‹ Causeries guernesiaisesChapitre 23 sur 27 · PORTRAIT DE DEUX ENFANTS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE DEUX ENFANTS

(Style romantique.)

Aucun souci précoce n'avait ridé leur front naïf, aucune intempérance n'avait corrompu leur jeune sang ; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur enfantin, fraîche fleur à peine entr'ouverte ; l'amour candide, l'innocence aux yeux bleus, la suave piété, développaient chaque jour la beauté sereine de leur âme radieuse en grâces ineifables, dans leurs souples attitudes et leurs harmonieux mouvements.

(Style classique.)

Aucun souci n'avait ridé leur front, aucune intempérance n'avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur; l'amour, l'innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements.

" Ce second texte, monsieur le Rédacteur, est tiré de Paul et Virginie. Vous savez que Quintilien compare une phrase trop chargée d'adjectifs à uns armée où chaque soldat aurait derrière lui son valet de chambre. Nous voilà arrivés au sujet de cette lettre ; c'est qu'on met trop d'adjectifs dans ce moment-ci. Si on rayait tous les adjectifs des livres qu'on fait aujourd'hui, il n'y aurait qu'un volume au lieu de deux, et il n'en coûterait que sept francs dix sous au lieu de quinze francs, ce qui mérite réflexion. Les auteurs vendraient mieux leurs ouvrages, selon toute apparence. Vous vous souvenez, monsieur, des dcres baisers de Julie dans La nouvelle He'loïse ; ils ont produit de l'effet dans leur temps ; mais dans celui-ci ils n'en produiraient guère.

car il faut une grande sobriété dans un ouvrage pour qu'une épithète se remarque. Il n'y a guère de romans maintenant où l'on n'ait rencontré autant d'épithèles au bout de trois pages, et plus violentes, qu'il n'y en a dans tout Montesquieu. . . Au lieu de surpris ou d'étonné, on dit aujourd'hui stupéfié. Sentez-vous la nuance ? Stupéfié ! non pas stupéfait, prenez-y garde, stupéfait est pauvre, rebattu ; fi ! ne m'en parlez pas ; c'est un drôle capable de se laisser trouver dans un dictionnaire. . . Pour en finir, je crois que le romantisme consiste à employer tous ces adjectifs, et non en autre chose. Sur quoi, je vous salue bien cordialement."

La Correspondance de Goethe avec Schiller, ses Mémoires, et surtout ses Conversations recueillies par Eckermann, sont une mine si inépuisable d'idées fécondes qu'on n'aurait pas besoin d'autres matériaux pour entretenir un cours de littérature sans fin. A l'exception de V Esthétique de Hegel, livre abrupt qui n'est pas à la portée de tout le monde, je ne connais point de lecture qui ouvre devant l'esprit plus d'horizons que celle des Conversations de Goethe. Je me félicite d'avoir pu citer aussi souvent ce précieux ouvrage ; mais combien d'autres pensées profondes du patriarche de la critique et de la poésie du dix-neuvième siècle j'aurais aimé mettre sous vos yeux !

J'aurais été heureux de vous reparler avec lui de ce bel art antique, qu'il comprenait si bien et qu'en un sens il aimait trop, puisque, non content de l'admirer avec passion, il l'imitait av^ec idolâtrie, oubliant que la différence de matière entre l'art antique et l'art moderne rend nécessaire aussi une différence de forme. J'aurais bien désiré, entre autres choses, rectifier à la suite de ce maître une erreur vulgaire

qui consiste à dire et à croire que les œuvres de l'art sont inférieures à celles de la nature. Sans doute la nature écrase l'art par sa toute-puissance et sa variété infinie ; mais dans son petit univers l'artiste fait mieux que la nature, ou ne fait rien qui vaille. " Les Anglais, disait Goethe, qui sont les premiers connaisseurs du monde en chevaux, avouent qu'il y a deux têtes de chevaux antiques si parfaites de formes, qu'aucune race actuelle n'en offre de pareilles. Ces têtes sont du meilleur temps de la Grèce, et si de telles œuvres nous étonnent, il ne faut pas croire que ces artistes ont travaillé d'après des modèles plus parfaits, mais bien plutôt qu'ils étaient parvenus à donner à la nature leur propre perfection." Cette perfection que l'esprit ajoute à la nature, c'est ce qu'on nomme Videal.

Quelle doit être la part de l'idéal dans une œuvre d'art, quelle doit être celle du réel ? On peut discuter là-dessus ; mais on ne peut nier ce principe, ce fait, qu'une œuvre d'art a pour premier et essentiel caractère d'idéaliser le réel. Qu'un poëte prenne sa plume ou un peintre son pinceau, c'est pour corriger et embellir la nature ; car, s'il se bornait à une imitation pure et simple, oii serait la valeur infinie et le divin caractère de son ouvrage ? Il serait un singe, et non un artiste. C'est bien alors qu'on pourrait l'humilier et l'écraser de la comparaison de ses œuvres avec celles de la nature. Hegel a touché ce point avec sa supériorité habituelle ; il a écrit sur l'imitation dans l'art une page aussi claire et spirituelle que profonde.

