‹ Causeries guernesiaisesChapitre 7 sur 27 · A. MONOD · texte numérisé non relu

A. MONOD

Sous ton voile d'ignominie.

Sous ta couronne de douleurs, N'atteuds pas que je te reuie, Chef auguste de mon Sauveur !

Mon œil, sous le sanglant nuage Qui me dérobe ta beauté, A retrouvé de ton visage L'ineffaçable majesté.

Jamais, dans la gloire du Père, Jamais, dans le repos du ciel, D'un plus céleste caractère Ne brilla ton front immortel.

Au séjour de la beauté même Jamais ta beauté ne jeta Tant de rayons qu'au jour suprême Où tu gravis sur Golgotha.

Vin ET.

Citons encore ces vers de Racine qui sont une paraphrase de Saint-Paul et ont une couleur toute protestante :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi :

L'un veut que, plein d'amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle :

L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi.

L'un, tout esprit et tout céleste.

Veut qu'au ciel sans cesse attaché, Et des biens éternels touché, Je compte pour rien tout le reste ;

Et l'autre par son poids funeste

Me tient vers la terre penché. ^

Hélas ! en guerre avec moi-même, Où pourrai-je trouver la paix?

Je veux, et n'accomplis jamais :

Je veux ; mais, ô misère extrême !

Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais.

O grâce, ô rayon salutaire.

Viens me mettre avec moi d'accord ; Et, domptant par un doux efifort Cet homme qui t'est si contraire, Fais ton esclave volontaire De cet esclave de la mort.

Ces vers sont beaux, et ces objections sont justes ; elles prouvent que le jugement porté par Chateaubriand contre le protestantisme est trop rigoureux, trop absolu. Mais prouvent-elles qu'il soit faux ? Mon avis va vous surprendre ; je crois que ce jugement est vrai. Je le tiens pour vrai, non historiquement, mais, si je puis me faire comprendre en m'exprimant ainsi, pour vrai d'une vérité spéculative, sans cesse démentie par les faits, parce que la logique ne gouverne pas le monde, parce que l'homme est un être inconséquent, qui agit suivant les impulsions de sa nature et jamais suivant les idées de sa raison. Mais supposez pour un instant que la logique gouverne le monde ; supposez que les hommes soient conséquents et qu'ils se conduisent d'après les principes de leur credo ; supposez que les protestants soient bons protestants, et voyez si leur poésie ne fond pas tout entière entre nos mains.

Le caractère essentiel du culte protestant, c'est d'être profondément idéal. Il est fondé sur cette parole du Christ: " Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité." Plus les

diverses fractions de l'église protestante se rapprochent de la simplicité évangélique, plus elles sont jalouses de conserver au culte ce caractère spirituel ; rien pour les yeux, rien pour les sens, nulle pompe extérieure, tout pour l'âme. Pour une personne accoutumée, je ne dis pas aux magnificences de l'Eglise romaine, mais seulement aucérémoniel décent de l'Eglise d'Angleterre, ce doit être un spectacle bien choquant que l'intérieur d'une de nos chapelles dissidentes. On se croirait dans une grange, dans un café, dans une salle de conférences, dans un temple de franc-maçons, dans tout ce que vous voudrez, plutôt que dans une église consacrée à Dieu. Tout le long des murailles nues et dégarnies, sont suspendus à des patères les chapeaux noirs, les manteaux et les parapluies des fidèles ; un concierge circule dans la salle avec des piles de chaufferettes sous le bras pour les dames qui ont froid aux pieds ; vraiment on serait tenté de lui demander le programme aussi, comme si on était au concert ; mais il n'y a point d'autre musique que des cantiques chantés au mépris de l'harmonie par cent voix discordantes que ne dirige aucun chœur ; l'orgue même est parfois absent ; car l'orgue est matériel ; il agit sur l'âme par la séduction des sens ; l'orgue est logiquement une abomination, une idolâtrie : je ne sais pas pourquoi on ne le proscrit pas absolument. Un prédicateur en habit de ville monte lestement en chaire, et débite un sermon quelconque, entre sa montre et un verre d'eau, comme un professeur de littérature. Tout cela est logique. C'est la conséquence de cette idée que la vérité est spirituelle, que la religion est spirituelle, que l'homme aussi est spirituel par la meilleure partie de son être, et qu'il n'a pas besoin de l'intermédiaire des sens pour être mis en rapport avec la vérité religieuse. Mais, si la vérité est immatérielle, la beauté

n'est point immatérielle ; elle a besoin d'un corps, elle a besoin d'une forme, elle est la vérité rendue sensible, et l'erreur du culte protestant est de ne point accepter ce secours que la beauté prête à la vérité. Le protestantisme refuse fièrement de plaire aux yeux, de parler à l'imagination ; il traite l'homme comme un esprit pur : c'est lui faire beaucoup trop d'honneur. " L'homme, a dit Pascal, n'est ni ange ni bête, et qui veut faire l'ange fait la bête."

