‹ Causeries de voyageChapitre 64 sur 65 · PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON · texte numérisé non relu

PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON

« Faire connaître les voyagesde notre temps, soit français, soit étrangers, les plus dignes de confiance, et qui offrent le plus d’intérêt à l’imagination, à la curiosité ou à l’étude, » tel est le but que l’on s’est proposé en fondant, au commencementde 1 860, le Tour du Monde.

Quatre années se sont écoulées, huit volumes ont paru, et, en poursuivant ce but avec fidélité et conscience, le Tour du Monde a atteint le succès. Sa publicité s'est étendue au delà des limites de la France : c’est aujourd’hui un recueil européen. Traduit en quatre

langues, on le nomme, en Italie, il Giro del mundo ; en Espagne, la V ue/ta al mundos ; en Angleterre, ail round the World; en Allemagne, (1er illustrirte Globus.

Tout voyageur dont la relation mérite d’être connue, a désormais, dans le Tour du Monde , un moyen de se mettre en communication prompte et directe avec les lecteurs éclairés de tous les pays. C’est un avantage qu’on ne peut manquer d’apprécier lorsqu’on sait combien de documents utiles ou curieux, rapportés de loin au prix de beaucoup de fatigues et de périls, restaient autrefois inédits. Rarement un libraire osait entreprendre la publication d’un récit de voyage : il semblait qu’il n’y eût, pour ces sortes d’ouvrages, aucune chance d’être lus, s’ils ne consentaient, tout au moins, à se déguiser en romans. L’expérience du Tour du Monde démontre que la frivolité des esprits est loin d’être aussi générale qu’on l’avait supposé, et que l’on peut même compter par dizaines de mille les lecteurs qui n’ont pas besoin qu’on leur altère la réalité par des fictions, pour s’intéresser aux narrations des voyages faits en vue, non-seulement du simple amusement, de la curiosité de l’inconnu, du goût des aventures ou de

l’observation des mœurs, mais aussi de l’art, de l’industrie ou de la science.

C’est qu’en effet, même dans ce qu’elles ont de plus sérieux, les relations de voyage qui ont une valeur véritable ne sont jamais arides, parce que la science y est toujours en action et mêlée à des événements et à des surprises propres à émouvoir l’homme instruit tout aussi bien que l’homme ignorant. Il est difficile d’admettre qu’un savant qui, pour aller surprendre les secrets de la nature, étudier les ruines ou déchiffrer le sens des monuments, affronte les dangers, les épreuves, expose sa vie, soit nécessairement ennuyeux. Il est trop évident d’ailleurs que la science n’exclut ni l’imagination ni l’esprit. Humboldt , le plus grand voyageur de ce siècle, et Victor Jacquemont l’ont assez bien prouvé. Les lecteurs du Tour du Monde en ont eu récemment un autre exemple notable dans la belle et touchante relation de Henri Mouhot, ce jeune naturaliste français qui, après avoir exploré en 1859 et en 1861 les royaumes de Siam et de Cambodge, de Laos et de plusieurs contrées inconnues de l’Indo-Chine, est mort, victime de son dévouement, à Luang-Prabangle 10 novembre 1862. C’était assurément une intelligence

élevée, un cœur droit, une aine accessible aux sentiments les plus nobles et les plus humains. Si ses dessins et ses photographies étonnent les yeux par la magnificence des temples du Siam et des ruines d’Ongkor révélées pour la première fois au monde, ses confidences de chaque jour sur les peuples de ces beaux et fertiles pays, voués à l’oppression et à la misère, excitent au plus haut degré l’intérêt et la sympathie.

Ou peut douter aussi qu’il vienne à aucun lecteur quelque envie de se plaindre de tout ce qu’il y a de science habilement insinuée dans les fines et spirituelles narrations du « voyage à travers l’Amérique du Sud. » A suivre M. Paul Marcoy dans ses amusantes pérégrinations on profite plus qu’on ne pense, tout en souriant à chaque ligne de l’originalité de ses observations et de son ingénieuse critique des mœurs.

L’art de la composition d’un recueil de voyagesdoit. du reste, consister principalement à ne faire choix que de récits où ceux qui veulent s’instruire et ceux qui désirent se distraire trouvent une égale satisfaction. Les relations publiées par le Tour du Monde en

1863 se recommandaient à l'un et à l'autre titre.

M. Duruy, dans son voyage à Bucharest, anime chacune des étapes de son itinéraire de la vivacité de ses souvenirs historiques où l’on sent partout respirer un sincère et noble amour de la France.

Des qualités incontestables et très-diverses ont fait considérer comme une bonne fortune d’avoir à mettre en lumière : — l’énergique description du sanglant royaume de Dahomey par M. le docteur Répin, ex-chirurgien de la marine impériale ; — l’exploration du canal de Suez par M. Paul Merruau, en compagnie de M. de Lesseps et de l’ambassadeur anglais sir Henry Bulwer ; — l’expédition armée de Geryville à Ouargla , dans le Sahara algérien , racontée par M. le chef de bataillon Y. Colonieu, qui la commandait; — le voyage au Malabar par M. le contre-amiral Fleuriot de Langle ; — la mission scientifique de M. Ernest Renan en Phénicie par M. Lockroi que cet écrivain éminent s’était associé ; — la description des pêcheries de Terre-Neuve parM. le comte A. de Gobineau ; — la visite aux mines du Hartz par M. A. Carnot, ingénieur, et par

M. Stroobant; — les excursions au Kordofan et aux^ environs de Gondokoro, par M. Guillaume Lejean, consul ; — • la peinture des mœurs et usages des dames turques par une personne qui a eu le rare privilège d’être admise dans leurs réunions intimes ; — le naufrage du lieutenant Krusenstern dans les glaces de la mer de Kara ; — les chasses si incroyables et pourtant si véridiques de William-Charles Baldwin , membre de la Société de géographie de Londres, dans l’Afrique australe; etc.

Tous ces récits sont contemporains ; tous se complètent par des cartes qui constatent l’état le plus récent des connaissances géographiques , et par des photographies ou des dessins rapportés par les voyageurs et qu’ont reproduits sur bois les artistes les plus habiles : MM. G. Doré, Karl Girardet, Thérond, Catenacci, de Bar, Français, Bocourt, de Bérard, Sabatier, Foulquier, Riou, Mettais, et autres. Le nombre des gravures, publiées par le Tour du Monde depuis quatre ans, s’élève déjà à près de trois mille.

Le Tour du Monde est ainsi tout à la fois un livre, un atlas et un album. 11 tend sans cesse à s’améliorer sous ce triple rapport parce qu’il

y est encouragé par la faveur publique, et surtout parce qu’il a foi dans l’importance des services qu’il peut rendre. Combien les progrès de l’instruction générale ne seraient-ils pas plus rapides, s’il était donné à chaque science de se produire avec le même attrait, et par suite avec le même succès ! C’est <une pensée que doivent avoir présente ceux qui ont à cœur de. contribuer à répandre les connaissances utiles : il faut les faire aimer.

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