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Causeries d'un ami des livres

La Littérature Romantique n'est pas un genre littéraire. Elle fut, dès l'origine, l'expression d'un état de conscience nouveau et le fruit d'un ensemble d'opinions sociales nouvelles. Cet état de conscience et cet ensemble d'opinions, viennent de plusieurs sources : d'abord de l'expérience qu'on venait de faire des idées philosophiques du xvme siècle, qui avaient failli détruire la civilisation, puis du mépris de l'Humanisme épuisé, des sentiments et des formes littéraires qu'il avait accrédités en France au xvie siècle, enfin de l'invasion des littératures étrangères dans la littérature française. A ce dernier point de vue, le Romantisme est antérieur à la Révolution. Il est déjà très vivant dans les Ecrits de Jean- Jacques Rousseau, et de son Ecole. Il y a quelques importations germaniques. Le Werther de Goethe est de 1774, le Faust de 1790. Ce sont des atomes. Le vrai souffle romantique est venu d'Angleterre par Sha-

kespeare et Macpherson. Letourneur traduisit Shakespeare à la fin du règne de Louis XV, au milieu des imprécations de Voltaire ; Ducis entreprit de l'introduire sur la scène. L'Ossian de Macpherson eut encore plus d'influence que Shakespeare. La première édition de l'Ossian de Macpherson (1762) est intitulée : — Fingal, an ancient epic poëm in six books, together viith several other poè'ms, composed by Ossian the son of Fingal, translated from the gallic language by James Macpherson, London printed for T. Becket and P. A. de Hondt, in the Strand, MDCCLXII ; — 1 vol. in-40, titre rouge et noir avec une vignette de Wale gravée par Taylor et l'épigraphe : « Fortia fada patmm, » tirée de Virgile. Le volume contient xvi et 270 pages. Cette prétendue traduction d'Ossian est en prose anglaise avec des notes. Le livre est contemporain des soi-disant poèmes envieux saxon de Chatterton qui parurent en 1763. La traduction française d'Ossian par Letourneur. traducteur de Shakespeare, est de 1773. Letourneur est aujourd'hui un inconnu, de peu de mérite personnel si l'ont veut, mais qui a eu autant d'action qu'un homme de génie. Gœthe écrit dans Werther : — Ossian a supplanté Homère dans mon cœur. — Il a opéré le même effet dans celui de Chateaubriand, qui en a traduit plusieurs fragments, et dans le cœur de Bonaparte, dont Talleyrand écrit au lendemain de l'expédition d'Egypte : — Le général Bonaparte adore Ossian dont les beautés sublimes le détachent de la terre. — Qu'on ajoute à ces ferments divers, l'horreur produite dans les âmes par l'application sociale des principes du xvme siècle, exagérés par l'ignorance ivre de nos pères de 93. La réaction était immense. On était las du sang et de la misère dont on sortait, las de Voltaire, las de Junon et

de la mythologie humaniste. Alors surgit Chateaubriand ayant en portefeuille la vengeance du Christianisme outragé, puis les senteurs de la forêt vierge dont il avait parcouru les solitudes. Le Génie du Christianisme est le premier livre de l'Ecole Romantique. Voici le titre exact de l'édition originale : — Le Génie du Christianisme ou les Beautés de la Religion Chrétienne, par François- Auguste Chateaubriand, à Paris, chez Migneret, rue du Sépulcre, f. s. g., n° 28, an X (1802). — Elle a cinq volumes in-8° dont le cinquième est intitulé : Appendice du Génie du Christianisme et se compose de notes. Il y en eut immédiatement de nombreuses contrefaçons, ce qui ne comporte pas un succès ordinaire. L'auteur publia une deuxième édition authentique l'année suivante (2 vol. in-8°, Paris, 1803, de l'imprimerie de Migneret), en tête de laquelle figure la dédicace au premier consul, supprimée après le meurtre du duc d'Enghien, et ainsi conçue : — Au premier consul, le général Bonaparte. — Général, vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme. C'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'Auguste Cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnoître dans vos Destinées la main de cette Providence qui vous avoit marqué de loin, pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent, la France agrandie par vos victoires , a placé en vous son espérance depuis que vous appuyez sur la Religion les bases de l'Etat et de vos prospérités. Continuez de tendre une main secourable à trente millions de Chrétiens qui prient pour vous aux pieds des Autels que vous leur avez rendus. Je suis avec respect, Général, votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand. —

Quoi qu'on dise, il existe une affinité intime entre la Littérature d'une part, et de l'autre la Société et les Mœurs représentées par les Croyances. C'était par la Littérature que Chateaubriand attaquait les idées philosophiques qui avaient failli détruire la Société avec le Christianisme. Ce fut à cause de cela que l'ouvrage fut un événement. « Quoique le succès de mon grand Livre, dit Chateaubriand qui sort de parler d'Atala *, fût aussi éclatant que celui de la petite Atala, il fut néanmoins plus contesté. C'étoit un ouvrage grave où je ne contestois plus les principes de l'Ancienne Littérature et de la Philosophie par un Roman, mais où je les attaquois directement par des raisonnements et des faits. L'Empire Voltairien poussa un cri et courut aux armes. Mmc de Staël se méprit sur l'avenir de mes études religieuses (naturellement). On lui apporta l'ouvrage sans être coupé ; elle passa ses doigts dans les feuillets, tomba sur le chapitre laVirginité, et elle dit à M. Adrien de Montmorency qui se trouvoit avec elle : — Mon Dieu! notre pauvre Chateaubriand! cela va tomber à plat. — L'abbé de Boullogne ayant entre les mains quelques parties de mon travail avant la mise sous presse, répondit à un libraire qui le consultoit : — Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela. — Quelle espérance pouvois-je avoir, moi sans nom et sans preneurs, de détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi- siècle, de Voltaire qui avoit élevé l'énorme édifice achevé par les Encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe? Quoi! les Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Dupuis, les Helvétius, les Condorcet, étoient des esprits sans autorité !

Mémoires d' Outre-Tombe, t. II, p. 258 de l'édition Legrand, Troussel et Pomey, 6 vol. in-S0, sans date.

Quoi ! le monde devoit retourner à la légende dorée ! » Et bien oui ; Chateaubriand leur criait à tous : Mémento quia pulvis es et in f>ulverem reverteris, et ils sont rentrés dans la poussière où ils sont restés. Qui est-ce qui lit Duclos, Helvétius, Condorcet, d'Alembert et même Diderot après trois quarts de siècle écoulés ? Qui est-ce qui achète leurs OEuvres et qui est-ce qui les achètera jamais ? Le Génie du Christianisme a fait tomber du jour au lendemain les Livres de cinq cents Auteurs en possession des Bibliothèques et de l'Opinion.

Ses deux premières éditions citées tout- à -l'heure resteront, comme les Livres de Bossuet. Atala et René y étaient insérés à l'état d'épisodes. Pourtant, avant la publication du Génie du Christianisme, Chateaubriand en avait détaché Atala qui avait paru, dès 1801, avec ce titre : — Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert; à Paris, chez Migneret et à l'ancienne librairie Dupont, an VIII (1801). — C'est un volume petit in-12 de format elzévirien, de xxiv et 210 pages de texte, imprimé sur d'assez beau papier et qu'on recherche maintenant, bien qu'on lui préfère, à cause des gravures et du papier, l'éditionde 1805 'V11 contient aussi René (1 vol. in-i 2). Le motif de l'impression à part 6l Atala est indiqué dans une Lettre aux Débats reproduite dans l'édition originale : « Quelques épreuves de cette petite histoire, dit Chateaubriand, s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causeroit un tort infini, je me vois obligé de la publier à part. » Il ajoute dans les Mémoires d'Outre-Tombe (t. II, p. 233 de l'édition cifée) : « C'est de la publication à1 Atala que date le bruit que j'ai fait dans ce monde. Je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire paroissoit un prodige; on en étoit affamé.

