‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 34 sur 54 · LE LIEVRE ET LA TORTUE · texte numérisé non relu

LE LIEVRE ET LA TORTUE

Les connaissez-vous ? — Oui. — Le lièvre est connu pour la rapidité de sa course ; on dit : il court comme un lièvre, et il court comme le vent. Lequel des deux court le plus vite? — Le vent bien entendu. — Et la tortue comment court-elle ? — Elle ne court pas du tout, elle marche comme un sénateur. — C'est bien. Elle est fameuse pour sa lenteur. Il y a des hommes qui sont de véritables tortues ; ils n'ont ni jambes ni nerfs. Avezvous de bonnes jambes, mon garçon ? — Oui, je cours plus vite que la sœur de mademoiselle. — Bien sûr ; les hommes l'emportent sur les femmes à la course, et les garçons sur les filles.

Qui s'imaginerait que ces deux animaux, la vitesse et la lenteur, engagent ensemble une lutte à la course ? Cela ne parait-il pas impossible et absurde? — C'est ridicule.-— Cela a lieu cependant. Lequel des deux, pensez-vous, porte le défi? — Le lièvre évidemment, et il devrait en

être honteux. — Eh bien ! c'est la tortue qui veut courir. N'est-elle pas folle? — Elle a perdu la tête. — Le lièvre partage votre opinion : " Ma commère, dit-il, il vous faut purger avec quatre grains d'ellébore.'* La tortue n'écoute pas ; elle veut courir à tout prix.

Le duel va s'engager. Vous pensez bien que le lièvre ne prit pas la chose au sérieux; il méprisait un pareil adversaire, et aurait été honteux de partir en même temps qu'elle. Je suis sûr que la tortue l'avait prévu, et qu'après tout elle n'était pas aussi bête que nous le croyions. De son côté, elle ne perd pas un moment, pas une seconde. Elle part, elle s'évertue, elle va sans cesse son train de sénateur, elle se hâte avec lenteur; elle suit la maxime d'Auguste : "festina lente" Et l'autre où est-t-il ? que fait-il ? Le voilà dans les trèfles jusqu'aux épaules, qui s'amuse, qui broute, et lève la tête pour écouter d'où vient le vent. Cependant à la fin, il voit que la tortue touche presque au bout de la carrière; et alors il part comme un trait ; mais c'était trop tard !

La tortue remporta la victoire. C'était à son tour de rire. Avec quel bonheur elle adressa au vaincu les paroles suivantes : " Eh bien ! n'avais-je pas raison ? Et que serait-ce si vous portiez une maison ! "

Quelle leçon pour nous tous ! Rien ne sert de courir ; il faut partir à temps.

Lisons, mesdames. Je lirai d'abord seul; essayez de

comprendre sans suivre dans votre livre. Après, nous

lirons ensemble.

Bien ne sert de courir ; il faut partir à point : Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.

Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but Sitôt ! êtes-vous sage ?

Repartit ranimai léger:

Ma commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d'ellébore.

— Sage ou non, je parie encore.

Ainsi fut fait ; et de tous deux

On mit près du but les enjeux.

Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,

Ni de quel juge l'on convint.

Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ; J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint» Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir, et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue

Aller son train de sénateur.

Elle part, elle s'évertue ;

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire

Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose,

Il s'amuse à toute autre chose Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit Que l'autre touchait presqu'au bout de la carrière, Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit Furent vains : la tortue arriva la première.

Eh bien 1 lui cria-t-elle, avais- je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi l'emporter ! et que serait-ce,

Si vous portiez une maison ?

Expliquez les mots suivants ; gageons, enjeux, calendes, arpenter les landes, brouter, carrière, trait.

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