‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 120 sur 127 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Dont surprise d'ire

A inov se vint plaindre

Et commence à dire :

Qui t'a meu de peindre Le mien corps tout nu?

L'as-tu iamais veu Ainsi qu'il est là?

Fasché de cela Et bien esbahi le respons Oui.

Et si ie tay paincte, Encor mieux qu'en cire, Tu es dans mon cœur Que ta grand rigueur Sans cesse martire.

Comment, ce dist-elle.

Si ie suis cruelle ,

Ou tant rigoureuse :

Pourquoy gracieuse

M'as-tu Toulu faire?

Or sur cest affaire

le luy dis alors :

lay suiuy du corps

L'externe apparence,

Car peindre ie doy

Ce qu'a l'œil ie voy.

Et non pas la chose

Que tu tiens enclose :

Et que ton cœur pense (1).

Madame Scarron devint veuve à cette époque plus aimable et pompeuse que régulière, altérée de longue date par le legs des mœurs italiennes et les souilla France lurcs des guerrcs civiles. Singulière société où tout où ni.ui.iine Gst magnifique et brillant , où tout respire l'éclat et devint veuve. ^'^ dignité, mais où tout est extérieur et factice, où

(1) Pièce 18 du Premier livre des Emblèmes compose par Gitillaumc Gueroult. A Lyon, chez lialtha/ar ArnouUet. 1550. P. 47-49.

tous demeurent devant le trône dans l'attitude admirative et le silence ! Chez les Grecs et chez les Romains de l'antiquité, tout relevait du peuple, et le peuple relevait de la parole. Rien de semblable dans nos vieilles monarchies : les quelques assemblées qu'on y rencontre, loin d'y donner la vie sociale, ne sont guère à vrai dire que des cérémonies et des spectacles. En 1660, on n'a plus même le factice apparat de ces cérémonies; et pour créer un sentiment national à un peuple qui en manque , le monarque , dont l'àme est si haute et si noble , se substitue h tout et concentre pour ainsi dire en lui seul la France tout entière. Le gouvernement, destitué de ses anciens appuis, ne se soutient que par la généreuse confiance des Français en la main qui leur commande. A la cour, où viennent se Cour

de Louis XIV.

faire entendre en même temps les servilités de l'adulation et l'austère langage de l'égalité chrétienne, la corruption se voit contrainte encore de rendre à l'honnêteté l'hommage de la décence, jusqu'au jour où cette corruption ne se cachera plus que sous la grandeur. Et du milieu de tout cela surgissent ces beaux génies, qui, tous formés h la sévère école du christianisme, tous empreints de cette chasteté de goût qui tient toujours à celle de l'àme, acceptent le joug de leur siècle, mais le portent avec une noble majesté ; viennent déposer leur gloire aux pieds du monarque, mais l'y déposent comme un libre témoignage de reconnaissance et d'admiration, qui les honore autant que celui qui le reçoit. Tel est l'un des côtés de ce grand siècle dont l'éclat dans la littérature et les arts éblouit encore la postérité ; qui domina l'Europe par les idées autant que par les ar-

mes ; qui , comprenant que des traités peuvent équivaloir à des conquêtes, négocia plus encore qu'il ne combattit, et dont les négociateurs , ornés pour la plupart d'un profond savoir et d'une vaste littérature, contribuèrent à faire rayonner à l'étranger le génie de la France.

Mais il y a un revers à cette noble médaille. La corruption , disions-nous , avait pénétré dans les mœurs , quand madame Scarron , honnête, religieuse, simple ,^ uiême terre à terre, dans les j)remiers temps de son veuvage , comme l'atteste sa correspondance avec son frère, que je possède, sentit l'ambition s'éveiller en son cœur, alors que la cour s'entr'ouvrit à ses yeux. A la proposition pressante qui lui fut faite à la fois par ,, 1 le marquis de Louvois, par le duc de Yivonne et ma-

INIatlaiiic 1 ' 1

Scarron dame de Tliianpes, d'élever les enfants de madame de

devient <J '

gouvernante ]\iontespan , fruit d'un double adultère , elle avait rênes enhmls a '

de maiianie p^ndu (1670), dc l'avis dc son confesseur : « S'ils sont Montespan. ^u Roi , je le vcux bicu , mais il faut que le Roi me l'ordonne. » C'est ici que commencent les portraits de convention qu'on a faits de madame de Maintenon. a Ne remarquez-vous point dans cette réponse une première flatterie? se sont dit quelques-uns; ne voyezvous point une première capitulation entre la conscience et l'ambition; un premier ])as ménagé vers la fortune, une intention marquée d'attirer les regards du prince?» Or, la vérité est que les amours de Louis XIV et de madame de Montespan avaient été d'abord un mystère ; la vérité est que c'est à Lausun que les nnunuues de cour avaient attribué la grossesse d'Athénaïs de Rochechouart, et non pas au Roi. Après cette ex])lication , le