L'étrangeté de l'ouvrage ajoutent- à la surprise de la foule. Atala tombant au milieu de la Littérature de l'Empire, de cette Ecole classique, vieille rajeunie dont la seule vue inspiroit l'ennui, étoit une sorte de production d'un genre inconnu. On ne savoit si on devoit la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés. Etoit-elle Gorgone ou Vénus ? Les Académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur sa nature, de même qu'ils firent des rapports sur le Génie du Christianisme. Le vieux siècle la repoussa ; le nouveau l'accueillit. Atala devint si populaire qu'elle alla grossir avec lesBrinvilliers la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étoient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois sur les quais, on montroit mes personnages en cire comme on montre des images de vierges et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parloit de Vâme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. »

Napoléon, disciple d'Ossian et admirateur du Génie du Christianisme, était entouré de classiques, de vétérans du xvme siècle, critiques, lettrés, métaphysiciens qu'il confondait sous le vocable commun d'Idéologues. « Ce sont, disait-il, des vermines que j'ai sur mon habit. » Il parlait de son habit de membre de l'Institut. Chateaubriand était seul contre eux tous. Il y avait bien Mme de Staël. C'est elle qui a inventé le mot Romantique dans son Livre intitulé : De la Littérature (1800). Le Romantique qu'elle invoque est celui de J.-J. Rousseau. Mais elle avait l'instinct de la trivialité des sentiments accrédités pour l'Ecole du xvme siècle. Elle

a aussi inventé pour les qualifier le mot Vulgarité. De même qu'elle estime que le Génie du Christianisme va tomber à plat, elle ne prévoit pas ce qui va arriver par le Romantisme. L'esprit duxvme siècle lui a fermé l'horizon. Elle écrit, dans son Livre De la Littérature : « La poésie d'imagination ne fera plus de progrès en France ; on mettra dans les vers des idées philosophiques ou des sentiments passionnés. Mais l'esprit humain est arrivé dans notre siècle à ce degré qui ne permet plus les illusions ni l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à frapper les esprits. » Elle tient pourtant au Romantisme par autre chose que le goût de Jean-Jacques : elle rejette les moules classiques ; puis elle a vécu dans divers pays , surtout en Allemagne. L'originalité propre aux Littératures du Nord la pénètre. Il y a encore Geoffroy -qui, dans sa Polémique furieuse des Débats où il rompt des lances en faveur des écrivains du xvii* siècle, est au Romantisme un secours indirect. 181 1 est à peu près le terme chronologique de l'effort de Rénovation littéraire tenté par Chateaubriand. Il mit au jour cette année-là L' Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à PariSj en allant par la Grèce et revenant par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne (3 vol. in-8°, Paris, 181 1, chez Lenormant). L'Itinéraire est un des monuments de l'Ecole Romantique sur l'avenir de laquelle il a exercé une puissante influence. « Vous êtes le premier et le seul voyageur, écrivait à Chateaubriand le cardinal de Beausset à propos de L'Itinéraire, qui n'ait pas eu besoin du secours de la gravure et du dessin pour mettre sous les yeux de ses lecteurs les lieux et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs et de grandes images. » Des images ! c'étaient des images que Chateaubriand, comme il le déclare lui-même, était allé chercher dans

son voyage en Orient pour ses Martyrs. C'est dans L'Itinéraire que Victor Hugo a découpé plus tard les images qui ornent les Orientales. Bien d'autres ont fait comme Victor Hugo. Toute une Littérature orientale a sa source dans U Itinéraire. A partir de L'Itinéraire, l'auteur quitte le champ clos des Lettres et se livre à la Politique. Il publiera ensuite Le Dernier Abencérage (1826), Le Voyage en Amérique, Les Natchez (2 vol. in-8°, Paris, Lefebvre et Ladvocat, 182g), qui complètent son épopée de voyageur. Ce sera qu'il vide son portefeuille.

On peut vérifier au verso du faux titre du tome Ier de l'édition originale de L'Itinéraire, où en sont ses Livres en 181 1. On y lit : — On trouvera, à Paris, chez Lenormant, rue de Seine. 8, et à Lyon, chez Ballanche père et fils, aux halles de la Grenette : Génie du Christianisme ou Beautés de la Religion Chrétienne, par F. -A. de Chateaubriand, 5e édition revue, corrigée et augmentée, suivie des Imitations en vers français de différents morceau* de cet ouvrage et d'une table des matières, 5 vol. in-8°, caractères neufs, avec neuf gravures (30 fr. et 48 fr. sur papier vélin) ; les Martyrs ou le Triomphe de la Religion Chrétienne, 3 e édition, revue, corrigée et augmentée de remarques sur chaque livre, 3 vol. in-8°. (L'édition originale des Martyrs est de 1 808, 2 vol. in-8°, chez Lenormant). On trouvera chez Lenormant A tala-René, du même auteur, 12e et dernière édition. « J'ai passé quatre ans (et même moins) à revoir cet épisode ; mais aussi est-il tel qu'il doit rester. C'est la seule Atala que je reconnoîtrai dans l'avenir : » préface de cette nouvelle édition très bien imprimée sur papier d'Angoulême, ornée de six gravures dessinées par G. -B. Garnier et gravées par P. -P. Choffard, 1 vol. in-12, 6 fr. 50, cartonné à la Bradel, 7 fr. Ces éditions d'Atala sont cotées assez haut mainte-

riant, plus que les éditions originales du Génie du Christianisme, des Martyrs, et de Y Itinéraire ^ ce qui est dû à ce que l'Art Romantique n'est pas né, que ce sont des œuvres de guerre, où on n'a pas la préoccupation du papier et des enjolivements à l'aide desquels les Romantiques de la Restauration et de la Monarchie de juillet, chercheront à attirer l'œil des gens du monde. D'autre part, elles ont eu trop de succès pour être aussi rares que les Petits Romantiques ; on ne les a pas tirées à si petit nombre. Enfin elles ont encore la physionomie du Livre du genre empire. Une autre raison leur a nui auprès des amateurs de Romantiques : Chateaubriand n'a pas reconnu sa progéniture romantique d'après 1820, renié dans les Mémoires d Outre -Tombe , le mot d'enfant sublime qu'il aurait accordé au Victor Hugo des premières Odes. Il voit bien que les Romantiques sont ses fils. Il aime mieux les avoir pour sujets. Il méprise leur art, leurs théories.

« M. de Fontanes, écrit-il en 1832, m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples. » Il n'entend pas non plus être un « gent de lettres. » « Je n'ai jamais, écrit-il encore, eu l'air hébété ou suffisant, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs. » Il fait sans doute allusion aux Jeune-France, aux Bousingots, du clan de Petrus Borel, aux prétentions de Balzac qui avait fait graver sur le socle d'une statue de Napoléon, placée à la porte de son cabinet de travail : « Ce qu'il n'a pas fait par l'épée, je le ferai par la plume. » Ce sont des manants.

Il en est néanmois l'Apollon ; il leur a donné à tous une lyre ou un stylet. Ils se renient d'ailleurs entre eux comme ils sont reniés de leur père. Si Lamartine refuse

de lire Alfred de Musset, Chateaubriand refuse de lire les Méditations qui menacent de lui faire de l'ombre. Il se croit bien au-dessus de Lamartine, comme caractère, ce qui n'était pas difficile, comme homme d'Etat, comme historien, voyageur, initiateur, comme instruction aussi. Sainte-Beuve qui assistait à la fête romantique, et était habile à saisir les ridicules d'autrui, n'a pas manqué de placer sous un jour pénible la vanité de Chateaubriand aux prises avec celle de l'auteur des Méditations. « L'autre jour, écrit-il en 1836, au moment de l'apparition de Jocelyn, j'étais chez Mme Récamier, il n'y avait qu'elle et Chateaubriand (outre lui, Sainte- Beuve). On annonça Lamartine. Jocelyn venait de paraître dans la huitaine. On ne parlait que de cela. Mme Récamier, avec son empressement habituel, le mit là-dessus dès le premier mot : — Je vous lis, Monsieur... nous vous lisons... vous nous avez procuré bien des plaisirs... M. de Chateaubriand surtout est bien charmé. — Chateaubriand ainsi provoqué en témoignage, ne disait mot. Il avait pris son foulard entre ses dents, comme quand il est décidé à ne pas parler. Il mord alors son foulard et le tire de temps en temps avec la main en le retenant avec les dents , ce que ses anciens amis appellent sonner la cloche. Il sonnait donc de la cloche sans rien dire, et Mme Récamier se prodiguait d'autant plus pour couvrir son silence... Au premier compliment de Mme Récamier, il (Lamartine) l'avait interrompue en lui demandant à quelle lecture elle en était. — Mais à la première. — C'est, dit-il, qu'on ne goûte bien le Livre qu'à la seconde. — Mais dès la première fois même, répondit-elle, je n'ai pas de peine à comprendre combien il y a de beautés qui doivent gagner, sans doute, à être relues. Quand elle eut pro-

nonce le mot de style et dit quelque chose des critiques injustes qu'on avait faites à l'auteur sur ce point, Lamartine s'écria : — Le style, c'est précisément ce que j'ai soigné le plus ; c'est fait à la loupe (c'est-à-dire improvisé, avec deux cents vers en souffrance). — Après un certain temps de conversation sur ce ton, elle louant, et lui aidant avec cette fatuité naïve, il sortit. Elle l'accompagna jusque dans le second salon pour renouveler encore ses compliments. Mais la portière de la chambre était à peine retombée que Chateaubriand qui jusque-là n'avait pas desserré les dents, quoique deux ou trois fois Mme Récamier se fût appuyée de son témoignage dans les éloges, éclata tout d'un coup et s'écria comme s'il eut été seul : — Le grand dadais ! — J'y étais et je l'ai entendu. »

Cela n'empêche pas Lamartine avec Victor Hugo, celui d'alors, de constituer à eux deux une autre formule de Chateaubriand, plus brillante, sinon plus solide et plus appropriée à la légèreté du siècle. A eux trois, ils font une trinité que la plupart des écrivains du xixe siècle ont adorée et servie. Chateaubriand a ouvert la voie sur laquelle ils se sont presque tous engagés. De Maistre, Bonald, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, comme les historiens (à l'exception peut-être de Thiers, qui est un élève de Guichardin et de Machiavel), Guizot, les deux Thierry, M. deBarante, Michelet, Henri Martin, sont des fils de Chateaubriand; nous disons de Chateaubriand historien, car il l'est comme il est voyageur, romancier, polémiste. On ne lit guère ses Etudes historiques qui placent Chateaubriand comme historien bien au-dessus de ce qu'on a écrit en Europe depuis Machiavel et Guichardin (1831,4 vol. in-8n). Elles sont antérieures à leur publication. D'ailleurs ce n'est

pas là que Guizot, Aug. Thierry, Barante et Michelet se sont appropriés l'esprit de Chateaubriand : c'est dans le Génie du Christianisme et dans l'Itinéraire. Ce qu'ils en ont pris, c'est l'image, la direction, la couleur locale, le récit romantique. Ils ont dû à Chateaubriand comme Victor Hugo et Lamartine, le baptême de l'intelligence comme celui du talent. Chateaubriand a cultivé trop de genres à la fois; les spécialistes l'ont effacé chacun dans le leur, mais ils tiennent tous de lui la lampe qui a éclairé leur chemin.

