‹ Causeries avec mes élèvesChapitre 33 sur 54 · LA FONTAINE (SUITE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE (SUITE

Lisons l'éloge que Fénelon fît de La Fontaine aussitôt qu'il apprit sa mort. — Quand mourut-il ? — Le 13 avril 1 695. — Etait-il vieux ? — 11 avait soixante-treize ans neuf mois et cinq jours. — Quand est-il né ? — Voilà un problème que je vous laisse à résoudre, mon ami. — Je le ferai ce soir avec la sœur de mademoiselle.

Fénelon a écrit cet éloge en latin. — Il est en français dans notre livre. — Oui, il a été traduit par le duc de Bourgogne sous les yeux de son précepteur, qui voulait par ce travail le bien pénétrer de la perte que ïe monde venait de faire.

" La Fontaine n'est plus ! Il n'est plus ! et avec lui ont disparu les jeux badins, les ris folâtres, les grâces naïves et les doctes Muses. Pleurez, vous tous qui avez reçu du ciel un cœur et un esprit capables de sentir les charmes d'une poésie élégante, naturelle et sans apprêt. Il n'est plus cet homme à qui il a été donné de rendre la négligence même de l'art préférable à son poli le plus brillant ! Pleurez donc, nourrissons des Muses ; ou plutôt consolezvous : La Fontaine vit tout entier, et vivra éternellement dans ses immortels écrits. Par l'ordre des temps, il appartient aux siècles modernes ; mais par son génie, il appartient à l'antiquité, qu'il nous retrace dans tout ce qu'elle a d'excellent. Lisez-le, et dites si Anacréon a su

badiner avec plus de grâce ; si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile enfin a été plus touchant et plus harmonieux."

Quel bel éloge, monsieur ! — Oui et bien mérité. Il me plairait davantage encore s'il n'était pas un peu déclamatoire dans le ton. Que c'est différent de la simplicité de La Fontaine ! — N'aimez-vous pas cette page ? — C'est une question de style et de goût. Je ne veux pas critiquer ; seulement je préfère la manière de Bossuet ou de Pascal à celle de Fénelon. Il y en a qui sentent tout juste le contraire, et je ne puis les blâmer. — Toutes les idées sont justes ? — Oh ! parfaitement, excepté une. — Laquelle ? — La négligence de l'art dont Fénelon fait un mérite au Fabuliste. Personne ne travailla plus son vers et l'art que lui: lisez dans Walckenaè'r avec quel soin il composait. Un grand artiste ne peut être négligent ; La Fontaine ne l'est pas plus que Sophocle, ou Virgile, ou Racine, ou Raphaël, ou G. Sand.

La Fontaine n'était-il pas distrait ? — Pas dans son art. Il vivait sans cesse dans sa poésie ; de là ses distractions au milieu des hommes. — Il en avait de grandes, n'est-ce pas ? — Oui, mais il ne faut pas accepter toutes celles qu'on raconte. — Lesquelles ? — Je ne veux pas vous les dire. — Dites-nous les vraies distractions. — A la bonne heure ! Je les prends dans Walckenaè'r.

4% La Fontaine avait un procès, ne s'en inquiétait nullement, et restait à la campagne. Un de ses amis apprend que le procès va être jugé le lendemain, il en prévient La Fontaine et lui envoie un cheval, pour qu'il se rende à Paris, afin de solliciter ses juges. La Fontaine se met en

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route, puis, pour se reposer, il s'arrête chez une de sea connaissances, qui demeurait à une lieue de la capitale. I] est reçu avec joie, accueilli avec empressement, parle de vers, et oublie son procès : On Tin vite à coucher, il consent à rester, dort toute la nuit, et se réveille tard dans la matinée ; mais en se réveillant il se rappelle enfin le motif pour lequel il s'est mis en route ; il repart, arrive après le jugement rendu, et essuie les reproches de son ami. Sans se déconcerter, La Fontaine répond qu'il était bien aise au fond de cet incident, parce qu'il n'aimait ni à parler d'affaires, ni à en entendre parler."

" Un jour Racine mena La Fontaine à ténèbres ; et, s 'apercevant que l'Office lui paraissait long, il lui donna pour l'occuper un volume de la Bible. La Fontaine tomba sur la prière des Juifs, dans Baruch, et, ne pouvant se lasser de l'admirer, 'û dit à Racine : " C'était un beau génie que Baruch ; qui était-il ? " Le lendemain et les jours suivants, lorsqu'il rencontrait dans la rue quelque personne le sa connaissance, après les compliments ordinaires, i] élevait la voix pour dire: "Avez-vous lu Baruch? cVtait an grand génie ! "

Un jour que le docteur Boileau, frère du poëto, parlait en sa présence de saint Augustin, il l'interrompit pour lui dire : " Saint Augustin est-il un aussi grand génie que Rabelais ? " L'autre étonné lui répond : " Monsieur de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l'envers ce matin."

