PREMIÈRE CAUSERIE. (1) INTRODUCTION
Mesdemoiselles,
La première idée des causeries que nous commençons aujourd'hui ne vient pas de moi, nous la devons à l'une d'entre vous ; de là ma confiance que cette idée est bonne, pratique, opportune, et qu'elle réussira. Indépendamment du succès de nos efforts, malgré la faiblesse de nos moyens à tous, en dépit surtout de ma profonde insuffisance personnelle, il y a dans le seul fait de notre petite réunion quelque chose d'heureux et d'excellent. Que cherchons-nous ici ? un peu d'instruction littéraire ; vous croyez donc comme moi, comme bien d'autres, mais pas comme tout le monde, que les soins du ménage, les devoirs de la religion et ceux de la société, le sermon d'hier et la toilette de ce soir, ne sont pas les seules choses qui puissent et doivent occuper sérieuse-
(1) Cette première Causerie ayant soulevé un orage (voyez troisième Causerie), je la donne exactement telle qu'elle a été prononcée, bien qu'elle contienne plusieurs choses qui n'étaient pas destinées à l'impression ; il ne faut pas qu'on puisse m'accuser d'avoir retranché les endroits criminels.
ment une femme ; vous croyez au moins qu'à toutes ces occupations, diversement et inégalement sérieuses, il peut il y avoir un délassement meilleur pour votre esprit que la lecture des journaux et de quelques romans. Ne craignez pas que je vous parle de l'éducation des femmes ; sur ce vieux sujet, voici la seule vérité bien rebattue que j'aie à vous redire, si vous voulez l'entendre encore : ne soyez ni terre-à-terre, ni trop éthérées ; qu'aucune de vous ne mérite l'épithète inélégante ni de pot-au-feu ni de bas-bleu. En matière d'art et d'éducation, les bourgeois, vous le savez, sont de l'avis du bonhomme Chrysale ; ils disent avec lui :
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes.
Qu'une femme étudie et sache tant de choses ;
Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants.
Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés.
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez.
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien :
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien ;
Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. (1)
Pour les artistes, au contraire, la seule chose sérieuse, la sedle existence réelle, c'est le monde de leurs rêves ; car ce monde-là demeure, s'ils ont du génie ; l'autre est une ombre qui passe. On conte que Balzac, le grand romancier français, recevant un jour la visite d'un ami qui arrivait de voyage avec de graves nouvelles de famille à lui apprendre, l'écouta quelque temps ou parut l'écouter, puis lui dit: " Tout cela est fort bien, mon cher ; à présent revenons à la realite, parlons d'Eugénie
(1) Molière, Les Femmes Savantes.
Grandet.'' Eugénie Grandet, c'était l'héroïne du roman qu'il écrivait alors. Je ne vous souhaite pas cette excessive puissance d'abstraction ; je ne vous souhaite pas de vous absorber dans la littérature au point d'oublier tout le reste ; j'espère seulement qu'entre les réalités qu'on voit et qu'on touche, et celles qui sont spirituelles, vous savez faire, vous ferez toujours leur belle et légitime place à ces autres réalités terrestres et célestes à la fois, mais célestes surtout, de l'art et de la poésie.
Quand je dis que nous nous réunissons pour chercher ensemble un peu d'instruction littéraire, je ne prétends pas que la littérature soit absente de nos maisons. Elle se trouve au fond de nos bibliothèques, elle se trouve sur nos tables, elle se trouve même parfois entre nos mains. Mais il y a dans la lecture en commun, dans l'étude en commun, dans la critique et l'admiration en commun, une force et une vertu qui manquent à un commerce solitaire avec les muses. Il se forme par la sympathie, lorsqu'on est plusieurs, une sorte de sentiment général qui vivifie, tempère et quelquefois corrige les sentiments particuliers. J'ajoute que, dans l'intérieur de nos maisons, au coin du feu, quand nous sommes seuls, nous ne lisons guère de littérature, du moins de la vieille et de la bonne. C'est une remarque souvent faite, et faite par les gens relativement instruits autant que par la foule, qu'une fois sortis des années de notre éducation proprement dite et entrés dans la vie, nous n'étudions plus ou presque plus, dans la seule vue d'apprendre ce que nous ignorons. S'il nous arrive de rouvrir un de nos auteurs classiques, c'est que nous avons une leçon à préparer, un enfant à instruire, un article de revue à faire, quelques considérations générales et vagues à enrichir à peu de frais
d'une savante citation. Qui donc, je le demande, lit Homère, Sopliocle, Shakespeare, Dante, Cervantes, Corneille, Racine, Schiller, Goethe, uniquement parce qu'il les connait à peine et pour jeter quelque chose dans l'abîme de son ignorance ? Personne ou quasi personne, même parmi les gens de lettres et les critiques de profession. Les meilleurs d'entre eux ont, comme vous sans doute, leurs écrivains et leurs ouvrages favoris auxquels ils retournent sans cesse, de même que dans nos voyages et dans nos promenades nous aimons mieux revoir les endroits bien connus que d'en explorer de nouveaux. C'est ainsi que Goethe relisait constamment les Grecs et Molière, pour demeurer, disait-il, en communion avec ce qui est excellent ; c'est ainsi que Voltaire avait toujours sur sa table le Petit Carême de Massillon, et que M. Vinet lisait chaque matin, avant de se mettre au travail, une page de Pascal, afin d'élever d'abord sa pensée et son style à la plus grande hauteur possible.
