‹ Causeries guernesiaisesChapitre 27 sur 27 · MATEO FALCONE · texte numérisé non relu

MATEO FALCONE

En sortant de Porto- Yecckio et se dirigeant au N.-O., vers l'intérieur de l'ile, on voit le terrain s'élever assez rapidement, et, après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d'un maquis très-étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son cbamp, met le feu à luie certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est ; arrive que pourra, on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant des cépées très-épaisses qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Difîerentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto- Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ; n'oubliez pas un manteau brun garni d'un capuchon, (1) qui

(1) Pilone.

sert do couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes, et vous n'aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions.

Mateo Falcone, quand j'étais en Corse, en 18 — , avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays ; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l'événement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de bottes. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireiu's. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré siu* un mouflon avec des chevrotines, mais à cent vingt pas il l'abattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse. A quatre-vingt pas on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'mie minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.

Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais ou contait de lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour : du moins on attribixait à Mateo certain coup de fusil qui siu-prit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu'il nomma Fortunato : c'était l'espoir de sa famiUe,

î'iiéritier du nom. Les filles étaieut bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions.

Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop loin ; d'ailleurs il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison ; le père refusa donc : on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir.

Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que le dimanche prochain il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporal, (1) quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à fexi. Il se leva et se tourna du côté de la plaine d'ovi partait ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés ; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.

Cet homme était un bandit, (2) qui, étant parti de nuit pour aller acheter de la poudre à la viUe, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. (3) Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats, et sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint.

(1) Les caporaux furent autrefois les chefs que se donnèrent les communes corses quand elles s'insurgèrent contre les seigneurs féodaux. Aujourd'hui on donne encore quelquefois ce nom à un homme qui, par ses propriétés, ses alliances et sa clientèle, exerce une influence et une sorte de magistrature effective sur une pieve ou un canton. Les Corses se divisent, par une ancienne habitude, en cinq castes : les gentilshommes (dont les uns sont m'ignifiques, les autres signori), les caporali, les citoyens, les plébéiens et les étrangers.

(2) Ce mot est ici synonyme de proscrit.

(3) C'est im corps levé depuis peu d'années par le gouvernement, et qui sert concurremment avec la gendarmerie au maintien de la pohce.

11 s'approi-ha de l'\)iiuimlo ut lui dit :

" Tu es le fils de IMateo Falcone ?

—Oui.

— ^[oi je suis Giauetto Sainpioro. Je suis poursuivi par les collets jauues. (1) Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.

— Et que dira mon pèi*e si je te cache sans sa permission ?

— Il dira que tu as bien fait.

— Qui sait ?

— Cache-moi vite ; ils viennent.

— Attends que mon père soit revenu.

— Que j'attende ! malédiction ! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue."

Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-fix)id :

" Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta carchera. (2)

— J'ai mon stylet.

— Mais courras-tu aussi vite que moi ?" Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte.

" Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison?"

L'enfant parut touché.

" Que me donneras-tu si je te cache ?" dit-il en se rapprochant.

Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent ; il s'en saisit, et dit à Grianetto : " îfe crains rien."

Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. H alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire

(1) L'uniforme des voltigeurs était alors un habit brun avec un collet jaune.

(2) Ceinture de cuir qui sert de giberne et de portefeuille.

qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.

Quelques minutes après, six hommes en uniforme bnm à collet jamie, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu'en Corse on suit les degi'és de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba : c'était un homme actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà traqué plusieurs.

" Bonjour, petit cousin, dit-il à rortunato en l'abordant ; comme te voilà gi'andi ! As-tu vu passer un homme tout à l'heure ?

— Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l'enfant d'un aii" niais.

— Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer xm homme, dis-moi ?

— Si j'ai vu passer un homme ?

— Oui, un homme avec vu. bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune ?

— Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune ?

— Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions.

— Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu. . .

— Ah ! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi Wte par où est passé Grianetto, car c'est lui que nous cherchons ; et, j'en suis certain, il a pris par ce sentier.

— Qui sait ?

— Qui sait ? C'est moi qui sais que tu l'as vu.

— Est-ce qu'on voit les passants quand on dort ?

— Tu ne dormais pas, vaurien ; les coups de fusil t'ont réveillé.

— Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit. L'escopette de mon père en fait bien davantage.

— Que le diable te confonde ! maudit garnement ! Je suis bien sûr que tu as ru le Gianetto. Peut-être même l'as-tu caché. Allons,

camarades, entrez tlaus oette maison, et voyez, -si notre Iiomme n'y est pas. 11 n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir clierclié à gagner le maquis eu clopinant. D'ailleurs les traces de sang s'arrêtent ici.

— Et que dira papa ? demanda Fortunato en ricanant ; que dirat-:l s'il sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti ?

— A'aurien ! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, saistu qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note? Peut-être qu'en te donnant luie vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin."

Et Fortunato ricanait toujours.

" Mon père est Mateo Falcone !" dit-il avec emphase.

" Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte ou à Bastia. Je te ferai coucber dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est Grianetto Sanpiero."

L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta : " Mon père est Mateo Falcoue !

— Adjudant, dit tout bas un des voltigeui's, ne nous brouillons pas avec Mateo."

Gramba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec ses soldats qui avaient déjà visité toute la maison. Ce n'était pas une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en ime seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeiu's et de son cousin.

Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un, coup de baïonnette dans le foin avec négligence, et haussant les épaules comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Bien ne remua ; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus légère émotion.

L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable ; déjà ils regardaient sérieusement du côté de la plaine comme disposés à s'en retourner par où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone,

voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.

" Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé ! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi ; et si je ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte ! je t'emmènerais avec moi.

—Bah!

— IMais quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et pour ta peine d'avoir menti il te donnera le fouet jusqu'au sang.

— Savoir ?

— Tu verras. . . mais, tiens. . . sois brave garçon, et je te donnerai quelque chose.

— Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis, c'est que si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller l'y chercher."

L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix éeus ; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier.

" Fripou ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Yecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : Quelle heure est-il ? et tu leur dirais : Eegardez à ma montre.

— Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.

— Oui, mais le fils de ton oncle en a déjà une. . . pas aussi belle que celle-ci, à la vérité. . . Cependant il est plus jeune que toi."

L'enfant soupira.

"Eh bien, la veux-tu, cette montre, petit cousin ?"

Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'œil, ressemblait à un chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux povir ne pas s'exposer à succomber à la tentation ; mais il se lèche les babines à tout moment, et il a l'air de dire à son maître : Que votre plaisanterie est cruelle !

Ccpoiidaut l'atljudaut Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortuuato n'avança pas la main ; mais il lui dit avec un sourire amer : " Pourquoi vous moquez-vous de moi ?

— Par Uieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi."

Portunato laissa échapper un sourire d'incrédulité ; et fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.

" Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montre à cette condition ! Les camarades sont témoins ; et je ne puis m'en dédire."

En parlant ainsi il approchait toujours la montre, tant, qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heiu:tait le bout du nez. Enfin, peu à peu sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha ; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne. . . Le cadran était aziu^é. . , la boîte nouvellement fourbie. . . au soleil elle paraissait toute de feu. . . La tentation était trop forte.

Eortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, pardessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne ; Eortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'at^ilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.

On ne tarda pas à voir le foin s'agiter ; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit : mais, comme il essayait de se lever en pieds, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fortement, malgré sa résistance.

Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Eortunato, qui s'était rapproché. " Eils de . .. .!" Im dit-il

avec plus de mépris que de colère. L'eufant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant qu'il avait cessé de la mériter ; mais le proscrit n'eut pas l'air de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à l'adjudant : " Mon clier Gamba, je ne puis marcber ; vous allez être obligé de me porter à la ville.

— Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit le cruel vainqueur ; mais sois tranquille : je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste, mon camarade, nous allons te faire une litière avec des branches et ta capote ; et à la ferme de Crespoli nous trouverons des chevaux,

— Bien, dit le prisonnier , vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litière, pour que je sois plus commodément."

Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avançait courbée péniblement sous le poids d'im énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu'un fusil à la main et \m autre en bandoiJière ; car il est indigne d'un homme de porter d'autre fardeau que ses armes.

A la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée ? Mateo avait-il donc quelques démêlés avec la justice ? Non. Il jouissait d'une bonne réputation. C'était, comme on dit, un particulier bien famé : mais il était Corse et montagnard, et il y a peu de Corses montagnards qui, en scrutant bien leur mémoire, n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fiisil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette ; car depuis plus de dis ans il n'avait dirigé son fusil contre un homme ; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était besoin.

"Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-toi prête." Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bor-

daieut le diemin, et prêt, à la moiiulre Jcinoustraiiou hostile, à se jeter derrière le plus gros trône, d'où il aurait pu faire feu à couvert. Sa feiiiiiie marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L'emploi d'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari.

D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil eu avant et le doigt sur la détente. Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s'il était sou ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visait, nonobstant la parenté ! . . .

Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme ujie vieille connaissance ; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.

" Holà ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave ? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin."

Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et à mesure que l'autre parlait il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit.

" Bonjour, frère, (1) dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu.

— Bonjour, frère.

