L'ALBUM NATURALISE EN FRANCE
Chef couronné d'honneur, rare et chaste poitrine
Où naissent les vertus et les arts à milliers,
Et les dons d'Apollon (pii vous sont familiers,
Si bien que rien de vous de vous-mesme n'est dijjne.
Je suis en vous voyani heureux et malheureux : Heureux de voir vos Vers, ouurages généreux, Et mal heureux de voir ma Muse qui se couche
Dessous vostre Orient. O sainct germe nouueau
De Pallas, prenez cœur, les sœurs n'ont assez d'eau
Sur le mont Helicon pour lauer vostre bouche.
Toute la Pléiade y passa, et nombre d'inconnus, tels Toute
la Pléiade
que Biard, François Chovayne et autres, furent admis à l'honneur de charger les pages blanches de leurs admirations poétiques. Ce devint donc un véritable Album que Philippe des Portes termina par l'épi taphe de la Barbiche de madame de Villeroy, Barbiche, chienne favorite qui avait son portrait peint dans le volume, et que sa maîtresse y avait mieux peinte encore en portraits poétiques :
Geste chienne au vif contrefaite
Estoit de beauté si jiarfaite
Qu'on ne veit onc rien de si beau :
Le poil blanc dont elle fut riche
L'honora du nom de Barbiche,
Nom qui n'est point clos du tumbeau.
Car vne sçauante déesse Qui fut ici bas sa maistresse, Luy fait part de sa deité.
Et par mille vers mémorables.
Et mille portraits honorables La sacre à l'immortalité.
Apres qu'elle eut passé sa vie De mille délices suiuie , Bien aimant , bien aimée aussi , Baisant le beau sein de sa dame,
s V inscrit.
394 L'ALBUM ?.ATU11ALISE E:S VVyXSCE.
Doucement elle rendit l'anie :
Qui ne voutlroit mourir ainsi?
Or si le ciel qui tout embrasse Comme iadis aux chiens fait place, Il ne faut douter nullement Que caste Barbiche si belle Bien tost d'vne clairté nouuelle Ne flambe au haut du firmament.
Album J'ai tenu dans mes mains l'Album de la jeune famille
«le Henry IV. de Henry IV. La reliure en maroquin bleu était chargée, sur le dos et sur les plats, d'un semis de fleurs de lys. Les pages étaient couvertes d'abord des premiers essais de calligraphie d'Elisabeth , qui devint reine d'Espagne, du Dauphin, qui fut Louis XIII, d'Henriette- Marie, qui fut la femme de Charles V. C'étaient ici des griffonnages de bouts-rimés, et des compliments à maman Ga, c'est-à-dire la gouvernante madame de Monglat; c'étaient ailleurs des conseils du Roi ou de la Reine, et des compliments madrigalesques de courtisans et des croquis ou plutôt des grotesques.
Guirlande La Guirlande de Julie, cette galanterie raffinée de
M. de Montausier pour Julie d'Angennes, avait été un All)um d'autographes avant de devenir un chef-d'œuvre do calligraj)hie de la main de Jarry, avec peintures de Madame Robcrt ct reliurc de Gascon. Avant ce temps, madame ofjes. j^^ Loges (1), chez qui toutes les muses, comme on disait alors, s'étaient donné rendez-vous, et qui, pen-
(1) Marie Brunean, née en 1585, mariée en 1599 à messire Charles de Ilechiynevoisin, sei{;uenr des Loyes , {jentilliomme ordinaii'c <le la chambre du Boi, mort en 1641.
(lant vingt-cinq ans , présida une académie , avait eu son ALbuni où tous les beaux esprits de l'époque , tous ^°^ Album, les pousseurs de beaux sentiments avaient tenu à s'inscrire en prose et en vers. Et sur ce beau recueil, le grondeur Mallierbe, oubliant la vicomtesse d'Aulchy, avait écrit, de son ton le moins bourru, le sixain suivant en manière de frontispice :
Ce livi'e est un sacré temple , Où chacun doit, à mon exemple, Offrir quelque chose de prix.
Cette offrande est due à la gloire D'une dame que l'on doit croire L'ornement des plus heaux esprits.
Album
de la Puce
de
mademoiselle
les.
Le fameux assaut poétique qui donna l'immortalité à la Puce de mademoiselle des Roclies, et auquel prirent part tant d'illustres de la magistrature et du bar- *'^"* ^^°'^' reau, pendant la tenue des grands jours à Poitiers, en 1579, avait eu pour cliamp clos un Album. Hilarion de Goste prend son style le plus doux pour célébrer la mère et la fille , « qui , pour leurs perfections , leurs poésies et leur capacité, ont eu pour Paranimphes INIM. les présidents de Harlav, Brisson et de Soulfour ; les sieurs Mangot, Pelgey, Loysel, Cliopin, Rapin , Turnèbe, Pasquier, Binet, La Coudraye, et autres chers nourrissons des Muses. Le docte et iudicieiix Scévole de Sainte-Marthe, président en la généralité de Poitiers , en son œuvre des Hommes Illustres aux lettres (jui ont fleury en ce royaume pendant le siècle dernier, a dressé un Eloge particulier en l'honneur de ces deux héroïnes, et leur a donné la place et le rang mérité parmi les doctes, entre les quels ces deux sçavantes
dames ont paru, et ont honoré par leur naissance et leur seiour la ville capitale du Poitou (1). » Éloge « Leur maison , ajoute Hilarion de Coste, estoit l'es-
de mesdames • u i • m i i
des Roches, colc du sçavou', 1 académie d honneur, où les chastes Pucelles auoient estably leur Parnasse et leur Hélicon , où les sçauants auoient ce contentement d'admirer l'ëloquence, la bonne grâce et la gentillesse d'esprit des plus doctes dames, non-seulement du Poitou, mais de la France, qui ne cédoient aux Nogaroles de Vérone (2) ,
(1) Les Eloges et les Vies des Reynes , des Princesses , et des Dames illustres en piété, en courage et en doctrine, qui ont fleury de nostre temps et du temps de Jios pères, avec l'explication de leurs devises, etnblèmes, hiéroglyphes (;'e'6u.ç) et symboles, par F. Hilarion de Coste, religieux de l'ordre des Minimes de Saint-François de Paule. Pari«;, Seb. et Gabr. Cramoisy, 1647. 2 vol. in-4o. P. 233.
Entre ces deux clames des Rocbes, la mère, Madeleine ISeveu, avait épousé en premières noces André Frandonet, originaire do Montmorillmi. La Hlle, Catherine Frandonet, refusa toutes les alliances qui lui fuient offertes. La mère épousa en secondes noces François Eboissard, siiMir de la Ville, {jcntilhomme breton, dont elle n'eut point d'enfants.
(2) Suivant de Coste , les Italiens appellent la ville de Vérone Verosa, comme étant l'abrégé des trois plus belles villes d'Italie : VEnetia, ROma, NApoli, Venise la riche, Rome la sainte, Naples la gentille; et il exalte Vérone comme toujours renommée par les mérites et perfections de beaucoup de ses dames : témoin les parfums de vertu et de savoir 1° d'Aiigèle Nogarola, vivant dii temps du pape Pie II, belle de corps, plus rare et merveilleuse pour son esprit et singulièrement ses vertus, et pour les vers et centons qu'elle a écrits sur les mystères de la religion ; 2° d'Isotta Nogarola, qui emportait la palme de l'éloquence et a laissé quelques lettres et harangues adressées à divers papes, savoir : Nicolas V et Pie II. C'est elle que le cardinal Niceuo, le grand Ilessarion , sur sa renommée et sur la beauté do ses écrits de théologie et de philosophie, voulut voir pour conférer avec cette sage fille; 3" une sœur d'Isotta, nommée Geneviève, fut aussi un prodige d'esprit, de science et de vertu. Une autre Nogarola, noiiiiné Laure, fut également leur digne sœur. Les auteurs no tarissent jias d'éloges sur ces merveilles. (Voir DE Costk, t. II, p. 7iy-724.)
aux Martinengiies de Bresce (1) , aux Seymers et Morus de l'Augleterre (2) , à la de Bins d' Anvers (3) ,
(1) Dami{;elle de Saint-An;;e, feinino d'Avigustin de Martinengo, fut rornement des dames de Brescia , ville dont l'empereur Henry VI disait <[u'elle méritait plutôt d'être nommée un royaume qu'une ville. Veuve à vingt ans, elle se consacra ù l'éducation de quatre enfants, dont trois filles, des perles de vertu, surtout Angélique, qui épousa Jean de Trivulce, sénateur milanais. Celle-ci, sage et savante, harangua en présence de prélats et de princes avec un rare esprit. Elle chantait et jouait du luth à ravir : pareille à sa mère, de mêmes mœurs et humeur, toutes deux douces et de belle grâce, d'une taille avantageuse et aisée, la chevelure blonde, les yeux beaux et vifs à merveille, avec des joues délicates semées de roses et de lys mêlés ensemble; chastes, honnêtes, l'honneur et la gloire de leur sexe. (Voir dk Coste, t. I, p. 496-501.) Damigelle mourut en 1469, à trente-quatre ans.
