ONZIÈME CAUSERIE
Grandeur de Lord Byron. — Anecdote sur le Ebin.— Anecdote sur le lac de Genève. — Polidori et Shelley. — Courage de Byron enfant. — Byron et Kobert Peel à l'école.— Générosité de Byron. — Le cordonnier de Venise. — Conduite courageuse de Byron à Céphalonie. — Une tempête en mer. — Attitude de Byron. — Sa part dans la révolution italienne. — Son admiration pour Napoléon. — Etonnement et indignation que lui cause l'abdication de l'empereur. — Blûcber. — Mort de Lord Byron. — Les enragés. — La jeunesse d'aujourd'bui. — Prévost- Paradol et M. Guizot. — L'absence de passions, le manque de caractère, n'est pas un bien cbez le pbilosophe. — C'est un grand mal chez l'artiste. — Alfred de Musset. — Théophile Gautier. — Victor Hugo, le 2 Décembre, et l'exil. — La poésie et la politique. — Alliance du bien et du beau. — Une erreur des critiques superficiels. — Paroles profondes de Goethe. — Belle citation dePlotiu. — Le Satan de Milton. — Le MéphistopTiélès de Goethe. — Macbeth. — Calihan. — Byron, Satan
et Lamartine.
Mesdemoiselles,
Avant de quitter Lord Byron, j'ai une réparation à faire à ce grand homme. Dans nos deux dernières causeries, nous nous sommes un peu égayés à ses dépens : cela est bien, pourvu qu'aujourd'iiui nous nous inclinions devant sa gloire. Ce n'est pas de sa poésie que je veux vous entretenir ; vous la connaissez mieux que moi ; la seule manière de faire admirer un poëte, c'est de lire ou de réciter ses vers ; mais, pour Byron, cela
m'est impossible, à cause de ma prononciation barbare. Je voudrais dire deux mots sur sa grandeur personnelle ; je voudrais compléter, corriger, par quelques anecdotes et quelques citations à son honneur, le tableau dont je n'ai esquissé que la moins belle partie, et tirer de cette nouvelle série de faits l'instruction morale et littéraire qu'ils contiennent.
Lord Byron est un grand caractère ; quels qu'aient été ses vices, ses passions, ses erreurs, ses travers et ses petitesses, il conserve dans l'imagination des hommes le prestige d'une singulière grandeur ; et il ne faut pas nous inscrire en faux contre cette impression traditionnelle, il ne faut pas dire : grands airs ! pose théâtrale ! sans doute il y a de la pose dans Lord Byron, et où donc n'y en a-t-il pas ? mais il y a de la grandeur aussi. Je ne sais s'il exista jamais un poëte plus poétique, je veux dire mieux fait pour devenir lui-même personnellement l'objet de la poésie. Cela vient de ce qu'il n'était pas seulement un poëte, mais aussi, mais d'abord, un homme d'action. Monter à cheval, s'exercer à la lutte, au maniement du sabre, au tir du pistolet, traverser à la nage les flots de l'Hellespont et renouveler l'exploit de Léandre, conspirer contre tous les despotismes, soutenir au péril de sa vie la révolution italienne, courir à la délivrance de la Grèce et y trouver la mort : voilà ses goûts, et voilà le grand emploi de son temps. La poésie semble n'avoir occupé dans son existence qu'une place secondaire. Il disait, en s'embarquant pour la Grèce: "Qu'est-ce qu'un poëte ? qu'est-ce qu'il vaut ? qu'est-ce qu'il fait ? c'est un bavard. . . Que je vive encore dix ans, on verra de moi quelque chose d'autre que des vers."
Lord Byron a peint lui-même sa propre grandeur en quelques paroles que je vais vous rapporter. Il descen-
dait un jour le Rhin avec son me'decin Polidori ; celuici, qui avait la mauvaise habitude de parler sans réfléchir, lui dit tout-à-coup: "Après tout, qu'est-ce que vous pouvez faire que je ne puisse, moi aussi?" — " Puisque vous me forcez à le dire, répondit Lord Byron, je pense qu'il y a trois choses que je peux faire et que vous ne pouvez pas." Polidori le défia de les nommer. "Je peux traverser ce fleuve à la nage ; je peux moucher cette chandelle d'une balle de pistolet à la distance de vingt pas, et j'ai écrit un poëme dont quatorze mille exemplaires ont été vendus en un jour." (l) Ce Polidori semble avoir été un personnage assez ridicule, et bien fait pour exercer la patience de Lord Byron, qui du reste l'aimait beaucoup. Dans une promenade en bateau, que le poète faisait en 1816 sur le lac de Genève, avec Shelley, Mrs. Shelley et Polidori, celui-ci, en ramant, lui donna par maladresse un coup violent sur la rotule. Byron, sans dire un mot, détourna son visage pour cacher sa souffrance. Après un moment, il dit: " Ayez la bonté, Polidori, une autre fois, de faire plus d'attention ; vous m'avez fait trèsmal." — " J'en suis bien aise, répondit le jeune médecin ; je suis bien aise de voir que vous savez supporter la soufl'rance." D'une voix calme et contenue Lord Byron répliqua: " Laissez-moi vous donner un conseil, Polidori : c'est, s'il vous arrive une autre fois de faire mal à quelqu'un, de ne pas exprimer votre satisfaction. Les gens n'aiment pas à s'entendre dire que ceux qui leur out fait mal en sont bien aises, et ils ne peuvent pas toujours commander à leur colère. C'est avec une certaine difficulté que je me suis retenu de vous jeter dans le lac, et, sans la présence de Mrs. Shelley, j'aurais probablement commis quelque brusquerie de cette
[l) Le Corsaire.