" On a cité, dit-il, les raisins de Zeuxis becquetés par des moineaux, et ces scarabées peints qu'un singe vint dév^orer dans un volume d'histoire naturelle, comme le triomphe du principe d'imitation.

Mais, au lieu de louer ces ouvrages pour avoir trompé des moineaux et des singes, ne devrait-on pas plutôt blâmer ceux qui croient élever bien haut la dignité de l'art en lui donnant pour but suprême un eftet d'une nature aussi intérieure ? En général, on peut dire qu'en s'ettbrçant d'imiter la nature, l'homme se fait écraser dans cette lutte inégale. Il ressemble au ver qui, en rampant, veut imiter l'éléphant. Il peut, il est vrai, trouver du plaisir à voir ce qui existait déjà, reproduit par son intelligence et par le travail de ses mains ; mais cette jouissance est précisément d'autant moins vive, plus froide et plus fade que l'imitation ressemble plus à l'original. Elle peut même se tourner en dégoût. Il y a des portraits dont on a dit spirituellement qu'ils étaient dégoûtants de ressemblance. Le chant du rossignol, comme l'a fait remarquer Kant, imité par l'homme, nous déplaît aussitôt que nous nous apercevons que c'est un homme qui le produit. Nous ne reconnaissons là ni une production spontanée de la nature ni une œuvre d'art. En général, cette puissance que procure l'habileté à imiter est toujours très-bornée. Il y a quelque chose qui fait infiniment plus de plaisir à l'homme, c'est de créer. Dans ce sens, la plus petite invention dans les arts mécaniques est plus noble et a plus de valeur à ses yeux que tout ce qui est simplement imité. L'homme doit être plus fier d'avoir inventé le marteau et le clou que de faire des chefs-d'œuvre d'imitation. L'habileté de l'artiste qui lutte contre la nature en s'efforçant de la reproduire, ressemblera toujours à celle de cet homme qui faisait passer des lentilles par une petite ouverture, et à qui Alexandre, pour récompenser son art, fit délivrer un boisseau de lentilles." (1)

(1) Hegel, Cours d'Esthétiqu?, traduit et analysé par M. Béuard, premier volume. f

Aristote définit la poésie une imitation, mais il ajoute : une imitation belle. Un art absolument réaliste n'est pas seulement une erreur, c'est une impossibilité, une absurdité, une contradiction dans les termes. "La vérité de l'art, a très-bien dit Victor Hugo, ne saurait jamais être la réalité absolue. L'art ne peut donner la chose même. Supposons, en effet, un de ces partisans irréfléchis de la nature absolue, de la nature vue hors de l'art, à la représentation d'une pièce romantique, du Cid par exemple. Qu'est-cela? dira-t-il au premier mot ; le Cid parle en vers ! Il n'est pas naturel de parler en vers. — Comment voulez-vous donc qu'il parle ? — En prose. — Soit. Un instant après : Quoi ! reprendra-t-il, s'il est conséquent, le Cid parle français ! — Eh bien ? — La nature veut qu'il parle sa langue ; il ne peut parler qu'espagnol. — Nous n'y comprendrons rien ; mais soit encore. Vous croyez que c'est tout : non pas ; avant la dixième phrase castillanne, il doit se lever et demander si ce Cid qui parle est le véritable Cid en chair et en os. De quel droit cet auteur qui s'appelle Pierre ou Jacques, prend-il le nom de Cid ? Cela est faux. Il n'y a aucune raison pour qu'il n'exige pas ensuite qu'on substitue le soleil à cette rampe, des arbres re'els, des maisons re'elles, à ces menteuses coulisses. Car, une fois dans cette voie, la logique vous tient au collet, et on ne peut plus s'arrêter." (1)

Ceux qui veulent que l'art soit une imitation exacte de la nature, doivent approuver le jeu de cet acteur du temps d'Auguste qui, jouant Hercule furieux, lançait des flèches sur le peuple, ou celui de cet autre comédien qui, représentant au naturel la folie d'Ajax, déchira les vêtements du batteur de mesure, arracha la flûte des mains du musicien, la brisa sur la tête d'Ulysse, puis

(1) Préface de Cromwell.

s'élança dans l'orchestre au milieu des spectateurs étonnés. L'art est un mensonge, et, depuis Solon et Platon jusqu'à Bossuet et Rousseau, il y a toujours eu des moralistes austères qui n'ont pas pu voir ce mensonge sans froncer le sourcil. Plutarque raconte à ce sujet une histoire charmante, que je vais vous rapporter d'après la naïv^e traduction d'Amyot.

