‹ Causeries du lundiChapitre 5 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

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as CAUSERIES DU LUNDI.

Buffon est le plus grand homnae de son siècle et de bien d'autres... » Et il dit quelque part dans une de ses notes manuscrites de Vincennes : « On peut justement appliquer à M. de Buffon ce que Quintilieu dit d'Homère : Hwfic nemo in magnis, etc. » — c Jamais personne ne le surpassera en élévation dans les grands sujets , en justesse et en propriété des termes dans les petits. Il est tout à la fois fécond et serré , plein de gravité et de douceur» admirable par son abondance et par sa brièveté. » J'aime à noter jusqu'à ces exagérations de la louange ; elles prou-* vent du moins combien franchement Mirabeau, descendu des âpres sommets du style paternel, cherchait et se proposait la grande route, la grande voie romaine toute tracée, la voie vraiment triomphale dans l'éloquence. Non, Rivarol, l'homme qui sentait ainsi, et qui marchait dans ee sens élevé et en grandis* sant toujours, n'était point un Barbare en fait de langage.

Je couperai court au roman. Les curieux peuvent en cher-f cher la suite et le dénoûment dans le tome troisième de M. Lucas-Montigny ; ils y verront à quel ensemble de circonstances, à quel concert d'efforts combinés Mirabeau dut enfin sa sortie du donjon de Vincennes ; ils y verront aussi les principales vicissitudes du procès qu'il soutint avec la famille de M. de Monnier, et les ressources de tout genre qu'il y déploya jus-* qu'à ce que les adversaires eussent senti l'utilité d'une transaction. Je ne veux que donner ici quelques derniers détails sur Sophie. Ce grand et immortel amour s'était pourtant usé peu à peu dans la souffrance, d^ns l'absence. Les lettres qu'elle adressait à Mirabeau, dans les derniers temps de la captivité, se ressentaient des distractions chétives ou vulgaires qui l'entouraient dans son couvent de Gien. Mirabeau, après sa sortie, courut la voir un moment en juillet 4784. Depuis cette courte entrevue où l'on dirait que leur passion épuisa son dernier feu^ il ne parait plus que ni l'un ni l'autre se soient crus obligés à une constance plus prolongée et plus opiniâtre. Demander de la fidélité à Mirabeau libre et courant le monde, c'eût été en demander aux Thésée , aux Hercule , à ces héros volages et robustes de l'antiquité. Sophie, toujours confinée à Gien , finit (nous avons regret de le dire) par s'autoriser ouvertement de son exemple. Elle avait retrouvé, vers la fin , un lien de cœur réel et une vraie flamme pour un M. de Poterat, ancien capitmne de cavalerie, âgé comme elle de trente-cinq ans environ,

et elle était près de l'épouser, lorsqu'il mourut de la poitrine. Elle était résolue à l'avance de ne point lui survivre. M. de Poierat expira le 8 septembre 4789, et, le lendemain 9, Sophie n'existait plus. Elle s'était asphyxiée dans l'appartement dé-' pendant du couvent des Saintes-Claires à Gieu , qu'elle continuait d'habiter. Le docteur Ysabeau , son ami , et qui , depuis des années, lui avait donné des soins, pria son beau-frère le curé Yaltei , député à PAssemblée constituante , de faire part de cette triste nouvelle à Mirabeau. Voici en quels termes' singuliers le curé Vallet rend compte de la manière dont il s'acquitta de sa commission et de l'effet qu'il produisit :

« Mon beau-frère me fit le détail de cet affreux événement, et me donnait la commission d*y préparer M. de Mirabeau, a'imaginant qu'il y avait une âme sensible dans un pareil corps. Moi, qui le connaissais, je ne pria pas tant de précautions. Je fus informer M. de Yilliers , qui me dit ; «< Comment allez-vous faire? » — « Pas'autrement, lui dis-jc, que de lui donner à lire la lettre de mon beau-frère: je ne veux pas même lui en parler. » Je fus m'asseoir à côté de lui ; il me connaissait bien et me baissait d'autant mieux. Il me demanda ce que je venais chercher de ce côté de l'Assemblée. Sans lui répondre, je lui présentai la lettre que je venais de recevoir. Il fut très-longtemps à la lire; je le fixais avec la. plus grande attention : son visf|ge pâlissait et se décomposait de temps à autre; il se remettait, il continuait à lire, ensuite soupirait, toussait, crachait, et finissait par affecter du caractère. Il se leva brusquement, me remit la lettre en me saluant, et s'en fut de FAssemblée, oti il ne parut de deux ou trois jours. »

N'adnîirez-vous pas comme ce témoin, aveuglé par la prévention et l'esprit de parti , au moment même où il accuse Mirabeau de manquer de sensibilité, nous montre au contraire à quel point il le vit troublé et tout à' fait ébranlé du coup qu'il lui portait si durement? Son témoignage tourne contre luimême. — C'est ainsi que se termina à trente-cinq ans l'existence de cette Sophie que Mirabeau n*avait point enlevée, qu'il n'avait point délaissée non plus , mais qui s'était jetée vers lui par un mutuel transport , et que la force des choses avait pu Seule lui arracher ; cette Sophie qu'il avait embrasée, qu'il avait enivrée d'émotions fortes, et à laquelle il laissa, en la quittant, la robe dévorante du Centaure, l'ardeur fetale qui ne s'éteint plus.

Ce n'est poidt un adieu que je dis ici à Mirabeau. Je sais qu'une prochaine occasion se prépare de parler du Mirabeau politique et définitif, et je compte bien ne pas ta manquer. .

Lundi 21 avril I85f .

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