espèce." L'affection que Byron témoignait à Shelley excita la jalousie de Polidori, qui fut assez sot pour menacer presque Shelley d'un cartel. Shelley ne fit que rire de cette menace, mais non pas Lord Byron, qui dit à son ami : " Souvenez-vous que si Shelley a quelques scrupules sur le duel, je n'en ai pas, moi, et qu'en tout temps vous me trouverez prêt à prendre sa place."
Deux traits composent la noble et belle partie du caractère de Lord Byron : son courage et sa générosité. A peine âgé de dix ans, il eut à subir un traitement douloureux dont Mrs. Byron espérait la guérison de sa difformité ; on lui mettait son pied de force dans la position normale, et on le vissait ainsi dans une machine de bois ; cependant, pour qu'il n'y eût pas de temps perdu, il prenait ses leçons de latin avec un précepteur. Un jour celui-ci, ému de pitié, ne put s'empêcher de lui dire : " cela me met mal à mon aise, milord, de vous voir assis là dans une position si douloureuse ; car je sais que vous devez souffrir." — "N'y faites pas attention, M. Rogers, dit l'enfant; vous n'en verrez pas le moindre signe sur ma figure." Robert Peel était le condisciple de Byron à l'école ; les deux enfants avaient l'un pour l'autre une vive tendresse et s'aimaient comme deux frères. Un jour, un grand battait le petit Peel, et, pour lui faire plus de mal, il lui avait à moitié tordu le bras sur lequel les coups étaient appliqués. Byron, trop petit pour combattre le bourreau, s'approcha de lui les yeux pleins de larmes, et d'une voix tremblante de colère le pria très-humblement d'avoir la bonté de lui dire combien il voulait donner de coups. " Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?" dit l'autre. — " C'est que, s'il vous plaît, dit Byron tendant son bras, j'en voudrais avoir la moitié."
Quelqu'un qui a connu intimement ByroD à cette
époque de sa vie, dit qu'il ne rencontrait jamais un malheureux sans le secourir. Encore écolier, il se trouvait un jour dans la boutique d'un libraire, lorsqu'une pauvre femme entra pour acheter une Bible. Elle demanda le prix. " Huit shillings," dit le marchand. — "Ah! fit-elle, je ne croyais pas que ce fût aussi cher ; je ne puis en donner cela." Elle sortit ; Byron courut après elle, et lui fit présent de la Bible. Lorsqu'il était en Grèce, il répandait magnifiquement ses libéralités autour de lui, donnant des chevaux à celui-ci, une vache à celui-là, un bateau neuf à un pêcheur, des dots aux jeunes filles et des testaments grecs aux enfants pauvres. Il y avait dans sa profusion une certaine prodigalité, et cette déraison généreuse que les Pharisiens reprochaient à la pécheresse répandant sur les pieds du Sauveur un parfum de grand prix. Pendant qu'il était à Venise, la boutique d'un cordonnier voisine de sa demeure fut détruite par un incendie. Byron fit construire pour le pauvre homme ruiné par ce désastre une boutique plus belle que l'ancienne, lui donna un fonds de magasin, et par-dessus le marché une somme d'argent égale à tout ce que son fonds de magasin pouvait représenter de valeurs en espèces.
Il ne payait pas seulement de sa bourse, mais aussi de sa personne. Il se trouvait à Metaxata, dans l'île de Céphalonie, lorsqu'un éboulement de terrain eut lieu et ensevelit tout vifs des ouvriers occupés à creuser une mine. C'était l'instant de son dîner ; au premier bruit de l'accident, il se leva précipitamment de table, et courut sur le lieu du sinistre, accompagné de son médecin. Les ouvriers qui tâchaient de dégager leurs compagnons eurent bientôt peur pour eux-mêmes et refusèrent d'aller plus loin, disant qu'ils croyaient avoir sauvé tous ceux qu'il était possible d'atteindre. Byron
les supplia de poursuivre, les menaça ; mais voyant que ses menaces comme ses supplications étaient vaines, il saisit une bêche et commença à creuser avec ardeur ; les paysans, honteux de leur lâcheté, se joignirent à lui, et deux personnes de plus furent arrachées à la mort.