LA MAROriSE DE MAIN TE NON. . 5!)7 mot de madame Scarron devient tout simple et clianne de caractère. Laissons-lui son naturel sans l'exa^'érer. Comment s'étonnerait-on d'ailleurs qu'elle rapportât tout au Roi? N'était-ce pas céder an torrent /^a-néral? Chose injuste en effet que de ju(;er avec les mœurs de son époque une époque lointaine : « Pour juger les hommes, dit Montesquieu, iljfaut leur passer les préjugés de leur temps. » Bossuet, le grand évéque, l'écrivain incomparable dans sa hauteur dogmatique, le plus pur, le plus ferme en même temps que le meilleur des hommes, qui regardait tout flatteur, quel qu'il fût, comme « un animal traître et odieux » ; qui flétrissait le flatteur partout où il le rencontrait : et « le flatteur des rois, et le flatteur de la multitude (1)», écrivait dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte : « Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de l'État, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie (2). » Ce sentiment, ou, pour mieux dire avec de Maistre, cette yb? monarchique, si cruellement ébranlée de nos jours, était dans l'air qu'on respirait alors , sans que la flatterie y fût pour rien. Le religionnaire Simonde de Sismondi (3) ; dom Déforis, l'éditeur des sermons de Bossuet (-4), et la Harpe , dans son Cours de Littérature (5)

fl) V. Avertissement aux protestant!!, n" XXXI, t. XXI, p. 404.

(2) Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, liv. VI, art. l*""", 4*= proposition.

(3) Histoire des Français, in-S", t. XXV, p. 4S2.

(4) Préface du tome VIII de son édition in-4o des OKuvres de Bossuet, p. XXI.

(5) Siècle de Louis XIV, liv. II, c. i, sect. 4. Écrit avant la conversion du critique.

veulent voir en Bossuet un flatteur hyperbolique de Louis XIV, un adulateur, un courtisan complaisant. Les faits les démentent. Joseph Saurin tient un tout autre lan<ifage (1). Mais à côté de la mesure d'un père de l'Eglise remj)lissant à la cour toutes les obligations d'un prédicateur apostolique, étaient les exagérations d'un grand principe , le fétichisme des courtisans , le préjugé populaire de la naissance, du pouvoir et de la couronne. Monarque olympien, confondu avec la Divinité , Louis s'était fait une morale à son usage , avait assoupli la cour à toutes les formes de l'idolâtrie , et accoutumé les peuples à voir découler de lui seul tout honneur, tout droit, toute légitimité.

Maximes « Cclui qui a douné des rois aux hommes , a-t-il

absolues

deLoiiisXiv. dit lui-même, a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volonté est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement (2). »

Aussi Fénelon avait-il écrit dans sa fameuse lettre à Louis XIV, dont l'autographe nous est parvenu : « Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous comme si vous étiez le dieu de la terre , et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est au contraire vous que Dieu n'a mis au monde que poiu- votre peuple (3). »

Il est évident pour tous que cette lettre , trouvée

(1) Élo(;e (le M. l'c'vcMjue de Meaux , Journal des Savants, septembre 1704.

(2) OEuvres de Louis XIV, Mémoires Instoriijitcs et instructions pour le Dauphin, sonjils, t. II, j). 33G.

(3) Lettre de Fk>elon à Louis XIW Ucnonaiil, 1825. 1'. 31.

dans les portefeuilles de l'archevêque de Gambray, n'a jamais paru sous les yeux du Roi. Mais qu'importe? c'était comme un mémoire secret du prélat ; c'était sa pensée intime; c'était avec la sienne celle de beaucoup des contemporains.