— J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Xous avons fait une longue traite aujourd'hui ; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Xous venons d'empoigner Gianetto Sampiero.

— Dieu soit loué ! s'écria Giuseppa. H nous a volé une chèvre laitière la semaine passée."

Ces mots réjouirent Gamba.

" Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim.

— Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu mortifié ; il m'a tué un de mes voltigeurs, et non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n'y a pas grand mal,

(1) Buon giorno, fratello, salut ordinair» des Corses.

ce n'était qu'un Français. . . Ensuite il s'était si bien caclié que le diable ne l'aurait pu décourrii'. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver.

— Fortunato! s'écria Mateo.

— Fortunato ! répéta Giuseppa.

— Oui, le Grianetto s'était cacbé sous ce tas de foin là-bas ; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à ]M. l'avocat général.

— Malédiction !" dit tout bas Mateo.

Us avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'im sourire étrange ; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant : " Maison d'un traître !"

H n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître eu l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'am*ait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insxilte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé.

Fortunato était entré daus la maison en voyant arriver son père, n reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto. " Loin de moi !" lui cria le proscrit d'ime voix foudroyante. Puis se tournant vers un des voltigeurs : " Camarade, donne-moi à boire," dit-il. Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos. " J'aime, disait-il, à être couché à mon aise." On s'empressa de le satisfaire; puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine,

H se passa près de dix minutes avant que Mateo Ouvrit la bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père,

4ui, s'appuyaut sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.

" ïu commeuces bien! dit enfin Mateo d'une voix calme, uiaia eôrayaute pour qui connaissait l'homnie.

— Mou père !" s'écria l'eufaut en s' avançant les larmes aux yeux comme poiu' se jeter à ses genoux. ]Mais ]Mateo lui cria : " Arrière de moi!" Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile à quelques pas de son père.

Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortuuato.

" Qui t'a donné cette montre ?" demanda-t-elle d'un ton sévère.

"Mon cousin l'adjudant."

Ealcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.

" Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ?"

Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.

" Que dis-tu, Mateo ? et sais-tu bien à qui tu parles ?

— Eh bien ! cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison."

Les sanglots et les hoquets de Eortunato redoublèrent, et Ealcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Eortunato de le suivre. L'enfant obéit.

Giuseppa courut après Mateo et Im saisit le bras. " C'est ton fils, lui dit-elle d'une vois tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.

— Laisse-moi, répondit Mateo; je suis son père."

Giuseppa embrassa son fils et rentra en pleiirant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Ealcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de sou fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein.

" Eortunato, va auprès de cette grosse pierre."

L'eufaut fît ce qu'il lui comniaudait, puis il s'agenouilla.

" Dis tes prières.

—Mon père, mon père, ne me tuez pas !

— Dis tes prières !" répéta Mateo d'une voix terrible.

L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen ! à la fin de chaque prière.

" Sont-ce là toutes les prières que tu sais ?

— Mon pèi'e, je sais encore VAve Maria et la litanie que ma tante m'a apprise.

— Elle est bien longue, n'importe."

L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.

" As-tu fini ?

— Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus ! Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto !"

Il parlait encore ; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant : " Que Dieu te pardonne !" L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père ; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Tortunato tomba roide mort.

Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.

" Qu'as-tu fait ? s'écria-t-elle.

— Justice.

—Où est-il ?

— Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien ; je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Blanchi de venir demeurer avec nous."

C'est au collège que le sens littéraire s'éveille chez l'adolescent. Mais ce n'est point le collège qui l'éveille ;

ce ne sont ni les livres, ni les professeurs du collège : phénomène curieux et bien cligne de l'attention du philosophe qu'intéresse l'étude de la nature humaine ou la question de l'enseignement classique.

Quelles sont les œuvres qu'on offre à l'admiration des collégiens ? Ce sont les œuvres les plus pures, les plus finies, les plus parfaites de l'art : les tragédies de Sophocle, les odes d'Horace, les églogues de Virgile, etc. Or, il est impossible qu'un très-jeune homme sente la beauté de pareilles œuvres. Tout ce qu'il pourra sentir, ce sera quelque partie superficielle de cette beauté, par exemple, la mélodie des vers de Virgile. C'est quelque chose, c'est déjà beaucoup ; carie sentiment du rhythme, de la cadence, du nombre, de la musique enfin, commence l'affranchissement de l'âme : il lui ouvre les champs illimités de la rêverie, et la place sur le seuil de l'infini. Mais la beauté divine de la perfection n'est bien comprise de l'homme que dans l'âge de sa maturité. Ce qu'il faut à l'adolescent, c'est quelque chose de plus humain, de plus rapproché de lui, de plus semblable à son cœur, de plus agité, de plus tourmenté, de plus démesuré.

Aussi, pendant qu'il apprend par cœur Horace et Virgile, pendant qu'il coud ensemble à la hâte, sous le litre de vers latins, des lambeaux arrachés à leur manteau royal, pendant qu'il prépare, à grands coups de dictionnaire, la prochaine explication de Sophocle, ses amours sont ailleurs ; sa tâche finie, il ouvre son trésor ; il a dans un coin de son pupitre sa petite littérature à lui : elle se compose des poètes modernes, ou, si l'œil sévère de la censure ne lui a pas permis de donner asile à ces grands proscrits, il existe dans l'antiquité classique des poètes selon son cœur : Lucrèce et le splendide essor de sa pensée, Lucain et l'énergie brillante de son

style, Juvénal et l'emportement de sa passion, lui sont bien plus sympathiques que Virgile et qu'Horace. Laissez-le prendre son plaisir, tout son plaisir, où il le trouve ; ne lui mesurez pas sa part d'admiration permise ; ne lui reprochez pas sa jeunesse. Il n'est pas naturel, il n'est point désirable, qu'un jeune homme préfère Virgile à Lucain. Il y a un âge pour aimer Homère, et il y a un âge pour aimer Ossian ; il y a un âge pour sourire à la sereine gaîté du bon Horace, et il y a un âge pour pleurer sur les souffrances du jeune Werther ; il y a un âge pour comprendre que l'art grec est la manifestation la plus pure du génie de l'homme, et il y a un âge pour saluer avec enthousiasme dans le drame des Brigands l'affranchissement de la poésie et la délivrance de la société. Il faut que chaque individu traverse pour son propre compte toutes les époques de la civilisation ; il faut qu'il offre en sa personne un symbole du monde qui s'use éternellement, et éternellement se rajeunit. (1) Professeurs qui avez dans votre classe un de ces jeunes esprits indépendants, tumultueux, excessifs, reprenez-le avec bonté, guidez-le doucement vers l'idéal, mais ne le raillez pas. Reconnaissez jusque dans ses extravagances l'œuvre de la nature, et sachez être patients comme elle. La moquerie pourrait décourager son génie naissant, et lui faire un mal irréparable. Dites-vous bien que cet enfant rebelle est le sujet le plus distingué de votre classe. Je le sais, toutes les couronnes académiques seront pour ceux de vos élèves qui composent leurs devoirs avec un goût correct et suivent docilement vos leçons : mais pour celui qui remplit les siens des excès d'une imagination mal réglée et qui suit la nature, l'humanité tient peut-être en réserve une bien autre couronne !

(1) Goethe.

Est-ce à dire que les maîtres de la jeunesse aient tort de placer d'abord devant ses yeux les modèles les plus purs, et qu'il serait sage de remplacer cette méthode par une méthode graduée, conduisant pas à pas l'élève, des œuvTes moins parfaites, mais plus voisines de lui, à l'absolue perfection de l'art antique ? Je ne le pense pas. Ceux qui revent cette belle chimère d'un enseignement exactement approprié à toutes les phases diverses, à tous les moments successifs du développement individuel de chaque esprit, confondent les conditions de l'éducation privée avec celles de l'éducation publique. Ce qu'un précepteur peut tenter pour un seul enfant, toujours le même, et qu'il connaît à fond, un professeur de classe ne peut pas l'essayer avec cinquante enfants diftérents et qu'il connaît à peine. En outre, je doute beaucoup qu'il y ait pour l'adolescence le moindre avantage à être ainsi menée à la lisière même par le Mentor le plus expérimenté. Ce qui fait, à mon avis, la grande supériorité d'une éducation publique quelconque sur la meilleure éducation privée, c'est justement cette satisfaction incomplète que le collège donne aux besoins intellectuels de l'enfant, et qui l'oblige, s'il a quelque valeur, à réfléchir par lui-même, à faire acte d'indépendance, et à poser carrément sa petite personne en face de l'autorité de ses maîtres. Tl est bon que la jeunesse se révolte ; il est bon qu'elle ait des tyrans, pour lui apprendre ce qu'est la liberté et ce qu'elle vaut. Pauvres élèves, ceux qui n'ont jamais eu dans la tête que les idées de leur professeur ! Pauvre professeur, celui qui croit que le développement de ces jeunes esprits est son ouvrage ! Oui, il est son ouvrage, mais comme le torrent qui jaillit sous la baguette de Moïse était l'ouvrage de Moïse ; Moïse frappa le rocher, et l'eau que l'Eternel y tenait cachée, en sortit. Le torrent coule, irrité et

grossi par les obstacles autant que secondé dans son cours par le lit qui lui est creusé. L'adolescent a bien d'autres maîtres que ses maîtres : il a son père, sa mère, et toutes les personnes qui viennent dans la maison paternelle animer le foyer des idées et de la discussion ; il a ses camarades des classes supérieures, qui le méprisent comme un bambin, mais pour lesquels il éprouve une admiration respectueuse ; il a ce courant incessant de paroles qui de tous côtés frappent ses oreilles, tantôt passant sans laisser de traces, tantôt, on ne sait pourquoi, portant coup et faisant sur son esprit une impression ineffaçable ; il a l'activité périlleuse mais féconde du désœuvrement, la flânerie occupée, la rêverie profonde, l'oiseau qui vole, la nuée qui passe ; il a surtout l'image de la douce jeune fille plus âgée que lui, que tout adolescent garde en son cœur, Béatrice adorée et sanctifiante qui l'enflamme d'un amour pur, d'un noble enthousiasme, lui révèle l'idéal, lui ouvre l'infini, et le lance en avant vers le bien, vers le beau, sous l'ardent aiguillon d'une émulation généreuse.