Il en est de même du Roman, l'honneur et le titre principal de l'École Romantique avec la poésie lyrique. Le Roman moderne descend d'Atala et de René, en ligne directe. Balzac et George Sand sont parmi les romanciers de l'École Romantique, ce qu'y sont Victor Hugo et Lamartine dans la poésie lyrique. Balzac représente plutôt Victor Hugo, c'est-à-dire la puissance et l'assiduité au travail ; George Sand représente plutôt Lamartine, c'est-à-dire l'improvisation et la fécondité lyrique. Sainte-Beuve traite volontiers Victor Hugo de Cyclope. Que dire de Balzac mort à cinquante ans, après avoir écrit plus que Voltaire ? Si la fécondité de Victor Hugo et de Balzac a quelque chose d'analogue, il en est de même de leur puissance. La puissance de Hugo est une puissance d'imagination; celle de Balzac, une puissance d'observation jointe à une volonté de fer. Il manque de grandeur, non de force. Sainte-Beuve, à qui Balzac avait promis de lui passer sa plume au travers du corps, et qui l'avait fait dans sa Revue parisienne (1840, 1 vol. petitin-12), l'accuse, et c'est là le côté faible de Balzac, de n'avoir pas de distinction réelle. « Il y a des moments, dit Sainte-Beuve (Appendice à Port Royal), où presque invariablement, dans les romans de Balzac, il com-

mence à suinter à travers les fausses élégances, une odeur de crapule. » Il ajoute : « Je ne contesterai pas à M. de Balzac de savoir peindre et surtout décrire ce qu'il sait le mieux, ce qu'il a connu, manié et pratiqué à fond, tout ce monde des viveurs, des usuriers, des aventuriers, des gens de lettres bohèmes et cupides, des femmes intrigantes, des femmes nerveuses, des libertines, des filles aux yeux .d'or. » Il ne sait juger des mœurs des Grands que par à peu près , par intuition et par ouï-dire. Il n'a guère vécu dans le monde. Jeune, il en était tenu à distance par la médiocrité de sa fortune comme de sa condition ; plus tard, par le travail et la lutte qu'il eut à soutenir, durant vingt ans, contre ses créanciers. Pourtant il a des parties de génie. « La société actuelle, les générations présentes, conclut Sainte-Beuve, aiment et préconisent dans Balzac non seulement l'homme qui leur a peint leur vice, mais qui le leur a chatouillé. » Ce sont des complices à récuser par la Critique. Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Balzac existe et subsistera : Sa Comédie humaine n'a pas vieilli. Il est d'ailleurs par excellence le romancier qui aspire à être un moraliste, et il y parvient à la manière de La Rochefoucauld qu'il a beaucoup pratiqué. 11 a trop d'éditions originales de livres faits et refaits quatre ou cinq fois pour qu'elles puissent valoir celles de La Rochefoucauld. La fortune d'un gros banquier ne suffirait pas à les avoir toutes. Chaque volume de ses éditions originales vaut néanmoins 10 à 20 francs en moyenne, et il y en a bon nombre qui valent déjà beaucoup plus et elles augmenteront certainement de prix à brève échéance, sans atteindre à celui des romans que Mmes de Lafayette et La Rochefoucauld ont brassés en commun.

On peut citer parmi les éditions originales de Balzac

qui sortent de l'ordinaire, en les prenant par ordre chronologique : i° les Chouans (4 vol. in-12, Paris, 1829, chez Urbain Canel) : c'est le dernier de ses romans de jeunesse et le premier de sa nouvelle manière. Les beaux exemplaires des Chouans valent 40 à 50 francs ; 20 la Physiologie du mariage (Physiologie du mariage ou méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal, publiée par un jeune célibataire, Paris, Levavasseur et Urbain Canel, MDCCCXXX, 2 vol. in-8°), dont les beaux exemplaires non rognés sont cotés 150 et 200 francs. L'ouvrage a établi la réputation de Balzac. Si étrange que cela puisse sembler, ce n'est qu'une édition refondue d'un Ecrit antérieur de l'Auteur : — Code conjugal, contenant les lois, règles, applications et exemples de l'art de se bien marier et d'être heureux en ménage, par Horace Raisson, auteur du Code Civil, etc., Paris, J.-P. Roret et Levavasseur, 1829, — petit in-12 elzéviriende 3 16 pages, titres et avertissement compris, ayant pour épigraphe ces mots de Shakespeare : to be or not to be, that is the question ; 30 la Peau de chagrin (2 vol. in-8°, Paris, 1831), portées à 50 et 60 fr. dans divers catalogues, et dont il existe une 3e édition en 3 vol. in-8°, également de 1831, moins chère; 40 les Contes drolatiques (Cent contes drolatiques, colligez es abbaïes de Touraine, et mis en lumière par le sieur de Balzac, pour l'esbattement des Pantagruelistes et non aultres, premier dizain : se trouve à Paris, en la librairie de Charles Gosselin, et il a esté imprimé par Everat,ruedu Cadran, etachevé enmarsMDCCCXXXII), titres rouges et noirs, 1 vol. in-8° suivi d'un second volume ou dizain en 1833, et d'un troisième en 1837. Ce sont les trois seuls dizains publiés. Ils sont imprimés sur très beau papier et valent de 200 à 300 francs. On paie

assez cher aussi Eugénie Grandet et Ursule Mirouet, qui n'ont pas été publiées à part, mais qu'on détache souvent dans les ventes, des Etudes de mœurs, scènes de la vie de province, de la vie parisienne, etc., mises au jour par série de quatre volumes in-8°. Il en est de môme du Médecin de Campagne (2 vol. in-8°, 1833) et du Curé de Village (2 vol. in-8°, Paris, Souverain, 1843), et en particulier des Paretits Pauvres, publiés successivement et qui n'ont pas moins de douze volumes in-8°. Dans cette immense nomenclature, dont on ne peut indiquer ici que le meilleur, il y en a un, le Lys dans la Vallée (2 vol. in-8°, Paris, Werdet, ier juin 1836 — ce ier juin en dit long), qui est un chef-d'œuvre, et en même temps un incident de la prise de corps de Balzac avec Sainte-Beuve. Celui-ci avait un peu maltraité l'homme aux Contes drolatiques, dans un article de la Revue des Deux- Mondes, relatif à la Recherche de l'Absolu. « Je me vengerai; je referai Volupté, » avait dit Balzac en présence de Jules Sandeau. « Il fit en effet, dit Sainte-Beuve (Appendice à Port-Royal), ce Lys dans la Vallée, où, dès les premières pages, il nous montre son héros mordant dans un quartier d'épaule comme dans un quartier de pomme. » Sainte-Beuve ne prétend pas juger en lui-même le Lys dans la Vallée. Il se borne à constater que Balzac en faisant un roman, ne pouvait pas remplir son objet de refaire Volupté, attendu que Volupté n'est pas précisément un roman. C'est en même temps qu'une autobiographie morale, avance Sainte-Beuve, une peinture de caractères réels. « Les âmes que je décrivais et montrais à nu, dit-il, étaient des âmes vivantes. Je les connaissais ; j'avais lu en elles ; Mme de Couaën n'était pas une invention. »

En réalité , Sainte-Beuve n'est qu'un Romantique

d'occasion, bien qu'il n'ait pas été un Romantique de second ordre. Les Poésies de Joseph Delorme sont un examen de conscience; Volupté {Volupté (anonyme), Paris, Eugène Renduel, 1834, 2 vol. in-8° estimés 30 à 40 fr.), est la seule part qu'il ait faite aux romanciers, et presque son adieu à l'Ecole Romantique, qu'il a seulement traversée, tout en en étant le juge le plus autorisé. Il écrit longtemps après (Appendice à Port Royal) : « Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le xvme siècle, le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck, la physiologie ( la vermine que Napoléon se plaignait d'avoir sur son habit) ; là est mon fond véritable. De là, je suis passé par l'Ecole Doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là, je suis passé au Romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite, ou plutôt côtoyé, le Saint-Simonisme, et presqu'aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma liberté et mon jugement, hormis un moment dans le monde de Hugo, et par l'effet d'un charme. Je n'ai jamais aliéné ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens, que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir et de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale. »