Si nulle part on ne lit assez, ici, me dit-on, on lit moins qu'ailleurs, les îles de Jersey, d'Aurigny, de Sark, de Herm et de Jethou exceptées. Je n'en sais rien, je ne le crois pas, je soupçonne cette accusation de n'avoir point d'autre fondement que la mauvaise humeur de ces esprits chagrins qui trouvent toujours que la société où ils vivent est la plus médiocre, la plus endormie, la plus ennuyeuse des sociétés, et ne s'aperçoivent pas qu'ils sont les premiers à donner l'exemple contagieux de cette somnolence qui les indigne. Je connais parmi vous des jeunes personnes dont la lecture vaste, solide et variée humilierait plus d'une demoiselle de mon pays. Néanmoins il est très-vrai que, pour l'éducation littéraire et le tour général de l'esprit, il y a une grande différence, ce qui ne veut pas dire une grande inégalité, entre les
jeunes filles du continent et celles de notre petite île ; cette dificrence est, au fond, la même que celle qui nous distingue nous autres jeunes gens ; voici, je crois, en quoi elle consiste : dans les collèges français on ne sait pas plus exactement les langues, on ne lit pas plus complètement les auteurs, on n'a pas plus d'érudition littéraire qu'au collège Eiizabeth, au contraire ; mais on attache plus d'importance aux exercices de l'imagination et du style ; on développe plus vite et plus tôt les facultés critiques ; on apprend à connaître, on arrive à posséder le charme et le pouvoir de la forme avant d'avoir acquis les solides richesses du fond, de sorte que, sans savoir grand'chose, on se trouve capable de tirer un parti très-spirituel du peu qu'on sait. Les Parisiennes suivent, pour leur amusement, des cours qui ne leur inculquent pas, j'en ai peur, des connaissances bien précises, mais qui répandent plus ou moins confusément dans leur esprit beaucoup de vues d'ensemble et d'idées générales. Ce fond d'idées générales qu'on acquiert à bon marché en allant à quelques cours littéraires, en entendant causer et discuter sur l'art, en lisant plus de critiques mauvais ou bons que de grands poètes, en coupant les pages de la Revue des Deux Mondes et en parcourant les premières lignes des articles, ces horizons vagues mais étendus, ces points de vue nuageux mais élevés, ce regard distinguant les objets tant bien que mal, mais embrassant une masse indéfinie de choses, voilà, je crois, ce qui manque aux jeunes intelligences de Guernesey.
La plupart d'entre vous. Mesdemoiselles, si elles n'ont pas passé la moitié de leur vie en Angleterre, y passent du moins quelque temps chaque année ; beaucoup ont voyagé en France ; plusieurs y ont séjourné ; quelques-unes sont allées plus loin, en Suisse, en Italie,
en Allemagne, et se sont senties citoyennes du monde. Les remarques que j'ai faites et celles que je vais faire encore ne s'appliquent donc point à vous, ou ne peuvent s'y appliquer qu'en partie, et dans une mesure dont chacune de vous est seule juge. Cette précaution oratoire prise, je vous invite à pénétrer maintenant avec moi dans la société guernesiaise ; entendons-nous bien, je ne parle pas ici de cette Société Guernesiaise (1) dont le nom s'écrit avec un grand S et un grand G, et ne se prononce qu'avec respect et reconnaissance ; je parle non de la petite société d'élite qui répand la lumière, mais de la grande société qui la reçoit, et je vous invite à entrer avec moi dans cette société, pour que nous nous amusions à chercher ensemble quelles sont les idées générales logées au fond de son esprit et présidant à ses jugements sur l'art et la littérature.
On assure d'abord, on prétend, qu'à la campagne, làbas, bien loin, il y a de braves gens qui ont des objections à l'existence de ces deux choses, l'art et la littérature, et, en particulier, à l'existence de la littérature dramatique, dont la lecture leur semble un péché, le goût un appétit funeste et le spectacle une abomination. Je n'ai garde, quant à moi, si de telles gens existent, d'avoir la moindre objection à leur intéressante existence, et je suis bien déterminé à ne jamais m'émouvoir de ces préjugés gothiques, qui, dans notre siècle de lumières, ne méritent pas de nous inspirer d'autre sentiment qu'une simple curiosité toute pareille à celle qu'on éprouve en présence d'une vieille ferraille, d'une cruche antique, ou d'une paire de grosses bottes ayant chaussé jadis un saint de l'armée de Cromwell.
Laissons dormir en paix la campagne, rapprochons-
(1) Société fondée pour le maintien de la langue française dans l'Ile.
nous de la ville, entrons dans ces salons où, sur la table, deux ou trois volumes richement reliés reçus en prix au collège et un roman anglais loué à {|uelque cabinet de lecture représentent toute la littérature de la maison, où un piano, qu'eût envié le pauvre Beetho/en, accompagne bien des voix médiocres, bien des romances insignifiantes, et ne fait entendre presque jamais de belle et bonne musique, où j'aperçois dans un coin un Album de Confessions rempli des aveux les plus étranges en matière de goût, et répondant de page en page à la question : " Who are your favourite painters ?" d'une manière qui témoigne qu'on n'a aucun soupçon des grandes écoles italiennes, flamandes, espagnoles, hollandaises ou françaises, et que, si on est allé à Londres, on a dû être mille fois plus charmé de l'éblouissante collection de peintures contemporaines en vente au Palais de Cristal, que des toiles de Rembrandt et des cartons de Raphaël. J'ai un peu étudié la critique d'art et la critique littéraire du monde guernesiais, et j'ai trouvé qu'elle se réduit en définitive à deux mots et à un principe : le principe, c'est que chacun a son goût et que tous les goûts sont indifférents ; les deux mots sont l'adjectif dry et l'adjectif pretty.
Dry se dit de tout ouvrage qui n'offre pas à l'imagination une succession amusante d'événements vrais ou faux, d'incidents variés, d'aventures, d'anecdotes, de petits faits ; ce qui limite le nombre des lectures intéressantes aux romans, aux voyages, aux contes de fées, à quelques écrits historiques et à une petite section de la poésie. Tous les autres livres, tous ceux qui parlent plus à l'esprit qu'à l'imagination, ou qui ne parlent pas à l'imagination de la façon que j'ai dit, sont déclarés dry sans jugement, et condamnés par cette sentence sommaire à un bannissement perpétuel. Il
semble, en vérité, qu'aux yeux de quelques personnes soi-disant instruites, tous les exercices de la pensée, à l'exception, je le suppose, des compositions de leur pasteur, soient des jeux sans importance et sans gravité, incapables d'offrir aucun intérêt sérieux, indignes de présenter à l'homme aucun enseignement d'une portée supérieure ; avouons que cela ne donne pas une haute idée de l'usage que ces personnes peuvent faire de leur faculté de penser, lorsqu'elles sont au sermon ; mais peut-être que, si par hasard le sermon leur donnait à penser, il risquerait fort d'être, lui aussi, trouvé dry.