Il quittait le monde réel et vivait dans l'idéal. Il était iitficile de lui faire prendre part aux conversations vulgaires. " Une fois Le Verrier l'invite à dîner, dans l'espérance qu'il amuserait ses convives. La Fontaine mangea, et ne parla point. Comme le dîner se prolongeait, il

s'ennuya, et se leva de table sous prétexte de se rendre & l'Académie. On lui fit observer qu'il n'était pas encore temps, et que deux heures venaient de sonner. i Ah bien ! répondit-il, je prendrai le plus long,' et il sortit."

Madame de La Sablière, qui l'aimait comme une mère, \w dit un jour : " En vérité, mon cher La Fontaine, vous seriez bien bête, si vous n'aviez pas tant d'esprit ! "

Etait-il toujours distrait? — Oui ; mais cela. signifie qu'il était occupé ailleurs, dans un monde plus beau, dans le monde de la poésie. Quand il trouvait ce monde sur la terre, son esprit ne partait pas. D adorait. Il ne fut jamais distrait en présence des dames. Elles étaient pour lui des déesses ; il leur disait et le croyait trèssérieusement. Il a vu la princesse de Conti parée pour le bal ; il ne peut l'oublier ; il la voit dans ses rêves de la nuit comme dans ceux du jour.

" L'herbe l'aurait portée ; une fleur n'aurait pas

Reçu l'empreinte de ses pas. ..."

Et à la duchesse de Bouillon :

" Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs ;

Allez en des climats inconnus aux zéphyrs,

Les champs se vêtiront de roses."

Il adorait les dames, monsieur, comme les fourmis. — Pourquoi pas ? Il était enthousiaste ; c'est pour cela qu'il a mis au monde ses bêtes immortelles ; c'est par là qu'il fut poëte et le plus heureux des hommes. Ecoutez M. Taine qui est aussi poëte, quand il consent à ne pas être philosophe.

" Il était dans ce monde charmant où les hommes sensés n'entrent jamais, qui n'est ouvert qu'aux simples d'esprit, aux gens un peu fous, aux rêveurs. ... D

oubliait le vrai caractère des choses et les voyait tellea qu'il se les figurait. Il s'oubliait lui-même, il s'enfonçait si bien dans ses personnages fictifs, qu'il s'intéressait à eux, leur parlait, revenait à eux comme à d'anciens amis, leur donnait une place dans sa vie, s'effaçait devant eux et mettait au jour de véritables êtres."

u Il était sans cesse dans le pays des rêves, des célestes disions. Il avait tous les jours ces émotions de l'âme qui font oublier la terre. Celui-là n'a pas vécu qui ne les a pas eues. Nous mangeons, nous dormons, nous songeons à gagner un peu de considération et d'argent ; nous nous amusons platement, notre train de vie est tout mesquin, quand il n'est pas animal ; arrivés au terme, si nous repassions en esprit toutes nos journées, combien en trouverionsnous où nous ayons eu pendant une heure, pendant une minute, le sentiment du divin. Et ce sont cependant ces heures si clair-semées qui donnent du prix à notre vie. Une grosse toile vulgaire, uniforme, sur laquelle de loin en loin on aperçoit une belle fleur délicatement peinte, voilà l'image de notre condition ; celui-là seul est à envier qui peut montrer sur sa trame beaucoup de fleurs pareilles. Ni l'extérieur, ni le rang, ni la fortune, ni la conduite ou le caractère visible ne font l'homme ; mais le sentiment intérieur et habituel. . . . C'est dans ce fond intime qu'il faut regarder La Fontaine. C'est par là que la vie d'un poëte vaut quelque chose. Celui-ci s'est donné sans cesse le spectacle que ses vers nous offrent. Il a erré parmi des milliers de sentiment» fins, gais et tendres ; son cœur lui a fourni une fête, la plus piquante, la plus gracieuse, toute nuancée de rêveries voluptueuses, de sourires malins, d'adorations fugitives. . . . Bien des gens ne changeraient pas son cœur ni sa vie contre le cœur ou la vie du grand roi.

Changeriez-vous, madame fois la vie de La Fontaine.— reux comme La Fontaine ?

Byron et vous avez Molière Je voudrais savoir pourquoi divin, comme dit M. Taine, Nous examinerons peut-être

? — Non, je préférerais mille

- Tous les poëtes sont-ils heu-

— Non, monsieur, nous avons qui ne furent guère à envier, les poëtes qui vivent dans le

ne sont pas tous heureux. — cette question un autre jour,

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