‹ Causeries d'un curieux (volume 3)Chapitre 63 sur 127 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aujourd'hui que le (joût des curiosités de cabinet, et particulièrement celui des collections de lettres autographes, acquiert d'année en année plus d'extension en Europe et en Amérique, quelques-uns joignent à leurs collections des manuscrits, des documents curieux de diverse nature , même des chartes ; et bien ils agissent, car ce sont là joyaux de bénédictins qui relèvent les collections par la science. Mais généralement le curieux d'autographes veut rester dans une sphère plus modeste, et ne plante guère sa tente au

delà delà renaissance des lettres. Tout s'enchaîne dans Quand le goût

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le goût du passe : quelques esprits solides donnent 1 es- antojjraphes

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sor et le mot d ordre; la roule suit, comme le poisson dans la marée. Les curieux d'antiquités, de chartes, de documents de tout genre, surgirent en foule à ce moment de l'ouverture du siècle présent où la recrudescence

des études historiques porta les bons esprits à remonter aux sources du génie indigène et du génie étranger. Gomme toujours la mode s'en mêla. Aussi fut-ce alors que l'on vit tant d'écrivains à la' suite se faisant barbares pour se faire jeunes , archéologues et antiquaires pour se faire nouveaux , et s'engouant aveuglément du Moyen Age et de la Renaissance, tenter de faire refluer la langue aux temps où la muse balbutiait encore. C'est la même époque où les artistes, impatients de la sévère discipline des grands modèles et de la nature de choix, n'admirent plus que l'inspiration, la verve, le caprice luxuriant de la fantaisie , et où les débris des anciennes palettes des temps gothiques et des temps de Louis XV revinrent péle-méle sur la mer qui les avait engloutis. Assurément il y a eu beaucoup d'imitation et d'engouement dans la recherche des autographes. On ne choisit pas , en toute occasion , avec discernement : on prit tout. Mais laissez faire et laissez passer : les choses se font toujours mieux d'elles-mêmes que j)Ous ne les faisons : un jour ou l'autre, tout devient profit pour l'histoire , et le goût se discipline là où il n'est ])as discipliné encore. Après cela que l'on glose sur leurs recherches, les vrais curieux savent à merveille qu'il leur faut, en ce rencontre, payer pour les purs maniaques, comme on payait jadis pour M. le Dauphin. Il est à peu j)rès général de ne parler de leur passion que le sourire sur les lèvres. Tout au plus y voit-on une manie , innocente à la vérité , mais frivole et puérile , un vrai jeu de poupées, « l>l'»y with mammets » , connnc; dit Shakspeare : — Stérile ciu'iosité de myopes qui recueille la petite monnaie anecdotique , compte les

GOUT DES LETTRES AUTOGll A IM'.ES. 343

prains de poussière de l'histoire , et ne sait pas même découvrir dans cette poussière les paillettes d'or qu'elle recèle.

« J'admire le curieux Diognète, dit la Bruyère, et je Le cuneux

. . ,., <le la Bruyère.

le comprends moins que jamais. Pensez -vous qu il cherche à s'instruire par les médailles, et qu'il les re- (jarde comme des preuves parlantes de certains faits et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? Rien moins. Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tète vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue. C'est encore moins. Diognète sait d'une médaille le fruste, \e flou et la fie u 7- de coin; il a une tablette dont toutes les places sont garnies, à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue , et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie. "

Ce portrait du fou de médailles est commun à tous Maniaques

de collections.

les maniaques de collections ; et la Bruyère eût peint , de nos jours, le fou d'autographes comme il a peint le fou d'estampes qui n'a souci que de leur rareté, et n'en connaît que les remarques et les monogrammes; le bibliomane qui ne lit jamais ses livres et n'en admire que les maroquins et les dorures ; le fleuriste, planté et prenant racine, le cœur épanoui de joie, devant ses fleurs : « Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point : il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien , quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. »