L'adjectif pretty s'emploie pour qualifier indistinctement tout ce qui plaît, tout ce qu'on loue, tout ce qu'on admire, tout ce qu'on aime. Par exemple, lorsqu'on entend sur le piano l'air de Rigoletto :
" Soiivent femme varie, " Bien fol est qui s'y fie,
tout le monde s'écrie en chœur : thafs very pretty ! ce qui est juste ; et puis, quand on entend la Sonate pathétique ou la Symphonie en ut mineur, on dit aussi, mais plus froidement : that's very pretty ! mot qui, appliqué à la musique de Beethoven, est à peu-près aussi juste que si, devant les scènes sublimes de la nature, l'océan irrité, les forêts courbées par la tempête, l'avalanche descendant des montagnes ou la cataracte du Niagara, quelqu'un disait : c'est bien joli ! Mais ce n'est pas tout ; voyez, je vous prie, jusqu'où peut aller l'influence des mots : il y a dans l'art et la littérature un nombre considérable d'œuvres, de personnages, de passions, de caractères, qu'il est absolument impossible de ranger sous la qualification de pretty ; le moyen, s'il vous plaît, d'appeler pretty des monstres comme Richard III. et Lady Macbeth ? le moyen d'appeler pretty le spectacle des crimes, des ambitions sans pudeur, des jalousies.
des vengeances, des haines, des adultères, des meurtres ? le moyen d'appeler pretty Méphistophélès ? Eh bien ! ne vous y trompez pas, la représentation de tout ce côté de l'homme et du monde est envisagée purement et simplement avec horreur et dégoût, et, sans autre forme de procès, on la met à la porte de l'empire du beau. Si vous dites que vous admirez le caractère de Lady Macbeth, on ne vous entend pas, on suppose que vous voulez seulement dire que la pièce de Shakespeare est bien écrite, et l'on propose plutôt à votre admiration nne demoiselle bien douce, bien sage et bien bonne d'un roman quelconque. Si je parle avec enthousiasme du magnifique dessin de Delacroix qui représente Méphistophélès franchissant les espaces de la nuit sur un cheval fantastique, on croit que je veux rire, et l'on court contempler avec délices et attendrissement chez le marchand de gravures ce soldat mourant qui tombe sur le champ de bataille aussi décemment que s'il posait devant une assemblée de dames, aussi correct dans sa tenue, aussi propre dans son uniforme, les favoris aussi bien frisés, les cheveux aussi bien pommadés, divisés et plaqués sur ses tempes que s'il sortait des mains du coiffeur. En effet les manières de la demoiselle et le visage du soldat sont very pretty, prétention que la femme de Macbeth et le diable ne peuvent nullement avoir. O influence des mots ! ô conséquences d'un vocabulaire mal fait ! Disons plutôt : ô utilité de l'instruction ! ô résultats d'une éducation esthétique médiocre !
Quant au principe, qu'il ne faut pas disputer des goûts, tout le monde l'invoque, sur tous les points du globe comme à Guernesey, mais en réalité personne ne l'applique. C'est tout au plus si, dans l'ordre gastronomique, quand nous voyons quelqu'un détester une
chose dont nous sommes très-friands, ou faire ses délices d'un mets qui fait notre horreur, nous pouvons nous défendre d'une exclamation de surprise et de je ne sais quel secret mouvement de mépris. Dans l'ordre artistique et littéraire nous disputons tous des goûts, et ce n'est pas une guerre sourde, mais ouvertement déclarée. La différence de nos opinions en fait de beauté devient même une opposition âpre et tranchante, qui, dans quelques natures passionnées, va jusqu'à la haine, et l'on a remarqué que les haines littéraires, comme les haines religieuses et les haines politiques, ont une extraordinaire amertume, provenant, sans doute, du sentiment humiliant de l'impuissance où nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. En effet, si j'admire un poëte que vous n'aimez pas, il m'est impossible de vous prouver victorieusement que vous avez tort et que j'ai raison ; tout ce que je puis faire, c'est de vous réciter ses vers avec enthousiasme, et de multiplier les louanges et les épithètes en son honneur ; mais j'espère, Mesdemoiselles, que si ce cas se présente, nous ne nous haïrons point. Les disputes de goûts sont donc sans fin, et néanmoins on a raison de disputer des goûts ; on a raison, parce que si l'on croit avoir po\ir soi la vérité dans ce domaine, c'est le droit et c'est le devoir de toute croyance de s'affirmer ; on a raison, car la nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont point celles qui s'emparent de notre âme avec le moins de puissance ; on a raison, enfin, parce que, si les disputes de goûts ne laissent jamais sur la place un vainqueur et un vaincu, elle font quelque chose de bien plus utile, elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute
pas, on va au delà de sa pensée, et croyant lui donner plus de force, en l'exagérant on l'affaiblit ; mais, le soir, on se dit en se couchant : " Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai dans ce qu'on disait ce matin ; voilà une idée que je n'avais jamais eue ; voilà un fait ■que j'ignorais ; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé ; voilà un point de vue où je ne m'étais pas encore mis ; il faudra songer à cela." Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on s'éveille ayant fait un pas de plus dans le pays de la vérité.
D'une manière générale on peut dire que, plus un homme a de sagesse, plus il sait apprécier de fruits différents dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la littérature, où les gens d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent dédaigneusement tout le reste du jardin. Oui, plus un homme est sage et instruit, plus il sait goûter d'œuvres, d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, d'esprits nationaux, d'esprits individuels, et de formes diverses de la beauté. Dans ce banquet toujours ouvert qu'offrent au genre humain les artistes de tous les âges et de toutes les contrées, il y a bien des breuvages différents, depuis le vin généreux que nous verse Homère, jusqu'aux liqueurs fines et recherchées qui coulent goutte à goutte des mains tremblantes de Sterne ; il y a bien des aliments disparates, depuis les superbes bêtes fauves abattues dans la forêt de Shakespeare et servies tout entières, jusqu'aux morceaux délicats et choisis rangés artistement dans la vaisselle d'or de Louis XIV. ; durant tout le festin la musique joue : ce sont tantôt les célestes sons de la flûte de Mozart, tantôt les puissants accords de l'orgue de Bee-
thoven ; c'est maintenant la trompette de Meyerbeer, ce sera tout à l'heure la harpe ou le hautbois de Rossini. Ne croyez-vous pas que l'homme le plus heureux de la fête est celui qui s'abandonne sans résistance au charme de tout ce qui l'entoure, et dont les sens demeurent dans un continuel ravissement ?