(2) Marguerite, Elisabeth et Cécile Morus, filles de l'illustre chancelier Thomas, décapité par Henry VJII, étaient célèbres par leurs grâces et leurs vertus. L'aînée, Marguerite, épousa Willirfm Roper, et fut un modèle de vertus. La seconde fille de Marguerite, nommée Marie, fut vertueuse et docte entre toutes. Elle tourna du latin en anglais l'Exposition que son aïeul avait écrite sur la passion de Notre-Seigneur, et traduisit du grec en latin V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Marie la Catholique voulut l'avoir pour demoiselle d'honneur. Elle s'était distraite de la prison qu'elle avait partagée avec son pèie en écrivant en prose et en poésie grecque et latine, et mourut l'honneur des dames anglaises et l'objet du respect de tous les lettrés. (V. de Coste, t. II, p. 402-404.) ,
L'hôtel de Seymour à Londres était un rendez-vous oii les belleslettres étaient en honneur et oîi brillaient les princesses Anne , Marguerite et Jeanne de Seymour. C'est cette dernière qui devint femme de Henry VIII.
(3) Anne Binsia ou de Bins, docte et chaste fille d'Anvers, a été mise au nombre des lettrés illustres de la Flandre et des Pays-Bas par Aubert le Mire, par Valère André de Dessels en Brabant, grand jurisconsulte de Louvain, et par François Sivuert d'Anvers. Elle écrivit plusieurs livres contre la réforme en vers flamands. C'est en son honneur que Sivuert a fait le distique suivant :
Arte pares Lesbis Sapho, et niea Biiisia, dislaiU Hoc solo : vilia lia;c dedocet, illa docet,
que de Coste traduit ainsi :
et aux Morelles de Paris (1) Les doctes et les
sçavants alloient à Poitiers au logis de la dame des Roches et de sa fdle, pour apprendre de ces deux
bourgeoises On remarquoit en la mère les restes
d'une beauté non pareille ; la fille estoit auantagée singulièrement du ciel des beautez du corps , mais incomparablement rehaussée des dons de l'esprit La fille
vivoit de science, comme l'abeille de thin, la cigale de rosée et le cigne du Méandre de lys, de roses et de violettes Qui voyoit Caterine Frandonet voyoit vne
vraye Pallas : il sembloit que ce fust quelque intelligence qui eust quitté ses globes célestes pour se venir enchâsser dans ce beau corps et converser avec les hommes ; c'estoit la perle des dames poiteuines et vne des accortes filles de son temps (2). »
" Pas un, dit à son tour Scévole de Sainte-Marthe, n'estoit introduit chez ces illustres dames , poiu* docte
IJinse pt Saplio d'un pareil artifice Par les vers se font admirer; In seul point les fait différer :
Binse fait détester le vice, Et Saplio le fait désirer.
(1) Jean de Morel, docte Dauphinois, seigneur de Grigny et du Plessis-le-Comte, maître d'hôtel de Catherine de Médicis, gouverneur de Henry Monsieur d'Angoulême , grand prieur de France, fils naturel de Henry II, avait trois filles : Camille, Lucrèce et Diane, qui Furent louées par tous les auteurs de leur temps pour leurs mérites, perfections et savoir. Elles étaient instruites aux bonnes lettres grecques, latines, françaises, italiennes, espagnoles, et autres étrangères. Ronsard, du Bellay, Dorât, et nombre d'autres poètes et savants, étaient les habitués de cette savante maison. L'aînée, Camille, mourut protestante. Leur mère était Antoinette de Loyne, fennne de grand mérite.
(2) De Ces je, ibid.
et pour poli qu'il fust, qu'il n'en soitist avec plus de doctrine et de politesse. »
Etienne Pasquier porte sur elles le même témoignage enthousiaste. Un beau matin, les grands jours n'étant pas encore ouverts et le laissant de loisir, il s'avisa résolument de se présenter avec Loysel à leur maison. On l'annonce; à ce nom devancé par la réputation que lui avaient faite ses écrits, les dames accourent et reçoivent les deux visiteurs avec une courtoisie non pareille. « De ce pas, dit-il, entrons dans la salle, où monsieur Loysel commence de gouverner la mère; mov, la fille^ que je vous puis dire estre l'une des plus accomplies, tant de corps que d'esprit, que je vis jamais. Car, afin que je vous die cecy en passant, la mère pour avoir esté studieuse, a beaucoup lu de bons Livres, qu'elle sait fort bien mesnager avec ceux qui la gouvernent; mais la fille est les Livres mesmes. Elle a un esprit si naïf et abondant de belles fleurs, qu'il ne faut point qu'elle aille mendier des autheurs anciens leurs autlioritez et sentences, pour suppléer le défaut de ses propos. »
Et voilà que pendant qu'il s'escrimait au moins mal indiscrétion qu'il lui fût possible, il s'aperçut qu'une puce s'était source parquée au beau milieu du sein de la demoiselle. Ce ^ poésie, fut un sujet nouveau qui releva la conversation prête à languir. Il dit à madame des Roches, par forme de coqà-l'asne , qu'il estimait cette puce « la plus prudente et hardie qu'on eût su désirer : prudente , d'avoir, entre toutes les parties de cette dame , choisi ce bel hébergement; et très-hardie de s'estre mise en si beau jour, parce que si je ne me mutinois, je me donnerois
assez tost la loy de l'oster et en estre le meurtrier, pour la voir prendre la hardiesse de se loger en si haut lieu. » Et de propos en propos, de gaieté en gaillardise, rejetës d'une bouche à l'autre, on en vint à se promettre de prendre la plume pour enchâsser Origine de 1» pucc cu quclquc poésie ; et un beau jour Pas- Puce/ quier et Catherine des Roches échangèrent leurs Puces poétiques. Le bruit en courut. Toutes les muses eurent la puce à l'oreille, se mirent de la partie et s'employèrent, sur le même sujet, à qui mieux mieux, en français, en latin, en grec. L'avocat Brisson, entré le premier en lice, fit merveilles en beaux vers latins. L'auteur de ces institutes coutumières que le premier président de Harlay appelait un livre d'or, Jacques Mangot, avocat du roi, brisa aussi une lance et fut suivi par Chopin, par Tournebu ou plutôt Tournebœuf qui avait changé son nom en Turnèbe pour ne pas effaroucher tout le Parnasse ; par Loysel , par l'avocat Binet , par l'hypercritique Scaliger, par Raj)in , la Couldraye , Mâchefer. Ce fut une joute pétulante à armes courtoises qui mit en joie tout Poitiers (1). Les pièces remplirent un album et coururent d'abord en copies. Finalement, ce devint un livre plusieurs fois réimprimé et qui de nos jours est encore recherché des curieux (2).
(1) Voir le second volume des OEuvres de Pasqvier, p. 161 A. Lettre à Pithou, sieur de Savoie, advocal en la cour et parlement de Paris,
(2) Le recueil a été publié plusieurs fois sous le litre de lu Pulce de madame des Boches, qui est un recveil de diuers poèmes grecs, latins et français, composés par plusieurs doctes pers(>nna(jes , aux ijrands iours tenus a Poitiers, en 1579. Paris, AL. 1 Aiiyelier, 1581 ou 1583.
Quelquefois , disait mademoiselle des Roches , dans Puce de
mademoiselle
sa Puce,
des Roches.
Quelquosfois vous faites la morte,
Puis d'une ruse plus accorte.
Vous fraudez le doiyt poursuivant,
Qui pour vous ne prend que du vent.
O mon Dieu ! de quelle manière
Vous fuyez ceste main meurtrière.
Et vous cachez aux cheveux longs,
Connue Svrin{;e entre les joncs.
Ah! que je crains ^lour vous, mignonne,
Ceste main cruelle et félonne.
Hé ! pourquoi ne veut-elle pas
Que vous preniez vostre repas?
V^ostre blessure n'est cruelle,
V^ostre pointure n'est mortelle;
Car en blessant pour vous guérir.
Vous ne tuez pour vous nourrir.
Vous estes de petite vie.
Mais aimant la géométrie,
En ceux que vous avez espoint.
Vous tracez seulement un poinct
Oii les lignes se viennent rendre.
Encor avez-vous sceu apprendre
Comment en Sparte les plus fins
Ke se laissoient prendre aux larcins;
Vous ne voulez estre surprise :
Quand vous avez fait quelque prise,
Vous vous cachez subtilement
Aux replis de l'accoustrement.
Pulce, si ma plume estoit digne, Je descrirois vostre origine , Et comment le plus grand des dieux, Pour la terre quittant les cieux, Vous fist naistre, comme il me semble, Orion et vous tout ensemble.
Mais il faudra que tel escrit Vienne d'un plus gentil esprit.
De moy je veux seulement dire Vos beautez , et le grand martyre Que Pan souffrit en vous aimant.
Avant qu'on vist ce changement.
Et que vostre face divine Piist cette couleur cbenine, Et que vos blancs pieds de Tliétis Fussent si {{resles et petits.
Pulce, quand vous estiez pucelle, Gentille , sage , douce et belle , Vous mouvant d'un pied si léger A sauter et à voltiger, Que vous eussiez peu d'Atalante Devancer la course trop lente, Pan vovant vos perfections, Sentit un feu d'affections, Désirant vostre mariage.
Mais quov? vostre vierge courage Aima mieux vous faire changer En Pulce, à fin de l'estranger.
