CHAPITRE III
Perfectionnements apportés à la langue latine. ~- Lucrèce. — Établissement de l'empire ; rôle qu'Auguste veut faire jouer à la littérature. — Quels furent les deux plus vaillants soldats de cette campagne impérialiste. — Horace ; sa vie, son caractère et ses œuvres. — Virgile ; les Buecoliques, les Géorgiques, V Enéide, —Ce qui a manqué à Virgile.
La mort de Cicéron n'avait été qu'un épisode à peine remarqué dans l'immense tragédie du second triumvirat. Trois cents sénateurs et deux mille chevaliers périrent à Rome sous le poignard F Un cri de supplication s'éleva, mais Octave répondit qu'il ne cesserait de frapper que le jour où tout lui serait soumis et dévoué.
Cet adolescent taciturne, que les hommes d'État de Rome prenaient pour un agneau, se trouva un tigre. Tous les partis avaient cru s'en servir comme d'une transition utile ; il les trompa tous, et, arrivé au pou-
voir suprême, ne leur laissa le choix qu'entre l'apostasie ou la mort.
A la violence il joignit l'hypocrisie. Au plus fort de sa domination, alors que les familles décimées n'osaient porter le deuil de parents égorgés, et quand les Romains, prosternés aux pieds de leur empereur, se livraient à une émulation de servilité, il fit paraître un édit dans lequel il disait : « Qu'il me soit permis d'affermir la république dans un état permanent de splendeur et de sécurité; f aurai obtenu la récompense que j'ambitionne si son bonheur est réputé mon ouvrage^ et H je puis me flatter y en mourant^ de V avoir établi sur des bases immuables. »
La phrase était sans doute déjà ancienne au temps d'Octave, mais pas assez cependant pour n'avoir pas été répétée depuis par tous les usurpateurs. L'ambition, a en croire son langage, est la plus candide de toutes les passions; elle ne se satisfait jamais elle-même que dans Tintérêt du genre humain.
Octave, devenu Auguste, prouva d'ailleurs que rien ne lui manquait pour son nouveau rôle. Dès qu'il ne trouva plus d'obstacle, il sembla s'adoucir. Sachant que dans le mécanisme de la tyrannie, la clémence est un des moyens les plus nécessaires et les plus sûrs, il épargna
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les ennemis dont il n'avait rien à craindre. A.près aVoir effrayé il pardonna, et tous ceux qui ne se trouvèrent ni proscrits ni égorgés crurent qu'ils lui devaient la liberté et la vie.
Puis vinrent les grands travaux d'embellissement, qui lui gagnèrent les gens qui y trouvaient leurs profits et la foule qui ne regardait que le résultat. Il ouvrit un nouveau forum ^ bâtit les temples de Mars Vengeur y A' Apollon et A^ Jupiter Tonnant. Il excita les principaux citoyens à l'imiter. Il disait en parlant de Rome : — Je Vai reçue de briques, je veux la laisser de marbre. — Quant au peuple, il multiplia pour lui les libéralités et l'occupa de spectacles. Il faisait venir de tous les coins du monde ce qui pouvait amuser l'oisiveté romaine; on montra , par son ordre , un rhinocéros au Champ de Mars, un tigre sur la scène, un serpent de cinquante coudées* aux comices. — En même temps les administrations étaient réformées, de nouvelles lois promulguées. Une seule excita des réclamations générales, la loi contre le célibat. Rome voulait bien abdiquer ses Ubertés, mais elle tenait à ses vices. L'empereur dut fléchir et renoncer à protéger le mariage, cette clef de voûte de toute société.
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Le calme s'était fait sous une oppression artificieuse qui ne sacrifiait que la dignité morale et favorisait les intérêts. Ceux qui avaient survécu] songeaient à jouir de la vie. On savait gré à Auguste d'avoir mis fin aux devoirs d'une orageuse liberté ; las d'être citoyen, on se réjouissait de se trouver sujet. Après la folie des factions turbulentes venait la folie des soumissions serviles ; on avait lutté sans raison, on voulut dormir sans mesure, et la servitude parut pour cela le meilleur oreiller.
Aussi, vit-on le peuple romain se précipiter sous le joug avec une enthousiaste reconnaissance. A peine quelques hommes, amoureux de la liberté perdue, osaient-ils la regretter, non tout haut, non pendant leur vie, mais dans leurs testaments ! Encore proposa-t-on de les poursuivre morts pour crime de lèse-majesté 1 "" Auguste s'y opposa ; il sentait qu'une compression trop absolue avait ses dangers, et qu'il pouvait être utile de laisser une issue à ces regrets des derniers Romains.