Pourtant, il y a ici une limite à poser. La tolérance, la sympathie, la largeur d'esprit sont choses excellentes, mais il ne faut pas en abuser. Aimons les beautés les plus diverses, mais conservons et affirmons hautement notre droit de haïr tout ce qui nous semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux, vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En haïssant ainsi, nous pourrons nous tromper, je l'avoue, et de la manière la plus grave ; il pourra nous arriver de mettre notre aversion, et notre aversion déclarée, là même où un regard plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons d'aimer et d'admirer ; mais que voulez-vous ? l'erreur est le triste privilège des êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de liberté. Nous nous tromperons, soit ; mais nous exercerons notre droit de censure ; la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et qui n'est pas capable de vives impatiences et de haines vigoureuses n'est point capable non plus d'ardente admiration. Notre siècle a vu se former une école de critique littéraire, qui a rendu à la pensée humaine les plus utiles services, et dont j'aurai plus d'une fois l'occasion de vous entretenir dans nos causeries ; les écrivains de cette école voyant la certitude manquer sous leurs pas, et l'erreur, comme une épée de Damoclès, menacer sans cesse leurs jugements, ont professé en matière de goûts une indifférence philosophique, et ont entrepris de remplacer la critique des
œuvres par l'analyse des talents : mais ils n'ont pas pu rester fidèles à leur programme, et il se sont bientôt mis, comme tout le monde, à louer et à blâmer, à aimer et ù haïr, à prclerer et à exclure. Peu importent les goûts, dites-vous; il n'en faut pas disputer! Mais alors, pourquoi ap})rend-on les beaux-arts ? pourquoi enseignc-t-on la littérature ? pourquoi y a-t-il des maîtres, des étudiants, des leçons, des livres? pourquoi sommes-nous nous-mêmes ici ?
Pour(juoi sommes- nous ici ? Voilà une question, Mesdemoiselles, que vous auriez le droit de m'adresser. Vous n'êtes pas venues ici pour entendre dire du mal de vos amies, mais pour organiser avec moi notre petit cours de littérature, puisqu'enfin je vous ai promis un Cours avec une emphase et une solennité qui ne sont que dans le mot, j'espère bien, et ne seront jamais dans la chose.
A première vue, il me semblait assez dur, je vous l'avoue, d'être à Guernesey pour faire un cours de littérature ; en y regardant de plus près, j'ai reconnu bien vite que rien ne pouvait être plus délicieux. Si j'étais à Londres ou à Paris, j'aurais à me conformer à la mode du jour, et cette mode, je vous le dis à l'oreille, ne convient nullement à mes goûts. J'aurais à étudier en détail quelque personnage obscur, quelque époque mal connue de l'histoire littéraire, j'aurais à m'enfermer des heures et des journées entières au milieu des manuscrits et des in-folio poudreux du British Muséum ou de la Bibliothèque Impériale, déchiffrant et collationant des textes, recueillant des variantes, accumulant des notes, faisant une masse énorme de lectures arides et de stériles recherches qui, pareilles à beaucoup d'expéditions de montagnes, ne seraient pas entreprises pour
le plaisir ni même pour l'utilité de les faire, mais seulement pour la satisfaction de les avoir faites et d'en être débarrassé. Une fois par semaine, j'aurais à chercher dans ce désert d'ennui une oasis où promener mes auditeurs et surtout mes auditrices, belles voyageuses qu'il ne faut point fatiguer. Et quels seraient le fruit et le monument de toute cette peine ? Quelque gros volume indigeste de petits faits lentement débrouillés, de petits débats enfin clos, de dates rétablies, de généalogies refaites, de points triomphalement placés sur des i. A Guernesey, je puis m'abandonner, sans aucun remords de conscience, à ma paresse pour les recherches d'érudition, à ma malheureuse passion pour les idées. Si l'on m'accuse de ne pas faire assez de place à l'histoire, à la biographie, aux études concrètes et précises, je répondrai que je n'y puis rien, que le Musée de la Place du Marche n'est pas le British Muséum, et que la Bibliothèque des Arcades n'est pas la Bibliothèque Impériale. Si l'on me blâme de faire un cours de littérature en zig-zag, butinant de fleur en fleur, allant de la France à l'étranger, de l'art moderne à l'art antique, je répondrai qu'il nous faut profiter du peu de sources et de ressources littéraires que l'île possède, dans l'ordre où nous les découvrons, et que notre petite collection de livres est terriblement dépareillée. Enfin, si l'on me reproche de ne pas procéder comme on procède à Paris, à Londres ou à Genève, je répondrai d'un mot que nous sommes à Guernesey.