L'histoire, à différentes époques et presque de siècle en siècle, présente à nos regards le beau et consolant spectacle du rajeunissement de l'humanité. Car, Dieu merci, ce n'est point une image exacte de se figurer l'humanité comme un vieillard courbant de plus en plus vers la terre son corps tout accablé du poids de six mille années, voué désormais à un continuel affaissement, et pour qui les jours de la jeunesse sont passés sans retour. Il se redresse de temps à autre cet homme immortel, étonné d'être encore si jeune et de sentir couler dans ses veines un sang tout nouveau. Reverra-t-il jamais sa riante enfance.? retrouvera-t-il sa naïveté et son innocence perdues ? C'est le secret de Celui qui peut

changer la face du monde. Mais ce que nous savons, c'est que l'enthousiasme, la foi, l'ardeur, l'ambition, l'énergie, l'amour de la liberté, toutes les vertus de la jeunesse ne peuvent s'éteindre en lui tout-à-fait, bien qu'elles dorment parfois comme un feu couvert, prêt à tout éclairer, tout chaufier de ses flammes, au premier vent du ciel qui disperse la cendre. Le christianisme, fondant sur les ruines de l'ancien monde des institutions nouvelles, une société, une littérature nouvelles ; Luther, affranchissant la conscience du joug de Rome ; Bacon, affranchissant la pensée du joug d'Aristote ; les poètes de la Renaissance, demandant à l'antiquité le secret de la jeunesse ; Voltaire et les philosophes du dix-huitième siècle, portant dans les ténèbres du fanatisme et de la superstition une torche incendiaire ; la Révolution française, rendant à l'homme ses droits ; Chateaubriand et la restauration catholique, rendant la religion à l'homme ; Victor Hugo et la jeune armée romantique, chassant du temple de l'art une génération de vieillards sans foi, et renouvelant le sanctuaire : autant de faits qui prouvent l'éternelle jeunesse de l'humanité.

A sa sortie du collège, le jeune homme doit entrer dans la vie ; c'est-à-dire qu'il doit prendre un état, devenir notaire, avocat, médecin, procureur, professeur, pasteur ou magistrat, et se marier : chose toute naturelle pour ceux qui n'ont point mis leur cœur à leurs études, mais nécessité qui semble bien dure à celui que la passion de la littérature a mordu. La vocation littéraire est de celles qu'un jeune homme n'ose avouer, par un sentiment de fierté qui lui fait craindre la raillerie, et par un sentiment de pudeur qui lui fait renfermer en lui-même son ambition aussi longtemps qu'elle n'a rien

réalisé. Les parents, voyant l'indécision de leur fils, ne peuvent assez déplorer qu'il n'ait point de vocation ; comme si c'était une vocation d'être notaire ! et comme si le dégoût qu'il témoigne pour toutes les offres qu'on lui fait, n'était pas la preuve qu'il a en tête quelque idéal plus haut !

Parmi les carrières qui lui sont proposées, celles qui lui font le plus peur ne sont point, comme on pourrait le croire, les carrières les plus plates et les plus prosaïques ; ce sont au contraire celles qui conservent un air trompeur de liberté, un faux-semblant de poésie, et la séduisante apparence d'une éducation littéraire prolongée. Un instinct secret l'avertit que ce sont là les plus dangereuses et les plus perfides ennemies de la littérature. Aussi, il n'est point de carrière qui lui inspire plus d'éloignement, j'ose presque dire plus d'efî'roi, que celle de professeur.

" Moi, professeur ! " se dit-il ; " moi qui tout à l'heure, au collège, levais le drapeau de la révolte contre la tyrannie, devenir à mon tour le tyran des esprits ! Entrer à l'Ecole Normale ! apprendre à brûler ce que j'ai adoré, à adorer ce que j'ai brûlé! perdre insensiblement, sous la mystérieuse et terrible influence du vieux couvent, toute l'indépendance de mes idées, toute l'originalité de mon talent, toute la fraîcheur de mes passions littéraires et toute la sève de ma jeunesse ! Endosser, avec l'habit de l'Université, ses préjugés, son esprit de routine, ses opinions étroites et sa vieillesse pédante ! N'être toute ma vie qu'un cuistre d'école ! Ah ! s'il faut gagner ma vie en étant professeur, soyons plutôt professeur de grammaire, professeur de français à l'étranger ; je pourrai du moins m 'isoler de mon enseignement, et me livrer avec ironie à cette occupation machinale, comme à quelque chose qui est bien loin de moi et qui ne touche pas mon esprit.

" Irai-je dans une Faculté de théologie continuer mes études littéraires et me préparer au pastorat? Pourquoi ? pour tenter entre la poésie et la foi une conciliation impossible ? pour apprendre à considérer, dans l'intérêt d'un système, l'antiquité et les nations païennes sous un jour faux ? pour lutter toute ma vie contre cette évidence, sous laquelle s'est débattue la critique de Vinet, que le christianisme en général et le protestantisme en particulier ne sont point les conditions les plus favorables au développement des facultés poétiques ? Non, encore une fois, s'il faut gagner mon pain, j'aime mieux me faire jardinier comme Alphonse Karr, ou passer mon temps à polir des verres de lunettes, comme Spinosa !"

Ne pouvant se décider pour aucune profession, le jeune homme fait son droit, ce qui est une manière de ne rien faire et d'ajourner le moment du choix définitif, le droit menant à plusieurs carrières ; il commence l'étude de la médecine, puis l'abandonne ; il prépare ses thèses pour le doctorat-ès-lettres, et il a soin de ne pas les finir. Cet état de choses se prolonge souvent plusieurs années ; c'est un état violent chez les natures ardentes, un état de sombre révolte contre la société, d'immense ennui, de découragement profond, et parfois même de dégoût pour l'existence. — Un beau jour le calme se lève, comme une brillante aurore, dans l'âme du jeune homme ; sa tempête intérieure s'apaise ; une douce lumière succède aux noires pensées qui l'obsédaient ; la haute raison des institutions sociales lui apparaît ; le bonheur du mariage et de la vie de famille lui sourit ; il respire, il se sent libre, raisonnable, heureux. Que s'est-il donc passé? A-t-il fait de sérieuses réflexions sur les devoirs de l'homme ? A-t-il remporté, à l'aide delà religion ou de la philosophie, une grande et difficile victoire sur ses

passions '? Non. C'est tout simplement l'âge viril qui commence pour lui.

L'aspiration vers l'idéal est le caractère de la jeunesse ; l'âge viril a pour caractère l'intelligence de la réalité. L'aspiration vers l'idéal produit le désaccord et la souffrance ; l'intelligence de la réalité fait naître l'harmonie et la paix. Le plus magnifique déploiement de la liberté humaine n'est pas dans l'inquiétude insatiable du jeune homme, dans ses efforts, ses luttes, ses tourments, ses colères, ses indignations, ses révoltes ; il est dans la sérénité de l'homme mûr qui ne s'étonne de rien, comprend tout, se connaît lui-même, mesure la carrière que le sort lui a fixée, y borne ses vœux, tire des talents qu'il a le plus grand parti possible, et se résigne à ses propres limites. La vraie liberté ne consiste pas à ne rien reconnaître au-dessus de nous, elle consiste à savoir accepter ce qui est au-dessus de nous ; elle ne réside pas dans les impatiences démocratiques et les violences révolutionnaires, elle réside dans l'intelligence de l'ordre et dans le respect de la hiérarchie. Le captif qui secoue furieusement sa chaîne n'en est pas plus libre pour cela, mais celui qui fait ce qu'il peut pour charmer le séjour de sa prison jouit de toute la liberté qu'un captif peut avoir. — Voyons quelle est la part de la littérature dans ce dernier affranchissement de l'homme, voyons comment l'éducation littéraire de son âge mûr développe et manifeste à la fois toute la liberté de son esprit.

