L'ABBÉ MAURY
ESSAI SUR l'Éloquence de la chaire.
(Collection Lefèvre.)
L'abbé Maury a été l'un de nos orateurs les plus célèbres, et il est encore un de nos rhéteurs les plus judicieux et les plus utiles, à prendre ce mot de rhéteur dans le sens favorable des anciens. Son E^sai sur l'Éloquence de la Chaire est un des meilleurs livres que nous ayons dans le genre didactique. Malgré le titre, et quoiqu'il soit toujours très-difficile de venir parler de sermons, et de l'art d'en faire, sans ennuyer, l'abbé Maury instruit et n'ennuie pas. Il tne semble pourtant que , généralement, on ne se fait pas de l'abbé Mauryj comme écrivain et comme littérateur, une idée très-nette, et que son caractère politique également laisse dans l'esprit quelque louche< J'ai donc eu l'idée , en m'aidant de conversations avec des hommes sages qui l'ont connu , de tirer â clair mes obscurités sur son compte, et j'exposerai naturellement le résultat de ma curiosité. Il ne saurait être indifférent de connaître de près celui qui fut l'antagoniste et qui passa pour le rival de Mirabeau.
Il commença pauvrement et rudement. Né en 046 à Valréas dans le Gomtat-Venaissin , en terre papale , il sortait d'une fkmille autrefois protestante , qui avait quitté le Dauphiné lors de la révocatiou dd l'Édit d(i Nantes. Ua deà ancêtres, calvi-
niste, avait même été martyr dans les guerres des Camisards, et Maiiry, menacé plus tard de la lanterne, eut plus d'une fois l'occasion de songer à ce pendu qu'il n'était pourtant pas jaloux d'imiter. On ne saurait dire que la vofîation naturelle du jeune Maury fût ecclésiastique : à voir certaines qualités d'énergie, d'audace et d'action dont il donna tant de preuves , il eût fait plutôt un militaire, et il en convenait lui-même volontiers. Mais les circonstances le commandèrent et ne lui laissèrent pas le choix. Le jeune Maury fit ses premières études dans le collège de sa ville natale, et de là fut envoyé au séminaire à Avignon. On cite de son enfance des reparties heureuses et des traits d'une prodigieuse mémoire : il retint un jour par cœur un sermon de l'abbé Poulie, pour Tavoir entendu une fois, et il l'écrivit au sortir de l'église, A dix-neuf ans, Maury, animé d'ambition et plein de confiance en ses forces, déclara à ses parents qu'il voulait aller à Paris tenter la fortune. Il partit donc avec dix-huit francs en poche. Il fit le voyage comme on le pouvait faire avec un si mince pécule. On raconte qu'au sortir d'Avallon , il rencontra deux autres jeunes gens aussi peu en fonds, mais aussi confiants que lui. L'un était Treilhard, le futur jurisconsulte et rédacteur du Code civil ; l'autre. Portai, le futur médecin du roi. Ils se confièrent leurs espérances, leur fable du Pot au lait, qui n'en fut pas une pour eux. L'un, le médecin, voulait être de l'Académie des Sciences ; l'autre, l'avocat, voulait être pour le moins avocatrgénéral, et l'abbé se voyait déjà prédicateur du roi. Arrivés sur une des hauteurs de Paris, une cloche résonne, c'était un bourdon de la cathédrale. « Entendez-vous cette cloche? dit Treilhard à Maury, elle dit que vous serez archevêque de Paris. » — « Probablement lorsque vous serez ministre, » répliqua Maury. — <c Et que serai-je, moi? » s^écria Portai. — « Ce que vous serez? répondirent les deux autres : le bel embarras? vous serez'premier médecin du roi. » C'est Pariset qui donne ainsi raneo" dote dans son Éloge de "Portai; d'autres ont mis cette scène sur le coche d'Âuxerre. Ce sont' de ces contes qui, s'ils ne sont pas vrais, sont bien imaginés, et qui résument les destinées d'une manière piquante. Mais pourquoi ne pas ajouter aussitôt pour Maury toute la prédiction : Oui , vous serez archevêque ou tenant lieu de l'archevêque de Paris ; mais cette haute charge sera précisément votre pierre d'achoppement et de
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scandale, la marque publique de votre abaissement et de votre cliute.