Evidemment, ce qui a le plus de chance de vous intéresser, de vous plaire, de vous instruire utilement, ce n'est pas une étude sur John Heywood, le bouflîbn d'Henri VIII., qui fonda, dit- on, la comédie anglaise, ni sur Hans Rosenpluet de Nuremberg, qui, au milieu du XV®. siècle, écrivit en allemand le plus ancien
drame imprime ; ce n'est pas même un cours sur les contemporains de Shakespeare ou sur les prédécesseurs de Corneille ; non, c'est tout bonnement un commerce avec ces grands hommes eux-mêmes et avec leurs émules de toutes les nations et de toutes les époques ; c'est la lecture de leurs plus beaux passages ; c'est la comjiaraison de leurs génies ; c'est l'examen des grandes controverses littéraires que leurs chefs-d'œuvre ont soulevées, et le résumé des conclusions que la sage critique du dix-neuvième siècle a prononcées sur eux. Combien de beaux vers je voudrais vous lire, depuis ceux que le chœur antique chantait sur le théâtre d'Athènes, jusqu'à ceux qu'inspire, à quelques pas' de nous, au plus grand de nos poètes contemporains la vue de la France, la vue de la mer, la vue du ciel, contemplés de la petite chambre en verre de Hauteville House ! Et combien de questions curieuses j'aimerais examiner ou débattre avec vous ! — Qu'est-ce qui manque à notre poésie, particulièrement à notre poésie dramatique, et pourquoi laisse-t-elle froids les étrangers ? Qu'y a-t-il au contraire dans notre belle prose pour faire ainsi le charme et l'envie de tous les peuples de l'Europe ? — Pourquoi les Français restent-ils insensibles à des scènes, à des traits, à des images burlesques qui font pâmer de rire toute l'Angleterre ? Le rire estil plus circonscrit par les bornes des nations, moins répandu dans toute l'humanité que les pleurs ? Mais le comique de Molière n'est-il pas universel ? Ce caractère universel ne serait-il pas le signe qui distingue et l'abîme qui sépare l'esprit du génie? — Que faut-il entendre par le mot humour? — Quelle est la vérité sur Racine ? La raison permet-elle de croire, avec la jeune école révolutionnaire de 1830 et son illustre chef, resté seul de son avis trente-huit ans après, que tout un
peuple ait pu, deux siècles durant, proclamer un poëte grand artiste et grand écrivain, et répéter durant deux siècles une erreur ? Mais qu'est-ce qui fait les renommées et qu'appelle-t-on l'opinion publique ? Y a-t-il dans la critique littéraire un seul principe, un seul jugement d'une inébranlable certitude ? — Qu'est-ce que la querelle des anciens et des modernes ? — Qu'est-ce que celle des classiques et des romantiques ? — Qu'est-ce que le réel dans l'art ? Qu'est-ce que l'idéal ? — Je ne veux pas multiplier ces questions déjà peut-être trop nombreuses, de peur d'en poser et d'en annoncer plus d'une, que le plan de nos causeries ne nous permettrait pas d'aborder.
Car il faut un plan à nos causeries. Il y aurait de l'imprudence à nous en passer absolument ; nous ne tarderions pas à nous apercevoir que nous errons dans le vide, que nous tournons sur nous-mêmes, que nous n'avançons pas. Les plans imposent à la liberté des limites, mais ce sont des limites salutaires, comme les loix restrictives d'une république sage. Le rhythme aussi et la rime sont des entraves ; mais la rime suggère, dit-on, des idées aux poètes, et le rhythme contraint leur pensée à une concision pleine d'éclat. Si l'unité sans variété assomme, la variété sans unité fatigue. Oh ! s'il était possible de ravir quelque chose à l'art admirable de Macaulay ! Mais il faudrait ravir d'abord sa mémoire et son imagination ; car c'est le secret de son talent. Connaissez-vous un plus beau modèle de variété dans l'unité que les Essais de Macaulay ? Quelle richesse éblouissante d'images, de comparaisons, d'exemples, de rapprochements, de souvenirs, et cependant quelle étude profonde du sujet ! Que de promenades charmantes et instructives il nous fait faire à droite, à gauche de la grande route, et pour-
tant avec quelle rapidité, quelle sûreté il nous entraîne vers le but ! Mais à quoi bon continuer l'analyse décourageante d'une inimitable perfection ? Nous autres, petites gens, nous ne pouvons que ramasser les miettes qui tombent de la table des grands maîtres. J'ai cherché pour ces causeries littéraires un plan qui ne m'assujettît point à suivre une ligne droite, et qui nous permît de faire tout le long du chemin de petites excursions à travers les bois et les prairies ; en y rêvant un peu, voici ce que j'ai trouvé.
Ce que j'ai trouvé est bien simple ; mais figurez-vous, je vous prie, que c'est bien compliqué, bien difficile à comprendre, et prêtez-moi toute votre attention. J'en ai besoin pour vous faire pénétrer dans l'esprit de mon cours, pour vous en faire embrasser l'ensemble et saisir l'idée générale.
Vous savez à quel point la critique et l'art (j'entends l'art créateur) sont deux talents différents et même opposés. Quand l'un de ces talents est remarquablement développé chez un homme, il est bien rare que l'autre atteigne un développement supérieur à la moyenne. Sans doute il est utile, il est nécessaire qu'un critique possède non-seulement la partie technique des beaux-arts, mais encore une étincelle du feu sacré qui fait les poëtes, les peintres, les compositeurs de musique ; sans doute aussi il est indispensable qu'un artiste ait quelque aptitude à la critique, ne fût-ce que pour se critiquer lui-même ; mais, cette réserve faite, on peut affirmer, sans crainte d'être contredit, que les grands critiques sont très-rarement de bons poëtes, et que les grands poëtes sont tout aussi rarement de bons critiques. Je n'ai jamais entendu parler des opinions littéraires d'Homère, de Sophocle ou de Virgile. Les idées de
Cervantes sur la littérature de son temps et sur l'art d'écrire en général n'ont d'autre intérêt que celui qui s'attache au nom de l'illustre auteur de Don Quichotte. On peut en dire autant de celles de Shakespeare et de Molière ; à l'ombre de ces grands noms, il est facile de leur prêter une profondeur et une portée qu'elles n'ont pas réellement. Les idées littéraires de Corneille et de Racine, plus explicites, plus intéressantes, tirent leur intérêt beaucoup moins de leur valeur en elles-mêmes que de leur utilité comme documents pour l'histoire de la critique au XVIP- siècle. Mais à mesure que nous nous rapprochons de notre époque, nous voyons la critique envahir de plus en plus l'imagination des poètes. Est-ce comme poëte, est-ce comme critique, que Voltaire est le plus grand ? A mon avis, il n'est grand ni comme poëte ni comme critique ; il est grand comme écrivain, comme homme de lumière et comme homme d'action. Au seuil de notre siècle, Walter Scott, Schiller ; dans notre siècle, Chateaubriand, Lord Byron, Goethe, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, Paul Louis Courier, Mérimée lui-même, Thackeray, Béranger aussi, je crois, ainsi que Balzac, George Sand et les deux Dumas, autant dire tous les poètes, tous les romanciers, tous les maîtres de l'art, sont des critiques littéraires en même temps que des artistes. Mais, si l'on en excepte Goethe (le plus étonnant exemple qui existe de l'union de la critique et de la poésie), aucun des artistes que je viens de nommer ou de sous-entendre n'a comme critique littéraire la valeur d'un Sainte-Beuve ou d'un Macaulay. Leur défaut le plus commun, ce n'est pas le manque de profondeur, (ce qu'ils voient, ils le traversent du regard avec une singulière force de pénétration), c'est le manque de largeur ; ils sont, pour la plupart, exclusifs et injustes, parce qu'ils sont passionnés ;
l'habitude de contempler et d'aimer uniquement leur l)roi)re idéal rend leur vue incapable de supporter aucune autre lumière ; jetés hors de leur climat et de leur soleil, ils n'y voient plus, ferment les yeux, et déclarent qu'au pays où ils se trouvent tout est dans la nuit. Je ne sache pas qu'on se soit encore avisé d'étudier avec quelque suite les opinions littéraires de ces hommes que Dieu a faits poètes, et qui, en dépit de leur vocation, en dépit de leur génie, non contents d'enfanter des chefs-d'œuvre, ont voulu juger ceux de leurs frères. Une étude de la sorte me paraît aussi instructive que piquante ; c'est celle que j'ai choisie et que je vous propose pour sujet de nos leçons.