Jamais homme ne s'est montré, en face du danger, plus brave et plus calme que Byron. Au milieu d'une partie de plaisir qu'il faisait dans son yacht avec quelques amis sur la Méditerranée, une tempête subite et terrible s'éleva ; le navire, dématé par la violence du vent, fut jeté vers la côte au fond du golfe St. Fiorenzo ; les écueils étaient tout près ; les passagers à genoux baisaient le crucifix ; l'un deux fut balayé sur le pont par une vague, et on ne le revit plus ; le capitaine déclara que tout espoir était perdu, et qu'on allait se précipiter tête baissée contre un brisant. " Bien," dit Lord Byron, " nous sommes tous nés pour mourir ; je m'en irai avec regret, mais certainement sans crainte. N'y a-t-il aucune chance de salut? " — " Pas la moindre." — " Alors," reprit-il en se levant, " c'est le devoir de tout homme de faire ce qu'il peut pour conserver la vie que Dieu lui a donnée," et il commença à se déshabiller. "Je vous conseille," dit-il à ses compagnons, " d'ôter comme moi vos habits ; nager au milieu de pareilles vagues ne saurait être, il est vrai, d'un grand secours ; mais, comme les enfants qui s'endorment lorsqu'ils se sont épuisés à force de crier, la mort nous sera plus facile, si nous épuisons d'abord toutes nos forces en nageant, et avec la bénédiction de Dieu nous serons bientôt en repos." Rejetant alors la plupart de ses vêtements, il s'assit, croisa ses bras sur sa poitrine, et attendit son sort avec résignation. Le capitaine, ôtant lui-même son habit, en retira quelques dollars qu'il mit dans la poche de son gilet. Lord Byron vit ce geste, sourit et dit :
" Capitaine, est-ce là un lest destiné à vous faire couler plus tôt, ou bien esl-ce un présent que vous faites à Neptune pour qu'il vous donne de beaux appartements dans son palais marin ? " Cependant la mer était dans toute sa furie, et les longues lames pesantes déferlaient sur les rocs " avec le craquement d'une forêt de grands chênes fracassés par un tourbillon." A droite, à gauche, en avant, de toutes parts, des brisants apparaissaient à fleur d'eau. Tout-à-coup une vague haute comme une montagne emporta le navire sur sa cime, puis le précipita avec la rapidité de l'éclair dans un abîme sans fond où tous crurent qu'il allait s'engloutir. Mais il se releva, et cet effrayant bond fut son salut. Quand les passagers rouvrirent les yeux, ils virent qu'ils avaient franchi la ceinture des écueils, et que le vent les poussait désormais dans une direction contraire. " Nous sommes sauvés !" s'écria le capitaine ; à l'ouvrage, tout le monde ! " — " Travaillez maintenant," dit LordByron ; " mais élevez silencieusement vos âmes à Dieu pour le remercier de votre délivrance miraculeuse."
Le courage tranquille dont Byron faisait preuve devant la colère des flots, il le montrait aussi en face des hommes. A Ravenne, ses opinions politiques bien connues lui avaient acquis l'aflection du peuple et l'hostile défiance du gouvernement, qui aurait bien voulu l'arrêter, s'il avait eu des preuves suffisantes, et qui, à défaut de preuves, était parfaitement capable de le faire assassiner. Il recevait sans cesse des lettres anonymes l'avertissant de se tenir sur ses gardes, parce qu'on en voulait à sa vie. Cela ne l'empêchait pas de sortir à cheval tous les jours, à la même heure, et de s'enfoncer dans les endroits les plus solitaires de la forêt. On lit dans son journal, à la date du 10 janvier 1821 :
" Reçu à 9 heures mes visiteurs accoutumés ; guerre, bruits de guerre, voilà les nouvelles. Ils vont se soulever ici, et ils veulent m'honorer d'une invitation à me joindre à eux. Je ne resterai point en arrière, quoique je ne les croie pas assez forts de nombre ou de cœur pour faire grand'chose ; mais en avant ! c'est à présent le temps d'agir, et que signifie le moi ? Qu'importe un homme ? qu'importe un million d'hommes ? c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. Les vagues qui se précipitent sur la côte, une à une sont brisées ; néanmoins, l'océan est vainqueur ; il submerge l'Armada, il use le roc, et, s'il en faut croire les Neptuniens, il n'est pas seulement un destructeur, il est un créateur de mondes. De mêaie, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause ira se fortifiant ; elle balayera ce qui est stérile, et fertilisera (car les algues marines sont un engrais) ce qui est capable de culture. Le calcul des intérêts personnels ne doit jamais être fait en de telles occasions, et dans la circonstance présente, ce n'est pas moi qui le ferai. Je n'ai jamais été un bon arithméticien de chances, et je ne commencerai pas aujourd'hui. . . Je regretterais presque que mes propres affaires pussent prospérer, quand celles des nations sont en péril. Si la condition du genre humain peut être améliorée (particulièrement celle de ces pauvres Italiens), je me soucie peu de mes petits intérêts privés."