Les libellistes qui s'attaquèrent à Maury, devenu célèbre; ont ignoblement fouillé dans les années de sa jeunesse et dans les premières circonstances de son séjour à Paris. Les mœurs furent de tout temps sou côté faible ; il avait les passions violentes et peu idéales, et le propos familier trop souvent à Funisson. Mais son organisation, même dans sa fougue, ne se laissa jamais détourner du travail opiniâtre qui devait le conduire au but : « Cet auteur est une preuve , a dit La Harpe (son rival), de ce que peut le travail obstiné et la force des organes... Il était né avec de l'esprit, et, se levant tous les jours à cinq heures du matin, étudiant jusqu'au soir, il avait acquis des connaissances littéraires. Cependant il ne subsistait encore que de répétitions de latin ou de géographie qu'il faisait en ville, et d'épreuves d'imprimerie qu'il corrigeait. Un Éloqejie Fénelon qu'il envoya à l'Académie en 1771, et qui obtint l'accessit, commença enfin à le faire connaître. » C'est dans ce même concours pour l'Éloge de Fénelon que La Harpe obtint le prix. L'abbé Maury, à cette date, n'avait que vingtcinq ans , et non point quarante ans , comme le suppose La Harpe, qui veut faire de Maury un talent tout d'effort et de labeur.
Cet Éloge de Fénelon^ par l'abbé Maury, est marqué au cachet du moment. On y voit tout d'abord que la vie de l'archevêque de Cambrai réunit tout ce qui peut intéresser un cœur sensible, des talents, des vertus et des malheurs! L'auteur se pose cette question : Qu'était la religion pour Fénelon ? Et il y répond comme on pouvait le faire en 1774, en parlant devant une Académie plus qu'à demi composée de philosophes ou de gens du monde imbus des idées philosophiques. Le christianisme y est présenté et comme insinué à titre de philosophie sublime; c'est la philosophie du malheur. Plus tard , en retouchant cet Éloge à cet endroit et en quelques autres, il est curieux de voir comment l'auteur s'y prendra pour corriger dans le détail ces parties faibles et à demi mondaines. Dieu, qui n'était qu'un père dans la première version, deviendra dans la seconde un père et un juge : les pauvres, qui étaient d'abord des créanciers et des juges, ne seront plus, toute réflexion faite, que des créanciers et des média-
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teurs auprès de Dieu. La religion chrétienne, qui n'était d*abord que celle gui connaît seule l'art de consoler^ deviendra de plus celle qui n'abuse jamais V homme. Ayant à parler des Directions pour la Conscience d'un Roi, écrites par Fénelon pour le duc de Bourgogne, Tabbé Maury n'avait osé une première fois, en présence de l'Académie , définir nettement la confession et le confessionnal ; il avait dit vaguement : « Ce n'est plus à un enfant, c'est au chrétien qu'il s'adresse. Dans quelle situation placera-t-ii Son élève ? 11 l'appelle à ce moment de vérité où l'homme, prosterné dans un tribunal^ se dénonce lui-même à son juge. » Mais, dans le texte corrigé, on lit, par une définition plus bienséante à un prélat, à un prince de l'Église, et plus conforme au Catéchisme : « Il l'appelle à ce moment de vérité^ de repentir et de miséricorde, où l'homme, prosterné devant le tribunal sacré, se dénonce luimême à son juge, qui devient aussitôt son médiateur charitable, etc., etc. » Je ne sais si cela vaut beaucoup mieux au point de vue oratoire , mais je tiens à noter de quelle façon Tabbé Maury sut donner plus tard à cet Éloge, et en général à tous ses premiers ouvrages, en les revoyant, une légère couche d'orthodoxie. C'est, en eflfet, par le pur esprit chrétien, par ce souffle ardent et sincère, c'est du côté de la foi qu'ils manquent ; et ce défaut, même dans leur pompe et dans leur exactitude dernière, s'y fait encore sentir.
* Judicieux et sensé comme il était , l'abbé Maury se rendait compte de ce défaut aussi bien et mieux que nous-mêmes. Abordant franchement, dans son Essai sur l'Éloguence de la Chaire, les causes de la décadence du genre durant le xviii' siècle, il s'en prend encore moins au talent des orateurs chrétiens qu'à l'usage peu chrétien qu'ils ont fait de leur talent en courtisant le goût et l'esprit du jour, en s'écartant des sources directes de la doctrine et de la foi pour se jeter sur des thèmes de morale à la mode et de bienfaisance. Il faut l'entendre là-dessus parler avec autorité et conviction : '
» Les grands sujets de celte belle et solide instruction chrétienne, si bien indiqués par l'Église dans l'ordre annuel et la distribution des Évangiles; ces sujets si importants, si féconds, si riches pour Téloquenee, et sans lesquels la morale, dépourvue de l'appui d'une sanction divine et déshéritée de l'autorité vengeresse d'un Juge suprême, n'est plus qu'une théorie idéale et un système purement arbitcaire qu'on