Nous étudierons donc les idées littéraires des grands poètes et des grands prosateurs modernes, soit en France, soit en Angleterre, soit ailleurs. Nous commencerons par Chateaubriand ; l'auteur du Génie du Christianisme a laissé, outre des lettres, des fragments et beaucoup de pages sur la littérature disséminées dans tous ses écrits, un Essai sur la Littérature anglaise qui ne peut pas manquer de vous intéresser. — Nous passerons ensuite à Lord Byron ; nous parcourrons sa correspondance ; nous lirons l'amusant journal des conversations que sa Seigneurie tenait à Pise en 1821 et 1822, et que Thomas Medwin, écuyer, recueillait, — Nous nous arrêterons avec amour au livre excellent où Eckermann, l'ami de Goethe, a recueilli, à l'exemple de Medwin, les conversations du poëte philosophe : deux petits volumes si remplis de vérité, de science et d'idées qu'ils suffiraient seuls à défrayer plusieurs cours de littérature. — J'ai souvent pensé que pour un homme qui aurait l'honneur de vivre dans l'intimité de Victor Hugo, il y a aussi un livre à écrire, semblable à ceux qu'ont donnés au monde Eckermann et Thomas Medwin : mais ce livre, ce n'est
pas moi qui puis le faire ; c'est un autre que je n'ai pas besoin de vous nommer. (1) Je n'userai qu'avec une extrême discrétion du peu de notes que j'ai quelquefois prises à la suite de mes visites au chef de l'école romantique. Dans cette salle à manger de Hauteville House où l'hospitalité d'un grand homme m'accueille sans invitation et sans cérémonie, j'ai entendu bien des discours qui m'ont charmé; j'en ai entendu quelques autres qui m'ont étrangement surpris et contre lesquels ma faiblesse se serait insurgée, si je n'étais pas persuadé qu'avec un homme du génie, de l'âge et du caractère de Victor Hugo, discuter c'est manquer de goût, que le devoir d'un jeune homme est de se taire et de ne donner la réplique au maître que dans la mesure où un semblant d'opposition est utile pour lui faire compléter le développement de sa pensée. Nos sources pour l'étude des idées littéraires de Victor Hugo seront surtout ses œuvres, en particulier la célèbre préface de son drame de Cromwell, où il développe le programme de la révolution romantique, et l'ouvrage bien autrement remarquable qu'il a écrit plus récemment sur tous les poètes et qu'il a intitulé William Shakespeare. — Nous nous divertirons beaucoup avec les lettres qu'Alfred de Musset adressait en 1836 au directeur de la Revue des Deux Mondes sur la littérature et la critique du temps. — Nous parlerons peut-être des fameuses conférences de Thackeray sur les humoristes anglais du XVIIIe- siècle. — Si un jour cela nous tente, nous pourrons, en regardant les petits chefs-d'œuvre lentement élaborés par la plume de Courier, voir jusqu'où peut aller dans la critique littéraire l'étroitesse d'esprit d'un artiste plus délicat et plus raffiné que grand. Enfin, nous ferons tout ce qu'il nous
(1) M. Kesler, l'infatigable compagnon d'exil de Victor Hugo.
sera possible de faire, avec le temps, la volonté, le pouvoir, et les livres dont nous disposons.
Je ne vous promets pas de suivre en tout ceci ni l'ordre chronologique, ni aucun ordre matériel ; mais je n'ai pas besoin de m'en excuser auprès de vous ; cette liberté d'allure n'est-elle pas justement le charme et l'avantage du sujet de notre choix ? Dans le plan que j'ai mis sous vos yeux, le petit nombre de nos livres, la confusion où ils s'offrent à nous, sont toujours un inconvénient sans doute, mais cessent d'être un obstacle. Peu importe que Chateaubriand se présente à notre étude avant Walter Scott, ou Schiller après Lamartine ; peu importe que nous lisions les lettres d'Alfred de Musset en même temps que la préface de Cromwell ; peu importe que nous ouvrions les mémoires de Goethe avant d'avoir fermé la correspondance de Byron. Au moment où je vous parle, je ne sais pas, je vous l'avoue, et je ne sens nullement le besoin de savoir où les conversations du patriarche allemand pourront plus tard nous entraîner ; quand nous aurons ouvert le petit trésor d'Eckermann, tout l'empire de l'art nous appartiendra, depuis Homère jusqu'aux poètes contemporains de la vieillesse de Goethe, et pourquoi donc nous refuserions alors le plaisir de prolonger notre séjour au milieu de tant de richesses, aussi longtemps que nous pourrons le désirer? Car, remarquez-le bien, je vous prie, une étude sur les opinions littéraires des grands poètes présente continuellement deux aspects aussi intéressants l'un que l'autre : d'un côté, l'auteur qui fait la critique, de l'autre les auteurs qui sont les objets de la critique. Si, par exemple. Chateaubriand se met à nous entretenir de Shakespeare, voici l'homme qui a écrit René, voilà celui qui a fait Haralet, également devant nous. Est-ce Hamlet que nous allons étudier ? est-ce René ?