En vrai poëte qu'il était, Lord Byron avait, comme Goethe, une admiration enthousiaste pour Napoléon. Le spectacle de cet homme luttant seul contre toute l'Europe enflammait son imagination. La grandeur du héros lui faisait oublier que la liberté des nations et le bonheur du monde seraient compromis par son triomphe.
Il écrivait dans son Journal, le 18 février 1814, à minuit : " Napoléon ! cette semaine décidera de sa destinée. Tout semble contre lui, mais je crois et j'espère qu'il l'emportera, du moins qu'il repoussera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer des souverains à la France ? — O la république ! — Brutus, tu dors. — Hobhouse abonde en anecdotes sur cet homme extraordinaire, toutes en faveur de son intelligence et de son courage, mais toutes contre sa bonhommie. Je le crois bien ; comment pourrait-il, lui qui connaît si bien les hommes, avoir pour eux un autre sentiment que l'exécration et le mépris ? "
L'abdication de Napoléon causa à Lord Byron une sorte de stupeur. "Je marque ce jour, écrit-il dans son journal le 19 avril 1814 ; Napoléon Buonaparte a abdiqué la couronne du monde. Voilà qui est vraiment fort beau. A mon avis, Sylla fit mieux ; car II se vengea et fit sa retraite, étant au faîte de la puissance, les mains rouges encore du sang de ses ennemis, — le plus superbe exemple qui existe de splendlde mépris des coquins. Dioclétlen, aussi, s'est assez bien conduit ; Amurath pas mal, s'il s'était fait n'Importe quoi plutôt que dervls ; Charles Quint comme cl comme ça ; mais Napoléon, pis qu'eux tous. Quoi! attendre qu'ils fussent dans la capitale, et parler alors de sa bonne volonté à céder ce qui ne lui appartenait déjà plus ! Quel moine pleurnicheur es-tu donc ? quel hypocrite confit en sainteté ? Par la mort ! Denis, maître d'école à Corlnthe, était un roi près de cet homme. L'île d'Elbe, pour s'y retirer ! S'il avait choisi Caprée, j'eusse trouvé la chose moins étonnante. Je vols bien que l'âme d'un homme n'est qu'une parcelle de sa fortune. Je suis absolument stupéfait et confondu. Je ne sais pas, mais lime semble que moi, mol qui ne suis qu'un Insecte comparé à cet
homme, j'ai joué ma vie pour des choses un milUon de fois moins importantes. Mais, après tout, il se peut qu'une couronne ne vaille pas la peine qu'on meure pour elle. Pourtant, survivre à Lodi pour en arriver là ! O si Juvénal ou Johnson pouvait sortir de sa tombe ! Mettez dans la balance le plus grand chef d'armées, et voyez ce qu'il pèse ! Je savais qu'ils étaient légers dans la balance de l'éternité ; mais je croyais que leur poussière mortelle pesait plus de carats. Hélas ! ce diamant impérial contenait une petite paille, et maintenant c'est à peine s'il est bon pour tenir au bout du pinceau d'un vitrier. La plume de l'historien ne l'estimera pas un ducat. Bah ! en voilà trop sur cet homme, et pourtant, je ne puis pas l'abandonner encore, quoique tous ses admirateurs l'aient déjà déserté."
L'épopée de Waterloo rendit à Byron son enthousiasme, bien qu'il ne pût comprendre pourquoi le grand empereur, voyant l'empire de la France et du monde lui échapper avec la bataille, avait pu se résoudre à conserver la vie. Il expliquait ce singulier attachement à la vie, par le sang méridional qui coulait dans les veines de cet enfant de la Corse. Il rencontra Bliicher à Londres, et cet heureux instrument de la fortune ne lui inspira que du mépris. " Je n'ai jamais rien vu de moins vénérable, disait-il ; avec la voix et les manières d'un sergent de recrues, il prétendait aux honneurs qu'on rend aux héros, absolument comme si une pierre devait être adorée, parce qu'un homme a trébuché contre elle."
La justice mystérieuse de Dieu refusa à Lord Byron la mort qu'il ambitionnait : il aurait voulu périr l'épée à la main, en combattant pour la liberté de cette Grèce chérie qui avait inspiré sa Muse. Ce n'est pas le fer
d'un euucini, c'est la mauvaise santé, suite de ses intempérances, qui l'enleva au monde à l'âge de trente-six ans, dans tout l'éclat de sa gloire et dans tout l'épanouissement de son génie.