Et que perdant toute espérance.
Il perdist sa persévérance, Diane sceut vostre souhait, Vous le voulustes, il fut fait, Elle voila vostre figure Sous une noire couverture.
Depuis fuvant tousjours ce Dieu , Petite, vous cherchez un lieu Qui vous serve de sauvegarde.
Et craignez que Pan vous regarde.
Bien souvent la timidité.
Fait voir vostre dextérité :
Vous sautelez à l'impourveuc, Quand vous soupçonnez d'estre veuë, Et de vous ne reste sinon ^
La crainte, l'adresse et le nom.
PucepoHique La Puce de Pasquier était en vers de même mesure, e asquicr. j.Qjj^jmj gj j'qjj g^. f^it doiiné le mot :
Pulce (pii te viens percher Dessus ceste tendre chair, Au milieu de deux manu'lles De la plus belle des belles.
Qui la picqucs, qui la poings, Qui la mords à tes l)ons poincts.
Qui t'cnyvrant sous son voile,
Du san{;, ains du nectar d'elle, Chancelles et fais maint sault De haut en bas, puis en liaut :
O que je porte d'envie A l'heur fatal de ta vie !
Ainsi que dedans le pré D'un verd esinail diapré.
On voit que la blonde Avette Sur les belles fleurs volette, Pillant la manne du ciel.
Dont elle forme son miel :
Ainsi petite Pucette, Ainsi Pulce pucelette, Tu volettes à taston Sur l'un ut l'autre teton , Puis tout à coup te recelles Sous l'abri de ses aisselles :
Or' panchée sur son flanc.
Humes à lonjjs traits son sanc, Or' ayant pris ta pasture.
Tu t'en viens à l'adventure Soudain après héberger Au milieu d'un beau verger, Ains d'un Paradis terrestre, D'un Paradis qui fait naistre Mille fleurs en mes esprits. Dont elle emporte le pris , Paradis qui me resveille Lorsque plus elle sommeille :
Là prenant ton doux esbat, Tu luy livres un combat.
Combat qui aussi l'esveille Lorsque plus elle sommeille.
Je ne veux ni du taureau.
Ni du cygne blanc oiseau ,
Ni d'Amphitryon la forme.
Ni qu'en pluye on me transforme ,
Puisque ma dame se paist
Sans plus de ce qu'il te plaist.
Pleust or' à Dieu que je peusse
Seulement devenir Pulce !
Tantost je prendrois mon vol
Toul ail plus beau de ton col , Ou d'une douce rapine Je succerois ta poitrine :
Ou lentement pas à pas Je me ylisserois plus bas.
Là d'un muselin folastre Je serois Pulce idolastre, Pincetant je ne sçay quov Que j'ayme trop plus que mov.
Mais las! malheureux poète, Que faut-il que je souliaite?
C'est eschan{;e offert à ceux Qui font leur séjour aux cieux.
Et partant, Pulce pucette.
Je veux , Pulce pucelette , Petite Pulce, je veux Addresser vers tov nies vœux, Quelque chose que je chante , Mignonne, tu n'es meschante, Et moins fâcheuse , et je veux Pourtant t'adresser mes s-œux.
Si tu picques les plus belles, Si tu as aussi des ailes, Tout ainsi que Cupidon, Je te requiers un seul don , Pour ma pauvre àme altérée.
O Pulce ! ô ma Cythérée !
C'est que ma dame par toy Se puisse esveiller pour moy.
Que pour moy elle s'esvcille Et ait la pulce en l'aurcille (1).
Ainsi Etienne Pasquier, qui avait alors cinquante ans, se délassait avec gaieté de ses {graves occupations. La puissance à plaisanter prouve la ])uissance de l'esprit. Dès ce moment et pendant toute la diuée des grands jours, il fut le familier de cette « eschole d'honneur » , passant tous ses instants de loisir auprès
(1) Pasqcier, OEuvres, second volume, p. 162 et suivantes.
de Catherine des Roches, dont il avait fait «sa particulière dame » , comme dit l'Astrée; et c'étaient des conversations et passes d'armes d'esprit à perte de vue. « Encore, écrivait-il à Pithou le narquois, l'un des auteurs de la Satyre Ménippée, encore ne nous pouvonsnous estancher. C'est une Roche inexpugnable que celle que je combats par mes vers : car je ne la sçaurois si bien assailHr, qu'elle ne se défende trop mieux, d'une plume si hardie, que je douteray désormais de luy escrire. Non-seulement elle ne veut rien devoir, mais qui plus est paye ses del)tes avec un interest excessif, ny demande point de delay pour s'en acquitter. Je ne vis jamais esprit si prompt ny si rassis que le sien. C'est une dame qui ne manque point de response : vie intime
, ... 1' Il . 'If mesdames
et neantmoms u ne sort d elle aucun propos qui ne des Roches. soit digne d'une sage fille. Le matin, vous trouverez la mère et la fille, après avoir donné ordre à leur mesnage, se mettre sur les livres, puis tantost faire un sage vers, tantost une epistre bien dictée. Les aprèsdisnées et soupées, la porte est ouverte à tout honneste homme. Là, l'on traite divers discours, ores de philosophie, ores d'histoire , ou du temps, ou bien quelques propos gaillards. Et nul n'y entre qui n'en sorte, ou plus sçavant, ou mieux édifié. Il n'y a qu'une chose Une
seule cllOS6
qui me desplaise en ceste maison , qu'estant la fille déplaît
II, r ■ 1 l'-'i^' Piisfjiiier en
belle en perrection , tant de corps que d esprit, riche cette maison.
de biens, comme celle qui doibt estre unique héritière de sa mère, requise en mariage par une infinité de personnages d'honneur, toutesfois elle met toutes ses requestes sous pieds : résolue de vivre et mourir avec sa mère , ne considérant pas qu'elle, par un privi-
Quclle
lege de son aa^je, doit demeurer lu dernière, et cela advenant, elle se trouvera toute seule : tellement que lors pressée de l'aag^e, pent-estre souhaitera-t-elle ce qu'eu vain elle a taut de fois coutemiu-. Mais hiv avant fait ceste remoustrance, encores n'est-elle demeurée sans response : me disant qu'elle ne pourra jamais estre seule, avant ses livres et pa])iers, qui luy feront perpétuelle compagnie. Et puis dites que nostre France ne produit point de philosophes, puisque les femmes le sont (1). »
Cet Alhum de la Puce était un jeu d'esprit littéraire. Album En voici un autre d'un intérêt différent, contenant jdus
de Sebastien . . i > , •
Bourdon, dc croquis que d écriture, et qui méiite sa place du'is le
Chrisline . -,.
de Suùde. souvcnu' par 1 importance des personnages qu u met en jeu : c'est l'Album suédois d'un peintre français, Sébastien Bourdon, né à Montpellier en IGIG, mort à Paris en 1671, de l'Académie rovale de peinture et de sculpture, et qui avait été l'un des nombreux artistes qui portèrent leurs talents à l'étranger.
Lorsque la guerre de trente ans eut amené l'alliance des cabinets de France et de Suède sous Gustave-Adolphe, les relations amicales entre les deux peii|)les se multiplièrent sous Christine, sa fille. Il devint alors de mode pour les Suédois de visiter la France, où leur Reine entretenait le plus de relations littéraires, et (ju'elle regardait comme l'Athènes niodciiU'. Il faut lire dans les œuvres de Saint-F.vreinond, (ju'on lil Iroj) peu, nu charmant dialogue sur cette illustre princesse
(1) Pasquieh, OEuvres, second volume, p. 165 C.
CIIRISTI^•E DE SUÈDE. 407
entre le savant et spirituel Guillaume de Bautru, comte de Serrant; un aimable ifjiioiant, le commandeur de Jars, de la maison de Rochecliouart, et le beau parleur précieux M. de Lavardin , evéque du Mans. Le comte d'Olonne et Saint-Evremond étaient présents, auditeurs silencieux. « Si la Reine de Suède, dit le commandeur de Jars , n'avoit su que les coutumes de son pays, elle y seroit encore : pour avoir appris notre langue et nos manières, pour s'estre mise en estât de réussir huit jours en France , elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont produit sa science et ses lumières. »
Dès 16 46, Christine, admiratrice du génie militaire du duc d'Enghien, depuis Monsieur le Prince et le grand Gondé, lui avait écrit la lettre suivante, après les victoires de Rocroy, de Fribourg et de Nordiingen :
« Monsieur mon Cousin, n'espérant pas que M"", le comte de la Gardie, mon Ambassadeur, vous puisse Leiire
. . », -, 1 ,±^^ Christine
voir, lai creu que ce n estoit pas assez de me remettre au
,. - jj ,-11 • 1 • • " C"'""^' Condé.
au comphment d un gentilhomme que le lui ai commandé de vous enuoier, si ie ne vous tesmoignois de ma main la haute estime que iai pour une vertu si extraordinaire que la vostre. Je vous asseure que mes propres succez ne mont iamais touché dauantage que vos belles victoires, et quand vous n'auriés fait autre chosse que vanger auec tand de valeur les mânes de mes soldats à Norlingen , ie sairois obligée a auoir des sentiments tout particuliers pour vostre gloire. J'esperois. Monsieur, la continuation de ces grandes emplois en Allemange , et mes propres interests me faisoit fort souhaitter que vous passassiez le Rhin encore une fois
pour acheuer d'al)attre le cœur a nos Ennemis. Mais
quelque part qu'il plaise au Roy mon frère d'emploier
nos Armes, ie nous tesmoignerai tousiours par la ioie
que ie receurai de vos prospérités, que ie suis, Monsieur
mon Cousin,
Yostre tres-affectionnée cousine,
Christina.