" Or commençait jà pour lors Thespis à mettre en avant ses tragédies, et était chose qui plaisait merveilleusement au peuple pour la nouveauté, n'y ayant pas encore nombre de poètes qui en fissent à l'envi l'un de l'autre, à qui en emporterait le prix, comme il y a eu depuis ; et Solon étant de sa nature désireux d'ouïr et d'apprendre, et en sa vieillesse cherchant à passer son temps à tous esbattements, à la musique, et à faire bonne chère plus que jamais, alla un jour voir Thespis, qui jouait lui-même comme était la coutume ancienne des poètes, et après que le jeu fut fini, il l'appela, et lui demanda s'il n'avait point de honte de mentir ainsi en la présence de tant de gens. Thespis lui répondit qu'il n'y avait point de mal de faire et de dire de telles choses, vu que ce n'était que par jeu. Adonc Solon, frappant bien ferme contre la terre avec un bâton qu'il tenait en la main : Mais en louant, dit-il, et approuvant de tels jeux de mentir, nous ne nous donnons garde que nous les trouverons bientôt dans nos contrats et nos affaires mêmes."

Si l'art est un mensonge, il est aussi mie vérité, et une vérité supérieure. Les philosophes allemands, qui vont toujours au fond des choses, à une profondeur où nous autres Français et Anglais nous trouvons parfois qu'il fait un peu noir, ont prouvé que l'art est nonseulement plus beau que la nature, mais plus vrai que la nature. Déjà Aristote, qui a tout dit, avait dit avant

eux : " la poésie est plus vraie que l'histoire." En effet l'artiste, choisissant les traits essentiels de l'objet qu'il veut imiter, et bannissant sévèrement de sa représentation tout détail insignifiant, accessoire et superflu, dégage par là l'idée qui est au fond d'un phénomène de la nature ou d'un événement de l'histoire, et la fait resplendir dans toute sa pureté. Un paysagiste, par sa vive sensibilité, aspire en quelque sorte l'âme des paysages, et leur communique sur la toile un sens moral ou poétique que la nature n'a jamais qu'autant que l'homme le lui prête ; ce que la nature bégaie confusément, son art le traduit en un symbole plus clair. Un peintre d'histoire donne à ses personnages les attitudes et les physionomies les plus propres à exprimer les passions de l'époque dont il reproduit une scène, et par un seul coup d'œil jeté sur son tableau nous recevons de cette époque une impression forte et vraie, que la lecture d'un long ouvrage historique ne parviendrait peut-être pas à nous faire éprouver. Un peintre de portraits qui ne veut pas faire des portraits dégoûtants de ressemblance, comme dit Hegel, néglige les taches de rousseur et les verrues de ses modèles, et tâche de leur donner une ressemblance qui les flatte sans détruire le caractère de leur physionomie. Un photographe même, s'il entend bien son métier et s'il a quelque prétention au nom d'artiste, fait poser ses modèles de profil ou de face, debout ou assis, sérieux ou souriants, baissant les yeux sur un livre ou regardant devant eux, cachant à moitié leur bouche avec leur main ou laissant entrevoir leurs jolies dents, selon que ces différentes poses sont à leur avantage. Il ne détruit pas par là la ressemblance, il la rend agréable. Vous savez que c'est le grand talent de notre petit photographe de St. James's-street. Un de mes amis, sur la première page d'un album offert à

Garnier réceiniuent, a écrit (juelques vers que je demande la permission de vous citer, parce (qu'ils expriment très-bien ma pensée :

Oïl dit : " Garnier nous fait plus beaux que nous ne sommes," Et l'on s'en plaint tout haut ; mais tout bas, s'en plaint-on ? Plus franc que vous, Madame, et laid comme tant d'hommes, Moi j'affirme bien haut <{ue Garnier a raison.

Qu'est-ce donc que l'artiste, et pourquoi sa pensée, Comme vers le soleil l'oiseau monte joyeux, Sans se lasser jamais reste-t-elle fixée Sur l'idéal qui brille et fuit devant ses yeux ?

Pourquoi l'amour du beau, couronnant sa science, Lui dit-il : " Tu dois faire ou des chefs-d'œuvre ou rien ; " Quand on a la lumière et l'or en sa puissance, " C'est peu de s'en servir, il faut s'en servir bien ?"

Est-ce pour nous laisser, sur la carte mignonne Qui livrera nos traits à la postérité.

L'air froid que nous prenons en grondant notre bonne, L'air nul que nous gardons en buvant notre thé ?

Oh ! bourgeois mes amis, quand je vous entends dire Que l'art de la nature est l'humble serviteur. Et qu'il doit respecter et qu'il doit reproduire Tout ce que la nature a parfois de laideur ;

Bonnes gens, quand j'entends des sottises pareilles, Je voudrais que l'artiste, avec fidélité, Pût reproduire aussi les deux longues oreilles Que votre grande tête a de chaque côté !