Qu'importaient d'ailleurs les soupirs sortis de quelques tombes? Ils n'éveillaient ni espérances ni échos 1 Loin de regarder en arrière, le peuple arrivait à une sorte d'adoration du présent. Il se précipitait au-devant
d'Auguste, des branches de lauriers à la main et le déclarait père de la patrie f Les rois alliés haussaient en
son honneur des yilles appelées Césarées ; ils faisaient achever à Athènes le temple de Jupiter Olympien pour le dédier au génie d'Auguste. — Ainsi, l'enthousiasme tendait déjà à l'idolâtrie, le monde allait élever un autel au succès; le meurtrier de Cicéron devenait Dieu 1
Cette prospérité croissante l'avait apaisé et enhardi. Il était sorti insensiblement de sa mystérieuse réserve. Suétone nous apprend que son cachet, qui avait d'abord été un sphinx gravé, devint plus tard une tête d'Alexandre ; quand le monde se fut définitivement donné à lui, il y substitua sa propre image, comme s'il eût voulu exprimer qu'il renonçait à la protection du mystère et de la gloire, et qu'il ne s'appuyait plus que sur lui-même I
Ce fut alors aussi qu'il voulut illustrer son règne par l'éclat des lettres. Son favori Mécène, un de ses compagnons d'école et de gymnase en Grèce, le seconda puissamment dans ce projet.
Rome se trouvait merveilleusement préparée pour un développement littéraire, qu'avaient jusqu'à ce moment contrarié les guerres civiles. Le latin dégrossi par En-
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nius et par Plaute, poli par Térence, avait été conduite sa perfection par Cicéron et par Lucrèce.
Car c'est à tort qu'on a représenté ce dernier comme se servant d'une langue poétique fruste et encore ma. réglée. Ceux qui l'ont répété oubliaient que l'auteur du poème sur la nature des choses employait le latin déjà parlé par Térence, par Catulle, par Cornélius Sévère ; qu'il vivait au temps de Cicéron et était presque con^ temporain d'Horace et de Virgile I Certes, à cette époque la langue latine pouvait être regardée comme complètement formée, et, si l'on trouve dans Lucrèce des tours vieillis, c'est qu'il les choisit à dessein comme Salluste, pour les rajeunir. L'incorrection ou là faiblesse prosaïque qu'on lui reproche, avec raison, ne prouvent pas davantage un idiome encore grossier, mais une œuvre inachevée. Partout où Lucrèce a complété son travail, le tour poétique, l'expression, l'harmonie sont arrivés à une perfection que Virgile lui-même n*a pu dépasser; mais beaucoup de parties de son livre sont visiblement restées à l'état d'ébauche. « Sa poésie, dit M. de Pongerville, qui l'a si bien traduite, sa poésie ressemble à ce lion que Milton peint, dans son ingénieuse création des êtres, et dont une part s'agite pleine de force et brillante de beautés, tandis que l'autre,
demi-formée, est encore adhérente au limon originel. »
Si nous ne nous arrêtons pas à l'œuvre de Lucrèce ce n'est donc point parce que nous la regardons, d'après quelques érudits, comme un informe essai écrit
en latin étrusque ; mais parce que cet examen ne trouve point de place dans notre rapide esquisse des œuvres littéraires qui instruisent un siècle ou le reflètent. En développant dans ses vers le système d'Épicure, Lucrèce a cédé à une fantaisie toute personnelle^ et son poëme est resté le livre d'un petit nombre. Témoin des proscriptions de Marins, de Sylla et de César, dégoûté d'un monde livré aux égoïstes et aux violents, le poète romain se retira dans les abstractions philosophiques comme sur une hauteur inaccessible, et y vécut seul jusqu'au jour où, fatigué de son poétique isolement, il se plongea volontairement dans l'éternel sommeil. — La nature, seule divinité qu'il adorât, l'avait d'avance guéri de la terreur de ce passage suprême, si on en juge par la magnifique prosopopée qu'il, lui fait prononcer au troisième livre de son poëme :
Mortel, quelles douleurs causent tes gémissements ?