Stocholm, le 10' july 1646.
A Monsieur mon Cousin, Monsieur le duc iVAnguien.
Ce fut peu d'années après qu'elle voulut s'entourer de beaux esprits, de savants et d'artistes, et Sébastien Bourdon fut du nombre des illustres qu'elle appela auprès d'elle de 1649 à 1652. En même temps qu'il peignit quelques personnages de la cour de Suède, il exécuta une galerie des plus fameux capitaines de la guerre de trente ans, Gustave-Adolphe en tète, lesquels se retrouvent, en grande partie, j)armi une foule d'abominables portraits au château de Gripsholm, le Versailles suédois, restauré à neuf (1 ). Nommé premier peintre de la Reine,
(1) Ce c'iiàtcau est à trois ou quatre lieures de distance de Stockliolni. Iruli'pendainiueiit i\v> portraits, il renferme tuic collection précieuse de manuscrits et d'armures.
Il y a encore en Suède un château fameux, celui de Skokloster, appartenant à la famille de Brahé, (pii contient de Ijcaux portraits. C'est une résidence magnili(iiu', comme on n'en trouve (jue dans le ?Jord, en Allemagne et en Angleterre, et qui est demeurée jusipi à nos jours telle qu'elle était au temps de Gustave-Adolplic. Le Kord est noblement conservateur. Ce cliâteau séculaire, qui est à une vingtaine de lieues de Stockliolm, contient à la fois des tableaux, des armes, des verreries, de vieilles porcelaines, des curiosités de tout |;ciue.
Une belle galerie, pleine également de portraits, est celle de l'an-
CIiniSTINE DE SUÈDE. 409
Bourdon la peignit plusieurs fois soit au naturel, soit en Minerve, et les poètes du temps se mirent en frais de quatrains pour rehausser les fjravures qu'on exécuta de ces effigies. Le portrait en Minerve fut publié inquarto par Moncornet, sans nom de peintre ni de g^raveur, avec ces vers :
Mortels, vous deuez estre en peine, En regardant Sa Majesté, Si c'est le portrait d'vne Revne Ou Lien d'vne diuinité.
M. de Scudéry, (pii lui avait dédié un livre, voulut aussi dire son mot, et au milieu des splendeurs de Louis XIV, il écrivit au bas de l'un des portraits, gravé avec goût par Nanteuil :
Christine peut donner des loix
Aux cœurs des vainqueurs les plus braues,
Mais la Terre a-t-elle des Rois
Qui soient dignes d'en estre esclaues?
Quand elle vint en France au mois d'août 1656, ch après son abdication et son abjiu'ation (elle avait alors en F trente ans) , Christine excita à la cour une curiosité extraordinaire. Le Roi avait envové pour la recevoir à son entrée dans le royaume, son grand chambellan, ce fameux « héros de la fable » , le duc Henry de Guise , tout brillant et meurtri encore, depuis dix ans, de son
cien ministre des Affaires étrangères de Danemark, le comte de Moitke, à Copenhague. C'est dans cette galerie que se trouve le tableau original du Testament d'Eudamidas du Poussin, qui fut recueilli sur les côtes de Suède où était allé se briser le bâtiment qui le portait de Londres en Russie, avec un buste authentique de Platon et un Dante chargé de compositions originales de Mithel-Ange. Le buste et le Dante n'ont pu être sauvés.
ristine vient rance.
410 CIIR1.STI>;E de SUEDE.
écliaiiffourée de Naples. Madame de Motteville, en ses délicieux Mémoires , nous a conservé une lettre qu'on se passait alors, et où ce duc représentait la Reine au naturel à un de ses amis, pendant qu'il la convoyait Portrait à Pîuis. « Elle u'cst pas grande, disait-il, mais elle a la
de Christine. .,, n • i i i i i i
tadle lournie et la croupe Jar{j;e, le bras beau, la mam blanche et bien faite, mais plus d'homme que do femme; une épaule haute dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son hal)it, sa démarche et ses actions, (jue l'on en pourroit faire des {ja^jeures. Le visage est grand sans être défectueux, tous les traits sont de même fort marqués, le nez aquilin, la bouche assez grande, mais jnis désagréable; ses dents passables; ses veux fort beaux et pleins de feu; son teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau, le tour du visage assez raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre. C'est une perruque d homme fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui en bas a des pointes fort (flaires. Le dessus de la tête est d'un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corj^s, lacé par derrière, de biais, est quasi fait connue nos pouipoints. Sa chemise sortant tout autour au-dessus de sa jupe, qu'elle porte assez mal attacbc'c et ])ar tiop droite. Elle est toujours fort poudrée, a^ec force pommade, et ne nu't (juasi jamais tle gants. Elle est chaussée comme un homme, dont elle a le ton de Aoix et quasi tonles les actions. Elle affecte fort de faire l'amazont;. l-,lle a j)()ur le moins aillant de {jloirt! et de fierh- (juCn pouvoil avoir le grand (liislave, son père, l'dk; est fort civiK; et fort
caressante, parle huit lanoiies, et princijjalement la Françoise, comme si elle étoit née à Paris. Elle sait plus que tonte notre Académie jointe h la Sorbonne, se connoît admirablement en peintures comme en toutes les autres choses, sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi. Enfin c'est une personne tout à fait
extraordinaire Je crois n'avoir rien oublié à sa
peinture, hormis qu'elle porte quelquefois une épée avec Tui collet de buffle , et que sa perruque est noire , et qu'elle n'a sur sa (}orge qu'une écliarpe de même. »
Une fois arrivée, elle parut aimable à tous les lion- Ses succès. nétes gens et gagna tous les cœurs. Son habit, si extravagant à l'entendre décrire, ne l'était pas trop à le voir, et l'on finissait par s'v accoutumer. Des yeux beaux et vifs, et dans le visage une douceur mêlée de fierté; avec cela quelque chose d'extraordinairement étrange dans l'ensemble, et plus capable d'effrayer que de plaire, étoinuiient d'abord, attachaient ensuite. Ceux qui s'arrêtent à la surface ne virent en elle qu'une femme habillée en homme, ou un homme habillé en femme, dansant mal, brusquant les flatteurs et les fâcheux, dédaignant les coiffures et les modes. Bientôt chacun admira la l)eauté de son esj)rit et les choses ijarticulières qu'elle savait de la France. Elle Ses
prodigieuses
connaissait par le menu les familles, leurs armes, leurs connaissances
on biographie
alliances, leurs services, leurs vertus, leurs goûts, leurs nnirerseile
et
intrigues. Elle dit au marquis de Sourdis les tableaux dans les arts. de prix qu'il avait dans son cabinet, et savait que le duc de Liancourt en possédait de fort beaux; jusque-là même qu'elle apprenait aux Français ce qu'ils ne savaient pas de leur patrie. Elle disputa contre quel-
412 CHRISTI^"E DE SUÉDE,
tjues-uns qu'il v avait dans la Sainte-Chapelle une agate de grand prix (pi'elle voulut voir, qui en effet faisait partie du trésor de cette chapelle, et se trouva momentanément, je ne sais pour quel motif, îi Saint- Denis (1).
Elle demanda que tous les illustres dans les lettres lui fussent présentés , et ce fut Ménage qui n'avait i)oiiit été eu Suède, mais qui y avait été convié, comme tant d'autres , par la Reine , qui fut le présentateur. Elle visita tous les lieux de science et de belles-lettres , toutes les bildiothèques en renom : « La
(1) A quelques mots pi'ès, ees iiiloniiations sont fouruies par les Mémoires de madame de MoUeville. Quant à l'agate dont il s'agit, et qui est connue sous le nom d'ajale de Tibère ou de catne'e de la Saillie-Chapelle , c'est le camée le plus grand qui nous soit venu de l'antiquité. Il a la forme d'un ovale irrégulier. C'est un quartz-agatesardoine, communément appelé sardonyx. Suivant une tradition que rien n'est venu démentir, cette agate, composée de cinq luuclies, aurait été apportée en France, daus l'année 1244, par JJaudouin II, dernicu- enqjereur latin de Constantinople, et achetée par saint Louis. Ce serait Charles le Sage qui, en 1339, l'aurait donnée à la Sainte- Chapelle de Paris, où on la renferma au trésor de l'église, sous le nom de (jrand camaïeu. Connue ou y a^a!l vu d'aliord le Triomphe de Joseph en Eijjpte, on en avait fait nue sainte relicjue. On l'exposait à la vénération des fidèles, qui la liaisaient. On alla même jusqu'à la porter processionnellement au sacre de Charles YIII, le 30 mai 1484. Mais le docte Peiresc, l'ayant vue en 1619, reconnut et déiuoutra que le Joseph en Egypte n'était que le profane Aiicjuste et xu famille. Alors la pierre perdit tout- son crédit, mais n'en demeura j)as moins au trésor de la Sainte-Chapelle, jus(ju'au joui' où cette deinière ayant cessé, en 1791 , d'être consacrée au culte, le ])récieux antiijue fut déppsé à la l)il)liothè(pie de la rue d(î Richelieu, où il est encore aujourd'hui. C'est le morceau ddut Alirali.uu Giiardel a donné une si lieile gravure dans Y Iconoijraphic romaine de Viseonli. .Malhcureuseuient , cette magnihfjue agate a été un jicu liaitMr('e lors de l'inciMidie du palais de justice, en 1(520. (V. le Mémoire de Momjez, aux Mémoires de l'Académie des Inseriplioiis et JSetles-Lellres, t. VIII, p. 370.)