Dans cette revue rapide des points dont j'aurais voulu pouvoir faire les sujets divers de plusieurs causeries, je ne puis qu'indiquer à la hâte, sans les développer, quelques idées. J'aurais aimé, à propos de cette question de l'idéal et du réel dans l'art, vous parler

un peu à fond de Racine. Ce sujet me tient au cœur, parce que Racine a des ennemis à Guernesey, et quels ennemis ! Victor Hugo pense que son grand compatriote est un poëte du deuxième ou même du troisième ordre (je cite ses propres mots), et qu'au bout d'un temps qui sera long, (1) mais dont le terme doit arriver, Racine sera remis à sa place, c'est-à-dire, un peu au-dessus de Campistron et un peu au-dessous de Pradon. J'ai beaucoup de respect pour Victor Hugo et d'admiration pour son génie ; mais, en vérité, quand j'entends des choses pareilles, j'ai besoin de me rappeler Lord Byron préférant M. Gifford à Walter Scott et à lui-même, j'ai besoin de me rappeler tant d'autres exemples de l'impuissance des poètes dans la critique, pour conserver ma philosophie et pratiquer le grand précepte d'Horace qui recommande au sage de ne s'étonner de rien.

Un grand pays comme la France, qui passe pour intelligent, ne se trompe pas deux siècles de suite sur le compte d'une de ses plus hautes renommées. La gloire n'a jamais tort, a dit un critique, et c'est vrai. Il peut arriver qu'un beau génie, méconnu par ses contemporains, languisse quelque temps dans l'obscurité ; il peut arriver, par contre, qu'un méchant poëte, à la faveur de l'amitié bruyante des journaux et des revues, usurpe une réputation éphémère ; mais quand deux cents ans ont passé sur un homme sans faner sa couronne d'immortelles, on peut prédire qu'une révolution de soixante siècles le laissera debout sur son piédestal.

Il serait plus philosophique de chercher les titres de Racine à la gloire que de lui jeter en passant quel-

(1) Très-long.

ques qjigrammes plus ou moins spirituelles. (1) Je sais tout ce qu'on peut lui reprocher : ses confidents, ses amoureux, sa rhétorique, sa politesse, ses Grecs et ses Romains qui ne sont que des Français déguise's ; mais je sais aussi qu'un certain degré d'insistance dans ces reproches montre qu'on oubhe ou qu'on ignore et l'esprit de son époque, et la nature de son génie, et le caractère général de la poésie française, et les premiers éléments de la philosophie de l'art.

On ne comprend rien à Racine, tant qu'on ne voit pas en lui le plus idéaliste des poètes. Ce n'est point la réalité extérieure, historique, individuelle, qu'il a voulu peindre ; l'abstraction est l'essence de son génie, et le cœur de l'homme est son domaine. Il ne se soucie ni du costume, ni de la nationalité de ses personnages ; il va droit à l'âme humaine et s'y enferme ; indifférent à ses faits et gestes particuliers, il n'est curieux que d'analyser les passions générales qui l'animent. Un des hommes qui ont le mieux compris Racine, le célèbre philosophe Jouffroy, a dit : " Figurez-vous une femme réelle dans la situation de Phèdre ; cette femme ne parlera jamais comme Phèdre ; car Phèdre s'occupe à analyser ce qui se passe en elle, au profit du spectateur. L'auteur n'a pas songé à nous représenter une femme qui parle une certaine passion ; il n'a songé qu'à nous représenter l'état intérieur de cette femme agitée de cette passion. Une personne que cette passion agiterait la rendrait nécessairement par une certaine forme de

(1) Parmi ces épigrammes, en voici une qui me paraît jolie. Elle se trouve dans l'ouvrage de Hallam, intitvilé Introduction to the Uterature of Europe : " Orestes is far worse, — love-mad and yet talking in gallant conceita, cold aud polite, to discrédit tke poet, the tragedy and tlie son of Agamemnon bimself. It is better to kill one's motlier than to utter such trash."

langage ; mais cette forme de langage ne serait pas la description de la passion intérieure. Jamais cela n'arrive dans la nature ; jamais le langage de l'homme passionné n'est l'analyse de ce qui se passe en lui. Racine sépare le fond de la forme ; il prend le fond tout seul. Tel est le caractère de l'école idéaliste. . . Elégantes et nobles, les expressions de Racine sont, de plus, idéales. Racine en effet s'arrête aux traits principaux des passions qu'il décrit, il n'ajoute pas un mot qui n'y tienne, il impose partout souverainement l'unité; de sorte qu'à l'aspect des personnages de Racine, l'on oublie presque qu'ils ont un corps et l'on ne songe qu'à la passion qui les anime. Quand Racine jette quelques traits réels qui ramènent l'esprit à la représentation d'un personnage vivant, ces traits, il trouve encore moyen de les idéaliser tellement par l'expression, qu'il ne réalise pas tout en réalisant. Ainsi, quand Phèdre dit :

Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin sur mon front d'assembler ces cheveux ?

tel est l'effet de l'expression que Racine lui prête, qu'il ne nous semble pas du tout voir des cheveux frisés. Le visible devient invisible par l'idéalisation que l'expression produit."