On ne saurait après tout s'étonner de l'absolutisme de Louis XIV quand on se rappelle l'éducation si déplorablement inintelligente et négligée qu'il avait reçue du maréchal de Villeroy, son gouverneur (1) ? On ne saurait s'en étonner quand c'était le temps où mademoiselle de Montpensier, parlant de l'époque qui avait vu le grand Condé servir dans les armées espagnoles, croyait émettre la proposition la plus naturelle et la plus simple en disant : « Il faut que les intentions des Grands soient comme les mystères de la Foi. Il n'appartient pas aux hommes d'y pénétrer ; on les doit vénérer, et croire qu'elles ne sont jamais que pour le bien et le salut de la patrie (2) . »

Malheureusement , comme chez une nation vaine les goûts descendent des grands au peuple , le culte des mœurs domestiques avait perdu chaque jour davantage ; et la vie bourgeoise était devenue amoureuse de luxe et de voluptés. A force d'ostentation et de grandeur théâtrale en ses galanteries, d'hypocrites bienséances , d'intrigues prudentes , de vices bien appris , le maître

(1) On possède à la bibliothèque publique de Saint- Pétersbour{;, sous les vitrines qui recouvrent une collection d'autographes, un cahier d'écriture du jeune Louis XIV ; il y a une page où l'enfant a écrit du haut en bas , d'après un modèle : « Les rois font tout ce qu'ils veulent. Les rois font tout ce qu'ils veulent. Les rois, etc. »

(2) Mémoires, ch. XII, année 1652.

avait facilement habitué à ne voir dans ses adultères que des visites de Jupiter chez Alcmène, dans ses maîtresses qu'un luxe indispensable à la couronne. Le lâche courtisan qui négocia la défaite de la belle Fontanges (1), celui qui offrit au Roi sa propre nièce (2), ne furent pas pour cela déshonorés; et si madame de Montespan le fut, ce n'est pas poiu' avoir essayé de diriger vers sa nièce, madame de Nevers, le goût du monarque (3). Le magistrat, enfin, qui livra le dépôt des papiers d'un ami h Louis XIV, reçut du Roi la dépouille de son ami, et en jouit en paix (4). A ces personnages on pourrait joindre le Père de la Chaise, si indulgent aux amours de Louis XIV, que madame de Montespan appliquait à son nom un mot cruel qui le couvrait d'ordure (5). Certes, il y a loin de ces indignités admises à « cette sorte d'honneur fort singuher » de se faire gouvernante des bâtards du Roi. La comtesse de Choisy d'abord, la femme du grand Col-

(1) La Rocliefoucauld fils, le plus discret, sinon le plus moral des favoris. Le Roi le nomma en récompense son grand veneur, ce qui était bien juste, dit une chanson du temps, « puisqu'il avait mis la bête dans les toiles. >>

(2) Villarccaux. V. Lettres de madame de SkvigmÎ. Lettre du 23 décembre 1671. La personne offerte se serait bien donnée d'elle-même. C'était Louise-Elisabeth Rouxel, connue sous le nom de madame de Grancey. Elle n'avait alors que quinze ans. Elle et sa sicur Marie- Louise, comtesse de Marey, éraient appelées les Ânt/es. Anges pour la beauté, vrais démons pour la galanterie.

(3) Gabrielle de Damas, fille aînée du marquis de Tliianges et de la sœur de madame de Montespan. Philippe-Julien Mazarini .Mancini , duc de Nevers, l'avait épousée le 15 décembre 1670.

(4) Le premier président de Harlay, qui avait reçu un dé|)ot du comte de liuvigny.

(5) « Ce père-là, disait-elle, est une chaise de commodité. »

LA .M A 110 [JI SE DE .M A I.NTENO.X. (JOl

bert ensuite, femme irréprochable, avaient rempli ce rôle pour les enfants de madame de la Vallière ; madame de la Sablière, à son tour, éleva les derniers enfants de la marquise de ^lontespan , sans qu'aucune d'elles excitât autre chose que l'envie du siècle.

L'amabilité qui attire, alliée au calcul qui ménage, Caractère flatte et insinue, aux complaisances qui séduisent, à la madame <ie tenue sévère et collet monté qui en même temps impose et tient à distance, tel est le secret de l'empire que madame de Maintenon parvint à exercer. Supérieure à Louis XIV en esprit, surtout en instruction, elle étonnait et charmait le Roi par sa raison assaisonnée de grâce, et le contenait h la fois près d'elle par les scrupules de la religion. Longtemps l'amie de celle dont elle avait élevé en secret les enfants, elle s'était étudiée à la saper dans le cœur du Roi. L'ingratitude lui est bonne, elle en use et ne s'en défend pas. Encore quelques années , et le pinceau de Mignard lui décerne les honneurs du manteau d'hermine : « Sainte Françoise le mérite bien, " avait dit Louis XIV.