Et de fait, peut-être serait-il encore aujourd'hui un

De quelques Certain iioiiibre de ces curieux d'écritures de person-

curieux . i i, ,

d'écritures iiagcs celcbres qui se gardent de lu^e , encore plus d e-

de nos jours. , • i i

tudier ce qu ils recueillent , et qui, dans les manuscrits dont l'histoire générale et l'histoire particulière pourraient tirer parti , ne s'inquiètent nullement de la valeur littéraire , historique ou anecdotique , et n'ont des autographes que comme ceux-ci ont des curiosités de dressoir ou d'albuvi, ceux-là des figurines de Memphis, de Canope ou du Mexique; des grains de froment découverts dans les vases des nécropoles de l'Egypte ou dans les fouilles de Pompeïes; des tessons antiques ou des serrures du moven âge ; par mode et pour la montre.

Pareils aux Samiens qui ne marchandèrent point les statues à Alcibiade, puis à Lysandre, puis à Conon, puis à tous ceux qui se succédèrent sur la place publique, ils sont tout à tous, ils passent d'adorations en adorations, de fétichisme en fétichisme. Tels s'agenouillent indifféremment devant la vertu et devant le crime, devant une ligne de Charles le Sage ou une ligne de Mandrin. Ils donneraient un Despréaux pour un Cotin , une Lettre persane de Montesquieu pour un juron du Père Duchesne , une pcige d(î douces paroles de Fénelon pour un griffonnage sanglant d'élocpience éraillée de jacobin. Il en est jusqu'il trois que j<? pourrais citer à qui tout est ])()n , (pii l'ont recueil de lettres de tous les sous-préfets, de tous les maires, probablement comme souches éventuelles à {jrands liomnies.

On connaît ces livres (pielcjue j)cu mon()maniai|ues , sous prétexte de monographie, et oii les auteurs se caressent par le choix même du sujet de leurs ouvrages.

GOUT DES I.ETTI'.ES A UTOCJR A PUES. 345

Ainsi, le père Théophile Raynaud, dont nous avons déjà parlé , Raynaud , cette tête vive mais confuse , excellent livre sans table des matières , qui a écrit tant de traités sinj^juhers, en a fait un sur les Théophiles, « De Theophilis » , uniquement parce que son j)rénom était Théophile. Le (jrand érudit de peu de critique, André du Saussay, évéque de Toul , né vers 1589, mort en 1675, fit un gros in-folio de panégvriques des éminents personnages qui avaient eu saint André pour patron (1). On a également de l'historien anversois Antoine Sander un traité sur les Antoines célèbres (2) . Enfin , un Buchanan enthousiaste fit un livre ex professo sur les mortels assez fortunés pour avoir été ses homonymes (3).

Eh bien , la monomanie autographique s'est exercée Variétés

tlsns l'espèce.

de inéme sur des spécialités exclusives , comme on dit de nos jours. Tel n'introduit dans ses Albums que des . lettres de personnages de sa jjrovince ou de sa ville natale , tel autre de sa caste ou de sa profession , — et ce sont les plus raisonnables. Les uns sont dirigés par les analogies , les autres par les contrastes , quelquesuns par de purs caprices. Celui-ci n'admet d'épîtres que de personnages portant le nom de Louis. Cet

(1) Andreax, frater Simoni Pétri, sive de tjloria S. Aiiclrcœ apostoli libri XII. His accesseriint vindicix insi(jnis epistolx presbyterarinn et diaconorum Ac/iaix de ejiis passione ad universas eccle.ttas. Parisiis, 1656. Vov. les Mémoires de jNiceros.

(2) De clarix Antotiiis sanctitate et eriidilione. Louvain, 1627. In-4°.

(3) W. BrcuANAN, Historical and genealo(jical Essay on the family and suruame of Buchanan ., luilli an inquiry into the ijenealo(jj and présent State of ancienl Scoltish stirnarnes, and more purticidarly of the Higliland clans. Glascow, 1723. In-'f". Ediiiil)., 1775.

autre , un Italien , ne recherche que des lettres de criminels constates. Il en prise davantage l'écriture s'ils ont été marqués :

A case of skeletons vcll clone And malefactors everv one (1).