Vanité de sa science et de la science d'autrui, incertitude de ses opinions et de toutes les opinions, erreur des jugements absolus, injustice des passions exclusives, chimère de l'unité dans les loix, les ouvrages, les idées

et les mœurs de la républi(iue du beau : telles sont les grandes vérités qui résultent pour l'homme de son expérience littéraire. Il a vu que, par une révolution naturelle de son esprit, les choses qu'il admirait le moins autrefois sont devenues pour lui les plus belles, et que celles dont la beauté éclipsait tout à ses yeux sont entrées dans l'ombre à leur tour ; obscurité relative d'ailleurs et momentanée, effet passager de la lumière nouvelle qui lui est apparue soudain. Il s'aperçoit que cette révélation subite est due non à un simple revirement de sa pensée, mais à un élargissement de son intelligence, et il en tire cette conséquence naturelle que plus son esprit aura d'étendue, plus il saura comprendre et admirer de formes diverses de la beauté. Il se défie donc de son jugement quand il blâme, et il s'y abandonne avec confiance quand il loue. 11 sait qu'il faut plus d'intelligence, de science et d'esprit pour découvrir Ift beauté d'une œuvre que pour en voir les défauts. II n ignore pas, qu'entre deux hommes, dont l'un se livre à un sentiment d'aversion et l'autre à un sentiment d'amour, celui qui aime est le plus habile et le plus heureux, puisqu'il jouit de ses sensations, tandis que l'autre n'en jouit pas. Dans ce banquet toujours ouvert qu'offrent au genre humain les poètes de tous les âges et de toutes les contrées, il y a bien des breuvages différents, depuis le vin généreux que nous verse Homère jusqu'aux liqueurs fines et recherchées qui coulent goutte à goutte des mains tremblantes de Sterne ; il y a bien des aliments disparates, depuis les superbes bêtes fauves abattues dans la forêt de Shakespeare et servies tout entières, jusqu'aux morceaux délicats et choisis, rangés artistement dans la vaisselle d'or de Louis XIV. Durant tout le festin, la musique joue : ce sont tantôt les célestes sons de la flûte de Mozart, tantôt les puissants

accords de l'orgue de Beethoven ; c'est maintenant la trompette de Meyerbeer, ce sera tout à l'heure la harpe ou le hautbois de Rossini. Ne pensez-vous pas que l'homme le plus heureux de la fête est celui qui se laisse aller sans résistance au charme de tout ce qui l'entoure, et dont les sens demeurent dans un continuel ravissement ?

Voyant néanmoins qu'il est aussi impossible à l'homme de comprendre toutes les beautés que de comprendre toutes les vérités, le sage se contente d'en comprendre le plus qu'il peut, respecte l'opinion du genre humain, et n'essaye pas de convertir autrui. Il ne discute guère ; à quoi bon ? à quoi bon jeter ses idées aux Phihstins, et laisser tomber sur les pierres et dans les ronces une semence qui n'y saurait germer? Le sage ne prodigue pas ainsi ses perles les plus précieuses, et il y a dans le monde des gens sur l'esprit desquels il ne tente rien, satisfait d'aiguiser sa philosophie au contact de leur ignorance. S'il rencontre un de ces hommes chez qui les passions de la jeunesse conservées dans un âge plus que mûr ont perdu toute leur grâce, qui se posent avec une impertinence impayable en censeurs du genre humain, révisent sans sourciller le jugement unanime consacré par deux siècles d'admiration sur un Racine ou sur un Bossuet, et roidissent burlesquement leurs petits bras pour étouffer ces hautes renommées de la littérature : croyez-vous qu'il prendra la défense des colosses attaqués? Non, il sourira, et regardera le pygmée d'un jour user sa force contre ces gloires immortelles. S'il rencontre un de ces hommes qui n'ont jamais réfléchi sur le monde, les sociétés, l'histoire, qui n'ont pas d'horizon plus étendu que celui de leur petite église, qui trouveraient tout simple de supprimer toutes les sectes au profit de leur secte, d'éteindre le flambeau de

toutes les religions qui ne sont point leur religion, d'abolir la philosophie, l'art, la littérature, de fermer les bibliothèques, de fermer les théâtres, et de transformer la société humaine en un vaste atelier de travail limité aux besoins de la vie présente et interrompu seulement par les exercices de leur culte : croyez-vous qu'il prendra la défense de toutes les lumières du monde attaquées ? Non, il se taira ; il saura apprécier ce qu'il y a de respectable dans le sentiment qui aveugle son contradicteur, il trouvera son opinion intéressante, et il l'examinera avec cette espèce de curiosité qu'on éprouve pour une très-vieille ferraille, pour une cruche antique, ou pour une paire de bottes ayant jadis chaussé un saint de l'armée de Cromwell.

Ironie tranquille en face de la sottise, respect des supériorités, douceur pour tout le monde, conquête de la liberté de l'esprit par la lumière et besoin de plus de lumière et de plus d'affranchissement encore : voilà les caractères de la force virile, voilà le dernier degré de l'éducation libérale de l'homme par la littérature.

Le dix-neuvième siècle n'est pas l'âge viril de l'humanité, puisque, à proprement parler, l'humanité n'a point d'âge et qu'elle ne vieillit pas ; mais le dix-neuvième siècle est une des époques les plus viriles de l'humanité. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré un esprit plus libéral d'intelligence, de sympathie et de charité universelles, que celui qui l'anime aujourd'hui. Comme elles sont loin de nous, ces querelles qui nous passionnaient autrefois, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers ! Nous avons appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les romantiques, les auteurs de notre

nation et ceux des pays étrangers. Nous croyons à la fraternité des peuples, à la fraternité des hommes et des grands hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. Nous sentons que nous sommes citoyens du monde, et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les poètes du genre humain. Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos routines, nos passions exclusives et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, pompeusement appelé idéal, auquel nous comparons les œuvres que nous voulons juger : nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours changeante, nous parcourons sa surface et nous en voyons l'immensité, nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des merveilles de cette mer infinie. La lumière qui nous guide dans cette navigation variée et lointaine, c'est l'histoire ; c'est elle qui nous faisant connaître d'avance les mœurs, les institutions, les croyances, les idées de tous les pays du monde, nous met en garde contre l'étonnement naïf et les injustes préventions de l'ignorance ; c'est l'histoire qui nous apprend à dépouiller nos préjugés français quand nous mettons le pied en Angleterre, nos préjugés anglais quand nous descendons sur le sol de France ; c'est elle qui nous empêche d'aborder une époque avec l'esprit d'une autre époque, de demander à la cour d'Elisabeth le théâtre de Racine et de chercher celui de Shakespeare au siècle de Louis XIV. ; c'est elle enfin qui nous montrant dans tous les arts et dans toutes les littératures des fragments de la beauté universelle, dans toutes les philosophies et dans toutes les religions des fragments de la vérité absolue, nous remplit d'un tel enthousiasme que nous tombons à genoux à l'aspect des rives enchantées de la Grèce, prêts à faire, peu s'en faut, une libation aux dieux !

Les plus récentes découvertes de l'histoire nous ont appris que cette Grèce si glorieuse n'était cependant point, avec la Palestine, le vrai berceau de la civilisation du monde ; elles nous ont révélé chez les poètes et les philosophes de l'antique Orient la morale la plus pure, la poésie la plus riche, la métaphysique la plus haute, et en nous faisant perdre un peu de notre orgueil occidental, elles ont resserré les liens de la grande famille humaine.

J'ai fini, et je n'ai plus qu'un vœu à exprimer en terminant : je souhaite que les études classiques, ces études viriles et libérales auxquelles on a donné le beau nom d'humanités, deviennent de plus en plus fortes et de plus en plus suivies au collège Elisabeth.

E X 0 E L s 1 O II .

Discours prononcé dans la salle de Clifton, sozis la Présidence du Rév.

a. J. Ozanne, Recteur de St. André, vice-président de la Société

Guernesiaise, le 23 avril, 1869.

