimez-vous les oiseaux des ténèbres? — Aimez-vous les hommes-hibous ? — Et les hommes-taupes ?

Le sphynx a-t-il une bonne vue ? — Aussi bonne que la nôtre ? — Et l'aigle ? — Napoléon avait-il un œil d'aigle ? — Et le cardinal de Richelieu ? — Et le comte Cavour ? — L'aigle voit-il loin? — Le sphynx a-t-il la vue perçante? — Voit-il loin ? — Quelle différence y a-t-il entre l'homme qui a un œil d'aigle et celui qui a un œil de sphynx ? — Lequel des deux enviez-vous le plus ?

Le vieillard a-t-il d'aussi bons yeux que le jeune homme ?

— Pourquoi non ? — Le myope voit-il de loin ? — Comment tient-il son livre pour lire ? — Et le vieillard ? — A quoi lui servent les lunettes ? — Pourquoi portez-vous des lunettes, madame? — Y a-t-il plus de lunettes en Amérique qu'en Europe ? — Pourquoi ?

L'aveugle voit-il ? — Et le borgne ? — Et le louche ? — Quel est le plus à plaindre des trois ? — Connaissez-vous une infirmité humaine plus grande que la cécité ? — N'y at-il pas aussi une cécité intellectuelle ? — Peut-on la guérir ?

— Comment ?

N'admirez-vous pas le chien de l'aveugle ? — Mon ami, ne vous mettez-vous pas de côté pour laisser passer le chien de l'aveugle ? — Quel sentiment éprouvez-vous dans votre cœur quand vous voyez cet animal conduire cet homme ?

Connaissez- vous le vieil Œdipe ? — Et sa fille Antigone ?

— Le vieillard était-il aveugle ? — Aveugle de naissance ?

— Qui lui arracha les yeux ? — Etait-il conduit par un chien ou par sa fille ? — N'êtes-vous pas touché de le voir errant loin de sa patrie, appuyé sur le bras d' Antigone, et de lui entendre dire : " Ma fille, tes yeux voient pour toi et pour moi ?" — Désirez-vous entendre parler Œdipe exilé et errant ? — Ecoutez.

Œdipe. — "Fille d'un vieillard aveugle, Antigone, en quelle contrée, en quelle ville sommes-nous arrives? Qui accueillera aujourd'hui avec une chétive aumône, Œdipe errant ? Il demande peu, il obtient moins encore, et ce peu lui suffit, car les souffrances, la vieillesse, et enfin mon courage m'enseignent la résignation. Mais ma fille, si tu apperçois quelque siège dans un lieu profane, ou dans quelque bois sacré, conduis-moi, et arrêtes-y mes pas, afin de nous informer des lieux ou nous sommes. Etrangers en ce pays, nous devons apprendre des habitants ce qu'il convient de faire, et l'accomplir.

Antigone. — Œdipe, père infortuné, je rois dans le lointain les tours, qui entourent la ville. Le lieu oh nous sommes est sacré autant que mes yeux peuvent en juger, car il est parsemé de lauriers, d'oliviers, de vignes abondantes, et, sous le feuillage, de nombreux rossignols font entendre leurs chants mélodieux. Repose tes membres sur cette roche grossière, car tu as fait un long chemin, pour un vieillard.

Œdipe. — Assieds-moi maintenant, et garde ton père aveugle.

N'êtes-vous pas émus ? — Ne sentez-vous pas le parfum attique ? — Avez r vous jamais senti ce parfum dans Shakspeare ? — Quel spectacle préférez- vous, celui que présente Ajatigone auprès <T Œdipe, ou le fou auprès du roi Lear?

— Ne sont-ce pas deux grands spectacles ?

Suivrez- vous mon conseil, si je vous recommande de lire cet Œdipe à Colonne, dont les premières lignes ont fait venir les larmes dans vos yeux ? — Ne désirez- vous pas connaître Sophocle, son auteur ?

Voit-on mieux avec deux yeux qu'avec un œil ? — De combien ? — Ne savez-vous pas que Bufîbn dit d'un treizième?— Est-ce beaucoup ?

Les yeux du louche ont-ils la même direction ? — N'y a-t-il pas des caractères louches? — Qu'en pensez-vous?

— Ne préférez-vous pas une âme droite ?

Les yeux parlent-ils ? — Que disent-ils ? — Savez-vous lire l'âme dans les yeux ? — Les yeux du bœuf parlent-ils ?

— Quels yeux préférez-vous, les yeux de bœuf de Junon ou les yeux couleur de mer de Vénus ?

Nos yeux ne sont-ils pas souvent aveugles pour nousmêmes ? — Pourquoi ? — Pouvons-nous échapper à l'œil de Dieu ? — N'est-il pas bon de penser que l'œil de Dieu est toujours sur nous ? — Pourquoi ?

xxm.

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