‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 39 sur 54 · DEUX ANGLAIS QUI PARLENT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DEUX ANGLAIS QUI PARLENT FRANÇAIS

Me permettez-vous une observation, monsieur ? — Oui, mon ami. — Quelqu'un m'a lu hier soir le Col d'Anterne. — Votre frère ? — Non. — N'est-ce pas quelqu'une ? — Si, c'est la sœur de mademoiselle. — Eh bien ? — Vous n'aimez pas le humour. — Je l'aime beaucoup. — Vous nous avez lu il y a longtemps une page de Tôpffer, mais vous n'avez pas choisi la plus comique. — Laquelle? — Celle où l'anglais se dispute avec le guide. La sœur de mademoiselle et moi nous avons bien ri ; milord est si drôle. — Je vais lire la page à ces dames.

" Sur la fin du souper, le guide entra.

' Holà ! hé ! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand matin. Je viens d'examiner le temps: vers midi, nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut à cause des neiges. Et puis, c'est pas l'ombrelle de cette demoiselle qui la tirerait de là.'

Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre, il entama avec sa fille un colloque.

Milord a sa fille. ' Cette guide avé iune très-irrévencious manière.

— Il me paraisse iune stupid. Dise à lui que je ne voulé paartir que si le ciel n'avé pas iune niuage.'

Milord au guide. 'Je ne voulé paartir que quand

le ciel n'avé pas iune niuage.

— Eh bien ! c'est pas ça ! reprit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens ; et tout de même il faut partir de grand matin* Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits, nous autres.'

Milobd a sa fille. ' C'été iune fourbe. Au guide : Je dise à vos que je ne voulé paartir que quand le ciel n'avé pas iune iunique niuage.

— Comme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez à neuf heures, mais je vous dis que vers midi il peut faire de Forage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors ! '

Milobd a sa fille. l Cété iune fourbe. Comprenévos le chose, Clara? Il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager à commencer la journée de grand matin, parce que plus tard il faisé le pluie, et il perde son aagent.

—Je croyé aussi.

— Ces hommes été tute remarquablement voleurs !

— Tute. Ordonné lui votre volonté; il été bien attrapé!'

Milord au guide. ( Mon ami, je distingué paafaitement bien voter estratadgem ! Je ne voulé paartir que quand le ciel il n'avé pas plus de niuage que sur cette plate. . . . (à Clara) : How do you say plate, Clara ? '

Clara. ' Assiette.

— ... Que siur cette assiette. . . . Entendé-vos ?

— J'entends, j'entends; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté! . . •

— Je défende vos d'amener des cochons. . . .

— C'est pour faire voir à monsieur. ...

— Je défende vos !

— Comme vous voudrez.

— Je défende, diabel ! '

Le guide sortit, et de cette façon je ne pus, contre mon usage, décider de la veille l'heure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions, mais n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée à celle de milord, et c'est dans cette résolution que j'allai me coucher.

Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme pour réveiller milord et le presser de partir. Milord, déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et voyant le ciel tout couvert de nuage, ne put contenir son indignation : i Vos été iune fourbe, mosieur ! iune fourbe ! criait-il au guide de derrière sa porte ; je connaisse voter estratadgem ! je connaisse ! . . . je déclaré encore iune fois que je ne parte pas s'il y avé iune sieule iunique niuage dans tute la circumférence de la firmamente! . . . Allé-vos-en! tute suite! tute!'"

• Est-ce tout, monsieur ? — Non. — Lisez-nous encore quelque chose. La jeune miss ne parle-t-elle pas davantage ? — Si : quand ils furent dans le Col d'Anterne, le guide voulut fumer; il mit dans sa bouche une énorme pipe, ce qui effraya la jeune fille.

" Clara a Milord. Oh ! le détestable perfiume, si cette gaaçon voulé fiumer son pipe.

Mi lord a Clara. Je n'avé pas connaisse iune si intolérabel homme ! (Au guide.) Je défende vos, guide, de fiumer, pourquoi mon file il craigne la perfiume.

— C'est pas du perfium, c'est du bon tabac . . .

— Cest une perfiume mauvaise, je défende vos !

— Eh bien ! tenez, la bête est sure, je marcherai derrière. . .

Clara. Oh ! oh ! ne quitté pas la miulette !

Milord. Ne quitté pas ! Ohe ! what feïïow we hâve theref Je défende vos de fiumer! Si vos fiumé, je refiusé absolument de payer vos.

Ah ben ! ceux-là ! . . . vaut mieux mener les bêtes à la foire, dit le guide en remettant sa pipe dans sa poche."

Tous les Anglais parlent-ils comme cela? — Non, certes* — Où est-ce que Milord a étudié, monsieur? — Dans sa grammaire. — Cest évident

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