J'en conviens toutefois. Racine, poëte français, poëte royal, et poëte divin, n'a pas cette large humanité qui fait d'un Shakespeare ou d'un Molière le poëte de toutes les nations. Je lisais l'autre jour dans un journal ce fait curieux : " Une troupe d'acteurs arméniens donne depuis quelque temps des représentations dans différentes villes du Caucase, avec un succès qui n'est jamais plus grand que lorsqu'on joue Molière. Dernièrement encore, à Kisliar, ville assez importante, cette troupe arménienne a obtenu tant de succès que

plusieurs habitants notables de la cité offrirent au directeur de prendre part aux représentations en qualité de figurants. Il est piquant de voir Molière faire l'éducation du Caucase." Un Anglais et un Français discutaient un jour les mérites respectifs de la poésie des deux nations. Dans l'énumération des poètes que la France pouvait o])poser à l'Angleterre, le Français nomma Molière. — "Eh! que me parlez-vous de Molière ? interrompit l'Anglais ; Molière n'est pas à vous ; il est à tout le monde."

Mais je n'ai pas besoin de faire ici l'apologie de Molière. Molière n'est pas comme Racine, dans le firmament de l'art, une étoile brillante, mais que l'œil doit chercher ; c'est un soleil qui éclaire tout de ses rayons, et si quelqu'un méconnaît Molière, c'est qu'il ferme les yeux. — Il est un autre poëte en faveur duquel j'aurais voulu dire quelques mots. J'aime Goethe, vous le savez, et je m'étais proposé de vous parler un jour de son caractère, et de réduire à sa juste portée l'accusation banale sans cesse renouvelée contre ce grand homme, d'avoir été insensible et froid. C'est vrai, l'apparence de Goethe est celle d'un dieu de marbre ; d'autres artistes, Mérimée au premier rang, ont dans leurs personnes et dans leurs écrits cette ironie d'impassibilité. Mais, parce qu'un homme est calme à l'extérieur et commande à sa nature, est-ce à dire qu'il ne soit point passionné au fond ? Parce que le ciel sourit, parce que l'océan est tranquille à sa surface, en contiennent-ils moins dans leurs abîmes tous les éléments de la tempête? Ne vous imaginez pas qu'on puisse être un grand artiste, sans porter dans son sein une âme de feu. Les foyers qui ne jettent point de flamme ne sont pas les moins ardents ; ne jetant point de flamme, ils ne jettent pas non plus de fumée. Non, Goethe

n'était pas insensible : rappelez-vous ces vers qui se trouvent, je crois, dans Wilhelm Meister : "Celui qui jamais n'a mangé son pain trempé de larmes, celui qui jamais, pendant des nuits pleines d'angoisses, ne s'est assis sur son lit en pleurant, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes !" Je vous aurais montré les amis de Goethe n'osant lui annoncer la mort de Schiller, et le noble poëte pleurant et s'écriant à cette douloureuse nouvelle : " J'ai perdu la moitié de mon être !" Le monde est bien léger dans ses jugements ; il prend souvent pour une preuve d'indifférence et d'égoïsme ce qui prouve au contraire la plus profonde sensibilité. Nous savons tous, combien la séparation est pénible, et •si quelqu'un peut, sans un serrement de cœur, quitter ou voir partir non-seulement une personne qui lui est chère, mais des amis de rencontre avec lesquels il a eu d'agréables relations, c'est qu'il porte au lieu d'un cœur une pierre dans la poitrine. Goethe avait un cœur, et voilà pourquoi il évitait l'émotion des derniers adieux. " Nous étions gaîment occupés à la conversation la plus intéressante, raconte Eckermann, quand Zelter, qui devait partir pour Berlin la nuit même, se leva et sortit sans dire un mot. Son affection pour Goethe le forçait à en user ainsi. Les amis de Goethe se conformaient à son principe : il faut toujours chercher à rendre moins vive une douleur nécessaire ; les émotions tristes ne doivent pas se manifester, parce qu'en se manifestant elles s'aggravent et nous maîtrisent ; or l'homme ne doit pas obéir à la douleur ; c'est la douleur qui doit obéir à l'homme."

Tel était Goethe : plus sensible au fond, que bien des charlatans de sensiblerie. Toutefois, je l'avoue, les génies sont naturellement solitaires, concentrés en euxmêmes, rebelles aux liens de la famille et de la société,

et trop supcriçurs à la foule, pour que la foule, qui les admire de loin, puisse aussi les aimer quand elle les voit de près. Il y a dans Thomas Moore une suite de réflexions bien profondes et bien tristes sur cet escarpement des grands esprits ; je n'ai pas le temps de les méditer avec vous, et je ne puis que vous y renvoyer. (1)

J'ai rencontré dans l'ouvrage de Thomas Moore et dans d'autres écrits relatifs à Byron des faits assez curieux sur la superstition de ce poëte. En y joignant d'autres exemples d'une faiblesse (je ne sais s'il faut l'appeler une faiblesse) qui est très-commune chez tous les artistes, nous aurions eu la matière d'une causerie intéressante.