Cnr.ISTKNE DE SUÈDE. 413
Reine de Suède a visité cette maison et celle de M. de Thou, écrit Ismaël Boulliau à Daniel Huet. Elle s'en retourne en Italie sans que l'on sache pourquov elle est venue et pourquoy elle s'en va. Elle a assez ])ien joué son personnage pendant son séjour, mais comme l'on ne peut pas se composer pour tousjours, elle commençoit à reprendre ses coustumes, et il en parut un escliantillon au Louvre, la veille de son déj)art de cette ville, en ])leine assemblée, où une replifjue qu'elle fit à M. de Guise fut jugée im poco libéra. Passant à Lagni , elle y a entretenu une célèbre Ninon recluse par ordre du Roy dans un monastère pour quelques gentillesses de sa profession. La reine Christine a pris si grand plaisir à son entretien, qu'elle a escrit au Roy pour prier S. M. de la tirer du monastère et de l'approcher de sa personne et la tenir à la Court (1). »
Le voyageur Misson , qui avait vu la Reine à Rome, trente-deux ans après, en 1688, une année avant Dernier
portrait par
qu'elle mourût, écrivait d'elle un portrait peu flatté^ Misson. « Elle est fort petite, dit-il (2) , fort grasse et fort grosse. Elle a le teint, la voix et le visage mâles,; le nez grand, les yeux grands et bleus, le sourcil blond, un double menton parsemé de quelques longs poils de barbe ; la lèvre de dessous un peu avancée, les cheveux
(1) Lettre autographe de Boulliau èi IIuet. Paris, l'^'" octobr*.- 1656. Cabinet de M. Boutron-Charlard .
(2) 3'Iaximiliex Misson, Nouveau voyarje d'Italie. La Hâve, 1702. 3 voL in-12. T. II, p. 141, 142. 4« édition.
Misson était un ardent religionnaire dont il faut se défier toutes les fois qu'il parle du papisme ; mais il n'y a pas de raison pour se méfier ici de sa fidélité, quoiqu'il eu voulût à Christine pour sa conversion.
414 CHRISTIIS'E DE SUÈDE,
chàtain-ciair, longs comme le travers de la main , poudrés et hérisses sans coiffure en tête naissante, un air riant, de3 manières tout obligeantes. Figurez-vous pour l'habillement un justaucorps d'homme, de satin noir, tombant sur le genou et boutonné jusqu'au bas ; une jnpe noire, courte, qui découvre un soulier d'homme ; un fort gros nœud de ruban noir au lieu de cravate; une ceinture ])ar-dessus le justaucorps, laquelle bride le bas du ventre et en fait amplement paroître la rondeur. »
Il y a loin de là à la Minerve de Sébastien Bourdon , peinte, il est vrai, en 1G52, quand la divinité était jeune encore.
Alors se pressaient autour de Christine les philosophes et les savants (pi'elle avait appelés de France, de Hollande et d'Allemagne. Dès cinq heures du matin , elle s'entretenait avec
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu,
comme disait la Fontaine , Descartes à qui elle avait offert sa cour pour asile, en 1649, contre les persécutions des théologiens (1). Dans le jour et le soir, elle
(1) On voit au musée de Versailles un singulier tableau peint par Dumesnil au dix-liuitième siècle, représentant Descartes faisant une démonstration de j)hysique devant la reine Christine, dans une vaste galerie qui n'appartient ni à Stockholm ni à Paris. I /assemblée est nombreuse, et Descartes est environné du grand Coudé, de Iluet en liabit d'évèfjue, d'un cardinal, de Ménage, du Père Mersenne, et d'une foule d'abbés et autres personnages qui n'ont pu se trouver ensemble avec cette princesse. Si la scène se passe en Suède, ni Condé, ni Ménage, ni Mersenne, ni le cardinal, ni tout ce peuple d'ecclésiastiques ne sont allés dans ce pays essentiellement ])rotestant et qui ne souffre pas l'exercice du catholicisme. Si l'on est en France, Descartes
CilllI.STIM': DK SUÈDE. 415
conversait de philosophie, d'histoire, d'antiquités, de cur savante htteratiire (jreccjue et latine avec Isaac Vossius, qui lui <iie s'entoure. avait ensei(jné la lan(j;ue grecque et qu'elle avait nommé son Libliothëcaire; avec le médecin Hermann Conring, dont elle s'efforça vainement de fixer à Stockholm l'humeur voya(]euse ; avec Marc Meihom, avec le spiri- Mciboinius,
Naudé,
tuel Naudé, avec Chevreau, qu'elle avait fait son secré- chevreau. taire des commandements et l'ordonnateur de ses fêtes, pour goûter plus à l'aise son esprit et ses vers (1). Elle s'intéressait à la conversation animée du futur évêque d'Avranches, Huet, le savant bel esprit, venu Daniel Huet. dans la compagnie de Bochart, le doux Bochart tou- Bodmrt. jours prêt à {)rendre avec fureur les questions de philosophie et d'histoire , et qui mourut dans un accès de
était mort à Stobkliolin six ans avant que Cliristine vint à Paris pour la première fois, en 1656. En outre, Huet, qui ne fut évèque nommé qu'en 1685, ne fut sacré qu'en 1692, trois ans après que la Reine était morte à Rome. Ce tableau n'est qu'une sorte de dialogue des morts où les effigies sont copiées, sans changement de pose, sur les jîortraits les plus connus. La Christine est le Sébastien Rourdon gravé par Kanteuil, le Descartes est le Hais du Louvre, le Condé est la tète consacrée par Perrault, et ainsi de suite.
Le marquis Ilipp, de Chàteaujjiron, qui, par les femmes, appartenait à la famille de Descartes, possédait un très-beau buste du pliilosophe peint par Philippe de Champagne. On garde du père de la philosophie moderne un religieux souvenir en Hollande, où il avait trouvé asile. Sa maison est à deux lieues de Leyde, cachée sous de grands arbres qui abritaient sa quiétude. A la Haye, dans le jiarc de Guillaume, les Hollandais ont consacré une statue à ce proscrit de l'intelligence. La statue est détestable; ce n'en est pas moins un honorable monument de cette généreuse hospitalité de la nation hollandaise.
(1) Urljain Chevreau, né le 20 avril 1613 à Loudun , où il mourut le 15 février 1701, a écrit l'Histoire du monde, le Tableau de la Fortune et des OEuvres mêlées. Il devint précepteur, puis secrétaire des commandements du duc du Maine. On a son portrait de main Inconnue aux galeries de Versailles.
4JG CnRISTI>E DE SUÈDE.
colère. Elle s'enthousiasmait à l'éruclition inepuisaljle
Saiimaise. du princc des commentateurs, Claude de Saumaise, qui , par l'universalité de ses études , dominait tous ces savants de forte race. Sa soif ardente de connaître ne pouvait se passer de ce puits de savoir. Etait-il malade, s'enfermait-il pour s'en^^arder contre le froid de Suède et pallier les gouttes cpii le rongeaient , vite elle accourait, et souvent de sa main royale préparait au reclus S66 tisanes ou son déjeuner, souriant dans sa barbe des bouffées de fâcheuse humeur de madame de Sau-
Épisodes maise (1). Cette femme, qui s'appelait Anne et était
excentriques
de madame fille du doctc Josias Mcrciei*, était une madame Jour-
de Saumaise. i . i . . i • • i
dain à rebours. Bizarre, vrai tyran domestique, jalouse des entretiens particuliers qu'on pouvait avoir avec son mari, quel([ue fût l'interlocuteur, et trouvant mille prétextes pour faire irruption dans la chambre quand il était seul avec la Reine, avec Huet, avec Heinsius, avec Golius, avec Morus. Le bonhomme, vieux lors de son voyage de Suède, aimait à se vêtir avec simplicité; mais elle, qui trouvait ignoble et du peuple une semblable tenue, le forçait à ne paraître à la cour qu'en habit militaire, avec cuirasse de peau de buffle, justaucorps et haut-de-chausses de drap rouge , cliaj)eau gris à plumes flottantes (2).
(1) Symmons, Life of Millon, cilt' par M. Geffrov dans son Exsai sur les pamphlets de Milton. Paiis, Durand. 1 vol. in-8". ISW. I'. 145.
(2) Voir le livre III des Mémoires de Huet : Petr. Daii. lliKiii episcopi Abriccnsis commentariiis de rébus ad euui pertinentibus. Anistclod., M. n. ccxxiii. Cet ouvraye, dont il n'y a en (|n'inie édition, a été traduit par M. Charles ?iisard avec Leancuii|) dCxaciilndc cl de soin. Exrcllent livre autniel il ne niannnc fpi une table; mais c'est ini très- (jrand défaut, (llacliette, 1853.)