A ce métier-là, on finit par mourir évêque du diocèse de la libre pensée. Revenons à Balzac. Il sera la providence des Bibliomanes de l'avenir. M. de Lovenjoul a essayé de donner à leur intention {Bibliographie des Œuvres de Balzac, i vol. in-8°, Paris, Michel Lévy, 1879) un inventaire qui vise à être le tableau des fontes et des refontes que Balzac a fait subir à ses romans de la période brillante de sa carrière de romancier. L'ouvrage, qui n'est qu'un appendice à l'édition des œuvres de Balzac donnée par la maison Lévy, est fort curieux, assez complet, et facilitera les recherches ; mais il se tait sur deux périodes peut-être aussi intéressantes de la carrière agitée du héros. Il y a là deux petits mondes qui restent à explorer. Le premier est celui des romans de la jeunesse de Balzac. Y prendra-t-on garde? Certainement. On ira à la découverte des tâtonnements par lesquels Balzac est arrivé à son épanouissement. Il y a un deuxième monde à explorer, entre les romans de la jeunesse de Balzac et la Physiologie du Mariage. Les romans de jeunesse finissent en 1825. Qu'a fait Balzac jusqu'en 1829? Il s'est fait imprimeur. Oui, mais il n'a pas renoncé aux Lettres.

On trouve un renseignement assez extraordinaire à cet égard, sur le verso du faux- titre du Code conjugal, indiqué tout à l'heure. C'est une annonce ainsi libellée : « Du même auteur : Code civil, manuel complet de la politesse, du ton, des manières de la bonne compagnie, f édition (1829), 1 vol. in-18 avec gravures de Devéria; Code gourmand, manuel complet de gastronomie (c'est un pendant à la Physiologie du goût de Brillât- Savarin, dont la première édition (2 vol. in-8°, Paris, A. Sautelet (anonyme) est de 1826.) Le mot physiologie a plu à Balzac, qui a fait sur le mariage la même opéra-

tion que Brillât- Savarin sur la cuisine transcendante, 4e édition (1 vol. in-18 avec une gravure de Devéria et une carte gastronomique de la France) ; Code de la toilette, manuel complet d'élégance et d'hygiène, 3e édition, 1 vol. in-18 avec gravure de Devéria; Code pénal des honnêtes gens, 3e édition, avec gravure de Devéria, 1 vol in-18 ; sous presse, pour paraître le 15 avril (1829) ■ Code culinaire, contenant : livre Ier, le cordon bleu , livre 2, l'officier; livre 3, le gourmet, par l'auteur de Y Almanach des Gourmands (Code gourmand) ». On ne sait vraiment de quoi il faut le plus s'étonner, du labeur prodigieux de Balzac, ou du succès de ces œuvres anonymes, qui ont déjà trois, quatre, cinq éditions. Qu'on remarque aussi la variété et la nature de ces travaux. Sous leur aspect utilitaire , ce sont des études de mœurs. Balzac prélude par elles à ses romans célèbres, dont ce sont les préliminaires.

Ses romans de jeunesse sont un autre phénomène. En tête c\ Annette ou le Criminel, ou suite du Vicaire des Ardennes, publiée par Horace de Saint-Aubin, 4 vol. in-18, Paris, Emile Buissot, 1824, avec une très jolie gravure de Choquet, dans le genre romantique, on lit la nomenclature des œuvres déjà produites par le monstre: « OEuvres du même auteur, qui se trouvent chez le même libraire ». Il y a 27 volumes, sans compter Annette, qui en a 4, ce qui fait 31 vol. in-18. Ce sont : V Héritière de Birague, 4 vol in-18 ; Jean-Louis ou la Fille trouvée, 4 vol. in-18; Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif, 4 vol. in-18 ; le Vicaire des Ardennes, 4 vol. in-18; le Centenaire ou les Deux Beringheld, 4 vol. in-18; la Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe merveilleuse, 3 vol. in-18; Wann-Chlore (Jane la Pâle) ou la Prédestination, 4 vol. in-18. Balzac avait commencé à

écrire, en 1820, à l'âge de vingt et un ans ; il avait accumulé ces trente et un volumes dans l'espace de quatre ans. Dans son Vicaire des Ardennes, qui est de 1822 (Pollet, éditeur), Balzac se qualifie de bachelier es lettres, et il est douteux qu'il le fût. Dans tous les cas, il débuta par avoir maille à partir avec la justice. Nous avons là sous les yeux un magnifique exemplaire du Vicaire et àïAnnette, reliés en veau rose à petits fers sur les plats, reliure d'un artiste qui ne se nomme pas, et uniforme, comme il convient à deux ouvrages dont l'un est annoncé comme la suite de l'autre. L'autre, c'était le Vicaire, et la mésaventure qui lui était arrivée n'avait pas empêché l'auteur de lui donner une suite. Il se fait un piédestal de la sentence des magistrats, qu'il nargue avec l'aplomb qu'il aura plus tard. « Mes chers lecteurs, écrit-il dans la préface d'Annette, je vous avais sollicités de protéger mes petites affaires de littérature marchande — on voit que dès lors, il considère sa carrière comme une carrière industrielle — mais, hélas, malgré votre bienveillance, une raffale, un coup de mistral, a renversé un édifice que le pauvre bachelier croyait avoir bien construit. Après avoir travaillé nuit et jour comme un forçat — ce n'est pas de l'hyperbole — pour exciter vos larmes en faveur du Vicaire des Ardennes, la justice est venue le saisir au moment où il obtenait quelque petit succès qui me mettait à l'aise ; mon pauvre livre a crié, et peu s'en est fallu que je ne me crusse obligé de lui donner de quoi se rafraîchir le gosier (il était question de le brûler au pied du grand escalier du Palais, comme on faisait sous l'Ancien Régime pour les livres condamnés au feu), si enfin je ne m'étais souvenu que la pauvre gent des auteurs ressemble à Cassandre, que l'on trompe toujours. » On avait

fini par se contenter de faire mettre au pilon la moitié de l'édition qui restait. De fait, le livre est encore condamné ; Balzac ne l'a pas réédité, et le Vicaire est le plus rare de ses romans de jeunesse à ce moment.

A-t-il le souffle romantique? Oui, mais comme on dirait, sans s'en douter. Ce n'est pas un Chateaubriand qui se dresse en face de Voltaire ou un Lamartine qui a l'âme sur les hauteurs. C'est encore moins un Victor Hugo qui rêve d'être chef d'école, qui s'évertue à produire des chefs-d'œuvre. C'est alors un pauvre homme qu'on dérange pendant qu'il faisait son métier et qui, provisoirement, n'a d'autre désir que celui de vendre sa marchandise. Néanmoins, le Vicaire est venu dans son « année climatérique » ; il ne peut désormais renoncer à écrire des romans. Il ne voit pas pourquoi on l'ennuie mal à propos. Il n'en veut ni au pouvoir qui l'a poursuivi, ni à la magistrature qui l'a condamné. Il n'est pas séditieux ; il est, au contraire, ami de l'ordre, quoique non « père de famille ». Il aime, la nuit, à voir les réverbères allumés, ne dit rien de désagréable à ceux qui balaient la rue, se dérange quand la troupe passe. Il demeure dans l'Ile-Saint-Louis, rue de la Femme-sans-tête; le dimanche, il va à la messe, paie ses deux chaises « sans rien dire à la jeune personne qui reçoit ses deux sous quoiqu'elle soit bien jolie ». Que lui veut-on? Il monte la garde à la mairie, acquitte ses impositions qui montent à huit francs soixantequinze centimes. Qu'on le laisse tranquille. Il veut gagner de quoi se procurer un diplôme de licencié en droit. Il n'est pas ennemi du gouvernement; s'il était ministre, il dirait simplement au roi : — Sire, faites une bonne ordonnance qui enjoigne à tout le monde de lire des romans. — C'est innocent ; ceux qui lisent des

LES ÉDITIONS ORIGINALES DES ROMANTIQUES. 6l

romans ne s'occupent pas de politique. Aussi n'a-t-il pas d'ambition. « Quand, dit-il, on n'a bu au vase des sciences que dans le collège de Beaumont-sur-Oise, et qu'on y a fait sa rhétorique sous feu le père Martigodet, on ne doit pas espérer de brillants succès », quoiqu'on puisse « se croire du talent tout comme un autre. » Il s'en croyait, comme en témoigne sa Correspondance publiée ces dernières années chez Lévy. Quant à ses études faites au collège de Beaumont-sur-Oise, il veut dire Vendôme. On peut s'en assurer par un des prix qu'il y obtint en 1808 et que nous possédons. C'est un Charles XII de Voltaire, imprimé à Metz en 1805 (1 vol. in-12) et couvert d'une reliure en basane défraîchie sur le plat gauche de laquelle on lit gravé en lettres d'or : — prix à Honoré Balzac, 1808. — Il y a à l'intérieur, entre le titre et le feuillet de garde : — In solemni prœmiorum distributione Ium solutœ orationis latinœ prœminm, in 8a classe, méritas ac conseaitus est D. Honoratus Balzac; Vindocini, in acdibus collegii, die Septernbris Septima, anno Domini 1808 — xMareschal, Dessaignes. — L'année suivante (1809) Balzac n'eut qu'un accessit en version latine et il l'a collé contre la mention précédente avec ces mots écrits au crayon : les talismans. C'en est un, en effet.