J'ai dit que le spectacle de la grandeur d'un tel homme et d'un tel poëte contenait une instruction morale et une instruction littéraire.
L'instruction morale est facile à dégager ; la voici, admirablement exprimée en deux lignes par Victor Hugo dans Les Travailleurs de la Mer: "Pendant que vous mettez vos bonnets de coton et que vous soufflez vos chandelles, il y a des gens qui sont des héros. On est un tas de lâches et de fainéants, on chauffe ses rhumatismes, heureusement cela n'empêche pas qu'il y ait des enragés." Lord Byron a été un de ces enragés, et c'est par là que le spectacle de sa vie est beau, bienfaisant, salutaire ; c'est par là qu'il reconquiert cette grandeur morale que ses vices lui avaient fait perdre. Aujourd'hui, ce sont les enragés qui manquent ; nous avons trop de philosophes parmi nous, trop de sages, et pas assez de fous. Les hommes de ma génération se distinguent presque tous par la même absence de passions politiques, de convictions idéales, d'enthousiasme littéraire, d'ardente et généreuse folie. Indifférents et graves, nous sommes à trente ans plus vieux que nos pères, et les vieillards qui sont les aînés ou les jumeaux de ce siècle sont la jeunesse d'aujourd'hui. J'étais péniblement frappé de cette impression, il y a quelques années, à une séance publique de l'Académie française, où M. Guizot, âgé de quatre-vingts ans, recevait au sein de la compagnie le plus jeune des membres qui la composent actuellement, M. Prévost -Paradol. Il y
avait dans le discours élégant et fin du nouvel académicien je ne sais quelle teinte de scepticisntie et d'ironie maligne et malsaine ; les paroles fortes, les paroles ardentes, les paroles jeunes tombaient des lèvres de l'octogénaire.
L'absence de liassions, la faiblesse du caractère, est un mal chez l'artiste et n'est pas un bien chez le philosophe. Cette belle impassibilité dont se vantent les historiens et les critiques peut leur faire découvrir, j'en conviens, plusieurs vérités ; mais combien d'autres vérités, plus hautes et plus utiles, ne leur cache-t-elle pas ? Elle les rend clairvoyants à tout ce qui s'aperçoit avec l'intelligence ; elle les rend aveugles et indifférents à tout ce qu'on sent avec l'âme. Elle leur permet de n'omettre ni le mal ni le bien dans la nomenclature des bonnes et des mauvaises actions d'un Cromwell ou d'un Guillaume ; elle les empêche de pénétrer jusqu'à l'âme des héros et de les faire revivre sous nos yeux de cette vie que communique l'amour. La noble impartialité de la science éclaire l'esprit d'une lumière pure mais froide ; la noble partialité d'un écrivain honnête homme réchauffe le cœur de son lecteur. Goethe disait un jour à Eckermann dans ce libre épanchement de la conversation qui permet à la vérité de s'exprimer sous une forme tant soit peu paradoxale : " Le manque de caractère dans tous les individus qui font des recherches et qui écrivent, voilà la source du mal pour notre littérature contemporaine. C'est surtout dans la critique que ce manque de caractère a des résultats fâcheux pour le monde, car on répand ainsi l'erreur pour la vérité, ou par une vérité misérable on en anéantit une grande qui nous rendrait service. Jusqu'à présent le monde croyait à l'âme héroïque d'une Lucrèce, d'un Mucius Scœvola, et par eux il se laissait enflammer, enthousiasmer. Aujourd'hui la
critique historique arrive pour nous dire que ces personnages n'ont jamais vécu, et ([u'il faut les regarder comme des fictions et des fables, poésies sorties de la grande âme des Romains. Que voulez-vous faire d'une vérité aussi misérable ! Si les Romains étaient assez grands pour inventer de pareilles poésies, nous devrions au moins être assez grands pour les croire vraies. Jusqu'à présent je faisais ma joie d'un grand événement du treizième siècle. Lorsque l'empereur Frédéric II était en lutte avec le pape et que tout le nord de l'Allemagne était exposé sans défense à une attaque, on vit pénétrer dans l'empire des hordes asiatiques ; déjà elles étaient en Silésie, mais arrive le duc de Liegnitz, et par une grande défaite, il les terrifie. Elles se tournent alors vers la Moravie ; là, c'est le comte Sternberg qui les écrase. Ces braves m'apparaissaient donc jusqu'alors comme deux grands sauveurs de la nation allemande. Arrive la critique historique pour dire que ces héros se sont sacrifiés fort inutilement, car la horde asiatique était déjà rappelée et elle se serait retirée d'elle-même. Voilà maintenant un grand événement de l'histoire nationale dépouillé d'intérêt, anéanti. Cela désespère ! "
L'absence de caractère est un mal plus grand encore, quoi que Goethe semble en dire, chez les poètes que chez les critiques, surtout dans un temps de littérature personnelle, comme est le siècle où nous vivons. Les poètes de nos jours prenant en eux-mêmes les sujets de leurs compositions, il est d'autant plus nécessaire que leur personne ait une certaine grandeur ; malheureusement rien n'est plus rare, et s'il est au monde une classe de créatures égoïstes et lâches, c'est, à parler généralement, celle des artistes. Li\;rés comme Lord Byron à toutes les passions mauvaises où les entraîne leur sensibilité trop vive, ils n'ont point, comme lui, le
courage et la générosité qui les rachètent. Il est facile de l'imiter dans ses désordres, et en cela ils le suivent fidèlement ; il est moins facile de l'imiter dans son noble désintéressement, sa bravoure, son mépris du danger et de la mort, et ici ils abandonnent leur modèle ; messieurs, on pourrait vous pardonner de vivre comme Byron, si vous saviez mourir comme lui.