Avec l'envoyé de France Clianut, avec Whiteloke , l'envoyé de Cromwell, Christine parlait de politifjue; et fréquemment elle dissertait un peu sur des matières de théologie , beaucoup sur des matières de sentiment avec le beau don Antonio Benavidès de Pimentel, venu d'Espagne à la cour de Suède, de la part du roi son maître, et celui, dit-on, qui avait jeté dans le cœur de la Reine les premières semences de conversion au catholicisme. Pour lui elle avait renoncé à tous ses goûts et caprices de cœur et fait de fabuleuses extravagances. Derrière eux, Pierre iNIichon Bourdelot, médecin et faux petit collet, d'orthodoxie plus que suspecte, (jue très-peu de science, beaucoup d'esprit, encore plus d'adresse, avaient insinué dans la renommée, se moquait de la docte colonie, dont le savoir réel lui faisait peur. Et après avoir chanté sur la guitare quelque vaudeville ou quelque villanelle française , il jetait à plaisir parmi les savants la pomme de discorde. Pendant ce temps-là, Sébastien Bourdon tirait au vif les traits de chacun. Gomme Carrache, le Brun, Bouchardon, Ghezzi, il était habile dans la caricature, dans ce que les artistes appellent la charge, qui donne d'un coup de crayon le geste et l'attitude familière des personnages, et caractérise en exagérant les traits. Son Album, couvert de cuir noir, avec attaches de cordon , était étalé sur la table d'ébène incrustée, et tous les affranchis du grec et du latin venaient y mettre leur mot. Le livre s'ouvrait par l'esquisse d'un trèsbeau portrait de la Reine, entouré de lauriers, de roses et de gerbes entrelacés par des génies. La Reine était partout, en pied, au travail, à cheval, enPallas,la
Le beau Pimentel fait
de la propagande
sous le manteau de l'amour.
Mi cil on Bourdelot.
Le peintre -Sébastien Bourdon.
Ses esquisses et raricalures.
lance au poin(j. Ce n'étaient que des croquis, pour la plupart même seulement indique's; mais par le retour des traits de la Reine, soit seule, soit entourée de sa cour savante, on voit qu'elle avait été l'âme de ces pensées fugitives jetées sur les feuilles , et que bien certainement elle les avait parcourues. Elle y avait même écrit quelques mots de sa main royale ; et le jour Bochartjoiie (^^i i[ i,|j .^{^^^ ^|g faire joucr Bochart au volant, le iour
au volant l J J
avec la Reine, q^j g||g fj^ chauter i)ar Meibomius un air de musique
qui fait '■ ^
chanter un air ([çg aucieus , sur ouoi il avait fait un gros livre (1); le
grec par ^ «j /
Meibomius, jour enfin où elle força le même antiquaire à exécuter
et lui fait J ' ^
danser iine avcc Naudé uuc dausc dc la Grèce antique, comme
figure antique
avecKaudé. jadis Ic grand grammairien Jules-César Scaliger (2). bravant le poids d'une armure , avait dansé la pyrrhique guerrière devant la cour de Maximilien I" d'Allemagne (3), les crayons malins de Bourdon n'c'taient point demeurés oisifs. Ne nous parlez ])oint de ces misérables Tricotets, de la Pavane, de la Cassandre, de la Bocane, si fort vantés sous Louis XIII et sous Louis XIV, et passés jusqu'en Suède, ni de ces Cinq Pas fameux dansés à la cour, en janvier 1G55, célébrés par Loret en sa jMase Iiistorùpœ. On voulait mieux à Stockliolm , on aspirait au véritable antique. Malbeureusement , les dessins de Bourdon nous laissent de l'obscurité sur l'espèce de danse dont les mouve-
(1) Aniii/iix iniisicx auctores, {|i-<'('-l;»(in. Aiiistordani , 1652. C'est un livre vraiment savant, avci' lequel iraulrcs ont fait des livres.
(2) Son portrait est dans la Bit>liotliè(/iic de Roissard. Ci;lni de son fils Joseph a été {jravé par Edclinek.
(3) Il l'avait dit du moins; mais je crains fort que ee ne fut ini conte, ainsi que tant d'autres recils invraisemhiables imaginés par sa vanité féroce, et dont la fausseté a été reconnue.
CniUSTrNE DE SUEDE. 419
ments cadencés et les repos exjDressifs charmèrent la Quelle cour. Ce ne put être, j'aime à le croire, la Cordace, amique cette danse suspecte, à faire roufjir qui ne rou^jit plus, ^ été'^dânsée et dont Aristophane lui-même s'était fait un mérite annqualres? d'avoir pur(jé son théâtre (1); encore moins l'abominable Sikinnis, danse échevelée des satvres. Ce ne put être non plus la Gyinnopddie lacédémonienne , si fort goûtée pour l'art des attitudes , pour le déploiement naïf des beautés sans voile, et où la pudeur laissait à la vertu tout l'honneur de ses triomphes (2). Alors, si ce ne fut pas VHormiis, pareil à un collier qui se déroule et serpente avec grâce , peut-être fut-ce, comme quelques-uns pencheraient à le croire, une de ces danses de paix qu'on appelait Emmélies (3), non pas celle qui était indécente, immodeste et bouffonne, mais VEmmélie dansée dans les chœurs d'Eschyle (4) ; ou bien cette autre encore , gaie , décente et modeste , dont Platon a fait l'éloge dans ses Lois. Oh! que le savant helléniste, le mélodieux mathématicien qui a su retrouver la vraie musique de l'antiquité et les coma ou quarts de ton, qui ressemblent si fort, comme nous le disions, à de fausses notes, ne se fût-il avisé de naître au dixseptième siècle ! C'était le bon temps. Lui que les Muses ont exercé aux chants sublimes du vieil Homère,
(1) Aristoph., les Nuées, v. 540.
(2) Cette danse avait place dans les Gymnopédies, fêtes oii les enfants chantaient nus des hvnines en l'honneur d'Apollon et des trois cents Lacéaémoniens qui avaient péri au passage des Thermopyles. Les hommes prenaient part à ces fêtes avec les enfants.
(3) HÉRODOT., livre YI (^Ei-ato), ch. xxix.
(4) ScHOLiASTE d'Aristophane, les Grenouilles , v. 896; les Nuées, v. 540. AtiiÉmÎe. lib. I, cap. xvii , p. 20 de l'édition de Casaubon.
sur la lyre sonore de Démodocus, et qu'ont nourri les abeilles harmonieuses du divin Platon ; lui qui sait la docte embouchure de la syringe aux sept pailles inégales de Virgile (1), et qu'ont bercé les flots d'harmonie des flûtes de Bérécynthe ; lui qui a surpris tous les secrets du hautbois suspendu près de la lyre d'Horace (2), il eût fait l'enchantement de la reine Christine , et régénéré la cour de Suède par la fête et par le plaisir. Accompagné de son antagoniste M. Bernard-Julien, si une fois dans leur vie iis eussent pvi tomber d'accord , il eût joué de son tétrachorde comme à Progné chantait Philomèle; il eût dansé au besoin, comme Scaliger et Meibomius , la Pyry'hiqiie guerrière ou cette Caryatique enchanteresse dont Castor et Pollux avaient doté l'heureuse Laconie, et la verve de Sébastien Bourdon n'eût pas manqué de transmettre l'image du savant virtuose dans cette martiale ou gracieuse attitude. Bourdon ^a grande connaissance des maîtres et des arts en
"à Rome"*' général acquise en Italie par ce peintre , rendait sa présence utile à la Reine. Elle avait voulu qu'il la suivit îi Rome quand elle s'y était établie. A une bibliothèque de manuscrits, de livres rares et })récieux, elle avait joint, dans le palais Riario qu'elle habitait, un siqjerbe cabinet de tableaux, de médailles et d'antiques, de
(1) Bucol.^ ecloy. II :
Est inihi ilisparihiis septem compacta cicutis Fistiila.
(2) IIoiiAT., Curm., III, XIX, 18.
Car Bcrocyntliia- Cessant flainiiiia til)i.r'.'
Cur j)Cii<let tacitâ Hsltila ciim lyrâ?
curiosités de tout genre : horloges, bijoux, ivoires, instruments de musique, harnais orientaux, meu})les de j)rix. Ses appartements étaient garnis de magnifiques tapisseries , eidevées la plupart, en 1630, thi palais du duc de ]\[antoue , lors du pillage de la ville par Golalto. Celui-ci les avait transportées à Prague, avec une infinité d'autres richesses, et c'est là qu'elles étaient devenues la conquête de Gustave-Adolphe en 1648. Là brillaient plus de quarante grandes toiles des premiers maîtres, dont dix du Corrége, entre lesquelles on comptait cette fameuse Léda qui aboutit, en 1722, dans les collections du régent de France , et que le fils de ce prince mutila par scrupule de religion (1). La
(1) William Buchaxas (^Memoirs of painting %vilh a chronological history of the importation of picturex bj tlie greatmasters into Englaiid iince the French Révolution , 2 vol. in-8", Londoii, 1824) dit, tome I, page 14, que Christine, en passant par la France, tira de ses collections le tableau de Léda, pour l'oflrir à Louis XIV. C'est une erreur. Buclianan n'était, à ce cpi'il paraît, qu'un brocanteur de tableaux; son ouvra{;e, fort pauvre sous le rapport historique et critique, ne saurait être suivi pour autre chose que pour les catalogues qu'il reproduit. Si la Léda eût été reçue par Louis XIV, comment la retrouverait-on dans la galerie du Régent en 1722? Comment admettre que le Roi se fût défait d'un pareil chef-d'œuvre, du présent d'une grande Reine, au profit de son frère qu'il aimait d'une façon assez tiède, ou du futur Régent qu'il goûtait moins encore.