La physionomie peu commune de Balzac avait du premier coup frappé George Sand, qui lui fait pendant parmi les romanciers de l'Ecole Romantique. J. Sandeau a mis au jour, chez Souverain en 1836, sous le titre de Vie et Aventures d'Horace de Saint-Aubin, en tète d'une édition de la Dernière Fée, un fragment réimprimé en 1840, comme une Nouvelle dans les Revenants (2 vol. in-8°, Desessarts) du même J. Sandeau, en collaboration avec Arsène Houssaye. C'est un chapitre refondu

du roman intitulé : Rose et Blanche (5 vol. in-12, Paris, 1831, chezB. Regnault et Levavasseur) qui est le premier livre auquel est accolé, avec le nom de J. Sandeau, celui de G. Sand. L'attribution que s'en est fait Sandeau laisserait croire que le fragment est de lui. Il ne l'a que retouché; l'ébauche est bien de G. Sand. Balzac disait, à quelques années de là, à Lélia : — Je décris les hommes comme ils sont; vous les peignez comme ils devraient être : c'est un ouvrage de femme. — Il serait difficile de mieux caractériser la différence de leur talent respectif. Quelques amants posthumes de Mme Sand ont recueilli Rose et Blanche qu'ils achètent au prix des reliques. Sa première œuvre est en réalité Valentine (2 vol. in-8°, Paris, 1832, H. Dupuis et L. Tenré), avec l'épigraphe empruntée à M. de la Touche, initiateur de l'héroïne à la vie romantique : — Souvent, la femme résiste dans sa faiblesse et succombe dans sa force. — Valentine et Lélia (2 vol. in-8°, Paris, 1833, H. Dupuis et L. Tenré) ont placé momentanément G. Sand fort loin au-dessus de Balzac, situation qu'elle n'a pas conservée. Elle montra du premier coup cette éloquence chimérique, ces idées de l'autre monde sur la vie et la société, qui, grâce à une imagination de feu, firent illusion aux meilleurs esprits. Elle a surtout agi sur les femmes et les jeunes gens de cette génération maladive, d'après 1830, qui fît écrire en 1839 le traité de l'Irritation et de la Folie (2 vol. in-8°) à une célébrité médicale (Broussais), aujourd'hui oubliée. Valentine est une vision sociale où G. Sand s'attribue un rôle imaginaire de grandeur dans un cadre berrichon. Lélia, c'est encore elle, ainsi qulndiana\ autre formule de Valentine, venue en même

Indiana. Paris, Roret et Dupuis, 1832, 2 vol. in-8°, parut

temps. Mais Lélia (2 vol. in-8°, Paris, 1833, Henri Dupuy et Tenré) est à la fois une aventure d'esprit et un épisode personnel. Les personnages se reconnaissent tout de suite. Lélia, c'est l'auteur du livre, et Stenio, c'est Rolla. Ce sont les deux seuls qui importent. On ne peut pas dire que ce soit un bon livre, mais c'est certainement la plus puissante production d'un écrivain qui avait de la puissance. G. Sand sort de la lecture de VHéloïse de J.-J. Rousseau, son modèle littéraire. De là le caractère semi-épistolaire du début, caractère qui s'atténue peu à peu et trahit quelque inexpérience encore à manier la langue. Les premiers chapitres, courts et substantiels, ont la violence de Rousseau dans Héloïse et l'éclat pénétrant de certaines pages des Confessions, avec un défaut d'équilibre moral qui est un attrait de plus, de la couleur locale, défaut d'équilibre dont Lélia se défera bientôt. Du reste, on peut juger du tempérament byronien des personnages par la manière dont l'action s'engage. On lit au chapitre Ier, c'est Lélia qui parle : « Qui es-tu ? Et pourquoi ton amour fait-il tant de mal ? Il doit y avoir en toi quelque affreux mystère inconnu aux hommes. » Oui. C'est Rolla qui répond au chapitre 11 : « Lélia, j'ai peur de vous ; plus je vous vois et moins je vous devine. » Lélia aussi est une espèce de Lara, à moins que ce ne soit une goule, et c'est ce dont le vrai Lara, c'est-à-dire Alfred de Musset, ne tarda pas à être persuadé.

Les deux héros se donnent carrière, dans une prose échevelée, deux volumes durant, au scandale et aux applaudissements de leur époque attentive. Passons. Lélia contient quelques-uns des plus beaux vers d'Alfred de Musset, notamment la chanson de Stenio (Inno

avant le 2 1 juillet, car à cette date, il y en a un compte rendu dans les Débats.

ebbrioso). On a supprimé YInno ebbrioso dans les éditions modernes de Lélia et il n'a pas été admis dans l'édition des œuvres d'Alfred de Musset, publiée sous les auspices de son frère Paul. \JInno est une suite de neuf strophes de six vers chacune, placée au tome II de Lélia (pp. 207-210), la dernière finissant par ces mots: «Et que Dieu soit maudit ». La pièce ne subsiste entière que dans les deux tirages (ire, 2e édition) de 1833, qu'on a essayé de retirer de la circulation, mais dont il reste plusieurs exemplaires dans les cabinets d'amateurs, car Lélia est celui des romans de G. Sand qui est destiné à demeurer la caractéristique de son talent d'écrivain. Celui que nous avons sous les yeux et qui est du deuxième tirage, est le seul que nous ayons rencontré. Quand mourut Alfred de Musset (1857), G. Sand écrivit Elle et Lui (1 vol. in-18) en guise d'épitaphe au poète, ce à quoi Paul de Musset répondit par Lui et Elle (1 vol. in-18, 1859). Lélia reste; les deux autres volumes de la série, ne sont que des sons de flûte en comparaison. G. Sand a continué son train d'écrivain durant quarante ans. Elle n'a guère retrouvé les accents de ces premiers éclats de sa muse romantique.

L'orgie des sens, de l'imagination et du style était une théorie de l'Ecole. Victor Hugo s'en est tenu à l'orgie de l'imagination et du style. Au-dessous de lui, les disciples, qui en avaient moins ou pas du tout, créaient à l'envi des sous-genres. Il y a l'orgie sociale dans le groupe de Petrus Borel, celle de la forme unie à celle des sens dans le groupe dont Théophile Gautier fut l'oracle et dont le manifeste est le volume de lui publié en 1833, qui se vend au poids de l'or avec sa triomphante couverture cathédrale. {Les Jeune- France, romans goguenards, par Théophile Gautier,

Renduel, 1833, 1 vol. in-8°, avec un frontispice à l'eauforte, de Célestin Nanteuil.) Ce frontispice, tiré à petit nombre, manque aux exemplaires remis en vente en 1840 par l'éditeur Victor Magen, qui a renouvelé la couverture. L'édition n'était pas épuisée, ce qui peut servir à démontrer le peu de succès du livre à l'origine. Les collectionneurs, quand ils peuvent, ajoutent à l'original un portrait à l'eau-forte de Théophile Gautier, gravé par lui-même. L'auteur de Mademoiselle de Maupin (1 vol. in-8°, Paris, Desessart 1835), que les amateurs et d'autres attirés par le contenu du livre, paient cinq à six cents francs, était le chef de la tribu dite de l'impasse du Doyenné où trônaient Edouard Ourliac, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Camille Rogier, Marilhac, Victor Roqueplan et quelques comparses :

dont le nom s'est perdu.

Leur programme était la préface de Cromwell appliquée à la vie de Bohême. Viveurs et bohèmes, Alfred de Musset l'était comme eux avec la G. Sand de Lélia. Mais entre eux d'une part, et de l'autre, Alfred de Musset et G. Sand, il y a le génie de différence. Eux, prennent du Romantisme ce qu'en auraient pris les truands du moyen âge; à côté des mêmes appétits, il y a chez Alfred de Musset et G. Sand, l'ivresse du talent qui sent sa force. L'auteur du Spectacle dans un fauteuil (1 vol. de vers in-8° ", Paris, Renduel, 1833, composé de 2 pp. de titres et 291 pp. de texte, dont les bons exem-

Les deux volumes suivants (in-8°, Rendue!, 1834) du Spectacle dans un Jauteuil sont un recueil de Nouvelles et de Proverbes en prose, dont le prix aussi est considérable. Ces proverbes ont été ensuite arrangés par l'auteur de façon à pouvoir être joués sur la scène.

plaires sont cotés deux cents francs) était plutôt un poète qu'un romancier. Ses deux volumes de 1834 font, avec sa Confession d'un enfant du siècle (2 vol. in-8°, Paris, Renduel, 1836, qu'on paie deux à trois cents francs en édition originale) le plus clair de son bagage de romancier.