Si la poésie s'éveille dans l'âme d'un protestant, ce ne sera point à l'église. Quand on franchit le seuil d'une vieille cathédrale, l'âme la plus prosaïque sent immédiatement la poésie du lieu saint. Ce silence, cette ombre crépusculaire, cette lumière mystique des vitraux, cette vague profondeur où l'œil plonge, cette élévation de la voûte, cette flèche élancée qui semble emporter la prière dans les cieux : tout dispose l'âme à un recueillement poétique, sinon religieux. Mais où est la poésie de nos temples et de notre culte ? Si nous nous sentons poètes, ce pourra être en présence d'un grand spectacle de la nature, ce pourra être au premier éveil de la plus douce affection du cœur, ou bien encore à la lecture d'un beau morceau de poésie ; mais je répète que ce ne sera point à l'église.

Je suppose maintenant que, par l'effet de telle ou de telle cause occasionnelle, un protestant se soit senti poëte ; je dis que, s'il est bon protestant, il pourra écrire de très-beaux vers, mais qu'il ne deviendra jamais un très-grand poëte. Deux choses sont nécessaires à la poésie comme à tout art : la passion et la liberté ; la passion qui enflamme, et la liberté qui affranchit ; la passion qui lance en avant les ardents coursiers du génie, et la liberté qui leur ouvre l'espace sans limites. Le poëte protestant a, s'il est homme de foi, la passion

religieuse ; son cœur est tout brûlant d'amour ; son âme est noyée dans l'extase : il pourra écrire de trèsbeaux vers ; mais, enfermé dans le cercle inflexible de ses croyances, il n'a pas la liberté : il ne deviendra jamais un très-grand poète. Il est semblable à un rossignol en cage, qui cbante bien, de temps à autre, un chant doux et triste — ou peut-être joyeux — mais qui ne peut pas prendre son essor, et s'envoler. " Poésie, dit Platon, est un mot qui renferme bien des choses; il exprime en général la cause qui fait passer du non-être à l'être quoi que ce soit ; en sorte que toute invention est poésie, et que tous les inventeurs sont poètes." Oui, tous les inventeurs sont poètes, et tous les poètes aussi sont inventeurs, ou il sont peu de chose.

Que peut inventer, que peut créer un poëte protestant ? L'âme du poëte est naturellement tournée vers la contemplation religieuse, et dans cette sphère élevée, un certain vague est favorable au jeu de l'imagination poétique : rien n'est moins vague que le protestantisme ; il a sur chaque grande question une réponse précise, et souvent plusieurs réponses précises, parmi lesquelles il n'y en a qu'une d'orthodoxe, toutes les autres étant des hérésies. Un bon protestant est trèssévère et très-délicat sur ce point : l'orthodoxie ; on a beau nous répéter tous les dimanches que la foi du cœur importe seule, je suis persuadé qu'elle importe seule aux yeux de Dieu ; mais la foi de tête et de raisonnement, les idées, le dogme, voilà en réalité ce qui importe aux yeux de nos co-religionnaires et de nos pasteurs. Que deviendra, dans ce conflit de doctrines, le protestant fidèle que nous avons fait poëte par hypothèse ? je cherche un libre esprit déployant dans l'espace une aile indépendante, et j'aperçois un homme qui marche en tremblant sur le fil aigu d'un couteau.