Pourquoi pleurer à Taspect de la mort? Si tu as coulé jusqu'ici tes jours dans les délices, si ton âme ingrate n'a pas laissé échapper les flots du bonheur comme un vase sans fond, convive rassasié, que ne sors-tu satisfait du festin de la vie ? Heureux voyageur, que n'aoceptes-tù les douceurs du repos ? Si, au contraire, tu n'as pas cueilli les fruits que je t'ai prodigués, si l'existence t'importune, pourquoi rechercher plus longtemps des désenchantements et des ennuis ? Je ne puis rien créer de nouveau pour ta joie ; mon ordre est invariable. Ton corps n'est pas encore affaissé par les ans, tes membres ne languissent pas encore de vieillesse ; mais rien ne changera à tes yeux, non-seulement quand ta vie triompherait de plusieurs siècles, mais lors même qu'elle devrait s'éteindre avec l'éternité.
La vie et la mort de Lucrèce furent donc sans sérieuse importance historique dans le grand mouvement littéraire de Rome. Il indiqua seulement aux poètes qui devaient lui succéder comment le vers latin pouvait resserrer la pensée dans une formule à la fois concise et étincelante; il leur montra, dans la création, dans la philosophie et dans les scènes journalières, certaines sources poétiques jusqu'alors inexplorées ; là se borna
son influence et son enseignement.
in. 5
Mais mille autres cai^es favorisèrent Fé veil des muses latines. Outre la vulgarisation des études grecques, le repos subit qui succédait à de longues agitations, laissait à la pensée le temps de germer et de se produire. Fatiguée par la turbulence factieuse des dernières années, Rome avait pris l'action en dégoût ; elle se retourna avec empressement vers les spéculations de la pensée.
Aussi y eut-il une sorte d'explosion du génie latin, et nous voyons paraître, à peu près en même temps, Virgile, Horace, Ovide, PoUion, Gallus, Properce, TibuUe et Tite-Live.
C'est cette profusion d'illustres écrivains qui a fait regarderie siècle d'Auguste comme le grand sièle lit-
raire de Rome I
Si l'on ne s'occupe que de la perfection de la forme, de rheureux tour dans la composition et de la grâce des détails, nul ne peut contredire un pareil jugement ;. mais pour ceux qui cherchent dans les monuments de l'intelligence la constatation d'un effort particulier et nouveau, la littérature du siècle d'Auguste paraît moins une œuvre originale qu'une restitution. On voit bien le génie imitateur qui arrange et perfectionne ; on cherche le génie créateur qui élève sur la route du
temps qndqae chose que le passé n'a point connu. Prenez tous les grands écrivains du règne d'Auguste, vous pourrez dire d'où chacun d'eux procède, et quel est, dans la Grèce, son père intellectuel. On a trop assimilé ce siècle à celui de Louis XIV, toducteur luimême et comparable à certains égards, mais original, du moins dans plusieurs de ses grands génies. Parmi les hommes du temps d'Auguste, quel équivalent trouverez-vous à notre Bossuet, qui fait pour la chaire ce que Démosthène avait fait pour la tribune; à Pascal, qui crée à la fois le pamphlet sérieux et l'analyse de la conscience ; à Molière, le philosophe pratique, qui élève le. bon sens à la hauteur de la poésie? — J'aperçois chez les latins des Fénelon, des Racine, des Boileau • avec plus de ressources peut-être, mais sans plus d'initiative*
Voyez Virgile, qui marche à leur tête, Virgile l'habile coloriste, le narrateur émouvant, le poète parfait 1
— Qu'est-il au fond ? — Un émule heureux de Théocrite, un vainqueur d'Hésiode, un vaincu d'Homère !
— Horace, plus personnel, mais de contours moins purs, emprunte une partie de ses idées à la philosophie grecque^, une partie de ses mouvements à Pindare ou à Anacréon, une partie de ses rhythmes à Archiloque et à
Alcée. — Ovide remet en vers brillantes toutes les fables dispersées dans les poètes de la Grèce. — Properce et TibuUe continuent Sapho avec moins de passion. — Tite-Live lui-même s'empare de la forme d'Hérodote et de Thucydide I
n résulte de cette imitation plus ou moins lointaine je ne sais quoi d'arrangé bien que charmant, de moins direct quoique d'une franche beauté. La lumière éblouit encore, mais on sent que c'est un reflet. Sainte- Beuve a exprimé l'opinion que nous soutenons ici, dans des vers qui ont les allures fuyantes et les grâces voilées habituelles à sa poésie.
