‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 25 sur 54 · LE COCHET, LE CHAT, ET LE SOURICEAU · texte numérisé non relu

LE COCHET, LE CHAT, ET LE SOURICEAU

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,

Fut presque pris au dépourvu.

Voici comme il conta l'aventure à sa mère.

J'avais franchi les monts qui bornent cet état,

Et trottais comme un jeune rat

Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;

L'un doux, bénin, et gracieux, Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude ;

Il a la voix perçante et rude,

Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s'élève en l'air

Comme pour prendre sa volée,

La queue en panache étalée.

Or, c'était un cochet, dont notre souriceau

Fit à sa mère le tableau Comme d'un animal venu de l'Amérique.

Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,

Faisant tel bruit et tel fracas,

Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique,

En ai pris la fuite de peur,

Le maudissant de très-bon cœur.

Sans lui j'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux :

Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance ; Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.

Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats ; car il a des oreilles

En figure aux nôtres pareilles.

Je Tallais aborder, quand d'un son plein d'éclat

L'autre m'a fait prendre la fuite.

Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,

Qui, sous son minois hypocrite, •

Contre toute ta parenté

D'un malin vouloir est porté.

L'autre animal, tout au contraire,

Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas.

Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.

Garde-toi, tant que tu vivras, De juger des gens sur la min

mine.

Qu'est-ce qu'un cochet ? — Et un souriceau ? — Quel est le personnage principal de la fable ? — Nous représente-til ? — N'y-a-t-il pas une souris en scène ? — Quel est le plus sage des deux, le souriceau ou la souris ? — Pourquoi ?

— Le souriceau avait-il vu le monde ? — Avait-il de l'expérience ? — Pensez-vous qu'il juge bien le monde la première fois qu'il le verra ? — Ne sommes-nous pas comme lui ? — Est-il dangereux pour lui de mal juger ? — Et pour nous ?

L'état, le pays du souriceau et de sa mère est-il grand ?

— Et notre pays, et notre monde? — Le monde de la

souris n'est-il pas grand à ses yeux ? — Le monde de la souris et notre monde sont-ils beaucoup plus grands l'un que l'autre aux yeux de Dieu ? — Nos monts et nos océans ne sont-ils pas pour lui comme les monts qui bornent l'état des souris ?

Que signifie se donner carrière ? — Les chevaux des Grecs ne couraient-ils pas dans la carrière d'Olympie ?

Quelle est la première expérience du souriceau dans le monde ? — Qui rencontre-t-il ? — Quelle description fait-il du chat ? — Et du jeune coq ? — Lequel préfère-t-il ? — Pourquoi aime-t-il le chat? — Pourquoi a-t-il peur du coq ? — A-t-il jugé sur la mine ? — A-t-il bien jugé ? — At-il vu un hypocrite ? — L'a-t-il reconnu pour un hypocrite? — Ne jugeons-nous pas comme lui, quand nous entrons dans la vie ? — Rencontrons-nous des hypocrites ?

— Les reconnaissons-nous ? — Sont-ils dangereux ? — En sommes-nous dupes quelquefois ? — Le chat pour les souris et Tartufe pour nous, est-ce la même chose? — Molière aimaitril Tartufe ? — La vieille souris n'a-t-elle pas signalé le chat, l'hypocrite à son enfant ? — Et La Fontaine nous signal e-fc-il les Tartufes ? — Le souriceau profitera-til de la leçon de sa mère ? — Profiterez-vous de celle de La Fontaine, mon ami? — -Un bon drôle comme le coq est-il à craindre ? — Et les hommes qui sont comme lui ?

— Aimez- vous les chats, petite fille? — Aimez-vous les hommes-chats, madame ? — Il n'y a pas de femmes-chats, n'est-ce pas, mesdames ?

Quelle est la morale de notre fable ? — La mine n'estelle pas l'image de l'âme ? — Ne devrait-elle pas l'être ? Ecoutez une petite histoire à ce sujet.

Victor Considérant, un socialiste fameux qui croyait au

progrès de l'espèce humaine, à ses transformations, avait été frappé de ce fait que la mine peut tromper. "Par la mine nous ne lispns pas dans les âmes, disait-il, et nous ne voyons pas la grimace qu'on fait à notre dos après nous avoir fait une révérence et un compliment par devant. Il y a là un double vice de notre nature. Quand nous serons plus parfaits, nous verrons dans les cœurs et nous aurons un œil derrière." C'était ingénieux, trop ingénieux. Le lendemain de cette découverte de Considérant, Le Charivari de Paris se moqua et nous fit rire. Il avait représenté un bel homme avec une queue superbe terminée par une riche touffe de cheveux, et au milieu de cette touffe un œil de bœuf. C'était l'homme de l'avenir, l'homme de V. Considérant.

Croyez-vous à cet homme-là, mademoiselle ? — Pouvonsnous espérer avoir une queue un jour? — Ne devronsnous pas nous contenter toujours de l'œil de l'expérience ?

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