D'abord confidente de ses amours, en connaissant et les ardeurs, et les impatiences et les voies, elle mit fin à toutes ses galanteries, et le rendit à lui-même, à ses devoirs, à la Reine, et mérita que celle-ci, le jour de la Saint-François, lui donnât son portrait. Ce fut là une vraie gloire. Mais c'est alors aussi que l'ascétisme inquiet de madame de Maintenon harcela le Roi, et en dépit des révoltes du bon sens du prince, le remplit de scrupules , lui fit peur du diable et le fit 'descendre aux petites pratiques de Louis XI, en le poussant à se re-

vêtir de reliques (1). « Vous n'aimez point Dieu, avait encore écrit Fénelon au monarque amoindri , dans sa lettre secrète , vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en. petites pratiques superficielles (2). » Louis XIV, suivant Montesquieu, avait l'àme plus grande que l'es- EUe abaisse prit- Madame de Maintenon abaissait sans cesse cette ^da^RoL^ âme pour la mettre à son point (3). De là la bigoterie tracassière de la fin de ce règne; de là ces opinions sceptiques qui commencèrent à obscurcir la foi. Et, de fait, c'est à tort qu'on accuse la Régence d'avoir été la première à pousser au désordre par l'incrédulité. Les sociétés philosophiques de Sceaux, du Temple et du Palais-Royal remontaient au temps de Louis XIV, et formaient, avec quelques nuances, un contre-poids à l'intolérance du parti dévot. La Lettre d'Hippocrate à Damagète, attribuée au comte de Boulainvilliers, le premier ouvrage français ouvertement destructeur du christianisme, parut en 1700, ])endant la domination des confesseurs du Roi. La Régence ne produisit rien de pareil, parce que son joug plus léger ne poussa pas les esprits à ce degré d'irritation (4). Moins de quinze ans avant la publication de cette lettre, régnait dans toute sa rigueur cette dévotion aveugle dont la révocation de l'édit de Nantes a fait connaître l'étendue et le danger.

(1) Lettre de madame de Maintenon ^ du 15 septembre 1715.

(2) Lettre de Fénelon à Louis- A/F. Honoiiard. P. 30-31.

(3) Penxées diverses de Mcjmesoiieu, dans ses OEuvrex complètes , édition de Pierre Didot, 1795. In-12. T. XM , p. 207.

(4) Voir LÉ.MOXTEY, Histoire de la Jk-ijcncc , t. Il, p. 358.

Tout grand fait historique a sa léfjendc : beaucoup Elle

d'esprits chagrins s'obstinent encore à demander compte i" nlocaitm de ce désastreux événement à la marquise, au lieu de «le^Nantés. le demander à son époque. On ne doit s'exposer ni à trahir l'histoire en dissimulant des fautes et des crimes, ni à blesser la justice en exagérant l'accusation et le " blâme. Soyons justes, ne fût-ce que par respect pour nous-mêmes. Non , madame de Maintenon n'a point fait directement la révocation de l'édit de Nantes, et il faut réserver son indignation contre le siècle en général pour tout ce que les passions et les préjugés mêlèrent alors d'inhumain et d'odieux à une religion de charité. Mais Esther oublia son peuple ; mais la petite-fille d'A- Mais grippa d Aubigné , 1 ardent huguenot , mais la fille de défendu

, . . ^ , . . , les huguenots.

Constant, n adoucit ponit les conséquences homicides de cette mesure pour ses anciens coreligionnaires; mais elle oublia qu'il était un jour où , contre son propre frère, elle les avait dignement défendus (1). Louis, qui ne sut pas se mettre au-dessus de son siècle dans cette folie suicide , prouva que s'il avait pu être un grand roi , il n'était pas un grand homme.

Quand par un douloureux retour de mémoire vers les Ses talents

. , , „ 1^1 1 d'institutrice.

misères de son enrance, et pour déployer en grand son goût de direction et ses talents suprêmes d'institutrice, madame de Maintenon fonda la magnifique maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr, pour l'éducation des filles de

(1) LeUre du l^i" octoljro 1672.

Il y a d'elle à son frère une lettre où elle l'engage à racheter en Poitou des biens qui, par la désertion des protestants, vont se donner pour rien ; mais il ne faut pas méconnaître que la date de cette lettre qui est d'octobre 1681, et dès lors antérieure de quatre ans à la révocation de l'édit de Nantes, est une circonstance atténuante pour la marquise.