le choix nous embarrasse ; eh bien ! nous les étudierons tous les deux, et ce ne sera point une digression ni à gauche ni à droite ; ce seradirectement aller au fond même de notre sujet. Remarquez aussi que tout se tient dans la nature humaine : esprit, caractère, idées, sentiments, facultés, passions ; nos goûts dépendent de notre éducation et de notre humeur ; de même les opinions littéraires des artistes ont un rapport étroit et nécessaire avec leur génie naturel ; leur génie est un prisme au travers duquel ils regardent et ils jugent leurs frères ; comment donc pourrions- nous parler de leurs jugements sans parler aussi de leur génie ? la manière la plus instructive et la plus philosophique de critiquer leurs idées sera toujours de chercher dans la nature et la direction particulière de leurs talents la source secrète de leurs erreurs. Il peut y avoir encore une autre sorte d'intérêt, un piquant intérêt moral, à étudier les jugements des artistes les uns sur les autres ; nous soulèverons plusieurs fois un coin curieux du voile qui cache le cœur de l'homme et le cœur du grand homme ; il n'est pas douteux que beaucoup des jugements faux portés par les artistes ont pour cause l'envie ; nous trouvons nous-mêmes si naturel que les grands hommes soient jaloux, que lorsque Goethe parle convenablement de Schiller ou Victor Hugo de Lamartine, nous en sommes tout étonnés et charmés, comme si cette simple justice qu'un poëte a si bonne grâce à rendre à un poète était un acte sublime de générosité et de renoncement. Enfin je me flatte qu'aucun genre d'intérêt ne manque aux travaux que nous avons en vue ; s'ils ne réussissent pas, c'est que le courage aura failli aux ouvriers ou que l'entrepreneur est un homme incapable ; si nous les menons à bonne fin, nous aurons résolu le problème de construire presque sans matériaux sinon un édifice
régulier, du moins un campement de fantaisie où l'on ])eut passer quelques heures de délassement utile et agréable. Mettons-nous donc à l'œuvre ; étudions les artistes à la ïo'is comme juges et comme j)arties ; pauvres critiques que nous sommes, nous donnerons, je le sais, le spectacle d'aveugles redressant des aveugles ; mais qu'y faire ? n'est-ce pas là l'histoire du monde et le sort de l'humanité?
Je vous parle, Mesdemoiselles, non comme à mes élèves, non pas non plus comme à un passif auditoire, mais comme à mes collaboratrices ; car je prétends ne pas travailler tout seul. Si vous venez ici seulement pour m 'entendre, le profit que vous tirerez de nos conférences hebdomadaires sera quelque chose de bien maigre et de bien vague. Je ne m'engage pas à vous apporter tous les jeudis un discours, mais je m'engage à consacrer chaque jour une portion de mon temps à lire et à corriger toutes les compositions que vous voudrez bien me remettre. De quelle nature pourraient être ces compositions ? Voilà la question qui mérite le plus d'être prise à cœur par nous tous, et très-sérieusement examinée.
Voudriez-vous écrire ce qu'on appelle en français des rédactions, c'est-à-dire des résumés de mon cours faits à l'aide de vos souvenirs et de quelques notes prises au triple galop de vos crayons ? C'est bien ennuyeux, c'est bien long, c'est bien froid, c'est bien sec. Mes idées ne sont bonnes à prendre que sous bénéfice d'inventaire, et ce serait, je le déclare, un régal peu cher à mes yeux que le spectacle horrible du squelette de mes pauvres leçons ; néanmoins, si vous avez du goût pour ce genre d'anatomie, vous pouvez vous y livrer, je ne vous l'interdis pas. Mais pour ma part, j'aimerais
mieux autre chose; j'airryerais mieux que chacune de vous choisît dans nos causeries un point, une idée qui aurait plus particulièrement frappé son esprit ; vous y réfléchiriez, et vous trouveriez toujours, ou que j'ai commis une erreur, ou que j'ai dit mal et incomplètement la vérité, ou qu'il rests encore bien des remarques à faire après les miennes ; puis vous écririez le résultat^de vos réflexions. Je vais de suite vous donner un exemple qui vous fera comprendre comment j'entends ceci. Dans ma leçon d'aujourd'hui j'ai avancé que toute la critique des Guernesiais et des Guernesiaises se réduit à deux mots : l'adjectif dry et l'adjectif pretty, et à ce principe faux : il ne faut pas disputer des goûts. A coup sûr voilà un paradoxe, et, qui pis est, une impertinence. Quand j'ai laissé tomber de ma bouche une assertion aussi hardie, trois choses sont possibles : T- je puis m 'être trompé ; 2°- sans me tromper absolument, je puis être allé au delà de la vérité, ou bien encore, qui sait? être resté en deçà; 3°- je puis être dans le vrai. Eh bien ! dans chacune de ces suppositions vous avez quelque chose à dire : si j'ai injurié vos amies, défendezles ; si je les ai mal comprises, éclairez-moi ; si j'ai vu juste et dit vrai, donnez-moi la satisfaction de savoir que vous abondez dans mon sens. Je vous laisse la liberté la plus absolue de conscience d'abord, et puis la liberté la plus absolue aussi dans le choix de vos sujets. Que chacune de vous laisse suivre à son esprit sa pente naturelle, à son imagination les sentiers qui lui sourient. Ne faites jamais rien sans plaisir et de mauvaise grâce ; ne faites rien non plus avec hâte et sans soin. Les exercices que je vous conseille pour votre bien et pour notre agrément ne sont pas des devoirs. Si vous avez besoin de plus d'une semaine pour traiter avec toute la perfection dont vous êtes capables un sujet qui vous
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aura plu, vos compositions auront beau venir tard, elles seront toujours les très-bien venues. Si parmi v^ous plusieurs ne peuvent absolument rien écrire, soit parce que le temps leur fait défaut, soit pour quelque autre raison, je ne les persécuterai pas, mais qu'elles prennent garde que ces motifs d'impossibilité absolue ne soient pas seulement dans les sugi^estions perfides de la mortelle ennemie de toute vertu. Nos conférences ne peuvent devenir réellement animées, intéressantes, utiles, que si je connais un peu vos goûts individuels et le tour particulier de vos esprits ; mais comment pénétrer dans ces charmants mystères, si vous ne voulez pas me les ouvrir ? Quand j'aurai vos compositions, je les lirai chez moi, et nous en causerons ensemble à la séance suivante. Si quelques-unes d'entre vous craignaient la discussion publique, elles n'auraient qu'à écrire au haut de leurs compositions le mot latin privatim, et il s'établirait entre nous une conversation muette au moyen d'une belle marge blanche que je vous prie toutes de laisser toujours à vos pages. (1) Mais j'espère que les personnes qui réclameront le bénéfice du priyahm seront le très-petit nombre; j'espère que je ne serai pas seul à parler ici, et que notre cours deviendra véritablement une suite de causeries ; j'espère que ces causeries seront vives, et que dès aujourd'hui la guerre est allumée entre nous. J'ai encore un conseil à vous donner : écrivez vos compositions en anglais. La langue française est une terrible langue ; rebelle même aux mains les plus exercées à la manier, que devientelle entre des mains étrangères ? une arme qui se retourne contre l'imprudent qui l'emploie. Ecrivez vos
(1) Il va saus dire que ces menus détails d'organisation intime et j) rivée n'étaient point destinés à l'impression ; mais ce passage étant un de mes crimes, je ne dois pas le supprimer. — Voyez mon Discours d'apologie (III^- Causerie), à la page marquée d'un astérisque.