Un fait aisé à vérifier, est qu'il n'y a pas à juger du mérite des écrivains romantiques, poètes ou romanciers par le prix de leurs éditions originales. Celles de Victor Hugo vaudraient incomparablement plus que celles de Théophile Gautier. Or c'est le contraire qui a lieu, à part les poésies de Victor Hugo, éditées sous la Restauration, et les premières éditions de son Théâtre. Celles de Balzac, sans atteindre au mérite des œuvres de Victor Hugo, seraient aussi cotées très haut. Dans le monde des amateurs de Romantiques, il y a la préoccupation de la mode, de la gravure, de la communauté de goûts, quelquefois la préoccupation de l'obscène ou simplement de l'immoral. C'est, en particulier, le cas de Mademoiselle de Maupin, qui, au point de vue de l'immoral, dépasse vraiment la mesure. Certes, Lélia n'a pas fait autant de bruit dans le monde que Mademoiselle de Maupin ; elle ne vaut pas beaucoup mieux comme tableau de mœurs. Mais le livre a une autre encolure. On peut dire de Mademoiselle de Maupin, ce qu'un spectateur en sortant du Mer cadet de Balzac disait à Sainte-Beuve : — c'est salope, mais c'est très bien. — On ne dira pas cela de Lélia; on en dirait plutôt ce que Gautier déclare de lui-même dans Albertus :

« Ce que j'écris, n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines. »

Après Lélia, G. Sand se soutint durant quelques années. Jacques (2 vol. in-8°, Paris, Bonnaire, 1834) fut reçu avec enthousiasme ; André (1 vol. in-8°, Paris, 1835, Bonnaire

et Magen) eut le même accueil. Huit ou dix autres romans, quelques-uns très volumineux comme Consitelo (8 vol. in-8°, 1842-1843, chez De Potter) ; YUscogne{i vol. in-8°, 1839, Bonnaire); Spiridion (i vol. in-8°, 1839, chez Bonnaire); Mauprat (1837, 2 vol. in-8°, chez Bonnaire); Jeanne (8 vol. in-8°, 1844, chez De Potter) ; Horace (1842, 3 vol. in-8°, chez De Potter); Pauline (1 vol. in-8°, 1841, chez Magen et Comon); Isidora^ vol. in-8°, 1847), de prétendues études de mœurs villageoises qui n'ont qu'un faux air champêtre, firent de G. Sand presque la rivale de Balzac, qu'elle surpassa dans l'opinion de quelquesuns. Elle a exploité cette veine jusqu'à la fin.

On ne la lit guère plus de nos jours. Pourtant on collectionne ses œuvres en édition originale. Le fait est tout récent; il est postérieur à l'avènement de l'Ecole Naturaliste. Quelques volumes des premières œuvres, que ne recommandaient ni la gravure, ni la reliure, ni même une de ces deux circonstances qu'ils étaient bien conservés, ou n'étaient pas rognés, faisaient partie de la collection Le Barbier de Tinan, vendue au mois de mars dernier à l'hôtel Drouot. Un médiocre exemplaire de Valentine, rogné, sans reliure, avec une déchirure au titre, s'est vendu 31 francs ; Mauprat— l'exemplaire était en demi-maroquin rouge et non rogné, — a atteint le prix de 99 francs ; François le Champi (2 vol. in-8°, Paris, Cadot, 1850) s'est vendu 70 francs, en demi-maroquin rouge et non rogné. Les romans d'après 1850 ont une mince valeur : un exemplaire de Jean de la Roche (1860) s'est donné pour 16 francs, et un autre du Marquis de Villemer (1861) pour 20 francs. Quant aux pièces de théâtre que G. Sand a tirées de ses romans, sauf une ou deux, comme le Marquis de Villemer, elles sont à peine cotées.

Les romans des poètes de l'École Romantique sont plus estimés : on sent d'instinct qu'il y a plus d'art et moins de métier. 11 y a trop de métier chez Balzac et G. Sand. Il y a pourtant autant d'art et d'effort chez Mérimée qui n'a pas fait de vers. Mais le fait demeure : les poètes habitués à tailler lentement des idées et des sentiments, se souviennent de cette méthode lorsqu'ils écrivent en prose, et le temps qui n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui, leur donne raison. La rapidité de l'exécution, qu'on devine si on ne l'aperçoit pas chez Balzac et G. Sand, est beaucoup plus terrible chez ceux qui ont partagé leur vogue, chez Alexandre Dumas, chez Eugène Sue, chezFrédéric Soulié, chez Emile Souvestre, noms déjà aux trois quarts oubliés, y compris Alexandre Dumas et Frédéric Soulié dont la besogne hâtive et trop volumineuse accuse, quoi qu'on pense, des qualités littéraires, le don de l'observation, celui de savoir décrire les mœurs du jour, ces mœurs fussent-elles factices et propres au petit monde au milieu duquel se sont agitées ces étoiles éphémères. Un romancier est comme un acteur; tant que l'acteur est sur la scène, il emplit les imaginations de sa personnalité : le lendemain de sa mort, il est inconnu. C'est pour les romanciers comme pour les gens de théâtre qu'on peut citer le vers de Lucrèce :

Et quasi cursores, vitaï lampada tradunt.

Ceux qui ont aujourd'hui cinquante ans ont pu assister à une partie de la renommée d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue et de Frédéric Soulié. Ils se souviennent vaguement de l'effet des Impressions de voyage, des Mousquetaires, de Monte-Christo ; la gloire des Mystères de Paris et du Juif Errant, parle encore à leur mémoire et les Mémoires du Diable de Frédéric Soulié ne les lais-

sent pas froids. Ces Mémoires du Diable (les Mémoires du Diable par Frédéric Soulié, Paris, Dolin, i844,8vol.in-8°) ont passionné l'opinion et semblèrent un instant l'œuvre d'un homme destiné à laisser un grand nom dans les lettres. Ils ont maintenant l'air du Polexandre de Gomberville. Les amateurs spéciaux ont Polexandre dans leur cabinet ; ceux du xxe siècle auront aussi les Mémoires du Diable. On lit sur le verso du feuillet de garde du t. Ier des Mémoires du Diable : — livres de fond indispensables pour la formation des cabinets de lecture (une institution morte) : Alexandre Dumas : Jehanne la fiucelle, 1 vol. in-8° ; Le Capitaine Aréna, 2 vol. in-8° ; Le Corricolo, 4 vol. in-8° ; La Villa Palmieri, 2 vol. in- 8° ; Filles, Lorettes et Courtisanes, 1 vol. in-8° ; Ascanio, 5 vol. in-8°. — Quel est le lecteur ou l'amateur d'aujourd'hui à qui ces titres disent quelque chose? Il y a là une série de romans de Nodier, encore plus étendue; à part Trilby, la Fée aux miettes et la circonstance que Charles Nodier était un curieux bibliophile, il serait ignoré au même degré que les romanciers grecs dont Huet dans son traité de l'Origine des Romans a dressé le catalogue et ils ne remontent qu'à 1844. On lisait alors aussi comme on le voit sur le faux titre du t. VIII des Mémoires du Diable, le Péché originel, par J. David, 2 vol. in-8° ; Les Revenants, par J. Sandeau, auteur de Marianna, 2 vol. in-8°, la Rose de Jéricho., par Mme de Montolieu, 1 vol. in-12, le Siège de Vienne, par la même, 3 vol. in- 12 et beaucoup d'autres romans indiqués là qui seraient longs à nommer. On distingue parmi eux, Servitude et grandeur militaire, par Alfred de Vigny, 1 vol. in-8°. Il est coté 7 fr. 50, mais comme il a peu de lecteurs, le libraire l'offre à 2 fr. 50. Il est un de ceux qui ont émergé — rari nantes — . Un exemplaire de l'édition originale