Dira-t-on que la Bible est assez riche pour alimenter toute la poésie du monde, et qu'un poëte a tout à gagner à tenir sa liberté captive dans l'enceinte du volume sacré ? Je crois que la Bible est en effet la plus riche source d'inspiration qui existe au monde, et qu'à côté d'elle Homère et Shakespeare sont pauvres ; je crois qu'elle peut donner la matière et la forme à un nombre infini de poésies belles ou sublimes comme les vers que je vous récitais tout à l'heure. Mais je nie qu'on ait jamais composé ou qu'on puisse composer un poëme de longue haleine qui soit une paraphrase parfaitement fidèle, un commentaire parfaitement orthodoxe des Ecritures, et en même temps un chef-d'œuvre du génie humain. Prenez le Paradis Perdu de Milton, et comptez si vous pouvez toutes les hérésies qui s'y trouvent. Milton nous fait assister aux conseils de Dieu : quelle téméraire hardiesse ! qui donc connaît la pensée du Seigneur et qui a été son conseiller ? Il nous peint l'armée céleste et le trône du Très-Haut : c'est une violation du premier commandement ; un puritain n'aurait- il pas eu le droit de le tancer et de lui dire : Tu ne te feras point de ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux ? Il met au cœur de Satan un sentiment étrange et sublime de compassion pour Adam et Eve ; où avez-vous vu cela dans la Bible ? Il nous présente ce prince du mal comme un ange rebelle, lésé dans ses droits ; il le remplit d'une beauté et d'une grandeur telles que nous ne pouvons pas nous empêcher de l'admirer, et que nous éprouvons pour lui une secrète sympathie : impiété et horrible blasphème ! Mais Milton, grand poëte, était, quant aux doctrines, un détestable protestant.

Il y a deux manières d'envisager poétiquement la nature : il y a le point de vue de David et des autres

chantres inspiras de l'Ancien Testament ; il y a le point de vue de la plupart des poètes modernes. David se représente la nature comme le jouet de la toute-puissance de Dieu, qui seul a une existence réelle et devant qui l'univers n'est rien ; le monde est sorti un jour du chaos par un acte de sa volonté ; il n'aurait qu'à vouloir, pour anéantir tout ce qui est ; il a fondé la terre, il a semé les étoiles, il a étendu les cieux comme un pavillon, il a pesé les eaux de l'abîme dans le creux de sa main ; les montagnes se sont élevées et les vallons se sont abaissés au lieu que l'Eternel a dit. Assurément cette idée de la nature est sublime ; pourtant c'est moins l'idée de la nature que l'idée de la création. La véritable idée de la nature est née, quand l'intelligence humaine a compris l'immensité de l'univers et l'éternité de ses loix. Je n'ai pas à critiquer les rêveries auxquelles a pu se laisser entraîner l'imagination des philosophes ; mais les poètes ont le droit de rêver, et les plus grands d'entre eux ont pour la nature un sentiment très-semblable à de l'adoration. Ils se la figurent comme la manifestation extérieure et visible d'un Dieu, qui n'est pas relégué par delà les cieux sur un trône solitaire, qui ne voyage pas non plus à travers son empire sur une colonne de nuées, mais qui est intimement mêlé au monde comme l'âme est unie au corps, et qui circule dans toutes les parties du monde comme le sang dans les veines du corps. Le poète protestant ne peut pas se permettre ces images grandioses ; il doit s'abstenir avec soin de tout ce qui a quelque apparence de panthéisme ; il lui est interdit de voir, avec Victor Hugo,

Dieu frémir dans le roseau, Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau.

Et la représentation de la nature humaine ? que deviendra-t-elle sous la plume du poëte protestant ?

où trouvera-t-il des couleurs assez sombres pour peindre cette créature déchue et dégradée qu'on appelle l'homme ? Son opinion sur notre race, la voici : " Il n'y a point de juste, non pas même un seul ; il n'y a personne qui fasse le bien, non pas même un seul. Leur gosier est un sépulcre ouvert ; ils usent de leur langue pour mentir ; il y a du venin d'aspic sous leurs lèvres. Leur bouche est pleine de malédiction et d'amertume. Ils ont les pieds légers pour répandre le sang." Voilà l'homme, tel que l'esquisse l'effrayant crayon de Saint Paul ; voilà les idées dont s'inspirera le poëte protestant. Comment pourra-t-il mettre sur la scène ces sentiments, ces passions, qui sont nobles, aimables, poétiques selon le monde, et qui ont fourni de tout temps la matière du drame, mais qui, selon l'Evangile, sont des péchés ? Comment teindra-t-il, sans frémir d'horreur, l'épéede Rodrigue du sang de Gomès ? Comment suspendra-t-il avec amour l'échelle de soie au balcon de Juliette ?