Quand la reine Christine mourut à Rome en 1689, ses collections qu'elle avait emportées avec elle, et qui s'étaient accrues par de nombreuses acquisitions, furent vendues. La bibliothèque, achetée par le pape Alexandre VIII, passa en partie au Vatican. Le cardinal Decio Azzolini aciieta les tableaux et les antiques. Un grand curieux, Olivio Odescalchi, duc de Braciano, neveu d'Innocent XI, les acquit du neveu de ce cardinal. Enfin, en 1722, le Régent acheta la galerie des héritiers du duc : la Léda, V lo et la Danaé du Corrége étaient du nombre. Louis d'Orléans, fils du Régent, brûla ou mutila les toiles (pii offraient des nudités : la Léda et l'/o ne pouvaient échapper à ce fana-
La Reine Reine aimait à consulter son premier peintre pour le
l'emploiepour ,, . i • i
soigner classemeut et 1 accroissement de ces richesses acquises
sa galerie.
à grands frais, ou, comme nous le disions, ravies, en 1648, à Prague, par les armes suédoises, sous l'empereur Ferdinand III, au musée de Rodolphe II, déjà entamé par Mathias pour rehausser le trésor de Vienne. Or, Sébastien Bourdon, inégal et incorrect, mais vigoureux de ton et savant dans le chiir-obscur, était surtout un maître en fait de pastiche, et je crains fort qu'il ne se soit pas borné à classer ces chefs-d'œuvre, et que les re-
tisme iconoclaste. La toile de la Léda , coupée d'abord en trois lanières dans sa largeur, fut déchiquetée ensuite inégalement, et plusieurs morceaux se perdirent. Le duc d'Orléans donna ces lambeaux au garde de sa galerie, Charles Coypel , qui travailla à en tirer parti tant bien que mal. Un morceau d'ancien tableau remplaça la tèlc de la Léda, et dans ce morceau fut incrustée la tète de la femme couverte d'une draperie bleue. D'autres lacunes béantes furent bouchées au moyen de lambeaux d'autres vieilles peintures. Les chairs craquelées tombaient par écailles. Une partie de l'Amour et les deux enfants étaient emportés et furent repeints. Le tout, en un mot, ne fut plus qu'une mosaïque de raccords plus ou moins adroits, si l'on en croit la tradition. C'est en cet état cjue le tableau passa dans le cabinet d'un amateur nonuné Pasquier, et qu'en 1755, à la vente de ce cabinet, il fut accjuis pour le roi de Prusse, au prix de 21,060 francs, et placé au château de Sans- Souci.
A l'époque des conquêtes de l'Empire, le tableau de la Léda avait été l'objet d'un examen fort attentif. La restauration qu'il avait subie avait ajouté à l'œuvre de destruction. On fit avec soin justice de tous les replâtrages, on ne peignit que ce qu'il fallait absolument repeindre, et la toile fut mise en l'état où elle est maintenant en Prusse. Ce fut un Elaniand nonuné Iloogstoel qui avait été chargé de ce travail. On cite généralement Prud'hon comme l'atiteur des repeints ; je suis à peu près certain que ce grand artiste n'y bu absolument pour rien. Du moins, aux papiers du Louvre, ou ne trouve mention que de Hoogstoel.
L'/o, réparée tant Ijien (jue mal, fait é{;alcMient partie du nnisée de Berlin.
touches remarquées en quelques-uns n'aient été exécutées de sa main. Bourdon , pour eu finir avec lui , a laissé deux portraits de lui-même et un de son père, qui était peintre sur verre à Montpellier. Ce dernier est aux salles des attiques du musée de Versailles ; les deux autres sont au Louvre. L'un de ces portraits de lui-même (en- Bourdon
• 1 \ 1 • 1 > * laissé
core un pastiche) voudrait être remhranesque et n est son propre
1' 11 1 II • 15 portrait.
que noir; 1 autre est d assez helle exécution. Il s est représenté encore dans un jjrand tableau d'é(jiise à Montpellier dont le sujet est saint Pierre qui, par la ferveur de son oraison , précipite Simon le Magicien , enlevé en l'air par les démons devant l'empereur Néron. Ses traits ont été également rej^roduits par Hyacinthe ï' <"»' p^'^
par Rigaud.
Rigaud , dont la peinture, qui est à Versailles, a été gravée par Laurent Cars, jjour sa réception à l'Académie, en 1733. Ce Sébastien Bourdon était réellement un homme singulier. Placé de très-bonne heure à Paris, chez un peintre nommé Barthélémy, il avait fiiit des progrès tellement rapides que, n'ayant encore que quatorze ans, il s'était senti assez fort pour peindre à fresque un plafond dans un château dos environs de Bordeaux, et s'était bien tiré de son entreprise. Dans une autre ville du Midi, ne trouvant point de quoi s'occuper, il s'était fait soldat , avait dû un prompt congé à son talent , et s'était rendu à Rome , où , moitié besoin , moitié disposition d'esprit, il ne s'était distingué d'abord que par iiavaitdcimtc d adroits pastiches de Michel- Ange des Batailles, pastiches. d'André Sacchi, de Benoît Gastiglione, du Poussin, de Parmegiano , de Louis Garrache , de Pierre de Laar, dit le Bamboche, et s'était brouillé avec Claude le Lorrain, pour avoir copié de mémoire un de ses tableaux et
avoir vendu sa copie. Doué d'une facilité prodigieuse, mais esprit flottant et plein de caprices à l'origine, il n'avait su où se prendre ; et, chose assez commune d'ailleurs, l'Italie, avec sa grande'nature et ses grands modèles , au lieu de tremper son stvle, n'avait fait que le jeter dans une complète perplexité de système ; son goût se troubla. Et de fait, tout homme d'organisation assez énergique pour demeurer lui-même en aimant avec ardeur les grands maîtres, ira, dans la contemplation de leurs chefs-d'œuvre, puiser des forces nouvelles; mais les faibles y périssent, et tel qui n'a pas la tête ferme n'en tirera qu'éblouissement et indécision. Géricault lui-même, dont la nature était si forte, me racontait que son génie étonné avait tremblé devant les maîtres d'Italie, qu'il avait alors douté de lui-même et avait été longtemps à se retrouver de son trouble. A quoi âj;e G'cst à l'àfie de trente-trois ans que Sébastien Rour-
il avait " • ^
été appelé ^qu fut api)elé au])rès de la reine Christine, qu'il dean près 111 1
de ciiristine. viut son premier peintre, et une manière d'intendant de ses beaux-arts, la peignit à plusieurs reprises et travailla, connue nous l'avons dit, à la galerie des honuncs illustres de la guerre de trente ans. Ainsi (pie nous l'avons dit encore, ses œuvres se trouvaient en compagnie nombreuse dans la galerie de la lleinc. On Galerie y vovait Ics uortraits (lu jjrand chancelier Axel Oxen-
de portraits J . i <J
stierna, de la Heine mère, du prince Adolphe, jjrobablement exécutés sous la direction de Bourdon , sinon de sa propre main. Un grand nombre d'autres j)ortraits faisaient partie du musée, car la Uciiie aimait les portraits, et les prisait au nombre des plus agréables présents (pi'on lui pût faire. Aussi Adier Salvius , son
remue parla liciiic.