(Paris, Bonnaire, 1835, î vo^ m~8°, relié par Cuzin) a été vendu 271 francs à la vente Le Barbier de Tinan (mars 1885), où trois romans de Stendhal, qui n'est pas un Romantique, ont été donnés en édition originale : De l'amour (1822), pour 40 francs, Promenades dans Rome (1829), pour 10 franes et le Rouge et le noir (1831, 2 vol. in-8°, Levavasseur), pour 50 francs. A l'encontre d'Alexandre Dumas dont les amateurs ne prisent guère maintenant que les pièces de théâtre et parmi elles Henri III ( 1 S 3 1 , 1 vol. in-8°), Eugène Sue est favorisé à cause des gravures qui ornent son Juif errant (4 vol. gr. in-8°, 1845), et surtout ses Mystères de Paris (4 vol. gr. in-8°, Paris, Charles Gosselin, 1843). Ces deux ouvrages cotés chacun 50 à 60 francs, le méritent par leur exécution et par le mode nouveau d'illustration dont ils furent le point de départ. On ne lit plus les Mystères de Paris et le Juif errant relégués chez les amateurs; on ne lit guère davantage les romans socialistes de l'auteur publiés depuis les Mystères de Paris, mais ses romans de jeunesse sont recherchés en édition originale, entre autres : la Vigie de Coat-Ven, roman maritime (Paris, Vimont, 1833, 4 vol. in-8°); Atar-Gull (Atar-Gull, par Eugène Sue, auteur de Plik et Plok, Paris, Vimont et Renduel, 1831, 1 vol. in-8°). Ce dernier a droit à une mention spéciale. Indépendamment du mérite qu'il peut avoir, il a une décoration romantique particulière : il est orné de quatre figures d'Henri Monnier, gravées par Porret et d'une série de vignettes par les deux mêmes artistes. Citons encore au point de vue de la décoration romantique : Deux histoires, par Eugène Sue (Paris, Gosselin, 1840, 2 vol. in-8°), avec vignettes deChenavard, gravées par Porret; enfin Deleytar, par Eugène Sue (Paris, Gosselin, 1839, 2 v°l- in-8°) avec vignettes de Chenavard

gravées par Porret.Nous choisissons ces quelques volumes d'Eugène Sue comme spécimens et parce que nous les possédons. Il y a d'autres ouvrages d'Eugène Sue dont l'édition originale est à conserver, soit à cause du talent de l'écrivain, soit à cause de leur décoration. A propos de décorations romantiques, il ne sera pas inutile de mentionner ici une édition originale de Paul de Kock, la Femme, le Mari et V Amant, Paris, Gustave Barba, 1842, 1 vol. in-18, enrichie en tête d'une délicieuse gravure de Raffet (Soirée chez des Grisettes, les Crêpes), que nous n'avons vu signalée nulle part.

On a appelé le xvme siècle le siècle du roman ; le xixe siècle l'est davantage par le nombre et l'éclat de ses productions dans ce genre. Les Romantiques se sont incarnés dans la poésie et le roman. Ils ont envahi par là toutes les avenues du monde littéraire. Aucun pays ni aucune littérature, n'ont autant fourni que la France dans l'intervalle de 1820 à 1850. L'inspiration romantique s'est étendue à toutes les manifestations de la pensée, même dans les régions où on s'y serait le moins attendu, nous voulons dire la métaphysique. Par qui } par tout le monde, par Royer-Collard, par Cousin, par Jouffroy, comme par M. de Bonald et Lamennais. Un homme dont on ne prononce presque jamais le nom, a décidé de cela ; cet homme est Maine de Biran. Il est, à meilleur titre que n'importe qui, le père de la philosophie qui commence et qui est la philosophie de la volonté, traduction métaphysique de l'idée romantique. Schopenhaùer a puisé dans xMaine de Biran, le système qui est entrain de faire le tour de la civilisation (Le monde comme volonté etcomme représentation, 2 vol. in-8°, 1819). Le livre de Maine de Biran (Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral de l'homme, ou-

vrage posthume de M. Maine de Biran, publié par M. Cousin, un vol. in-8°, Paris, Ladrange 1834), semble contredire cette assertion. C'est comme conseiller intime à la manière de Joubert, que Maine de Biran a introduit le Romantisme dans l'Université et par elle dans l'Éducation.

La théologie, la morale, l'histoire, l'érudition, se sont peu à peu laissé pénétrer par l'influence croissante accordée à la tradition et aux littératures étrangères. Les chefs d'une école étroite ont voulu borner l'action de l'esprit nouveau à la poésie, au roman, au théâtre, à l'architecture. Mais tout y ramène, quoi qu'on essaie, quoi qu'on ait tenté afin de détourner le courant. C'est aux rayons du soleil romantique que se sont chauffés et continueront à se chauffer les écrivains modernes, à quelque spécialité qu'ils se vouent. Que manque-t-il à Lamennais pour être un Romantique ? Rien que l'enseigne du temple. Il sera classé parmi les Romantiques le jour où on s'avisera de revenir à lui ; on est déjà revenu à quelques-unes de ses œuvres. Ce n'est pas à Y Essai sur l indifférence (4 vol. in-8°, Paris, 1817-1823) qui a eu jadis un retentissement immense et mérité; mais ce fut Renduel, éditeur des Romantiques, qui a publié les Paroles d'un croyant (1 vol. in-8°, 1833) dont il y a une septième édition, augmentée de l'absolutisme et la liberté (1 vol. in-8°, Paris, Renduel, 1834) et qui, en édition originale, vaut 50 ou 60 francs. Le Livre du peuple (1 vol. in-8°, Paris, 1838, Delloye et Victor Lecou) est dans le cas des Paroles d'un croyant. Par l'originalité, l'émotion et l'ardeur de la pensée, Lamennais est au premier rang des Romantiques. Il y est aussi par l'effort qu'il a fait en faveur de-Dante (La Divine Comédie de Dante Ali ghieri , précédée d'une introduction sur la

vie, les doctrines et les œuvres de Dante, 3 vol. in-8°, Paris, 1855, chez Paulin et Lechevalier, avec des gravures et un portrait de Dante). Cette traduction est un des grands livres de ce siècle. Il y a huit ou dix traductions françaises de Dante; mais celle de Lamennais restera. C'était la première fois peut-être que le génie était abordé par le génie dans une traduction. Le Dante de Lamennais est d'ailleurs estimé à sa valeur par les bibliophiles comme par ceux qui ne le sont pas. Cousin a abordé Platon avec presque autant de bonheur. Sa traduction de Platon, pour n'être pas considérée comme une œuvre romantique, ne l'est pas moins. Cousin a débarrassé Platon du fatras des scoliastes, ce qui le déshonorait, et, par là, il a fait une œuvre d'écrivain supérieur, et les grandes dames du xvne siècle, dont on a ri, ont aussi ouvert à l'idée romantique un champ nouveau avec ses travaux sur Pascal, qui fut le grand romantique du xviie siècle. Les deux Thierry, M. deBarante, Guizot, Sismondi, Michelet, et même H. Martin, ont collaboré à des titres variés à une émancipation pareille. Ils ont découvert la couleur locale, le détail de mœurs, rendu leur physionomie originelle aux hommes et aux choses d'autrefois, et c'est en cela, autant que dans l'inspiration proprement dite, que consiste l'idée romantique. Les travaux d'histoire ne sont pas rangés parmi les œuvres littéraires proprement dites. Il y en a trop, parce que le fond était fertile à exploiter, que tout le monde s'y est jeté. Le roman lui-même s'est précipité dans cette direction à la suite de Walter Scott. La tentative a mal réussi en France. Les Capefigue ont abusé du sujet, sans avoir une étoffe suffisante. Pourtant de l'étoffe, Augustin Thierry en avait et Michelet davantage. Ils étaient là une dizaine qui ont déblayé de vastes ruines, où après

l'hiver naturaliste qui sévit, on retournera chercher du vrai moral, de la couleur et de la matière à penser et à sentir.

Prosper Mérimée , qui n'y a fait que de courtes excursions, doit à la sobriété substantielle de son talent de n'avoir pas été confondu avec les aventuriers qui se sont élancés sans provisions et sans acquit dans ces landes désertes. Historien et romancier, on pourrait ajouter moraliste et voyageur à la manière de Chateaubriand, bien qu'animé d'autres sentiments, Mérimée est aujourd'hui apprécié des délicats comme un écrivain de race qu'il fut dès l'abord. Je lis dans un catalogue récent (Rouquette, juin 1885) la cote de quelques écrits de Mérimée : Théâtre de Clara Gazid, comédienne espagnole, Paris, Sautelet, 1825, 1 vol. in-8° broché, 60 fr.; la Jacquerie, scènes féodales, suivies de la Famille Carvajal, drame, Paris, Buissot-Thivars , 1828, 1 vol. in-8° broché, 60 fr. La Guzla (la Guzla ou choix de poésies illyriques, recueillie dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégovine, Paris, P.-J. Levrault, 1827, petit in-8° avec un portrait d'Hyacinthe Maglanowitch, et un cartonnage romantique de l'éditeur) ; la Chronique du temps de Charles IX {Chronique du temps de Charles IX, par l'auteur du théâtre de Clara Gazid, Paris, Mesnier, 1829, 1 vol. in-8°), ont la même valeur. L'Essai sur la guerre sociale (Essai sur la guerre sociale, par P. Mérimée, Paris, Didot, 1841, 1 vol. in-8°, avec planches et avertissement, est encore plus estimé. — Ce volume, tiré à un petit nombre d'exemplaires, lit-on dans la préface, n'est pas destiné au public. Occupé depuis quelque temps d'un travail historique sur les dernières années de la République romaine, j'ai voulu, avant de le mettre au jour, faire un essai de mes forces. J'ai

choisi, pour cet essai, l'époque de la guerre sociale, d'abord parce qu'elle m'a paru peut-être trop négligée jusqu'ici, et de plus parce que le récit des événements dont l'Italie fut alors le théâtre, forme une introduction nécessaire au vaste sujet que je me propose de traiter *. » Don Pedro, le Faux Démétrius, ne valent guère moins. « Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, écrit quelque part Mérimée, et parmi ces anecdotes, je préfère celles où j'imagin,e trouver une peinture vraie des mœurs et des caractères à une époque donnée. » Il est donc romancier quand il fait de l'histoire, et historien quand il écrit une Nouvelle, ce qui explique sa double qualité de romancier et d'historien, doublé d'un archéologue (voir sa Vénus d'Ille). « La manière dont M. Mérimée écrit l'histoire, dit Sainte-Beuve, est saine, simple, pleine de concision et de fermeté ; il y porte un esprit et un tour qui n'est qu'à lui parmi les historiens modernes. » On en peut dire autant de ses romans. Ce sont de petites scènes qu'il a recueillies en voyage, et qu'il laisse dans leur cadre. Ainsi, Colomba (Paris, Magen et Comon, 1841, 1 vol. in-8°) est une scène de mœurs corses ; il ne force point les caractères. Il aspire à être vrai, et dans la mesure nécessaire, à représenter un état social, une condition, une race. Chacun de ces petits tableaux à la Meissonnier est un bijou. On a vendu récemment 200 francs et sans reliure un exemplaire de l'édition originale de la Double méprise.