604 LA MAT\OriSE DE MAI^"TE^"0^^

noblesse pauvre, on la vit passer d'un extrême à un Elle fait autre extrême. Au commencement, en 1680, je ne sais

imprudemment iiouucr quel accommodement avec le ciel l'expose à faire de ses

le spectacle

à toute la cour élèvcs autant de précieuses mondaines. Elle les couvre

par

les élèves de pompons et de rubans. Elle les veut belles. Elle les

de Saint-Cvr.

veut parées. Elle les transforme en actrices, et les donne en spectacle à Louis XIV entouré de sa cour. Puis enfin un jour vient où, tardivement avisée de son imprudence par l'évéque de Chartres , Godet des Marets , elle Elle se ravise, prend le coutrc-picd de tout ce qu'elle a fait jusque-là. Elle prêche à grands cris la réforme, proscrit les rubans , invente des subterfuges pour clore le manteau le plus possible. D'abord, elle veut que les représentations se renferment dans la maison, et ici elle rentre dans le Arai ; puis elle fait une guerre inexorable au chant qui n'est pas d'obligation , à la lecture , à l'écriture, au goût de l'esprit et des vers. Elle qui avait appelé aux spectacles de Saint-Cvr et la cour et la ville , elle ferme la grille aux hommes , et elle est encore dans le vrai ; mais elle en sort en exigeant qu'on rende les parloirs le plus désagréables que possible. Naguère Saint-Cyr était de temps à autre pour le Roi une sorte de succursale du théâtre du palais de Versailles, ce doit être à présent une thébaïde. Là est l'exagération, car elle n'avait point à former des religieuses. L'homme est sa bête noire; il eu faut fuir plus que la mort les moiudres commerces; (!t quand de nécessité ou vieut à se trouver en présence du monstre, il faut se défier du plus sage et trembler ( 1 ) . « Jai voulu ,

(1) Voir les Lettres de madame de Maiiitenon paxshn aux Dames do Saint-Louis, à l'abbessc de Goiner-Foiilaiiie, à la comtesse de (lavlus.

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LA MAnOUISE DE MAI^-TE^•0^^ 605

dit-elle, en diiiertissant les enfants de S' Cir, remplir jgure leur esprit de belles choses, leur donner de (grandes deM^huénon idées de la religion , élever leur cœur aux sentimens i é,iu"V de la vertu , orner et cultiver leur mémoire de choses " Sa.nt-Cyr. dont elles ne seront point honteuses dans le monde , leur aprendre a prononcer, les occuper pour les retirer de la conversation quelles ont entrelles, et amuser surtout les grandes qui de])uis quinze ans jusqua vin^t sennuyent un peu de îa vie de S' Cir. Voila mes raisons pour continuer ches vous ces représentations tant que vos supérieurs ne vous les deffendront pas. Mais vous devés les renfermer dans Aostre maison , et ne les iamais faire a la grille sous quelque prétexte que ce soit. Il sera tousiours dangereux de faire voir a des hommes des filles bien faittes, et qui adioustent des agréemens à leur personne en faisant bien ce quelles représentent. Ni souffres donc aucun homme quel qui soit : ni pauvre ni riche, ni ieune ni vieux, ni prestreni séculier, ie dis mesme vn saint s'il y en a sur la terre (1). » Même un saint! L'expression, tout exagérée qu'elle soit, part du moins d'un principe sensé. Quand madame de Maintenon est dans le vrai , nul ne la surpasse en justesse de jugement (2). Si elle a eu une belle épo(|uc, c'est celle du gouvernement de Saint-Cyr. Voilà sa gloire, qui nous a valu un monument remarquable de

(1) Lettre de madame de Maintenon à madame du Pérou, 4 février 1701. Cabinet de l'auteur.

Madame de Maintenon use à peu près des mêmes termes dans une lettre à l'abbesse de Gomer-Fontaine, en date du 25 mai 1706.

(2) « Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit. " Lettre de madame de SÉvigmk, 13 janvier 1672.

