L'HIRONDELLE
Les paysans aiment-ils pinson, monsieur ? — Sans doute, mon ami. — La sœur de mademoiselle dit que vous ne nous montrez que le bon côté des Français.
— Je ne sais ce que vous voulez dire : ont-ils un mauvais côté ? — Ce sont des barbares, monsieur. — Il faut vous expliquer. — La sœur de mademoiselle m'a lu hier soir une page de Michelet. — Eh bien! — Vous aveuglez les pauvres pinsons de vos prairies.
— Oui, mon ami, et vous ne doutez pas, j'espère, que je ne partage votre indignation et celle de mademoiselle. Mais ne dites pas, je vous en conjure, que les Français sont des barbares, car ils sont autant révoltés que vous Américains de la barbarie de quelques français. J'eusse voulu en vérité vous cacher cette atrocité, mais puisque la sœur de mademoiselle a révélé le crime, j'ouvre la page de Michelet.
L'historien de l'oiseau avait un dimanche d'été fait une visite au Pré-aux-Clercs. — Qu'est-ce que le Pré-aux-Clercs?
— C'est l'ancien nom du marché aux oiseaux de Paris. — Vous vendez là les esclaves ailés. — Oui, madame, l'homme est le plus cruel des animaux. M. Michelet vit donc là un pinson aveugle. " Nul spectacle plus pénible. Il faut avoir une nature étrangère à toute harmonie,une âme barbare, pour
ache^r par une telle vue le chant de cette victime " — Chantait-il ? — Oui, le malheureux virtuose chantait, " faisant un indomptable effort pour poursuivre la lumière, la cherchant toujours en haut, et puisant son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gardé dans l'esprit." — Avezvous vu des pinsons aveugles ? — Hélas ! oui, j'en ai vu cent. — Pourquoi enlèvent-ils la lumière aux pinsons ? — Pour les faire chanter davantage. Le pauvre musicien des champs n'a plus alors aucune distraction, il met toute sa vie dans le souvenir du soleil et le chante sans cesse ni repos. . . . O doux barde de nos prairies, comme le poëte d'Albion, qui célébra les splendeurs du ciel et le bonheu* de l'Eden, tu es plongé dans les ténèbres de la nuit, et comme lui tu te retournes vers le jour de ton âme pour saluer avec transport la lumière qui y brille !
Mais quittons ce triste sujet, et parlons de l'hirondelle de France. — Est-ce aussi un oiseau des champs ? — Oui, le plus aimé et le plus ravissant, le maître de toutes les maisons et de tous les cœurs. U faut vous imaginer la petite maisonnette du campagnard, sans vestibule, avec une porte qui ouvre sur le chemin, et un plafond haut de sept pieds seulement. L'hirondelle y pénètre à toutes les heures du jour et y place son nid. Le voilà, bâti de terre et fortement attaché dans l'angle du mur et du plafond ! Vous pouvez y mettre la main, et caresser les petites hirondelles. — Et la mère n'a pas peur ? — Point du tout ; elle sait qu'elle est comme un être sacré.
" Dans un logis de campagne où mon beau-père faisail l'éducation de ses enfants, dit Michelet, il leur tenait la classe dans une serre cù les hirondelles nichaient, sans s'inquiéter du mouvement de lu famille, libres dans leurs
allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très-haut, et plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François: ' Sœurs hirondelles, ne pourriez-vous vous Caire ? '
" Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la petite-fille. Elles y reviennent chaque année ; leurs générations s'y succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s'éteint, se disperse, la maison passe à d'autres mains, l'hirondelle y revient toujours ; elle y maintient son droit d'occupation."
Son vol est très-rapide, n'est-ce pas ? — Oui, madame, prodigieusement; elle fait quatre-vingt lieues par heure, environ trois cents milles. — C'est incroyable. — Et son vol est circulaire, elle revient sans cesse et vous jette dans un tourbillon de rêves ; elle passe mille fois devant vos yeux en un instant, et vous sentez sur votre joue le vent de son aile. Écoutez cette page émue et poétique, qui n'est que l'expression des émotions de tous en France.
" Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais, sa petite face noire. Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que tes tranchantes ailes, faux rapides comme celles du temps ? Lui s'en va sans cesse ; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce semble, tu me rases, tu voudrais me toucher. Tu me caresses de si près, que j'ai au visage le vent, et presque le coup de ton aile. Est-ce un oiseau ? est-ce un esprit ? . . . Ah ! si tu es une âme, dis-le-moi franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts. Nous le serons demain : nous sera-t-il donné de venir à tire-d'ailes revoir ce cher foyer de travail et d'amour ? de dire un mot encore, en langue d'hirondelle, à ceux qui, même alors garderont notre cœur ? "
M xhelet est poëte, monsieur. — Oui, mademoiselle, c'est sa gloire et sa grandeur. — Croyez-vous que l'hirondelle soit un esprit ? — Je l'ai cru souvent ; c'est au moins un être merveilleux, une fascination étrange. — Croyez-vous que les âmes reviennent sur cette terre ? — Peut-être ; c'est une douce et riante pensée. — La fin de la page que vous avez lue est mélancolique. — Oh ! oui ; la mélancolie est au bout de toutes choses en ce monde, parce qu'elles sont passagères, et que nous sommes mortels.