Lettre Sa piècc la plus curieuse est une épître signée , pense-

du {jalcrien -i i i • i i / •

vertueux t-ii , de la croix du galérien vertueux dont Ymcent de

dout Vincent i • i r i •

de Paul Paul prit les ters. vous verrez que le saint aura ete

prit les fers. , itii • r t ^t- >i-

dupe : le diable est si hn ! Mieux est a dire encore , c'est que la substitution était impossible , et que l'anecdote est pure légende : ne le dites pas à notre curieux, il ne vous croirait point. Toutes les supercheries ont leurs dupes prêtes , qui les imagineraient plutôt que de n'y pas ajouter foi.

Collection Un autrc curieux possède un immense recueil de

de billets doux , . . • t i i • r

fanés. pétitions ridiculcs. Il en est un autre encore qui, fureteur de papiers secrets et de linge sale, l'oreille aux propos de l'antichambre et aux soupirs frelatés des boudoirs subalternes , fait collection de lettres d'amour de l'office, de billets doux fanés du bas empire de la Gourtille et de la rue, des chevaliers jonquille, des marquises rose-pompon, et autres breloques et fanfreluches, prose et vers, et quels vers! de la Vénus peu pudique : histoire poudrée à l'iris , carnets d'affaires eu commandite , iinmondices du plus profond enseignement moral.

Lettres Celui-lii (jiii , apparemment, a mangé du miel de ce

de fous.

rhododendron ponticiini (|iii, au ra])port de Xénophoii et de Pline l'Anciion, doniiail la folie, ne recliercli(!

(1) Une boite de squelettes bien arrangée, et tous des malfaiteurs.

GOUT DES LETTllES AUTOGRAPHES. ZM

que des lettres d'habitants de Bediam et de Gharentoii. On voit dans ses All)nnis <|uelques-unes des chansons originales de ces singuliers mendiants, connus sous le nom de Toni o'Bedlam's, dont Shakspeare a donne un échantillon dans l'Edgar de son Roi Lear, et qui n'étaient que de pauvres tous à demi traités dans l'hosjjice des lunatiques de Bethléhem, à sa création. Leur histoire, chose curieuse! s'associe à celle de la poésie anglaise, et ils ont été l'occasion et l'origine d'une sorte de chants sauvages et fantastiques particuliers à l'Angleterre , et dont quelques-uns contieiment des traits d'une merveilleuse puissance d'imagination. Le vieux Isaac Walton , le la Fontaine des pécheurs à la ligne , rappelle un de ces chants dans son charmant livre du Parfait Pécheur, « The complète Angle?- » , l'un des ouvrages les plus réimprimés de la Grande-Bretagne (1).

On se rappelle cet élégant écrivain du seizième siè- Lettres

. . . de l'autre

cle , Jacques Bonfadius , qui , sur une accusation in- monde. fàme , que je soupçonne fort, avec Bayle , n'avoir été qu'un prétexte, fut exécuté en 15G0. Le vrai motif de sa condamnation, c'est que dans les cours publics qu'il faisait à la jeunesse de Gênes , il s'était permis de violentes satires contre les familles puissantes et des tirades contraires au gouvernement établi. Il mourut en

(1) V. p. 122 de l'édition du Complète Ancfler de Walton et Cottos, donnée par J. Major. London, 1824. Cf. John Stowes, Survey of Loiidon, book Ist, et d'Israeli, Cuiioxities of Lilerature , p. 285. Lotidon, édition déjà citée. Le plus ancien diant connu des Toni o'Bedlam's se trouve dans Percy, Relifiitex of Ancicnt Euglish Poetiy , vol. H, p. 356.