Alfred de Musset est un grand poëte ; mais quel pauvre homme, quand on le compare à Lord Byron ! C'est lui, je crois, qui disait, plaidant son indifférence universelle : "Je n'ai pas d'autre souci au monde que la fumée de mon cigare." Théophile Gautier est encore un de ces apôtres de l'indifférence ; n'a-t-il pas écrit quelque part :
Il est dans la nature, il est de douces choses, Des rossignols oisifs, de paresseuses roses. Des poëtes rêveurs et des musiciens Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, Qui vivent au hasard, et n'ont d'autre maxime Sinon que tout est bon pourvu qu'on ait la rime ?
Mais, Dieu merci, il y a pour l'honneur de l'art et de l'humanité, de nobles exceptions à l'égoïsme et à la lâcheté générale des gens de lettres : je n'ai pas besoin d'aller loin pour vous en citer un exemple ; vous avez nommé de vous-mêmes le grand poëte auquel cette île a donné l'hospitalité, qui a été chassé de France pour avoir défendu le droit non par des discours seulement, mais par des actes et au péril de sa vie, qui maintenant prolonge un exil devenu volontaire, pour rester fidèle à la loi du devoir que sa conscience lui dicte, et qui s'est écrié dans des vers immortels :
Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche, Calme, le deuil au cœur, dédaignant le troupeau.
Je vous embrasserai ]daii 8 mon exil furouclie, Patrie, ù mon autel ! liberté, mon drapeau !
ÎMes nobles compaf,Mions, je garde votre culte; Eanuis, la Eépublique est là qui nous unit. J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte ; Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit !
Devant les trahisons et les têtes courbées, Je croiserai les bras, indigné, mais serein. Sombre fidélité pour les choses tombées, Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !
Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste, O France ! France aimée et qu'on pleure toujours. Je ne reverrai pas ta terre douce et triste, Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente, France ! hors le devoir, hélas! j'oublîrai tout. Parmi les éprouvés je planterai ma tente ; Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'âpre exil, n'eùt-il ni fin ni terme, Sans chercher à savoir et sans considérer Si quelqu'un a plié qn'on aurait cru plus ferme, Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on'n'est plus que mille, eh bien, j'en suis I Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; S'il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s'U n'en reste qu'un, je serai celui-là !
Je ne prétends point dire que les poètes doivent se mêler activement à la vie politique. La Muse a, je crois, tout compte fait, plus à perdre qu'à gagner à ce commerce. Mais, de même qu'en se dévouant à la sainte cause des peuples, Lord Byron a expié beaucoup de fautes, ainsi les passions généreuses sont la flamme
qui purifie l'âme de l'artiste souillée par les petites passions. Qu'un homme dégradé aux yeux du monde et à ses propres yeux, sorte un instant de l'obscurité d'une vie oisive et lâche pour faire un acte de courage, nous lui rendons une partie de notre estime, et nous voyons avec joie, sous la cendre de ses vices et de son égoïsme, briller une étincelle de la divinité.
Quant à l'instruction littéraire qui résulte de notre causerie d'aujourd'hui, elle n'est que la suite et le complément de l'instruction morale. Cette grandeur que nous avons constatée dans la vie de Lord Byron existe aussi dans sa poésie, nous démontrant une fois de plus l'intime et indestructible alliance du bien et du beau.