compositions en anglais ; c'est le seul moyen d'empêcher nos leçons de littérature de dégénérer en leçons de grammaire. Que si toutefois l'une ou l'autre d'entre d'entre vous, pleine d'une noble confiance en ellemême, voulait affronter les périls et les difficultés de la langue française, je me garderai bien de lui ôter le courage pour un premier effort dont le succès pourra démentir heureusement mes craintes.
Voilà donc, si toutes mes idées vous plaisent, nos petites réunions organisées. Nous commencerions chaque séance, sinon à partir de la prochaine, du moins, je l'espère, à partir de celle qui suivra, en causant ensemble de vos compositions. Puis je ferais la leçon proprement dite. Mais tout cela n'est rien encore ; les productions de mon esprit, n'ayant qu'une valeur trèssecondaire, ne peuvent avoir qu'une utilité du même ordre ; vos compositions elles-mêmes ne sont pas la chose importante : le grand but, le grand intérêt de nos réunions sera toujours les belles lectures que nous ferons en commun ; c'est pour cela que je vous ai convoquées. Aux grands écrivains la part du lion dans ce cours de littérature, aux grands écrivains la place d'honneur ! Je croirais notre journée perdue si nous nous réunissions une seule fois sans lire quelques-unes de ces pages immortelles, les seuls monuments qui subsistent de tant de civilisations éteintes et de tant de siècles disparus. Les marbres sculptés par le ciseau d'un Phidias ne sont pas à l'abri de l'injure du temps, et les chefsd'œuvre mutilés du Parthénon ne servent qu'à nous faire mesurer la grandeur des pertes que nous avons faites ; les siècles que peut vivre une peinture de Raphaël sont comptés : peu à peu la toile s'use, les couleurs s'écaillent, et quand l'heure est arrivée, on fait au
tableau de secrètes funérailles sous le titre adouci de rentoilage et de restauration; le génie d'un Mozart, d'un Beethoven a besoin d'un interprète: si l'interprète manque ou s'il est faible, leurs plus sublimes créations sont comme si elles n'étaient pas ; rien n'existe, tout meurt; les palais, les églises, les cités, les empires, les peuples tombent en ruines : mais ce que la main d'un Sophocle ou d'un Molière a écrit dure éternellement. (1) Lisons donc et relisons leurs œuvres ; rassemblons-nous ici au nom des grands écrivains de tous les âges, et plaçons sous l'invocation de leur souvenir les premiers essais de nos plumes. Il faut qu'il se forme à Guernesey un petit cercle de personnes qui s'occupent sérieusement de littérature. C'est une loi naturelle qui veut qu'on s'associe ; l'isolement est stérile, l'union seule est féconde. Nous sommes un petit nombre : montrons que le nombre ne fait ni la lumière, ni la force, ni la vie. La petite société que j'essaie de former est, me dit-on, la première de la sorte qu'on aura vue ici ; mais elle n'est pas la première qui se sera consacrée dans l'île au culte des belles choses. Déjà votre Société Philharmonique a noblement démenti ceux qui disent que la passion du beau est inconnue à Guernesey ; elle a fait beaucoup, cette société ; elle pourrait faire plus encore : elle pourrait déclarer la guerre à toute cette petite musique de pur agrément qui est le fléau de nos salons, et, par des concerts périodiques composés avec un goût sévère, répandre peu à peu l'intelligence et l'amour de cette grande et belle musique qui mérite seule le nom d'art. Et l'exposition de tableaux que vous venez d'ouvrir? ne dit-elle pas assez haut que vous aimez les beauxarts, que vous les cultivez, que vous leur faites une part
(1) Oui, depuis l'invention de l'imprimerie ; mais sur cent trente tragédies que Sophocle a écrites, il nous en reste . . . sept.
dans votre existence? En vérité, quand je vois tant de talents fleurir dans un si petit espace, je ne comprends pas qu'on accuse d'ingratitude le sol où nous vivons, je me sens fier d'être à Guernesey, et je m'associe de tout mon cœur à ces paroles empreintes d'un légitime orgueil, que prononçait il y a trois jours Sir Staffbrd Carey : " Nous doutons qu'aucune ville d'Angleterre, ayant deux fois plus d'habitants que notre petite île, pût produire autant de mérites distingués que la présente Exposition." (l) Le temps que vous consacrez à la peinture et à la musique est autant de gagné pour la poésie ; tous les arts, tous les talents se donnent la main, et si vous êtes véritablement artistes dans l'âme, vous devez sentir ce besoin de commerce avec tous nos grands prédécesseurs, qui, selon une remarque profonde de Goethe, est le signe d'une forte vocation.
Jeudi prochain, nous parlerons de Chateaubriand. Comment ferai-je, avec mes occupations du collège, pour préparer une leçon chaque semaine ? Je n'en sais rien, j'en suis effrayé, et ma frayeur m'ôterait tout courage, si je ne comptais pas. Mesdemoiselles, que vous accorderez deux choses à ce cours de littérature improvisé : votre indulgence et votre concours.
5 Novembre, 1868.
(1) Discours prononcé à l'inauguration de Y Exposition des Amateurs, le 2 Novembre, 1868.