‹ Causeries avec mes élèves (volume 5)Chapitre 43 sur 54 · LE COQ ET LA PERLE · texte numérisé non relu

LE COQ ET LA PERLE

Je me proposais de vous donner aujourd'hui une des compositions les plus sublimes de notre cher fabuliste . . .

— Laquelle, monsieur ? — "Le Vieillard et les trois jeunes hommes." — Nous l'avons lue, et nous sommes curieuses de vous entendre l'examiner. Elle se présentera si bien après notre étude de Socrate. — Trop bien, madame ; il me paraît préférable pour la variété, et afin de nous reposer un peu de nos hauts entretiens des jours précédents, de nous arrêter aujourd'hui à une très-petite fable de La Fontaine, je veux dire " Le Coq et la Perle." — Elle est très-belle.

— Oui, c'est un bijou littéraire. — Elle est si simple. — Et si significative, si pleine d'instruction. C'est une de ces compositions dans lesquelles il faut pénétrer. Si on ne le fait pas, si on ne regarde que la surface, on ressemble au coq jugeant la perle, ou à l'ignorant jugeant le manuscrit. N'est-ce pas, mesdames ? — Oui, les choses n'ont de valeur qu'autant que nous sommes capables de les apprécier. — C'est bien, mademoiselle ; vous exprimez admirablement la leçon que le poëte a voulu nous donner.

Ecoutons-le, et notez bien cette éloquente symétrie qu'il a établie entre le coq devant la perle et l'ignorant devant le manuscrit Je ne connais rien de plus attique que ces. douze petits vers : ils valent un long poëme.

Un jour un coq détourna Une perle, qu'il donna Au beau premier lapidaire.

Je la crois fine, dit-il ; Mais 1 e moindre grain de mil Serait bien mieux mon affaire.

Un ignorant hérita D'un manuscrit, qu'il porta Chez son voisin le libraire.

Je crois, dit-il, qu'il est bon ; Mais le moindre ducaton Serait bien mieux mon affaire.

Qu'est-ce que le coq trouva sous sa patte ? — Est-ce ce qu'il cherchait ? — Que cherchait-il ? — Une perle ne vaut-elle pas mieux qu'un grain de millet ? — Vaut-elle mieux absolument ? — Vaut-elle mieux pour un coq ? — Vaut-elle mieux pour vous, mademoiselle ? — Pourquoi a-t-elle plus de prix pour vous que pour le coq ? — Etes-vous étonnée que le coq la donnât à un lapidaire ?

Qu'est-ce que l'ignorant trouva ? — Un manuscrit pour un ignorant et une perle pour un coq, n'est-ce pas la même chose? — Et un tableau de Raphaël ou le coucher du soleil pour un aveugle? — Et la glorieuse Marseillaise . pour le sourd ? — Un ducaton a-t-il plus de valeur que le manuscrit d'un génie? — Pour vous? — Pour l'ignorant qui ne sait pas lire ? — L'ignorant a-t-il tort de donner son manuscrit à un libraire pour un ducaton ?

Que nous enseigne cette fable? — Le prix que nous

accordons aux choses n'est-il pas en rapport de l'appréciation que nous sommes capables d'en faire? — Estimonsnous tous les richesses ? — Pourquoi ? — La grande ' peinture ? — La grande musique ? — Pourquoi non ? — Une tragédie de Shakspeare, une page de Pascal? — Pourquoi non? — Un anglais admire-t-il autant qu'un français une fable de La Fontaine ou l'Athalie de Racine ? — Un français attache-t-il autant de prix qu'un anglais à un roman de Dickens? — Pourquoi non? — Entre Paul qui admire et Pierre qui rit de l'admiration de Paul, lequel a raison le plus souvent? — N'est-il pas heureux d'estimer la perle, le manuscrit, les richesses, la peinture, la musique, Shakspeare, Racine, La Fontaine, et même Dickens ?

Bienheureux sont ceux qui ne sont jamais ni le coq devant la perle, ni l'ignorant devant le manuscrit, et qui savent découvrir le prix des choses !

xLm.

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