J'espère que nous sommes tous superstitieux ici, et j'avoue que je ferais peu de cas de l'imagination d'un être prosaïque qui n'aurait pas un grain de superstition dans l'âme. La superstition n'est au fond que le sentiment des mystères dont nous sommes entourés. Qui ne s'est senti ému dans le silence et l'obscurité de la nuit, quand les bruyants acteurs de la comédie du jour sont endormis, et qu'une nouvelle troupe d'agents invisibles et mystérieux semble avoir pris possession de la scène restée vide ? Est-ce que cette immense voûte scintillante de flammes d'or, l'infinité et l'éternité du monde rendues sensibles, la solennité des ténèbres, le dialogue inouï du vent et de la mer, la voix de la nature s'élevant seule dans l'espace, est-ce que tout cela ne remplit pas votre âme d'un religieux effroi ? Et les pressentiments! ceux qu'on a dans les rêves, et ceux, non moins étranges, qu'on a tout éveillés ! Ne vous est- il jamais arrivé de pressentir un événement prochain, de penser tout-à-coup à une

(1) Notices ofthe life of Lord Byron. — Yol. I. pages 589 et suivantes.

personne qui, quelques secondes après, venait frapper à votre porte ; d'avoir d'esprit subitement frappé d'une idée dont votre interlocuteur vous parlait aussitôt ? Ne vous est-il jamais arrivé d'avoir l'âme triste sans savoir pourquoi, et de voir bientôt votre tristesse trop justifiée par la nouvelle de quelque deuil, ou bien d'espérer contre toute espérance, et de voir l'événement donner raison à vos pressentiments de bonheur? Ne croyezvous pas qu'une âme peut agir sur une autre âme à distance, et quelquefois même exercer sur elle une insupportable pression, sans le secours de la parole, de l'écriture, ni du regard ? Goethe avait bien raison de dire : " Nous ne savons pas ce qui se passe dans l'atmosphère qui nous entoure, nous ne savons pas quelles relations elle a avec notre esprit. Nous marchons à tâtons au milieu de secrets et de merveilles."

Quelques-unes de vous ont visité la maison de Victor Hugo ; elles ont pu voir dans la salle à manger de Hauteville House un monument gracieux et sublime de la superstition du grand poëte. C'est un fauteuil placé au haut bout de la table, et dont les deux bras sont reliés par une chaîne de fer pour qu'aucun vivant ne puisse s'y asseoir ; ce fauteuil inviolable est le siège des ancêtres qui ne sont plus, Sella Patrum Defunctorum ; ce sont leurs ombres qui président, invisibles, à tous les repas, et sur leur trône mystique sont inscrits ces deux mots : Absentes adsunt, les absents sont là. Victor Hugo, dont la foi en un Dieu vivant et personnel ne saurait être mise en doute par ceux qui ont eu l'honneur de causer souvent avec lui, me racontait un soir une chose étrange : " Il m'arrive quelquefois, me disait-il, de m'éveiller au milieu de la nuit, en proie à une vive angoisse ; il me semble entendre le gémissement d'une âme qui souffre, et ce

gémissement me poursuit jusqu'à ce que, par une ardente prière, j'aie obtenu de Dieu qu'il le fasse cesser." Ceci rappelle les vers si pathétiques où Alfred de Musset nous montre le poète, le vrai poëte, dans une nuit d'angoisses et d'insomnie,

Se levant ea sursaut, sans raison, les pieds nus. Marchant, priant, pleurant des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joignant des mains tremblantes. Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus !

Outre les sujets auxquels j'avais pensé moi-même, il y a ceux que vous avez touchés dans vos propres compositions, et ce ne sont pas les moins intéressants.

L'une de vous posait dernièrement cette question curieuse et profonde : Dans quelle mesure l'ignorance estelle nuisible ou favorable au développement des facultés poétiques ? Une autre propose aujourd'hui de chercher comment chaque grand poëte a compris la nature, et demande si cette belle nature si aimée et si adorée par les Shelley et les Wordsworth, a été de la part d'aucun poëte français l'objet d'un culte comparable ? Deux d'entre vous ont soulevé un débat qui n'est pas encore clos : Quelle est la première qualité de l'historien ? estce l'indifférence, est-ce l'impartialité qui en résulte ; ou bien est-ce la sensibilité, qui donne aux faits la couleur et la vie ? — Hélas ! nous n'avons rien commencé, et déjà il faut finir.

Je vous dois, Mesdemoiselles, quelques explications sur ma détermination soudaine de fermer ce petit cours de littérature que votre gracieux empressement avait mis en voie de prospérité, et que ma première intention était de prolonger jusqu'au printemps au moins. Il est

nécessaire que je vous parle de moi ; je le ferai aussi brièvement que possible.