héros, et, lejour de son supplice, il écrivit à J. B. Grinialdi j)oiir lui promettre des nouvelles de l'autre monde : « Si de ce monde-là, disait-il, on peut donner quelque nouvelle sans trop causer d'effroi , je le ierai : « Se da quel monda di là si potrà dar nnalche segno senza spavento, lo favo (1). » Notre curieux de lettres folles a fait des efforts inouïs pour se procurer ce fameux billet in extremis. Dans la note qui eût accompagné la précieuse relique, il nous eût dit sans doute si Bonfadius fut plus fidèle à sa parole que le Barnabite Eedemptus Baranzanus, qui prit plus tard un pareil eng;agement et ne le tint pas. Ce Baranzan, l'un des premiers hommes de son temps qui aient montré assez de liberté d'esprit pour secouer le joug d'Aristote, était l'un des familiers de la Mothe le Vayer, et c'est à lui, dit le bonhomme le Vayer lui-même, que « il avoit promis beaucoup de fois, et toujours sous le bon plaisir de Dieu, qu'il se feroit revoir à lui, s'il partoit le premier de ce monde. » Il partit en 1622 , et le Vayer ne le revit plus (2). Du reste, il y avait précé- Marsilio (Icut au quinzième siècle : — le prêtre florentin Mar-

Ficino vient ... ^. . ii/i- ii ••

apprendre suio Ficuio , grand tliéologicn et grand platonicien, se

à son élève . •! r i» .ii

ce qu'il en est souviut, eii mort commc il faut, dune pareille prorimmoriaiité mcssc, ct Tcviut a[)prcndre a son eieve ivlercati ce qii il

de l'âine. ,.,,,. i-'ii'- t i- in

on était de 1 immortalité de 1 ame. Le cardinal Baro-

(1) Lettere di diversi Vomi ni illii\tri, raccolle da diversi lihri. Trcviso, appresso Fabric. Zanctli, 1003. In-8".

Ménajje, qui rapjiorte in e.xlenso la lettre dans son Anti-BaiHct , cil. Lxxxix, l'a ein]irniitée à ce recueil.

(2) IvA .MoriiK i.K Vaykh, Discutirs r/irclicii di- 1 iiiniiortnlitc </<• l'àinr, t. IV de ses OKuvres, p. 172. Iii-12.

nius le rapporte dans le cinquième volume de ses Annales de l'Église : il le faut croire : un cardinal est bien près d'être infaillible (1).

Un autre maniaque plus étranpe encore, s'inspirant Aihums

de papiers

du fameux chapitre de Gargantua et de l'épigramme de abandonnés. haute graisse lancée par Piron contre les Beaunois, s'est fait des Albums parfumés de lavande. Il a moissonné en plein vent, dans ces solitudes où nul ne glanera, les plus singuliers autographes dorés, et son nez fin a su faire les choix les plus piquants. Ce sont, à côté demazarinades, de billets de la banque de Law, d'assignats, de mandats, de pamphlets, et d'une multitude de factures non acquittées, des demandes de places, de fausses conBdences, des promesses de legs, des secrets éventés, des vers sans mesure, des projets de finance et des myriades de lettres d'amour. Ce curieux singulier, à l'existence duquel je n'aurais pas cru si je n'eusse vu de mes yeux ses Albums (2), dont la collection se composait de cinq volumes reliés en maroquin couleur la Yallière, y a mis pour épigra{)he le vers connu de Martial (3), le mot non moins célèbre que Catulle, oubliant un instant sa délicatesse de style , s'est permis sur les Annales de Volusius (4), et je ne sais plus quel vers de Gros-René à Marinette, dans le Dépit amoureux de Molière.

(1) Baromus, Année 411, n" 69. Le cardinal dit tenir l'histoire du petit-fils de Mercat, l'homme le plus digne de foi. Pierre de Saint- Romuald (^è;e^e' chronologique et historique , t. III, p. 251, 252, année 1499) raconte l'apparition. L'ombre, vêtue de blanc, montait une ombre de cheval de même couleur, toujours courant.

(2) M. Sudreau de la R.

(3) Epigr. XII, 61, V. 10.

(4) Catull., Carm., xxxvi.

du ^Nlaine.