Tous les philosophes, tous les critiques, soulèvent l'un après l'autre la grave question de l'union de la morale et de l'art, et faute d'aller au fond des choses, beaucoup la résolvent négativement. Ils sont arrêtés par des contradictions superficielles, et parce que Lucrèce a écrit son De Natura Rerum et Lord Byron son Don Juan, parce que ces deux poëmes sont incontestablement des ouvrages immoraux et incontestablement de beaux ouvrages, ils concluent de là que le beau et le bien, l'art et la morale, ne sont ni des parents ni des alliés et peuvent à l'occasion devenir des ennemis. Cette conclusion semble logique, mais elle est fausse, parce que l'analyse sur laquelle elle est fondée n'est pas complète. " Il faut prendre garde, disait Goethe, à cette erreur commune qui consiste à ne chercher les éléments de notre développement que dans ce qui est parfaitement pur et moral. Toute œuvre qui a un caractère de grandeur nous forme, dès que nous savons voir en elle ce qui est grand," et comme exemple, Goethe citait Lord Byron: " la témérité, l'audace, le grandiose de Byron,
est-ce que tout cela ne sert pas d'une façon heureuse à notre développement " ?
La grandeur, voilà l'élément moral des belles œuvres immorales. Mais pour que nous apercevions cette grandeur et que nous n'ayons pas les sens troublés par l'alliage impur qui s'y mêle, il faut que nous ayons nous-mêmes une certaine grandeur dans l'âme. " Une nature petite, disait encore Goethe, même dans un commerce de chaque jour avec la grandeur, ne grandira pas d'un pouce. Mais, si une créature noble dans l'âme de laquelle Dieu a mis la faculté de s'élever peu à peu à la grandeur du caractère et à celle de l'esprit, fait connaissance et vit en commerce intime avec les hautes natures, elle se développera magnifiquement ; chaque jour elle croîtra visiblement et tendra à une grandeur égale." Il faut qu'il y ait une sympathie entre l'âme du poëte et l'âme de son lecteur, et il est certaine beauté poétique qui ne se révèle qu'à certaine beauté morale. Le grand philosophe d'Alexandrie, Plotin, a dit dans un magnifique langage : " Rentre en toi-même, et si tu n'y trouves pas encore la beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit, épure sans relâche, jusqu'à ce qu'il orne sa statue de tous les dons de la beauté. . . Alors, plein de confiance en toi et n'ayant plus besoin de guide, regarde en ton âme, tu y découvriras la beauté. Que chacun de nous devienne beau et divin, s'il veut contempler la beauté et la divinité. Jamais l'œil n'eût aperçu le soleil s'il n'en avait pris la forme ; de même, si l'âme ne fût devenue belle, jamais elle n'eût vu la beauté." Le spectacle de la bassesse, de l'infamie, du mensonge, du crime lâche et du vice éhonté, en un mot du mal pur, ne serait point poétique et ne nous inspirerait que du dégoût ; mais quand nous voyons un grand
esprit, un grand cœur, conserver de la noblesse dans les égarements de sa pensée ou dans les égarements de ses passions, semblable à ces personnes d'une haute naissance qui ne peuvent parvenir à imiter exactement le langage et les manières des gens du commun ; quand nous entendons vibrer dans les imprécations de l'impie l'accent d'un sincère amour pour l'humanité; quand nous reconnaissons dans les désordres du libertin le débordement d'une âme ardente qui n'aurait eu besoin, pour se contenir et s'apaiser, que de rencontrer dans le monde une âme qui l'eût comprise : alors, le poëte a beau avoir ses pieds dans la fange, nous pouvons l'aimer et l'admirer, parce qu'un rayon du ciel d'où sa muse est tombée resplendit encore sur son front. Qu'est-ce qui nous intéresse dans le Satan de Milton? c'est sa franchise, son courage, sa fierté, et toutes les vertus par lesquelles il ressemble à un dieu. Il ne faut pas que notre piété s'alarme de l'affection secrète que nous lui portons et des vœux que nous faisons tout bas pour sa victoire ; nous ne l'admirons, nous ne l'aimons que parce qu'il est le diable divinisé ; s'il était le diable fidèlement représenté, il cesserait d'être poétique, et nous n'éprouverions pour lui que du mépris et de l'horreur. Le Méphistophélès de Goethe est un diable plus vrai que le Satan de Milton ; il ment, il triche, il ruse, il rampe : mais aussi, il n'a rien de grand ni de beau ; il est, selon l'expression de Hegel, un personnage hautement prosaïque. Regardez les monstres de Shakespeare ; pourquoi Macbeth est-il poétique ? parce que les remords le poursuivent et le tourmentent ; il n'a donc pas perdu tout sentiment moral, et c'est sa conscience épouvantée qui suscite devant lui l'ombre de Banquo ; pourquoi Caliban est-il poétique ? parce qu'il conserve sous sa forme hideuse et repoussante des traits d'huma-
iiitc, clés étincelles de courage, d'amour, et de noble colère.
Lord Byron était à Pise, lorsqu'il entendit parler des Méditations Poétiques de M. de Lamartine, et d'une épître en vers qui lui était adressée et dans laquelle le poète le comparait à Satan. La comparaison ne lui déplut pas ; du reste il y était habitué. Il se fit lire la pièce, particulièrement le passage sur sa ressemblance avec Satan, qu'il trouva admirable et tout-à-fait flatteur. " Qu'on fasse mes compliments à M. de Lamartine," dit-il après l'avoir écouté, "et qu'on lui dise que je le remercie de ses vers."
Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom, Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon, Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie, J'aime de tes concerts la sauvage harmonie, Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents ! La nuit est ton séjour, l'horreur est ton domaine : L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ; Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés Que l'hiver a blanchis, que la foudre a frappés, Des rivages couverts des débris du naufrage, Ou des champs tout noircis des restes du carnage : Et tandis que l'oiseau qui chante ses douleurs, Bâtit au bord des eaiis son nid parmi les fleurs, Lui des sommets d'Athos franchit l'horrible cime, Suspend aux flancs des monts son aire sur l'abîme, Et là, seul, entouré de membres palpitants, De rochers d'un sang noir sans cesse dégouttants, Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie, Bercé par la tempête, il s'endort dans sa joie.
Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs, Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.
Le mal est ton spectacle, et l'homme est ta victime.
Ton œil, comme Satan, a mesuré l'abîme,
Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieii,
A dit à l'espérance un éternel adieu !
Comme lui maintenant, régnant dans les ténèbres,
Ton génie invincible éclate en chants funèbres ;
11 triomphe, et ta voix, sur un mode infernal.
Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.
Mais que sert de lutter contre sa destinée ?
Que peut contre le sort la raison mutinée?
Elle n'a, comme l'œil, qu'un étroit horizon.
Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :
Hors de là tout nous fuit, tout s'éteint, tout s'efface ;
Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place :
Comment ? pourquoi P qui sait ? De ses puissantes mains
Il a laissé tomber le monde et les humains,
Comme il a dans nos champs répandu la poussière.
Ou semé dans les airs la nuit et la lumière ;
Il le sait, il suffit : l'univers est à lui.
Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui ! (1)
Notre crime est d'être bomme et de vouloir connaître :
(1) Et nous n avons a nous que le jour d'aujourd'hui. Ce vers de Lamartine m'a remis en mémoire les strophes les plus sublimes que Victor Hugo ait écrites. Je les ai récitées à ma classe, et je saisis avec plaisir cette occasion de les citer ici en note, les anciennes poésies de Victor Hugo étant peu connues à Guernesey .
Quand il {Napoléon) eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes. Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime. Il cria tout joyeux, avec un air sublime : " L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi !"
Non, l'avenir n'est à personne ; Sire, l'avenir est à Dieu.
A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir ! l'avenir ! mystère ; Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire. Couronne éclatante des rois.
Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées,
Ignorer et servir, c'est la loi de notre être.
Byron, ce mot est dur ; longtemps j'en ai douté ;
Mais pourquoi reculer devant la vérité ?
Ton titre devant Dieu, c'est d'être son ouvrage,
De sentir, d'adorer ton divin esclavage ;
Dans l'orcbe universel faible atome emporté,
D'unir à ses desseins ta libre volonté,
D'avoir été conçu par son intelligence,
De le glorifier par ta seule existence :
Voilà, voilà ton sort. Ah ! loin de l'accuser.
Baise plutôt le joug que tu voudrais briser ;
Descends du rang des dieux qu'usurpait ton aiidace ;
Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place ;
Aux regards de Celui qui fit l'immensité
L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté !
Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits.
Non ! si puissant qu'on soit ; non ! qu'on rie ou qu'on pk Nul ne te fait parler, nul ne peut, avant l'iieure.
Ouvrir ta froide main, O fantôme muet ! ô notre ombre ! ô notre hôte ! Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte. Et qu'on nomme demain !
Oh ! demain, c'est la grande chose ; De quoi demain sera-t-il fait ?
L'homme aujourd'hui sème la cause :
Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile.
C'est le bélier qui bat les tours ; C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône :
Aujourd'hui, c'en est le velours.
Demain, c'est le cheval qui s'abat, blanc d'écitme ; Demain, ô conquérant ! c'est Moscou qui s'allume
La nuit comme un flambeau ; C'est votre vieille garde a.\\ loin jonchant la plaine ; Demain, c'est "Waterloo ! demain, c'est Sainte-Hélène !
Demain, c'est le tombeau I
Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ; Elle u'est à tes yeux qu'un bizarre caprice, Un piège où la raison trébuche à chaque pas. Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas. Comme toi, ma raison en ténèbres abonde. Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le monde. Que celui qui l'a fait t'explique l'univers : Plus je sonde l'abîme, hélas! plus je m'y perds. Ici-bas, la douleur à la douleur s'encbaîne. Le jour succède au jour, et la peine à la peine. Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
4 Février.
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier.
Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier ; Vous pouvez, ô mon capitaine !
Barrer la Tamise hautaine, Eendrela victoire incertaine Amoureuse de vos clairons ; Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons.
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace. Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel ; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie : Mais tu ne prendras pas demain à l'Eternel.