FEAGMENTS. (I)

Mesdames et Messieurs,

Dans un discours prononcé ici il y a trois mois, j'ai prétendu montrer comment l'éducation littéraire, en affranchissant l'homme des sensations trompeuses, des opinions étroites et des passions injustes, qui sont l'effet de l'ignorance, l'élève à la raison, et par la raison à la liberté. Nous avons considéré chez les enfants, chez les hommes sans culture, chez les peuples sauvages et chez les nations primitives, l'espèce particulière de servitude où les réduit le stupide engourdissement du sens littéraire, et nous avons vu leurs esprits esclaves de toutes les illusions. Puis, nous avons suivi l'adolescent

(1) Ce livre, ayant l'honneur de renfermer quelques travaux dus à d'autres plumes que la mienne, n'est pas ma propriété exclusive. Comme plusieurs passages d'^a-celsior ont eu le malheur de déplaire fort gravement aux auteurs de quelques-uns de ces travaux, je ne me sens pas hbre de les publier dans le même volume. Mais il y a plus : ces passages, et d'autres encore, me sont devenus désagréables à moi-même à cause des commentaires dont ils ont été les sujets. Je n'aime pas la curiosité maligne qui s'attache aux uns et aux autres par le fait de leur suppression, et pour qu'il n'en soit plus question, j'ai bridé le manuscrit d'JExcelsior. Ce discours ne sera jamais qu'un Fragment.

au collège, nous avons assisté au premier éveil de sa sensibilité poétique, et, ayant curieusement remarqué le caractère tout spontané de ce réveil, nous avons été les témoins émus du combat si dramatique et si intéressant que se livrent en lui les instincts de la nature et la tyrannie nécessaire de l'éducation. A sa sortie du collège, nous avons contemplé le jeune homme debout sur le seuil de la vie, trop enivré d'idéal, et promenant sur la prose de la réalité un regard d'amer et mélancolique dédain. Il ne peut se résoudre à prendre un état; tous le dégoûtent et lui répugnent ; les plus élevés dans l'opinion du monde lui paraissent encore plus odieux que ceux qui passent pour vils, et un métier manuel lui ferait moins horreur que la plus intellectuelle des professions. Cependant l'argent et l'or, ces deux métaux que les nobles cœurs font semblant de mépriser, mais qui seuls donnent ici-bas l'indépendance, crient au jeune homme qu'il faut faire quelque chose, et raillent impitoyablement ses rêves de liberté. Triste spectacle. Messieurs ! comment voir, sans un sentiment de profonde pitié, cette lutte d'une âme qui n'a faim et soif que d'idéal, contre les misérables besoins de la condition humaine ? Un beau jour, avons-nous dit, le calme se fait comme par enchantement dans cette âme tourmentée ; le jeune homme, comme s'éveillant d'un rêve, conçoit soudain une idée plus saine et plus large du monde et de la vie ; il s'aperçoit que Dieu ne l'a pas mis sur la terre sans doute pour végéter dans l'inutile oisiveté d'une existence contemplative et solitaire, mais pour agir et pour servir ; il veut remplir un emploi dans la société, il veut devenir le chef d'une famille. . . . Cela est bien. Mais où est la part de la littérature dans cet avènement de l'homme à la véritable virilité ? Hélas ! je ne sais par quelle

illusion de mon enthousiasme j'avais cru l'apercevoir ; je la cherche aujourd'hui, et je ne la trouve plus. La littérature affranchit peut-être l'esprit de l'homme; elle le délivre de quelques préjugés ; mais elle n'aftranchit point l'homme lui-même : l'homme n'est pas une intelligence seulement. Il y a dans cet affranchissement dont je vous ai parlé et qui n'est qu'un affranchissement intellectuel, je ne sais quoi d'orgueilleux et d'égoïste ; je ne veux pas que l'égoïsme et l'orgueil puissent demeurer le caractère des dernières paroles que j'aurai fait entendre publiquement à Guernesey, et je viens aujourd'hui, avant de vous quitter, vous dire et me dire à moi-même : Excelsior !

La littérature, la poésie, les beaux-arts, la musique, ne sont pas seulement les plus grands charmes de la vie : ils sont, dans une certaine mesure et pour une certaine classe de personnes, des pouvoirs libérateurs.

Qui niera le pouvoir de la musique pour calmer les passions ? Quand on a l'âme abattue, une mélodie aimée peut chasser momentanément la tristesse, ou doucement la bercer. Que de fois, dans mes heures de découragement et d'ennui, j'ai souhaité avoir la baguette du magicien, pour évoquer soudain et faire éclater dans l'air un concert de mon choix ! Mais tout le monde n'aime pas la musique, et tout le monde ne sait pas sentir sa douce influence. Ajoutons qu'il y a pour l'âme des moments si sombres et de telles blessures, qu'alors les consolations trompeuses et fugitives qui ne la touchent qu'à la surface, sont ce qui l'envenime et l'exaspère le plus.

Quant à la peinture et à la poésie, je crois que ces deux arts n'ont jamais eu de pouvoir calmant et d'influence libératrice que sur les peintres et les poètes

eux-mêmes. Les artistes sont une étrange espèce d'hommes : plus profondément hommes que le reste de l'humanité, ils sont, à un certain égard, à peine des hommes, si j'ose ainsi dire ; passionnément épris de cette amante idéale, de cette fière maîtresse qu'on nomme la Beauté, ils mettent à ses pieds toutes leurs affections, toutes leurs émotions, toutes leurs douleurs, et ils lui en font un sanglant sacrifice. Les épreuves dont la vie humaine est composée deviennent pour eux les éléments dont se compose leur talent : effrayant effet de la passion du beau ! ils se réjouissent secrètement, au milieu de ces épreuves, en sentant leur talent mûrir, leur sensibilité se raffiner, leur expérience du cœur humain s'agrandir et s'approfondir sous le coup qui les frappe. Ils s'affranchissent d'un deuil, en reproduisant sur la toile les traits de la personne aimée ; ils se délivrent d'une peine d'amour, en faisant de leur histoire un roman ou une élégie : puis ils courent à de nouvelles souffrances, de plus en plus avides de sensations et d'émotions, et de plus en plus experts dans cet art, véritablement terrible, de consumer toutes leurs passions humaines au feu de l'amour divin. Ne leur enviez pas, si vous voulez, cette consolation austère ; mais ne la niez pas, elle est réelle : la Muse a pour ses grands martyrs, qui souffrent plus que les autres hommes, des consolations que les autres hommes ne peuvent pas comprendre.

Mais, en dehors de la petite classe des poètes, j'affirme que la poésie n'a jamais consolé ni affranchi personne. Elle fait plus d'esclaves que d'hommes libres, plus d'affligés que d'heureux, et plus de lâches que de héros. Faible épée que la poésie, pour le combat que l'homme a à soutenir contre la douleur et les passions ! arme dangereuse, qui se retourne contre lui, et qui, au

moment où il croit en frapper l'ennemi, frappe son cœur d'une atteinte plus sûre ! Un commerce trop constant ou trop exclusif avec les romanciers et les poètes surexcite l'imagination, surexcite la sensibilité, rend l'homme impropre aux choses de la vie, et incapable de supporter les peines de la vie. On s'habitue à vivre dans un monde idéal tout différent du monde de la réalité, et on traverse le monde de la réalité, non en homme, d'un pas ferme, mais en chancelant comme une ombre de ses rêves. On voit autre chose que ce qu'on a sous les yeux ; on s'enivre de ses propres fantaisies ; on ignore, on méconnaît le présent dans une ardente anticipation de l'avenir ; on calcule mal, on fait des méprises, on commet des imprudences. Puis, quand un petit souffle de la froide réalité a renversé tout l'édifice du bonheur qu'on avait rêvé, comme une chiquenaude renverse un de ces beaux châteaux de bois construits par la main d'un enfant, on s'assied désolé au milieu des ruines de ce qui n'a jamais existé, et on pleure le bien dont on n'a pas joui plus qu'un bien qu'on aurait

perdu

O vous qui dans une de ces

heures sombres où l'on vieillit plus qu'en toute une année, avez vu crouler devant vous l'échafaudage de votre bonheur ; vous qui dites adieu pour jamais à des amis qui vous sont chers ; vous qui mettez en terre un mort bien-aimé ; vous qui ensevelissez dans un repli de votre cœur un sentiment qui doit éternellement y dormir ; vous qui chargez chaque jour sur votre épaule une croix de plus en plus lourde à porter ; vous dont l'avenir est plein d'obscurité et d'orages ; vous qui êtes pauvre, affligé, malade, seul, triste, calomnié, délaissé, méconnu : ce n'est point la littérature qui vous affranchira !

Sera-ce la philosophie ? Peut-être. Je ne conteste pas l'efficacité de la philosophie sur certaines âmes ; il faudrait nier pour cela des faits attestés par l'histoire, et je ne sais rien de plus petit que de ne vouloir pas reconnaître qu'en dehors de la religion révélée il puisse y avoir, et il y ait eu en effet, des hommes libres, calmes, éclairés, presque heureux, forts contre la passion, forts contre la souftrance, et véritablement affranchis. Mais qu'est-ce que la philosophie? quelque chose de bien vague, de bien inconsistant et de bien incertain, où la fantaisie de chaque esprit et de chaque caractère exécute en secret tout ce qui semble l'opération de la science, et qui, de système en système, justifie pleinement la hardiesse de ces amères et terribles paroles de Bossuet : " Nous ne cherchons ni la raison ni le vrai en rien ; mais, après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou plutôt que nous nous y sommes laissés entraîner, nous trouvons des raisons pour appuyer notre choix." Quand je songe au petit nombre de philosophes qui ont pris la philosophie au sérieux et ont eu foi en elle, j'admire la naïveté de ces prophètes candides qui prévoient et prédisent la venue du temps oîiles hommes, enfin désabusés des croyances religieuses, prendront tous la philosophie au sérieux. Encore une fois, quelle philosophie ? j'en connais au moins sept qui se disputent en ce moment l'empire de l'intelligence humaine : laquelle doit triompher? aucune, apparemment; car elles se disputent cet empire depuis le commencement du monde, et ce qu'on appelle histoire de la philosophie n'est que l'histoire de leur lutte sans terme et sans trêve, divisée par des alternatives plaisamment régulières de défaites et de victoires qui ne décident rien. On peut compter les philosophes que la philosophie a rendus sages ; il en existe, mais tous leurs noms réunis ne

rempliraient pas une demi-page de l'histoire universelle : et ces quelques âmes honnêtes se persuadent qu'un jour le genre humain, guéri de l'erreur salutaire de ses vieilles croyances et devenu un peuple de philosophes, deviendra un peuple de sages ! ô chimérique et ridicule espoir ! et comme Bossuet a raison d'accuser l'indépendance de nos esprits et la sincérité de nos consciences dans la recherche de la vérité !