Mot « La Croix du Maine, s'écriait un jour Joseph Scali-

des pédants > , • i

Scaiiyci ger, poli comme 1 étaient les savants de ce temps-là,

et Dorat , . , . /> -i

sur les la Croix du Maine est un fou : il a une chambre toute

curieux dau- i . i . i i- • i i

tographes. pleuic de lettres de divers personnages, mises dans des armoires, in nidis ; j'y allai, et en sortant, Aurat me dit : Oscura diligentia (car il ne prononçait point les h)\ Telles gens sont les crocheteurs des hommes doctes, qui nous amassent tout. Gela nous sert beaucoup : il faut qu'il y ait de telles gens (1). " Armoires auio- Remarquons, en passant, l'expression in nidis qu'em-

{jraphiques

de la Croix ploie l'hypercritiquc Scaliger, pour caractériser les armoires où le bon la Croix du Maine dépose ses autographes. Chez les anciens, les boutiques des libraires ou bibliopoles, librarii ou hihliopolœ, étaient garnies de rayons et d'armoires divisées en cases, dans lesquelles se déposaient les livres roulés, comme se ])lacent les rouleaux de papier dans nos magasins de papier peint. Ces compartiments se nommaient des nids, nidi. Martial, pour se débarrasser d'un certain Lupercus, fâcheux qui lui demande sans cesse à emprunter ses ouvrages, l'envoie chez le libraire Atrectiis : « Va, lui dit-il, demande-moi à Atrcctus , il tirera du premier ou du second casier un ^lartial bien poncé et orné de pourpre, qu'il te vendra cinq deniers. »

lllic me pote : me ro{;es Atrertum :

De primo dabit, alterove nido

(1) Scaligerana, ]>. 147. Cologne, 1667.

Ce pédant inexorable n'avait d'admiration (pic pour le lalin; il ji.wlait toujours latin, et se croyait un vrai Latin. Pour lui Virgile était ini dieu, H Divinitas Maroniana. » En revanche, il renvoyait Homère à l'école, et lui préférait Stace.

Rasurn pumice, purpuraque cultuin, Denaiiis tibi quinque Martialcin (1).

Le dédaigneux Aurat, qui ne mordait que d'une dent superbe aux autographes de la Croix du Maine, est l'érudit Jean Daurat ou plutôt Dorât, auquel le poëte musqué du règne de Louis XV faisait remonter son origine et ressemblait si peu. C'était un petit homme de forme lourde et ramassée. Il fut l'un des sept écrivains de la Pléiade, ainsi nommée par allusion aux sept écrivains grecs qui florissaient sous Ptolémée Philadelphe, et avaient nom : Théocrite, Aratus, Nicandre, Apollonius de Rhodes, Philicus le Jeune, Callimaque et Lycophron. Les étoiles françaises se composaient de Ronsard et des satellites qu'il s'était donnés : Remy Belleau, Jodelle, Jean-Antoine de Baïf, Jean Dorât, Joachim du Bellay et Pontus de Thiard (2). C'est de Dorât que Marcassus, dans ses commentaires sur Ronsard, a dit qu'il destoupa la fontaine des Muses par les outils de science et l'étude des lettres humaines. Suivant Scaliger, cet homme du siècle d'or avait fait plus de cinquante mille vers français, grecs ou latins. Les chemins sont nombreux pour arriver à l'oubli.

Suivant l'usage du quinzième siècle et du seizième, Noms

. I . . 1 .• • '1 {îrécisés ou

qui portait le purisme grec et latin jusqu a la super- latinisés.

(1) Epig7-. I, 162. In Lupercttm. On voit par cette épifjramme qu'on donnait aux livres une tranche rouge, comme on le fait encore de nos jours.

(2) Quelques auteurs portent jusqu'à treize le nombre des étoiles de cette pléiade de Ronsard. On y joint par exemple Jasmyn.