Les hirondelles émigrent, n'est-ce pas, monsieur ? — Oui, mademoiselle, elles vont chercher ailleurs la chaleur et la lumière. — Quand reviennent-elles en France ? — Vers Pâques : elles apportent et annoncent le doux printemps. — Arrivent-elles toutes ensemble? — Non, elles partent ensemble des pays du soleil, mais la route est longue, et nombreux les dangers du voyage. C'est une grande émotion au village que le retour de la première hirondelle, et une des joies les plus pures. On l'attend depuis que l'herbe verdit la campagne, et que la jeune feuille est sur l'arbre.
Soir et matin, et tout le long du jour, on regarde après la noire messagère, après la chère fée aux mille cercles, et l'on écoute sans cesse. Le passant s'arrête vingt fois dans les sentiers des champs, et crie au laboureur qui arrête ses bœufs. " François, n'as-tu pas vu encore l'hirondelle ? " Cette fois François l'a vue, il y a une heure environ ; il était quatre heures : " deux alouettes chantaient au ciel sur ma tête, quand tout à coup j'ai vu les cercles tourner autour de mes bœufs, et courir entre leurs cornes, plus rapides que le vent, et glisser sur ma joue. — L'as-tu entendue ? — Mes oreilles sont pleines de ses doux cris. . . . Me voici ! me voici ! disait-elle, salut ! bonjour ! . . . Voilà les deux grands bœufs roux marqués de blanc, et toi l'ami François,
et ton vieux chapeau sans visière. . . . As-tu vu mes sœurs et mes filles ? . . . Je cours au village, au foyer de Jeanne. ... La porte est-elle ouverte pour la messagère des beaux jours ? "
Dit-elle tout cela, monsieur ? — Oui, madame, plus vite que notre langue ne puisse renoncer, et bien d'autres cr oses que nous sommes incapables de comprendre. — Michelet dit-il cela du retour de l'hirondelle ? — Non, mademoiselle, on ne peut pas tout écrire. Je vous parle moimême, et ne vous communique que ce que j'ai vu et entendu. — On doit être triste à la campagne quand elle émigré. — Oui, ce sont de mauvais jours ; c'est en automne, quand les feuilles jaunissent et tombent, poursuivies par le vent qui les maltraite et les roule à travers la plaine et dans la vallée, loin de l'arbre qui les nourrit. — Partent-elles une à une comme elles viennent ? — Non, elles s'en vont toutes ensemble, en famille. Vers le milieu d'octobre, si je ne me trompe, le campagnard sent que son foyer va être abandonné. H n'a pas entendu jaser ses hirondelles ce soir, depuis quatre ou cinq heures ; il les cherche vainement autour de sa maison. " O femme, elles vont partir, dit-il, avant trois jours ; elles sont allées à l'assemblée." — A l'assemblée ? — Oui, elles ont de grands meetings avant le voy. âge. — Où ? — Au sommet du clocher d'une des églises du canton. Il y en a là mille et mille ; elles viennent de quinze ou vingt villages des alentours, pour fixer le jour du départ.— Que font-elles là? — Elles sont dans un mouvement prodigieux, volant en cercle et se rencontrant, et se croisant sans cesse. Elles ont tant de choses à se dire ! — Parlent-elles ? — Jamais assemblée humaine n'entendit tant de communications, de questions, d'objections, et d'éloquence» — Que disent-elles ? — Dieu seul peut tout entendre ; je
n'ai compris que ceci ; " Mes soeurs, il faut partir, les nuita sont froides, l'hiver arrive. . . . Ma fermière ferme sa porte à l'approche du soir. . . . Les vaches ne vont plus dans la prairie. . . . Les arbres sont jaunes. . . • On a battu les pommes et les noix. ... Il n'y a plus de moucherons dans Fair pour nous nourrir. . . . Partirons-nous demain ? . . . Non, nous ne serons prêtes qu'après-demain. . . . Toutes les sa urs de votre village sont-elles ici ?.. . Tous vos enfants sont-ils assez forts pour le long voyage? . . . Mon vieux père est malade, attendons trois jours. . • .
Est-ce tout, monsieur ? — Je n'ai pas pu entendre le reste, mais il y a eu meeting encore le lendemain et le surlendemain. Ces jours-là les hirondelles sont revenues tard au foyer des familles. — Et puis ? — Le troisième jour, nous ne les avons pas revues ; la maison était triste et l'on pleura leur départ, mais le grand-père nous dit : " Consolezvous, mes enfants, elles reviendront avec le printemps ; serai-je encore parmi vous pour leur souhaiter la bienvenue ? "... Et nous oubliâmes presque nos hirondelles en contemplant avec amour la douce tête blanche du grandpère, et nous pensâmes aux séparations des hommes, qui partent aussi, mais non ensemble, et qui ne reviennent