Est-ce la religion qui nous affranchira? Oui, sans doute ; car elle seule possède pour consoler et fortifier l'homme une puissance universelle. Ce ne sont pas quelques voix isolées qui s'élèvent çà et là et de loin en loin pour rendre témoignage de sa puissance, c'est la voix unanime et ininterrompue de l'humanité tout entière ; depuis la créature la plus humble et la plus ignorante, jusqu'au sublime génie qui découvrit la loi du cours des astres dans les cieux, des millions d'hommes l'ont bénie. Toutefois, dans ce concert de reconnaissance et d'amour, je ne puis m'empêcher de remarquer le silence de quelques nobles voix qui devraient s'y mêler, et quand je cherche pourquoi ces voix se taisent, je ne puis m'empêcher de reconnaître que c'est parce que le concert est faussé par une multitude de voix

indignes. Qu'est-ce que la religion ?

, , la religion serait-elle la méditation solitaire d'une âme repliée sur elle-même, et l'homme le plus religieux serait-il donc l'être inutile qui consume sa vie au fond d'un monastère dans la contemplation égoïste de son propre perfectionnement, et qui, dévoré de scrupules, noyé dans ses larmes, toujours en prière et dans l'extase, au lieu de vivre se prépare à la mort entre les quatre murs d'une cellule toute couverte de sombres versets de l'Ecriture?

Je vais vous dire le secret de l'affranchissement ; il est dans ces deux mots : agir et servir. Le poids qui nous opprime, le poids qui nous étouffe, et dont il faut nous débarrasser pour être libres, c'est nous-mêmes, c'est notre personnalité égoïste ; nous manquons d'air dans cette étroite prison. Qu'est-ce qui nous fait souffrir ? c'est notre orgueil blessé, nos affections trompées, nos espérances déçues : jetons toutes ces misères à nos pieds, et portons nos regards plus loin. Autour de nous il y a de vraies souffrances, des souffrances telles, que, si nous avions assez de cœur pour les sentir, nous aurions honte de penser aux nôtres. Dans cette triste masure, devant laquelle, tous les soirs peut-être, au sortir d'une table bien servie, chaudement enveloppé dans d'élégants habits, nous promenons notre mélancohe oisive, en rêvant que personne n'est plus malheureux que nous, une famille de pauvres gens se débat contre des maux positifs, contre la faim, contre le froid, contre la maladie, contre la mort. Dans la ville que nous habitons, il n'y a pas une rue qui ne compte au moins une maison où quelqu'un ne soit plongé dans le deuil. Dans le pays où nous sommes nés, des milliers de mères embrassent leurs fils avec l'émotion du dernier adieu- et des jeunes filles se séparent en pleurant de leurs fiancés, que la conscription leur arrache ; une multitude innombrable de petits enfants, doués peutêtre d'un noble cœur et d'une fine inteUigence (ô douleur plus grande que toutes les autres!), sont abrutis par les mauvais traitements et le mauvais exemple de parents vicieux, et prennent à leur suite le chemin du crime ; ici. une population entière est décimée par l'épidémie ; là, de riches campagnes sont submergées par rinondation ou de brillantes récoltes saccagées par la grêle qui, en cinq minutes, peut détruire l'espérance du

laboureur et menacer l'existence même du pauvre ; dans tous les villages des paysans sont rivés, comme à une chaîne de servitude, à la plus honteuse ignorance, et dans les grandes villes des légions d'ouvriers manquent chaque jour de travail et de pain. En Europe, des nations sont aux fers, et si elles osent lever la tête contre le puissant voisin qui les a subjuguées, celui-ci resserre encore leurs liens et noie leur révolte dans des flots de sang ; d'autres peuples sont entre les mains d'ua despote qui leur mesure, à sa convenance, leur part de liberté, et peut, si c'est son bon plaisir, dépenser l'or et la vie de ses sujets dans une guerre inutile et sans gloire, où son ambition seule est en jeu : voilà où nous en sommes, en plein dix-neuvième siècle ! Sur les trois quarts du globe la nuit règne, nuit du paganisme, nuit de l'esclavage, nuit de la barbarie, et, d'un bout à l'autre de la terre, l'humanité souffrante ne pousse qu'un long cri de douleur. Et nous écouterons nos petits chagrins, nos petits mécomptes, nos petites vexations ! Nous demanderons à la littérature de faire couler nos larmes sur des maux imaginaires ! Jetons plutôt au feu nos romans et nos poésies, et courons sur le champ de l'action, volons au service de nos frères ; un pauvre soulagé, un malheureux consolé, un ignorant éclairé d'un commencement de lumière, un petit enfant remis dans la bonne voie par de douces paroles : voilà le secret du bonheur. Si c'est pour la littérature que nous sommes nés, dévouons notre talent à la sainte cause de l'humanité ; les livres les plus exclusivement littéraires en apparence peuvent avoir une puissance énorme soit pour le bien soit pour le mal : tel écrivain qui croit n'être qu'un historien ou un critique, exerce sur l'âme ou sur le caractère de ses lecteurs une influence dissolvante, pendant qu'un autre leur inspire des c e

sentiments forts et généreux. Que tous nos livres soient des actions, et que ces actions soient utiles. Dans quelque condition que nous nous trouvions placés, nous pouvons rendre des services ; l'égoïsme n'est commandé ni imposé à personne. Chaque journée où nous n'avons vécu que pour nous-mêmes, où nous n'avons pas contribué à faire un heureux, est une journée dont le souvenir doit nous peser et nous rendre tristes. Aimons, travaillons et servons. Savez-vous quel a été sur la terre l'homme le plus absolument affranchi ? c'est celui qui s'est chargé du poids de toutes nos misères, qui a traversé notre pauvre monde en faisant le bien, tous les jours, à chaque heure, à chaque instant ; guérissant les malades, consolant les affligés, évangélisant le peuple, bénissant les petits enfants, adressant à la conscience du riche un avertissement solennel et relevant la pécheresse repentie ; pauvre, errant, calomnié, persécuté, proscrit ; n'ayant pas un lieu où reposer sa tête ; trahi un jour et vendu ; jugé, condamné à mort ; flagellé, conspué, couvert de railleries et couronné d'épines ; mourant enfin sur une croix pour consommer son œuvre de charité, et cette croix d'abaissement est devenue un trône élevé par-dessus tous les trônes, d'où il crie à l'humanité : Excelsior !

Mon Dieu ! qui pourra compter tous les maux de l'humanité, ou qui, parmi tant de maux, osera faire un choix, nommer les uns et taire les autres ? Dans une pareille énumération, c'est notre cœur qui doit nous guider : les souffrances que nous avons éprouvées nousmêmes, celles que nous avons comprises par la sympathie, sont les seules dont nous puissions parler avec convenance ; nous savons sans doute plaindre toutes les autres, mais, si nous ne les sentons pas profondément.

il vaut mieux nous taire, et leur montrer notre respect par notre silence.

Excelsîor ! dirai-je à tous ceux qui voient la tombe s'ouvrir et se fermer sur la dépouille d'un être chéri. Hélas, qui n'a connu cette douleur, et si tout le monde ne connaît pas la consolation, qui donc ignore où il la trouvera? elle est dans ces paroles: "Le corps est rendu à la terre, mais l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. . . Pourquoi cherches-tu parmi les morts celui qui est vivant ? " — Excelsior l dirai-je au voyageur qui part et voit disparaître à l'horizon les dernières collines

d'une patrie d'où il doit s'exiler je ne sais

que dire à une telle douleur ; je sais seulement qu'il faut lui montrer le ciel. — Excelsior ! dirai-je à celui dont l'avenir est obscur : si tu ne sais pas ce que tu feras demain, ne perds point le moment présent ; fais ton devoir du jour, et laisse à Dieu le reste.

Excelsior ! dirai-je

Vous ne cormaîtrez pas les plus douces joies de la vie : dites-vous que vous n'en connaîtrez pas non plus les deuils les plus amers ; cette consolation est permise, elle est efficace, mais elle est égoïste : élevez-vous plus haut. Jouissez de votre indépendance et de votre individualité que vous conservez tout entières ; cette consolation-là aussi est permise, comme l'autre elle est efficace, mais plus que l'autre encore elle est égoïste : élevez-vous plus haut. Ne cédez pas à la tentation à laquelle se laissent aller si facilement les petites âmes, de vous enfermer dans votre solitude comme dans une espèce de tour orgueilleuse et hautaine d'où l'on jette sur l'existence des autres un regard de mépris et de dégoût. Dans quelque condition que la femme soit placée, Dieu l'a faite pour aimer. Si les deux amours dont vous avez

en vous la puissance, l'amour d'une épouse, l'amour d'une mère, n'ont pas trouvé leurs emplois naturels, eh bien, donnez-leur des objets plus sublimes : que Dieu

soit votre époux, et l'humanité vos enfants

Il n'y a de vrai bonheur en cette vie que le bonheur qu'on donne : sortez de vous-même, vivez dans autrui ; visitez les pauvres, les malades, les prisonniers ; devenez pour tous les misérables une sœur de charité : votre tâche est plus noble que celle de l'épouse, plus sainte même que celle de la mère.