Le métier d'écrivain n'étant pas regardé comme une profession tant qu'un succès péremptoire n'a pas légitimé l'audace de l'homme qui prétend vivre de sa plume, il faut que je l'avoue : je n'ai point de profession.— Je suis venu à Guernesey, séduit par l'attrait de l'inconnu, par l'avantage d'apprendre la langue anglaise dont j'avais besoin pour la continuation d'une étude commencée sur Laurence Sterne et achevée aujourd'hui, enfin par l'assurance qui m'était donnée que je trouverais ici beaucoup de loisir pour travailler. A cette dernière condition, j'ai accepté la place de professeur de français au collège Elisabeth. — J'estime et honore la grammaire française ; mais je crois que trois années de cet enseignement sont le maximum de ce qu'un être né pour autre chose peut supporter sans péril de décadence, et je n'en commencerai pas une quatrième. Je ne conserverai d'ailleurs de mon passage au collège Elisabeth que de bons souvenirs. Sous l'administration des deux hommes excellents que j'ai vus se succéder dans la charge de Principal, (1) j'ai eu avec les élèves comme avec les maîtres les rapports les plus agréables. Des supérieurs toujours empressés à m'accorder d'eux-mêmes toutes les facilités conciliables avec les exigences de la discipline et l'intérêt de l'enseignement ; des collègues complaisants et affectueux ; des élèves aimables, honnêtes, et portant dans toute leur personne le rayonnement de cette excellente éducation morale et religieuse qu'ils reçoivent au foyer domestique : voilà les traits sous lesquels le collège Elisabeth restera gravé dans ma mémoire. — Puisque je quitte le collège, il faut (c'est une

(1) Le Rév. A. T. Corfe et le Eév. J. Oates.

vieille loi qui date de notre père Adam) il faut que je fasse quelque chose d'autre ; mais, quoi? la seule issue que j'aperçoive à mon long apprentissage, la seule porte qui s'ouvre devant moi sur l'avenir et sur le monde, c'est de terminer la préparation d'un examen, à la suite duquel, si je réussis, une chaire publique de littérature pourra m'être offerte dans quelque ville de France. Je veux subir cet examen le plus tôt possible, et voilà pourquoi, cessant toute autre occupation, je viens vous annoncer avec un soupir qui trouvera, je l'espère, un écho dans vos cœurs, que nos petites réunions hebdomadaires sont closes. (1)

Mais, me direz-vous peut-être, l'avenir vers lequel vous vous tournez est-il donc si séduisant? Vous ne pouvez avoir la prétention de faire vos débuts à Paris ; il vous faudra languir peut-être plusieurs années dans la province, et quand même on vous offrirait d'abord la position la plus brillante, ne vaut-il pas bien mieux vivre indépendant que d'accepter aucune fonction d'un gouvernement quel qu'il soit, et surtout du gouvernement présent de la France, sous lequel la liberté de parole et d'action est toujours plus ou moins gênée ? — Oui, vous avez raison, il vaut mieux vivre indépendant ; il serait bien plus agréable de consacrer quelque temps chaque année à des travaux philosophiques ou littéraires dans cette belle île de la Manche, loin du tumulte des villes, loin de la compagnie des hommes, et seul avec l'immensité ; puis, de passer plusieurs mois à parcourir le monde, à visiter les bibliothèques, les musées et les sociétés instruites de l'Europe ; il serait fort agréable aussi de faire tous les ans un petit voyage en Suisse, en Espagne ou en Italie ; il serait fort agréable non point

(1) O ma thèse latine ! quand seras -tu faite ? Une semaine aLT^rès avoir pris et annoncé cette belle résolution, je commençais à écrire ExceUior.

d'être roi, mais d'être grand seigneur, d'avoir des chevaux, des voitures, des meutes, des forêts, des campagnes, des domestiques et des palais : mais l'homme ne vivra pas de littérature seulement.

Je reviens à vos compositions. Elles n'ont pas été fort nombreuses. Je crois que, si on les réunissait toutes, on atteindrait à peine le chiffre des personnes qui composent cette classe. Les auteurs de ces compositions n'ont pas beaucoup varié, et bien que leur talent supérieur m'ait toujours fait revoir leurs noms avec un plaisir nouveau, j'eusse été bien aise, d'autre part, de voir se produire au grand jour de notre petite publicité quelques talents modestes qui sont restés cachés. On n'a peut-être pas assez compris que notre cours de littérature était un cours d'instruction mutuelle; si j'ai eu le bonheur de vous apprendre quelque chose, ma ferme intention a toujours été d'apprendre encore plus de vous. Je déteste (c'est peut-être une faiblesse, une affectation) mais je déteste tout ce qui rappelle le professeur, et je ne vous nomme point mes élèves, mais mes' collaboratrices. Si je suis un professeur, eh bien ! je prétends n'être pas le seul ici, et je crains qu'il n'y ait eu un peu de paresse chez quelques-unes de mes collègues. Le mot est dur, je le retire. Il paraît que nous autres hommes, nous n'avons aucune idée combien les femmes et même les jeunes filles sont occupées ; elles n'ont positivement le temps de rien faire. Je m'incline devant ce mystère. Je demanderai seulement si les personnes les plus occupées ne sont pas en général celles qui trouvent le temps de faire le plus de choses? Ecoutez un paradoxe : moins on a de temps pour travailler, plus on travaille. Je sais par ma propre expérience que dans les journées où j'ai