CIIUISTINE DE SUÈDE. 425
chancelier particulier et son second ambassadeur au congrès d'Osnabruck, adroit courtisan en même temps que politique' habile , lui en avait-il offert douze des anciens rois de Suède. Bourdelot, un peu frotté de diplomatie, et qui, en fait de flatterie auprès des grands, ne le cédait à personne, lui en donna quatre-vingts. Bochart offrit l'effigie du vieux Vossius. Le fds de ce dernier fit présent d'un autre portrait de son père, et la veuve de Grotius, que la Reine avait appelé, en 1G34, et avait nommé, l'année suivante, son ambassadeur en France, envoya le portrait de cet homme illustre, qui déjà figurait une fois dans le musée. Bourdon n'était pas le seul qui eut peint Christine : la galerie contenait d'elle un grand portrait bien exécuté par le peintre Beek, de Delft, l'un des meilleurs élèves deYanDyck, qui , après avoir enseigné le dessin aux enfants de Charles T'' d'Angleterre, avait passé successivement de la cour de Londres à celles de France, de Danemark et de Suède, et avait reçu de Christine mission de peindre jiour elle tous les rois et princes de l'Europe , tous les plus»grands personnages , mission qu'il accomplit avec distinction (1). On avait envové de France un inexactitude
" ilcscatalofpies
portrait du roi d'Angleterre (le catalogue de la galerie auxvn'siècie. de Christine ne dit pas de quel roi), et l'on voyait à côté des effigies de madame Marie , reine d'Angleterre , du
(1) David Beek, né en 1621, mort à la Haye le 20 décembre 1656. Quand ce peintre fit le tour de l'Europe pour exécuter les ordres de Christine, il avait emporté avec lui un grand nombre de ])()rtraits de la Reine peints par lui, et il les offrait en hommage aux souverains pour s'en faire bien venir. Il revint chargé de présents, et surtout déchaînes d'or. Son portrait peint par lui-même a été gravé par P. Clouet et par Coget, de format in-4".
roi et de la reine de Danemark, du roi de Portugal, du prince de Portugal à cheval , du roi et de la reine de Pologne, de Kœnigsmark, du général Uttenberg, et de beaucoup d'autres dont le catalogue , Pandœmoîiium informe , ne donne ni les noms de personnages ni les noms de peintres (1). La minutieuse exactitude,
(1) Ce catalogue, qui est celui de la galerie de Christine pendant qu'elle régnait encore, est en effet indignement rédigé. C'est plutôt un inventaire sommaire de commissaire-priseur qu'un catalogue. Il avait été dressé primitivement par un conservateur suédois, puis revu par un Bordelais, nommé Rapliaél Tricliet du Fresne, sans en devenir plus exact. Ce du Fresne était un numismate et Libliopliile né en 1611, et qui mourut en 1661. Fort goi'ité du frère de Louis XIII, il avait commencé par entreprendre sous les auspices de ce prince plusieurs voyages à la leclierclie d'antiquités, de livres et d'objets d'art, puis il devint correcteur en chef de l'Imprimerie royale, lors de la fondation de cet établissement en 1640; et enfin appelé par Christine de Suède, il remplaça Vossius comme bibliothécaire, et fut en même temps conservateur de la galerie de la Reine. Sa révision du catalogue fut un travail misérable.
Les portraits sont quelquefois énoncés dans ce catalogue par lots et en bloc; ainsi : « Trente demi-portraits de plusieurs personnages considérables, tons de même grandeur, sur fond de toile; » — «dix-huit petits portraits représentant des empereurs, rois et princes; " — " quatrevingts portraits donnés par M. Rourdelot» , etc. De nond)reuses indications sont formulées connue il suit : « Portrait d'un personnage en tapisserie, avec un châssis doré; » — « portrait d'un vieux prince qui a été protestant à I^eyde, sur de la toile ; « — » poitrait d'un homme ave»un bonnet sur la tèti- ; » — « poi trait d'une fenune avec un coih.'t autour du cou; 11 — « la Reine de France, le Roi et son frère ». Il n'est nullement présumablc que cela veuille dire la Régente, Louis XIV et Gaston; cela désigne pbilùt Louis XIII, sa ftMnine et JMoiixirtir, car la reine Cliristine, (juand elle vit pour la première fois Louis XIV et son frère en personne, ne les reconnut, disent les Mémoires, (jiu- ]>our avoir vu d'abord leurs effigies à Conipiègne, où elle était descendue avant de venir à Paris. D(!ux fois une même effigie est ainsi désignée au catalogue : « Portrait de Jiotcrodaini ». Il est probable <pie le rédacteur a abrégé ou a mal In , (;t que le tableau |)orlait : A'/^/i'y /r.v Kritxini Jioterodiiini. Ci: serait donc le cauteleux Erasme, (pii était de llotler-
si précieuse dans les catalojjues , est un progrès tout moderne. Les vieux invejitaires de tableaux, y compris ceux même du Louvre et de Fontainebleau ; les catalogues de miniatures , d'émaux , de manuscrits précieux qui se joignaient aux trésors, sont toujours sommaires, et préparent des tortures aux Saumaises. On sait, grâce au Catalogue qui en existe au Musée britannique, que le cabinet de Henry VIII se composait de cent cinquante morceaux , les miniatures comprises ; mais il faut s'évertuer à grand'peine pour retrouver le nom des auteurs , car le Catalogue est muet à cet égard. Sur la composition de la galerie de Cbarles I", qui avait pour architecte Inigo Jones, pour peintre Yan Dyck, pour conseils Rubens , Van Dvck , le comte d'Arundel et le duc de Buckingham, on sait davantage, à cause de la publicité de la vente qui en fut faite, et cependant on a des versions diverses. La galerie contenait en tout quatre cent soixante peintures exécutées par trente-sept artistes différents. Il y avait onze Corrége, neuf Raphaël, deux Léonard de Vinci, onze Holbein , seize Jules Romain, sept Parmesan, vingt- huit Titien, sept Tintoret, quatre Paul Véronèse, dix Mytens, sept Rubens, trois Rembrandt, seize Van Dyck (1). Rien non plus de
dam. Pour se rendre un peu compte des attributions réelles, il faut suivre les œuvres à la piste dans leurs migrations, et consulter le livre allemand de Lagerbring , intitulé : Bemàrkungen ûber die Scliichsale der BUder-Sammlung der Kœniginn Christine , c'est-à-dire « Observations sur ce qu'est devenu le cabinet de tableaux de la reine Cliristine. " (1) Parmi les documents historiques que M. Guizot a publiés à la suite de son Histoire de Le re'publif/ue d'Angleterre et de Cromwell (Paris, Didier, 1854, t. I, p. 440-441), il y a une curieuse dépêche d'un M. de Croullé, secrétaire de M. de Lellière , que cet ambassa-
précis sur le cabinet peu nombreux, mais choisi, du frère aiuë de Charles I", le jeune prince Henry, ni sur le cabinet du brillant comte d'Arundel, d'ailleurs plus curieux de sculptures que de productions du pinceau. L'exactitude dans les descriptions commence à peine aux catalo()ues d'Horace Walpole et de Peignon-Dijonval. Les gloires des cabinets de MM. de Sourdis (,'t de Liancourt étaient connues de Christine; mais elles sont lettres closes ])our la postérité, à qui les inventaires de famille de ces Curieux illustres n'ont lé^jué que des notes confuses.
Terminons avec Sébastien Bourdon. Son piquant Album était çà et là incomplet et en assez mauvais état. Un brocanteur italien, qui en était possesseur, le présenta, à un prix excessif, à l'ancien ministre de Suède , le comte Gustave de Lœwenhielm , chez lequel je l'ai vu. Je ne sais ce qu'est devenue depuis cette curiosité.
Conclusion On s'oublic facilement en si bonne compagnie. Ache-
les Albums, vons cc quc uous avons à dire sur les Albums, dont, on
deur avait, en partant, laissé à Londres sans caractère officiel. Cette dépt-clic, tirée des arcliives des Affaires étranjjères, donne au cardinal Mazarin des détails sur la vente des tableaux et tapisseries du cabinet de Cliarl(;s i*^'', lesriuels ont été donnés à vil prix. Le cliarjjc d'affaires d'Espapne Cardenas informait, de son coté, de ces ventes don Louis de llaro. La reine Christine de Suède et l'archiduc Léopold étaient éjjalenicmt prévenus, et a(;hetèrent , ainsi (pie Mazarin et IMiilippe IV d'Espayne, plusieurs de ces dépouilh^s du roi inarivr. « Si les tableaux se vendent au prix porté par le niéinolre (pie vous m'avez envoyé, je les trouve bien chers, écrivait Mazarin à Cr(jiillé ; cela n'empêchera pas néanmoins que je ne son{|e à cnvovcr dès là quc^lque personne intelligente pour m'en acheter. » Il en paya cependant (piel- (jU(!s-uiis, comme nous l'avons dit , à vil prix. IMiilippe IV en eut, pour S(jn coiiiplc, (le (piol cliarjicr dix-!mit mules. — Voir ( Ji'i/.(jt, iliul .^ [). 20 V.
CIIRISTIAE DE SUÈDE. 429
Ta VU , le [joùt préexistait de beaucoup en France au siècle de Louis XVI. Madame de Genlis a J)ien ])u le raviver, mais elle a eu tort d'avancer qu'elle l'ait introduit et mis en vojjue chez nous (1). On a vendu à Paris, en 1837 (2), un billet de la princesse Marie- billet
lie la princesse
Louise de Gonza^jue , en date du 28 mai 164-4, alors Mane-Louise
de Gonzajjue,
qu'elle était encore à Paris , un an à ])eu près avant de 'iep>iis reine
^ . . ^ ' de Pologne,
devenir reine de Pologne. Il résultait du texte même écrit pour un
,., . Album d'Au-
de ce billet, qu il avait été expressément écrit pour un tographes.
Album de ce genre.
Cette espèce d'impôt gracieux, prélevé sur la condescendance des personnages célèbres, a beaucoup, ainsi que nous le disions ])lus haut, contribué à la diffusion du culte des Souvenirs , des Autograj)hes et des Documents écrits; et c'est encore pour y complaire et pour fournir à la fois l'occasion d'une étude physiognomonique , d'analogies à trouver entre les traits de l'écriture d'un homme illustre et la nature de son caractère personnel et de son génie , que les éditeurs se sont avisés de joindre aux œuvres d'un écrivain des fac-similé autographiques. Et ceux-là qui avaient le Mode