Excelsior ! dirai-je

Créature d'un jour qui t'agites une heure. De quoi viens-tu te plaindre, et qui te fait gémir ? Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.

Tu te sens le cœur pris d'un caprice de femme, Et tu dis qu'n se brise à force de souffrir ; Tu demandes à Dieu de soulager ton âme : Ton âme est immortelle et ton cœur va guérir.

Le regret d'un instant te trouble et te dévore ; Tu dis que le passé te voile l'avenir ; Ne te plains pas d'hier, laisse venir l'aurore ; Ton âme est immortelle et le temps va s'enfuir !

Ton corps est abattu du mal de ta pensée ; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir : Tombe, agenouille-toi, créature insensée ! Ton âme est immortelle et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière ; Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr : Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère ; Ton âme est immortelle et va s'en souvenir. (1)

(1) Alfred de Musset, Epître à Lamartine.

lO.-)

Excelsior ! dirai-je ù l'âtnc troublée qui cherche la vérité sans pouvoir la trouver. Tantôt les hardiesses de la philosophie la séduisent, tantôt elle se sent attirée par la simplicité de la religion ; mais, le défaut de candeur et de désintéressement, qui est le vice caché de tous les systèmes philosophiques, leur guerre interminable et les contradictions intérieures que chacun d'eux porte dans son sein, inspirent à l'homme sincère une juste défiance ; pendant que

. . tant d'âmes communes et d'intelligences étroites. Excelsior ! Sursùm corda ! o noble amant de la vérité ! Ne t'étonne pas si tu doutes ; comment un esprit sincère, ouvert à toutes les vérités, ne douterait-il point ? est-ce que le mystère ne nous environne pas de toutes parts ? est-ce qu'aucun système religieux ou philosophique à jamais pu expliquer tout, éclairer tout, concilier tout, satisfaire à tout? est-ce que l'existence ne reste pas toujours un problème, la personne humaine une énigme, la mort une chose pleine d'épouvante? mais, ô toi qui cherches sincèrement la vérité, ne t'endors pas dans le doute comme dans une nacelle mollement bercée sur l'onde, de peur qu'au jour de la tempête tu ne sois submergé ; si ta route est obscure, si les nuages te cachent les étoiles des cieux, sois vigilant, tiens ferme le gouvernail, et prends garde aux écueils : oui, si ton esprit est couvert de ténèbres, si les nuages du doute te cachent la vérité, sois vigilant, tiens d'une main ferme le gouvernail de ta conscience, et prends garde aux tentations ; elles t'attendent au passage pour t'entraîner dans l'abîme : résiste-leur, et bientôt tu verras la nuit se dissiper et le jour illuminer la route ! la vérité est une lumière qui ne se révèle qu'aux âmes pures : purifie ton âme, et tu trouveras la vérité.

L'humanité suit dans sa marche un mouvement d'ascension, qu'on nomme le progrès. Ce progrès se manifeste d'abord par les victoires de l'homme sur la nature. La nature est la grande ennemie que l'homme combat éternellement ; il lui arrache ses armes l'une après l'autre, et nul ne peut assigner un terme à cette suite indéfinie de triomphes qui rendent de plus en plus certain, sans jamais l'accomplir, l'asservissement de la matière à l'esprit. Autrefois, l'homme tremblant devant la nature, adorait le soleil, le feu, divinisait les éléments, et même prosternait sa majesté aux pieds d'un stupide animal. Aujourd'hui, il commande aux éléments ; il a dérobé le feu du ciel, et sur les ailes rapides de la foudre il envoie sa pensée au même instant à toutes les extrémités de la terre ; un peu d'eau lui suffit pour mouvoir des poids énormes avec une célérité que la bête la plus agile n'atteint pas ; il s'élève dans les airs, non pas encore avec la liberté des oiseaux, mais à une hauteur d'où il peut voir que tout leur empire est à lui ; il pénètre jusqu'au fond des mers comme un effrayant monstre de l'onde; il joue avec le soleil, et il emprisonne en souriant un rayon de cet astre dans un appareil ingénieux qui reproduit, à la satisfaction de sa vanité ou de son amour, les traits du roi et de la reine de la création animée. Dans quelques années, dans quelques siècles si vous voulez (qu'est-ce qu'un siècle dans l'infini?) l'homme saura se diriger dans les airs ; les mers et les montagnes, ces barrières naturelles qui séparent les nations, seront supprimées, pour ainsi dire, par quelque grand moyen de communication que nous ne connaissons pas. Alors se manifestera, avec bien plus d'évidence qu'aujourd'hui, un second aspect du progrès de l'humanité : les hommes, vainqueurs de la nature par leurs eflforts communs, s'apercevront enfin qu'ils ne sont

pas ennemis, mais iVères ; ils cesseront de se faire la guerre, non que les rois puissent cesser d'être capables d'ambition ou les peuples de haine, mais parce qu'il se formera une conscience humaine qui les empêchera de replonger par leur lutte le monde civilisé dans une barbarie relative, et de détruire, pour la satisfaction d'un vain patriotisme, les glorieux monuments du triomphe de l'esprit humain sur la nature ; dans l'intérieur des Etats, les loix respecteront la liberté et la vie des citoyens : le glaive de la justice n'osera plus s'abattre sur la lête du criminel, retrancher du monde une intelligence qui, pour être égarée et médiocre, n'en est pas moins une étincelle de la Divinité, et lancer dans l'éternité une âme immortelle dont la vie est d'autant plus sacrée qu'elle est plus souillée de crimes.

Mais, faites-y attention, cet adoucissement général des mœurs ne viendra pas de ce que la nature humaine sera meilleure au fond ; il viendra uniquement de ce que l'esprit humain sera plus éclairé ; vous savez qu'il y a des actions qu'on commet la nuit et qu'on n'oserait pas commettre le jour: c'est là l'image et le caractère du progrès moral de l'humanité. La lumière contraint les hommes à être plus sages extérieurement, mais leur cœur n'est point changé. Le cœur du dernier homme est semblable au cœur du premier. Nous ne sommes ni meilleurs ni pires que les anciens ; nous sommes seulement plus instruits, et par conséquent plus raisonnables. Les écoliers de nos lycées, mieux éclairés que Platon et qu'Aristote sur les droits et les devoirs de l'homme, ne commettront point la faute de prêcher la communauté des femmes ou d'admettre des esclaves dans leur république ; mais ils ne sont pas pour cela plus justes ni plus purs que ne l'étaient ces grands hommes. Le courage, la tempérance, le désintéressement, la bonté, ne sont pas

des vertus plus communes de nos jours que dans l'âge héroïque ou aux premiers temps du christianisme. Non, nous ne sommes pas de meilleurs hommes que nos pères, pas plus que nous ne sommes de meilleurs poètes : mais, si nous n'avons sur eux aucune supériorité morale, il n'y a que les esprits étroits et chagrins qui prétendent que nous valons moins qu'eux. Le niveau moral des nations, de même que leur niveau littéraire, tantôt s'élèv^e et tantôt s'abaisse ; mais il ne suit ni un mouvement constant de progrès, ni un mouvement constant de décadence, et lorsqu'au bout de quelques siècles on le compare à ce qu'il était à l'origine, on s'aperçoit qu'il n'a pas varié. L'ange et la bête, ces deux éléments de l'étrange composé qu'on appelle l'homme, se mêlent toujours en lui dans la même proportion ; seulement la bête, devenue honteuse d'elle-même, se retire de plus en plus dans les profondeur-s de sa nature. N'espérez pas la chasser de ce dernier repaire, philosophes qui du progrès des lumières attendez le progrès des mœurs ; quand vous aurez éteint la religion, et fait, au lieu du jour, la nuit dans l'âme humaine, la bête sortira de son antre. Votre morale ne sera jamais supérieure à celle du sage qui a dit : " Aimez vos ennemie, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous outragent et qui vous persécutent ; " et jamais le monde ne verra vie plus sainte que celle du juste qui est mort pour avoir donné l'exemple de l'amour qu'il prêchait aux hommes.