Le catholicisme a ses petitesses, ses superstitions, ses erreurs. A Dieu ne plaise qu'au point de vue de la vérité chrétienne j'établisse entre les deux religions le moindre parallèle ! Mais le catholicisme est incontestablement plus poétique que le protestantisme. Il est moins abstrait, il est moins ennemi des sens et de l'imagination, par conséquent moins ennemi de la beauté ; il est moins sévère pour la nature humaine ; il est moins pointilleux sur le dogme. Quelques-unes de ses doctrines ont été plus ou moins créées par l'imagination poétique : la doctrine du purgatoire, par exemple ; celle des saints et des saintes qui intercèdent pour nous et qui veillent sur nous comme des anges gardiens ; celle de la pureté céleste et de la royauté de la Vierge. Je pourrais vous lire sur la poésie du catholicisme bien

des pages de Chateaubriand ; j'aime mieux citer des écrivains anglais et protestants :

De toutes les religions, la religion catholique est la plus poétique. Les superstitions antiques remplissaient l'imagination de tableaux cliarmauts, mais elles n'avaient point de prise sur le cœur. Les doctrines des églises réformées ont très-puissamment agi sur les âmes et sur la vie des hommes, mais elles ne leur ont jamais offert des spectacles d'une beauté et d'une grandeur sensibles. L'Eglise catholique unit aux sévères doctrines de l'une tout ce que M. Coleridge appelle la belle humanité de l'autre. Elle a enrichi la sculpt\ire et la peinture des formes les plus charmantes et les plus majestueuses. EUe peut opposer le Moïse de Michel- Ange au Jupiter de Phidias, et la grâce sereine et pensive de la Vierge-Mère aux charmes voluptueux de la reine de Chypre. Les légendes de ses martyrs et de ses saints peuvent rivaliser d'intérêt et d'ingénieuse finesse avec les fables de la mythologie grecque.

Macatjlat.

• Le papisme interprète à sa façon le sentiment du divin, c'est pourquoi le papisme est respectable. Qu'il dure aussi longtemps qu'il pourra guider vine âme pieuse. On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, sinon un. symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin ? toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa confession de foi, sa réprésentation intellectuelle des choses divines. Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, des idoles ; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande. La seule qui soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne consiste qu'en cérémonies apprises, en répétitions machinales de prières, en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de Saint-Edmond valait mieux que la piété de convenance et la froide religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui.

Caeltle traduit et analysé par Taine.

J'ai essayé d'expliquer et de justifier l'opinion de

Chateaubriand sur la stérilité poétique du protestantisme, et comme j'avais commencé par dire qu'il a eu tort de juger la littérature anglaise sous l'influence de cette idée, vous avez pu croire à une contradiction dans ma critique. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Nos connaissances, nos études peuvent avoir pour objet deux mondes très-différents : le monde des idées et celui des faits, le monde des théories, des raisonnements, des rêves et celui de la réalité, le monde de la philosophie et celui de l'histoire. Ces deux mondes-là sont rarement d'accord, et ce défaut d'harmonie n'est pas toujours un mal. Si les passions et la faiblesse des hommes luttent souvent contre la vérité et en retardent le triomphe, il peut arriver aussi que l'inconséquence humaine ait de nobles résultats, et sauve dans l'ordre moral la vertu, dans l'ordre poétique la beauté. Le protestantisme est anti-poétique : le protestantisme n'en a pas moins donné naissance à beaucoup de poètes et à de grands poètes. Comment cela se fait-il, dites-vous? mais comment se fait-il que le catholicisme soit une religion pleine de poésie, et qu'il y ait tant de catholiques sans poésie et sans imagination ? comment se fait-il que le christianisme soit tout puissant contre le mal, et que tous les chrétiens fassent le mal ? comment se fait-il que l'athéisme soit logiquement la ruine de toute vertu, et qu'il y ait cependant des athées vertueux, et capables nonseulement d'honnêteté, mais d'héroïsme ? Cela vient de ce que l'homme est une créature sensible et passionnée avant d'être une créature raisonnable, et qu'en lui les instincts de la nature priment, pour les pervertir ou pour les corriger, les idées de la raison. " Que de choses, s'écrie Lessing, paraîtraient incontestables en théorie, si le génie ne s'était pas chargé de prouver le contraire par des faits !" C'est pourquoi, M. Taine mon-

trant la poésie particulière du protestantisme a fait une chose plus sage et une œuvre plus grave que le vicomte de Chateaubriand montrant que le protestantisme n'est pas poétique.

Revenons à VEssai sur la Littérature anglaise, dont nous n'avons encore rien dit. Mais cette causerie est assez longue ; ce sera pour la prochaine fois.

12 Novembre.

Xj E T rr i^ E

ÊCEITE À l'occasion DE LA

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