notre langue : ses Correspondances et ses Instructions, falsifiées par Angli\ iel de la Beaumelle , mais dont la mise au jour, complète et consciencieuse, s'accomplit par les soins de M. Lavallée : belle et courageuse entreprise , qui h elle seule ferait vivre le nom de l'éditeur, si déjà des travaux originaux ne le recommandaient à la génération qui nous suit. Les lettres de la marquise à la princesse des Ursins offrent surtout un caractère de prudence politique et de sobriété. Celles où elle parle avec le plus de précision et d'éloquence la grande langue du grand siècle , et où l'on dirait qu'elle a un cœur, sont ses lettres édifiantes aux dames de Saint-Louis. C'est là qu'elle écrit des mots charmants, des mots de tendresse pour ses jeunes pupilles; c'est là qu'elle s'écrie : « Rien ne m'est plus cher que mes enfants de S' Cvr : j'en aime tout, jus- Caractères qu'à Icur poussièrc. « Dans ces lettres , sa haute raison revêt les formes les plus rares : simples, lumineuses, nettes, « langage doux, juste en bons termes, dit Saint- Simon, et naturellement éloquent et court (1). » Ma- Comparé dame de-Sévigné, ce vif et délicat génie qui de même <]e 7iia(ianie quc lîossuct , Molièrc ct la Fontauie , se détache sur le fond du grand siècle par le cachet primesautier de sa plume, madame de Sévigné, avec son imagination, avec SCS grâces ct sa négligence élégante qui n'excluent pas la force; son tour si leste, si féminin, si français; sa verve étincelante et intarissable , qui , à course de plume, emporte avec soi toutes les beautés du discours, prose où tout semble fleurir, demeurera toujours

(1) Mémoires, t. XIII, j). 109.

le premier, le plus aimable type du style épistôlaire. Madame de Maintenou occupe la première j)lace après ce modèle inimitable.

Quelques-uns, Napoléon T'était de ce nombre, ont eu plus d'estime pour le style de madame de Maintenon que pour celui de madame de Sévigné elle-même, — madame de Maintenon , qui ne s'abandonne jamais en écrivant, qui se propose toujours un tbème et le remplit, qui règne toujours et gouverne, la plume à la main. C'est là ime affaire de goût, et le parallèle entre les deux styles, si complètement dissemblables, ne serait qu'un vain jeu d'esprit. Or, si l'on ne peut comparer les deux façons d'écrire, on ne saurait davantage mettre en parallèle les deux caractères. La sémillante marquise de Sévigné, qui n'avait rien de la prude ni de la j)récieuse, et prisait avant tout le naturel comme elle prisait l'honnêteté ; Sévigné , dont le cœur s'épanchait en si vives tendresses, si franche que madame de la Fayette lui reprochait « de laisser voir dans son cœur ce que la prudence obligerait de cacher » , n'y faisait pas tant de façons. Elle n'en fut pas moins l'une des femmes les plus respectables, les plus sincèrement pieuses, les plus justement estimées de son temps. Elle fut à la fois bonne et bienveillante. C'est assez devant Dieu et devant les hommes. La vertu aimable est deux fois la vertu, surtout sous l'habit de femme.

Il y a une lettre attribuée à madame de Maintenon , Cjui n'a d'autre autorité que la Beaumelle et qui m'eut frappé comme elle avait frappé Lémontey, si elle eût eu le mérite d'u;ie authenticité reconnue : c'est celle que cette béate quasi reine aurait écrite, le 0 s(;ptembre

1698, au cardinal de !Xoai!!es, et où elle aurait prononcé ce mot tout plein d'un parfum de casuiste en jupon : « Je ne j^uis m'empéclier de me dire : Que deviendra le Roi si je meurs avant le Père delà Chaise (1)?» Est-ce là un mot d'une naïveté sincère? Dieu seul a le secret des cœurs. D'une part , madame de Maintenon était une femme trop fermée, trop sûre d'elle-même, trop habile et calculée, pour être crue sur parole; elle avait, d'un autre côté, trop de sérieux dans l'esprit pour qu'il soit permis de décider sur elle à la légère et sur de simples inductions. Une conduite d'Honesta toujours désespérément posée , toujours exemplaire ; jamais le moindre mouvement entrahié , jamais un petit coin attendri, comme disait la bonne et sensible Madeleine de Scudéry, de pareilles perfections sont peu sympathiques; on les honore, on les respecte, on ne les aime point. Pourquoi ? parce qu'elles sont la vertu sans le cœur; parce que, à tort ou à raison, on craint, en fin de compte, de n'y trouver qu'une Lucrèce par honneur plus encore que par vertu. Qui ne donnerait tant de perfections prêcheuses pour une conversation de madame de Sévigné, pour une larme de mademoiselle de la Yallière ?

(1) Il existe une lettre de cette date au cardinal dans le caLinet de M. le duc de Cauibacéiès; il ne s'y trouve pas un mot qui resseudjle ni de près ni de loin à celui-là. Lémontey, qui n'était pas crédule, et s'en rapportait peu à la lîeaumelle, se serait-il renseigné ailleurs?

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