presque tout mon temps à moi, il m'arrive souvent de moins avancer mon ouvrage que dans celles où je n'ai qu'une méchante heure le soir. La raison en est simple ; ce n'est que lorsqu'on est très-occupé, que l'on comprend le prix de cinq minutes. Le Chancelier d'Aguesseau disait, en montrant la collection de ses œuvres : " Voici les volumes que j'ai composés pendant les cinq minutes dont tous les jours, depuis vingt ans, Madame d'Aguesseau est en retard pour le dîner."

Mais je ne veux gronder personne ici, et je veux remercier tout le monde. Je remercie d'abord celle de vous qui a eu l'idée de ce cours ; il me semble que c'était hier qu'elle m'en parlait pour la première fois ; et voilà déjà ce projet conçu, exécuté, fini et appartenant au passé : ainsi fuit le temps et s'écoule la vie. Je remercie toutes celles d'entre vous qui sont venues animer ma solitude par leurs travaux ; elles y ont mis une excessive discrétion ; elles semblaient avoir peur de me dérober mon temps ; mais elles ne se doutent pas du plaisir avec lequel je lisais ces pages qui m'apprenaient toujours quelque chose, donnaient à mon esprit une impulsion nouvelle, le dirigeaient vers mille objets intéressants auxquels je n'aurais jamais pensé sans cela, et venaient remplacer pour moi par une co- . versation muette ce qui manque trop souvent de sérieux et de vie intellectuelle aux conversations de la société. Enfin je vous remercie toutes de l'empressement que vous avez mis à répondre à mon appel, de votre assiduité à toutes nos séances, et de l'attention profonde, sympathique, que vous m'avez toujours accordée.

Et maintenant, dispersons-nous. Un lien demeurera

entre nous, lien doux et triste, celui de la littérature. Ne croyez pas que l'amour de la littérature soit pour l'âme une source de félicité. Si la littérature affranchit l'homme, elle le fait bien souffrir aussi. Elle augmente sa sensibilité, raffine toutes ses émotions, et rend ses douleurs plus aiguës. (1) Il y a une autre raison encore pour laquelle l'amour de la littérature et en général l'amour du beau ne rend point l'homme heureux. " Tous les avantages des plaisirs du beau, a dit M. Jouffroy, naissent d'un vice radical et caché qui les empoisonne tout en les produisant : l'impossibilité de la possession. Le beau n'étant point saisissable, peut-être même définissable, offre à l'imagination avide de bonheur un champ plus vaste, excite une espérance plus vive et plus indéfinie. . . C'est cela même qui empoisonne les plaisirs du beau, et qui rend à ceux qui se livrent à la passion du beau la vie si triste et le caractère si mélancolique. Passionnés pour ce je ne sais quoi qui les dégoûte des choses utiles, parce qu'il leur paraît bien supérieur, ils le cherchent partout, ils le contemplent partout ; mais à mesure qu'ils le trouvent, à mesure qu'ils le contemplent, ils le sentent échapper à leur désir et même à leur pensée. Ils ne peuvent définir ni la nature de leur besoin, ni la nature de son objet. Ils sentent cependant le besoin, ils sentent son objet ; ils éprouvent le mal de la privation, et en même temps ils conçoivent l'impossibilité de la guérir." Pourtant, avec ses peines, la littérature a ses joies, et quand même il n'y aurait encore que tristesse au fond de ses joies, les émotions qu'elle -donne sont plus pures et plus nobles que la vide et bruyante gaieté des cœurs secs. Je n'ai pas besoin de vous recommander de faire tou-

(1) Voyez les deux Discours qui terminent ce volume : Comment la Littérature affranchit V E.omme.'^Excelsior.

jours à la littérature une place dans vos vies. Comment pourrait-on vivre sans littérature, sans musique, sans poésie ? Comment n'évoquerait-on pas tous les soirs au foyer de la famille ces messagères du ciel, dont le mélancolique sourire éclaire d'un rayon passager la prose de l'existence? Que serait la société humaine, réduite aux soins vulgaires du ménage et au vain babil des salons ? une association d'animaux, à peine plus intelligents que les autres. La religion elle-même, cette suprême consolatrice de l'homme, devient, dans une âme dépourvue de poésie, quelque chose de plat, de froid et de mesquin. Aimez la littérature, et puissiezvous ne pas oublier tout-à-fait ces leçons, d'une durée si courte et pourtant si remplie, commencées, il y a trois mois, au milieu de quelques malentendus, mais terminées en cet instant (j'en ai la confiance) dans la sympathie profonde de tous nos esprits.

18 Février.

FIN DU COTIRS DE LITTEEATUEE.

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