LE GRILLON
Allez à la planche noire, et écrivez votre leçon sans le livre. — Ne récitons-nous pas? — Si, l'un de vous récitera pendant que les autres écrivent . • .
Avez-vous fini, mademoiselle ? — Oui. — Ne perdez pas de temps. Voilà une planche terminée; ouvrez votre livre, et allez la corriger. . . . Vous avez fini toutes. Combien de fautes avez-vous, madame ? — J'en ai six. — Et vous, petite amie? — J'en ai huit. — Et vous, mademoiselle ? — Neuf. — Vous n'avez pas bien regardé dans votre livre, en apprenant par cœur. Prenez courage, dans huit jours, vous ne ferez plus trois fautes. Je vous oublie, George, avez-vous beaucoup de fautes ? — Une seule, monsieur. — Bravo ! — La sœur de mademoiselle m'a fait écrire ma leçon hier soir quatre fois. Elle dictait: elle prononce si bien, et sa voix est si belle, monsieur, que j'ai eu du plaisir à écrire ; je voulais écrire une cinquième fois, mais elle a dit que c'était inutile. — Elle a eu raison. Préparez pour la prochaine fois les cinq lignes suivantes. . . . Mais, mon ami, vous avez plus d'une faute ; vous en avez quatre. — Oui ; c'est que madame a marqué les fautes de ponctuation. — Il le faut. Vous avez omis une virgule après lune, le point et virgule après nuits, et vous n'avez pas d'accent
aigu sur la seconde syllabe de créé. Ne négligez jamais les signes de la ponctuation, ni les accents.
Mesdames, j'ai pende à Pascal ; je ne tous le donnerai pas aujourd'hui ; c'est trop difficile. Ecoutez-moi : je vais vous lire une petite fable très-belle et très-facile. — -Est-elle de La Fontaine ? — Non, elle appartient à Florian. Elle a pour titre Le Grillon.
Qu'est-ce qu'un grillon ? — On l'appelle communément cri-cri, parce qu'il dit cri-cri : c'est son chant Ne l'avezvous pas entendu dans les campagnes aux mois de juillet et d'août, en septembre même et en octobre ? H appartient à la poésie de la campagne. Son cri monotone et cent fois répété est une image de la régularité de la nature, de la paix qu'elle donne, et des doux rêves qu'elle fait naître dans les âmes. Ne le connaissez-vous pas? — Si; il disparaît aux premiers froids. — Oui, une seule gelée les ensevelit tous au milieu du banquet de leur vie ; ils s'en vont ensemble, mère, père, enfants, la famille entière, pour ne revenir qu'aux jours du soleil et des champs verts, et du beuglement du troupeau dans la plaine. Voici la fable.
Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs, L'azur, la pourpre et l'or éclataient sur ses ailes : Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
" Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différente ! Dame nature
Pour lui fit tout et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure, Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas,
Autant vaudrait n'exister pas."
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants.
Aussitôt les voilà courants.
Après ce papillon, dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets servent à l'attraper ;
Il devient leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps ; Un troisième survient et le prend par la tête.
H ne f aillait pas tant d'efforts
Four déchirer la pauvre bête.
" Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis point fâché* ; Il en coûte trop cher pour briller dans le monde ; Combien je vais aimer ma retraite profonde 1
Four être heureux, vivons caché."
Le papillon est comme le grillon, monsieur. Il ne vit pas Tliiver. — Non, il ne voit qu'une saison ; il lui faut le parfum des fleurs, le miel de leur calice, et l'air tiède sous le ciel d'azur. — Pourquoi le grillon envie-t-il le sort du papillon ? — Dites-le, mademoiselle. — Parce que dame nature a fait tout pour le papillon et rien pour le cri-cri. — N'a-t-elle rien fait pour lui ? A-t-il raison de se plaindre ? — Non certes, la nature lui a donné l'herbe fleurie et la musique de sa chanson. — Oui, il appartient au monde des artistes, du rossignol qui chante toutes les nuits, et de la cigale qui chantait tout l'été, comme dit La Fontaine, sans penser à l'hiver ni au travail. Qu'est-ce que le grillon envie au papillon ? — Ses ailes pour voltiger dans la prairie. — Oui, et ses brillantes couleurs, l'azur, la pourpre et l'or. — Est-ce tout ? — Non, monsieur, il lui envie les fleurs et ses amours. — Oui, et son inconstance ; le papillon est l'emblème de l'inconstance. — Comme la colombe est celui de la fidélité. — Le grillon n'est-il pas au désespoir ? — Si. — N'avez- vous pas peur qu'il ne commette un suicide ?
— Non, l'homme seul se donne la mort. — Hélas! oui; c'est une étrange marque de sa supériorité. — N'est-ce pas plutôt une conséquence de la liberté du bien et du mal qu'il possède seul ? — Vous avez raison, madame.
Les enfants ne sont-ils pas cruels, mon ami ? — Si, les enfants de la fable. — Et ceux de la réalité ? — Je ne sais, je pense pour la première fois à cette question. — Qu'en dites-vous, madame ? — Us sont légers, et facilement cruels. C'est par ignorance, je crois. — L'enfant est sans pitié, dit l'auteur des Deux pigeons. — Qui, monsieur ? — La Fontaine, n'est-ce pas ? Quelle est la morale de notre fable ? — Pour être heureux, vivons cachés. — Oui, et restons dans notre place, sans envier le sort de ceux qui sont plus haut que nous. Qui sait s'ils sont heureux dans l'opulence ? qui sait quels dangers menacent la grandeur ? Horace, dans l'ode " Rectius vives, Licini, ... 10 e du livre II, dit : " Le vent secoue le plus souvent la tête des pins sublimes, et la foudre frappe de préférence le sommet des monts." Et Jupiter a cloué Prométhée sur un rocher, et le Dieu Providence a enfermé six ans Napoléon à Sainte-Hélène.