La découverte de la loi du progrès, en donnant à l'humanité une noble confiance dans ses destinées, a eu malheureusement pour effet d'inspirer souvent aux individus plus d'indifférence que d'ambition, et de les rendre paresseux, au lieu de stimuler leur courage. Nous nous disons que l'humanité suivra, sans nous

comme avec nous, le cours qu'un destin fatal lui a marqué, de même que la terre et les autres planètes poursuivent seules leur route dans l'espace, et nous oublions que l'humanité c'est nous-mêmes, et que ce grand mot est vide de sens, s'il ne signifie pas la collection de toutes les forces, de toutes les intelligences, de toutes les volontés individuelles. — Suivez, suivez, foule anonyme ; immense troupeau des hommes, traînez-vous derrière vos conducteurs ; vantez les douceurs de la médiocrité, et applaudissez-vous dans la conscience de votre modestie ; vous êtes le corps de l'humanité, vous n'êtes ni sa pensée, ni son cœur, ni ses bras ; pour nous, qui sommes jeunes et qui avons de l'ambition, dût-on nous accuser d'orgueil, nous irons devant vous, car nous voulons marcher. — 11 est possible qu'après une longue suite de découvertes insignifiantes, une découverte bien plus importante que toutes les autres, mais tellement préparée par toutes les autres qu'elle en procède comme leur conséquence naturelle, vienne s'ajouter comme d'elle-même à la série, sans qu'on puisse même savoir qui en est l'inventeur ; mais n'est-il pas visible qu'un grand homme aurait pu abréger, supprimer peut-être cette longue chaîne de déductions, et hâter le progrès? La doctrine du progrès nécessaire est une théorie dangereuse, qui n'est bonne qu'à diminuer le nombre des grands talents et des grands caractères. Le niveau moral des nations descendrait bien bas, et leur niveau intellectuel serait bien lent à s'élever, s'il n'y avait pas dans chaque pays, au milieu de la multitude aveugle et sourde, des esprits d'élite et des cœurs généreux pour écouter la voix qui leur crie : Excelsior !

Excelsior ! dirai-je à l'Angleterre, en ce moment de crise politique et de crise religieuse, qui appelle à l'œuvre tous ses hommes d'action dignes de la servir en

prenant le commandement. N'abandonnez pas les événements à leur propre cours ; les destinées de votre pays sont en vos mains ; précédez-le, guidez-le, et soyez les auteurs de sa fortune. — Le vulgaire ne voit rien au-dessus de la division des partis en conservateurs et en libéraux : pour lui, toute la vérité est d'un côté, toute l'erreur de l'autre ; il veut que l'ancien régime demeure avec tous ses abus, ou que la révolution triomphe avec toutes ses violences. Unissez-vous, hommes supérieurs de toutes les opinions, dans le mépris de ce fanatisme étroit, dans l'amour du progrès, dans l'intelligence du présent et dans celle du passé (du passé, ce prophète de l'avenir), et, profitant des expériences d'une grande nation voisine, sachez éviter la révolution par des réformes. — Le vulgaire ne connaît que les questions secondaires de culte et de dogme qiii divisent les protestants et les cathohques, les dissidents et les anglicans, la basse-Eglise et la haute-Eglise : élevez-vous, esprits supérieurs de toutes les communions, au-dessus de ces divisions sans grandeur, et unissez-vous dans un sentiment d'amour fraternel et dans l'intelligence du danger qui vous menace toutes également ; nous ne sommes plus au seizième siècle ; la question religieuse n'est plus posée aujourd'hui entre le catholicisme et le protestantisme, elle est posée entre le christianisme et la philosophie : pendant que vous vous querellez, l'ennemi avance, et il ne lui est pas difficile d'avoir raison d'adversaires qui, au lieu d'unir toutes leurs forces contre lui, tournent leurs armes les uns contre les autres.

Excelsior ! dirai-je à la France. O ma patrie ! même quand tu es abaissée, tu brilles au premier rang des nations ; car tu as seule cet esprit d'enthousiasme et de généreuse ardeur, qui peut quelquefois, par ses impa-

tiences, compromettre ton i)rogrès pour un temps, mais sans lequel le progrès du monde serait indétiniment ralenti. Hélas, pauvre France, dans quel abîme tu es tombée ! une corruption, dont tu n'es pas seule responsable, puisque des princes étrangers viennent à Paris t'en donner les leçons, une corruption égale à celle de la Régence, mais beaucoup moins spirituelle, descend de la cour à la ville, offrant au peuple un exemple qui est toujours suivi, quand cet exemple est celui du vice et que ce sont les grands qui le donnent. Ta littérature, inévitable expression de la société qui l'inspire, est l'image de cette corruption. Hommes de petite foi, tes meilleurs écrivains regardent en arrière au lieu de regarder en avant, ils emploient tout ce qu'ils ont de forces à ranimer la cendre des siècles passés, et les noms les plus purs et les plus respectés de la littérature contemporaine sont ceux qui signent des ouvrages de critique ou d'histoire. La poésie indignée a quitté ton sol, et s'est réfugiée à Guernesey. Tu parles beaucoup de liberté : mais la liberté que tu demandes semble n'être que le droit de renverser tous les gouvernements qui existent ; si l'on te donnait demain la République, ô France ! qu'en ferais-tu, et combien de temps la laisserais-tu durer ?

Et toi, Guernesey, île heureuse, belle terre de liberté dont j'aurais voulu faire ma seconde patrie, comment louer dignement la pureté de tes mœurs, la tranquillité de ta vie, le repos dont l'âme et l'esprit jouissent dans ce petit coin béni de l'Europe ? En quel endroit du monde trouverai-je plus de loisir et plus d'indépendance ? en quel endroit du monde pourrai-je vivre dans un commerce plus étroit et plus continuel avec les Muses, ces vierges timides qui fuient le tumulte des cités, et viennent s'asseoir, causeuses charmantes et discrètes, à côté

de l'homme qui aime la solitude et la nature ? Oh ! ne serait-ce pas l'idéal de la vie, de partager son existence entre Paris et Guernesey, Paris où l'on se mêle pour quelque temps au mouvement du'monde, Guernesey où l'on se recueille, où l'on pense, et où l'on peut écrire ? J'avais fait ce rêve ; est-il donc impossible qu'il se réalise un jour ? Mais, si je ne puis pas le réahser, pourquoi faut -il, ô noble pays de Guernesey ! qu'avec tant de souvenirs chéris que mon cœur conservera de toi, j'en emporte quelques autres qui devront me consoler de t'avoir quitté pour jamais? Mesdames et Messieurs, supportez ma franchise : la franchise est la politesse qu'on doit aux personnes qu'on estime. J'ai rencontré à Guernesey une société. . . il m'en coûte beaucoup de le dire ; je vous aime plus que vous ne le pensez, et de tous les côtés où je jette les yeux, j'aperçois des visages amis ; mais je puiserai dans l'affection même que j'ai pour vous le courage de vous parler sincèrement : j'ai rencontré à Guernesey une société, je ne veux pas dire inhospitalière (le mot serait trop dur, et injuste), mais hospitalière froidement, avec cérémonie, divisée, exclusive, assez difficile à aborder, très-difficile à connaître, et tenue parquée dans l'intérieur mystérieux de ses petits palais par deux sentiments moins anglais, je crois, qu'insulaires, et en tout cas peu humains: l'orgueil aristocratique des castes et l'égoïsme des liens de famille. Les barrières qui séparent les classes deviennent chaque jour, je le constate avec plaisir, de moins en moins infranchissables ; il y a dans ce sens un mouvement de progrès, dont je vous féhcite ; mais ne vous faites point d'illusion : il vous reste une foule de préjugés ; on ne se débarrasse ni vite ni aisément d'une vieille routine, et vous avez encore presque tout à apprendre

en fait de relations sociales La conversation est aussi nécessaire aux gens d'étude que l'indépendance et le loisir : dans une société organisée comme la vôtre, comment la vraie conversation du monde existerait-elle? il n'y a de conversation que là où il y a des salons, des salons fréquemment et familièrement ouverts aux amis qui aiment à se rencontrer pour causer, et je ne puis pas donner le nom de salons à ces sanctuaires inaccessibles, où le petit nombre des élus est discuté d'avance, qui, fermés des semaines et des semaines de suite, s'ouvrent enfin un soir par extraordinaire pour ces quelques privilégiés, après huit jours d'une invitation cérémonieuse, et où un souper dispendieux finalement offert à vos hôtes semble être le 'grand but de leur réunion. Il se peut que dans vos maisons vous étudiiez et Hsiez beaucoup : mais comment le savoir ? Vous éprouvez si peu le besoin d'échanger vos idées et de communiquer vos lumières ! réserve d'autant plus déplorable, que, par le double privilège de sa liberté politique et de sa situation géographique, Guernesey pourrait être une sorte de trait d'union intellectuel entre l'Angleterre et la France. Vous avez l'honneur de posséder parmi vous l'homme qui est, sans contredit, le premier personnage littéraire de l'Europe, et vous le laissez vivre dans la solitude d'un oubli profond, comme dans une espèce de second exil, indifférents à sa présence, indifférents à son absence, et sans avoir l'air de vous douter que, pour les siècles à venir, le nom de Victor Hugo enveloppera celui de Guernesey dans sa gloire. — Parce que je signale tes imperfections, parce que je fais des vœux pour ton progrès, ne t'irrite pas contre moi, chère île de Guernesey ; je te parle ainsi, parce que je t'aime. Non, ne t'irrite pas contre moi.

si en m'arrachant de tes rivages, où je laisse la moitié de mon cœur, je te dis pour dernier adieu : Excelsior ! Excelsior !

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Echéonce

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