Sous Louis XIII, il y eut une nouvelle pléiade composée des pères Bapin, de la Rue et Comniire, de Dupérier, Santeul, Petit et Ménage :

Kul n'aura de l'esprit liors nous et nos amis.

stition , et introduisit tant de confusion en prêtant à tous les noms un déguisement romain ou grec, on avait fait de Dorât, Auratus. De là Aurat. Ainsi, l'Escale s'était transformé en Scaliger ; Jacques Toussaint, lecteur royal pour le grec au collège des Trois-Langues, devint Tiisaniis; Pierre Danès, le savant helléniste, précepteur et confesseur du Dauphin , depuis François II, fut Danesius ; Tournehœuf s'appela Turnehus; Budée, Biidœus; Casaubon, Hortihomis ou Hortushoniis ; du Rondeau, l'écrivain qui a fait, en vers latins, l'apologie de l'assassinat de Henry de Guise par Poltrot, s'appela Peirus Montaiireus Rondœiis. Pithou devint Pithœus; Filandrier fut Philander; Schwartzerde (terre noire) prit du prec le nom de Melaiichthon; Sans-Malice, médecin de François F"", se fit appeler en grec, Akakia; Jean- YictorRossi, le noble écrivain romain qui florissait dans la première partie du dix-septième siècle, s'appela Janiis-Nicius Erythrœus; le jurisconsulte Gottlieb, ou Théophile Gérard, s'appela Titiiis, etc. etc. On a souvent de la peine à retrouver les noms des personnages dans les histoires de Jacques-Auguste de Thou, sous les travestissements latins qu'il leur a donnés. Qui connaît aujourd'hui l'illustre poète latin Madelenetus, c'est-àdire Gabriel Madelenet, « l'unique Horace de ce temps, » disait, en ] 650, Gabriel Naudé, dans son Mascurat (1), et que la désinence latinisée de son nom n'a pas sauvé?

(1) Page 236. Ce Madclcnct, né vers 1587 dans l'Auxerrois, niorl à Auxene le 20 novembre 1661 , fut un poète lyrique latin qui écrivait dans la manière d'Horace. Il avait commencé par faire des vers français si détestables qu'il se cacha dans le latin. Son livre, publié par le comte Louis de Loménie-Iîrienne, est intitulé : Gabr. Maokleneti Caiminiun libellus. Paris,, 1662. ln-12.

GOUT DES LETTllES AUTOGRAPHES. ::5:î

Admirables anciens modernes qni se croyaient le parfum antique, en écrivant une langue que les portefaix de Rome, instruits en plein forum, aux beaux temps de la république, savaient mieux que nous !

Mais à côté de nos Curieux ridiculisés par l'Escale- cmioux,

{jLMis de {joiit.

Scaliger et par Dorât V Auratus ; à côté de ces « croclieteurs » exclusivement occupés à exhumer en aveugles du cercueil, de la hotte et de la garde-robe des nations les moindres débris précieux qu'ils recèlent, sont les habiles, les pionniers de l'histoire, les dénicheurs. Ceuxlà savent à merveille l'utilité qu'on peut retirer de tels trésors. Ils savent écouter pour ainsi dire à travers ces épaisses murailles de papier et de parchemin, le bruit des siècles écoulés, et comprendre l'éloquence de vieux témoins, muets pourtant d'autres. La beauté extérieure d'une lettre n'est à leurs veux qu'un mérite secondaire. Ils lisent ce qu'ils amassent; ils n'amassent que ce qui est une preuve ou un ornement de la vérité, que ce qui peint quelque coin de l'âme humaine, que ce qui se présente comme la science rendue sensible.

Parcourez les collections de M. Guizot et du prince de Metternich, ces hommes qui ont pris une part personnelle à la grande histoire et savent si bien parler des modèles qui ne subsistent plus que par la renommée (1) ; parcourez la collection du marquis de Biencourt, si piquante par le choix des personnages et des pièces, et qu'il a héritée de son père , curieux éclairé des beauxarts et des lettres, chez qui l'âge n'avait point affaibli les facultés intérieures, et dont l'agrément de conver-

(1) Quand ces mots ont été écrits, l'ancien chancelier de l'empire d'Autriche, auquel ils font allusion, existait encore.

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