Si l'on veut se rendre compte de l'étendue du mouve-

1 Ce vaste sujet était l'histoire de Jules-César que Mérimée a cédé plus tard à Napoléon III, dont il fut le collaborateur, et à qui il a transmis les documents recueillis par lui. L'Essai sur la guerre sociale a reparu en deux volumes in-8° considérablement augmentés. Le volume de 1841 est une rareté bibliographique.

y6 CAUSERIES d'un AMI DES LIVRES.

ment romantique, il n'y a qu'à le considérer dans les milieux où on s'attendrait le moins à le rencontrer : dans la chaire, dans la polémique, jusque dans l'hagiographie. Ainsi, Y Histoire de sainte Elisabeth {Vie de sainte Elisabeth de Hongrie, Duchesse de Thuringe, 1 207-1 231, par le comte de Montalembert, pair de France, 1 vol. in-40, Paris, Bailly et Debécourt, 1836) est un livre romantique dans toute la force du terme. Il l'est par le style plus que par la date de sa publication ; il l'est encore plus au point de vue de l'exécution matérielle. Le titre est en lettres gothiques ; les figures, gravées par Oleszcinski, ont l'air fruste des monuments qu'elles reproduisent. L'architecture gothique, remise en honneur par l'opinion et la veille célébrée par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, prend, sous la plume juvénile de Montalembert qui a vingt-six ans, les proportions de la poésie épique. Le relieur lui-même semble un artiste du moyen âge, à cette époque. L'exemplaire que nous avons là est relié en veau roux, à petits fers et dorures fantastiques sur les plats et a le dos couvert d'emblèmes à mosaïques dans le goût du xme siècle. Il avait sans doute reçu des instructions. Montalembert lui-même est un type féodal mélangé avec le type moderne. Il a un caractère chevaleresque. Il l'a ; mais s'il ne l'avait pas, il l'affecterait. Il est savant comme il sied à un archéologue; il est au courant des littératures étrangères. Il a été élevé à Londres par une mère anglaise; il n'est pas étonnant qu'il parle purement l'anglais. Mais il sait en même temps l'allemand, cite les vieux écrits teutoniques en latin et en haut allemand, de sorte que son livre est un joyau, à part l'éloquence naïve et à forme ascétique qui en fait le fond. Prenez Lacordaire. Ne voilà-t-il pas encore un Roman-

tique et qui le fait exprès? Qu'on parcoure ses conférences d'alors (Confére?ices de Notre-Dame de Paris, par le R. P. Henri-Dominique Lacordaire, des Frères prêcheurs, Paris, 1 846-1 847, Sagnier et Bray, 2 vol. in-8°); par l'imagination, par tempérament, par le langage, par son vêtement même, c'est un contemporain des Albigeois, qui paraît sortir de la nuit du passé. Ses deux volumes de Conférences, cités il y a un instant, iront d'ailleurs à la postérité par d'autres motifs, et ont, dès aujourd'hui, un prix élevé aux* yeux des amateurs spéciaux.

Et de Maistre? N'est-ce pas, lui aussi, un Romantique par l'originalité et la jeunesse de sa langue ? Il n'y a jusqu'ici de lui que les Considérations (Considérations sur la France, Londres, 1797, 1 vol. in-8°, anonyme, avec une vignette sur le titre ornée de trois fleurs de lys. C'est une 2e édition ; la première est de Lausanne, 1797, in-8°, et nous ne l'avons pas vue), et les Soirées (Les Soirées de Saint-Pétersbourg ou entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, suivies d'un traité sur les sacrifices, par M. le comte Joseph de Maistre, etc. ; imprimerie Cosson, Paris, librairie grecque, latine, française, rue de Seine, n° 12, 182 1, 2 vol. in-8°) qui soient au nombre des livres précieux. On cote les deux ouvrages 50 à 60 francs chaque. Il n'y a pas longtemps qu'on rencontrait, sur les quais, l'édition originale des Soirées dans les cases à vingt sous; les Considérations, publiées hors de France, y ont toujours été rares, soit en première, soit en deuxième édition. D'autres ouvrages de de Maistre méritent également d'être considérés comme des livres précieux. Tels sont le livre Du Pape (1820, 1 vol. in-8°), et le traité de VEglise gallicane (1820, 1 vol. in-8°) qui ont été saisis en France au nom des idées

y8 CAUSERIES d'un AMI DES LIVRES.

gallicanes, la Philosophie de Bacon {Principes de la philosophie de Bacon, Paris, 1836, 2 vol. in-8°, ouvrage posthume), les Lettres et opuscules [Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre , précédés d'une notice biographique, par son fils, le comte Rodolphe de Maistre, 2 vol. in-8°, Paris, Vaton, 1851, avec portrait et fac-similé). Quelques gourmets paient cher les Lettres à un gentilhomme russe sur l'inquisition espagnole, par M. le comte Joseph de Maistre (Paris, Méquignon fils aîné, 1822, 1 vol. in-8° de 2 ff. préliminaires et 169 pages de texte).

On n'a pas encore employé beaucoup Trautz-Bauzonnet, ni Cape, ni Lortic, ni Cuzin, ni Thibaron-Joly, ni Petit, ni Hardy, à relier de Maistre avec les grands écrivains du xixe siècle qui n'appartiennent pas aux deux branches en faveur de la Littérature Romantique , la poésie et le roman. Cela viendra vite. Un grand nombre doivent de végéter provisoirement dans l'oubli, à cette circonstance que personne n'en a donné l'inventaire avec l'indication soit de leur mérite, soit de leur rareté, soit des qualités propres à les distinguer et à les classer au point de vue de leur valeur en argent. Brunet énonce quelque part, et cela est vrai, qu'il a prévenu la destruction de beaucoup de livres anciens, qu'on négligeait auparavant, en en indiquant la valeur. Ceux qui n'auraient été sensibles à aucune autre considération, ont été sensibles à celle-là. 11 aurait pu le faire pour des milliers de livres du xixe siècle. Il a obéi, en ne le faisant pas, à une suggestion étrangère. Il a peut-être aussi reculé devant une difficulté différente. Beaucoup de livres qu'il n'a pas mentionnés ou qu'il a relégués dans la volumineuse table qui forme le dernier volume du Manuel, où il n'est pas aisé de les trouver parce

qu'ils y sont rangés par ordre de matières et non par noms d'auteurs, beaucoup de livres qu'il n'a pas mentionnés, disons-nous, l'embarrassaient sans doute. Le cours en était mal fixé; il craignait, ou de se tromper, ou de donner lieu à des réclamations, peut-être à des difficultés judiciaires. Les auteurs modernes ou leurs ayants droit, auraient pu l'accuser de leur avoir nui, à la Bourse des Livres.

Ce péril est maintenant à peu près conjuré, au moins pour les écrivains de la première moitié du xixe siècle, parmi lesquels tous les Romantiques. Ils attendent désormais quelqu'un qui fasse pour eux, ce que Brunet a fait pour les livres anciens et les réimpressions récentes des auteurs de l'antiquité. Ce ne saurait être l'œuvre d'un simple bibliographe, c'est-à-dire d'un homme qui collectionne et range des titres délivres. La tâche n'est également pas celle d'un bibliophile pur sang, c'est-àdire préoccupé de certains genres, de la rareté ou de la reliure de tel ou tel artiste en vogue. Il y faudrait un critique éminent, non un critique qui s'applique à juger des œuvres comme de leur condition, mais qui puisse le faire au besoin et ne s'en abstienne le plus ordinairement que par prudence. Il y faudrait sans doute aussi une maison de librairie qui attachât de l'importance à l'entreprise et consentît à y consacrer des capitaux.

La Bibliothèque

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Échéance

The Library

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Date due

rr

CE Z 2174 .F5D4 1886 V002 COO DÊROME, LEGP ACC« 130526Û

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