La muse des Latins, c'est rHellénie encore, Son miel est pris des fleurs que l'autre fit'éclore. N'ayant pas eu du ciel, par des dons aussi beaux. Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux. Cette muse moins prompte et plus industrieuse, Travailla le nectar, dans sa fraude pieuse. Le scella dans l'amphore, et là, sans plus l'ouvrir. Jusque sous neuf consuls, lui permit de mûrir.
— Le nectar, condensant ses vertus enfermées, A propos redoubla de douceurs consommées, Prit une saveur propre, un goût délicieux. Digne en tout du festin des pontifes des dieux.
— Et ceux qui, du Taygète absents, ou d'Erymanlhe, Ne peuvent, thyrse en main et couronnés d'acanthe,
En pas harmonieux, dès Taube, y vendanger. Se rabattent plus bas, à ce prochain verger. Où le maître leur sert la liqueur enrichie Dans sa coupe facile et toujours rafraîchie.
Faut-il en conclure que la littérature du siècle d'Auguste n'a point de caractère historique et n'a gardé aucune empreinte? Nullement. La littérature d'Auguste a son cachet particulier qui la date dans l'histoire, et c'est à ce point de vue surtout qu'elle nous parsdt inté- * ressante à examiner.
Ce règne du vainqueur d'Antoine ne fut, à vrai dire, qu'une introduction. Il fallait, à la place de la société qui avait péri, en reconstituer une nouvelle. Pour fonder, la dynastie impériale, on avait besoin de récréer nn tempérament national. Il était indispensable de donner aux Romains des habitudes et des idées qui pussent assurer un avenir aux héritiers d'Auguste. Cette transformation de Rome, l'empereur romain crut que les artistes et les poètes aideraient à l'accomplir. Ce fut à eux qu'il confia l'éducation du peuple nouveau qu'il voulait former. Dociles à riraI)ulsion donnée, tous y travaillèrent d'un commun effort, bien que par des DQoyens différents.
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songèrent donc à réveiller la tradition historique, et Mécène encouragea Tite-Live à raconter aux Romains les annales de leur histoire.
Malheureusement ces récits avaient le danger de reporter les esprits vers les gloires de la république. Les confidents d'Auguste sentirent qu'il y avait autre chose à faire. 11 fallait réveiller, sans doute, la tradition historique, mais en Vimpérialisant ! Qui empêchait de faire sortir la domination des Césars de l'origine même de Rome et de la montrer comme l'accomplissement des grandes destinées prédites à la ville éterirelle? Les Césars ne descendaient-ils pas des héros troyens, et par eux de Vénus elle-même? La Grèce avait eu ses épopées faites pour les peuples, Rome devait avoir la sienne faite pour les empereurs I Cette œuvre difficile fut commandée au prince des poètes latins, à Virgile.
Dans cette nombreuse pléiade d'écrivains qui illustrent le siècle d'Auguste, il en est donc deux qui semblent avoir plus particulièrement travaillé à en reproduire les tendances et qui sont plus spécialement l'expression de l'époque, en même temps qu'ils en sont la plus grande gloire. Ces deux chefs du mouvement littéraire du temps, vous les avez déjà nommés : c*est Horace, c'est Virgile.
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Nous les prendrons comme deux types auxquels se rapportent tous les autres, et qui représentent, à eux seuls, sous sa forme la plus séduisante et la plus parfaite, le génie latin au règne d'Auguste. Tous leurs contemporains nous montreraient les mêmes sources d'inspiration, plus troublées et amoindries.
Horace était né à Venouse, ville frontière de la Lucanie et de la Fouille, 66 ans avant J.-C. — Son père était un simple affranchi, qui avait acquis une très-mçdeste ibrtune, comme greffier des ventes publiques, mais il n'épargna rien pour faire instruire son fils, et Horace lui en témoigna sa reconnaissance dans une dé ses satires.
Si, après tout, ma nature est droite et déparée seulement par un petit nombre de défauts, qui sont comme quelques taches de rousseur sur un beau visage, si nul ne peut me reprocher justement d'être envieux, avare ou débauché ; si mes mœurs et ma probité (car il faut que je fasse mon éloge) m'ont rendu cher à mes amis, je le dois à mon père. — Bien qu'il vécût pauvrement d'un petit domaine peu fertile, il ne voulut point m'envoyer à l'école de Flavius, où les nobles bambins, issus de nos nobles centurions, s'en allaient, l'ardoise et la bourse de jetonô suspendus au côté gauche, apprendre à calculer l'intérêt de l'argent pour l'époque des ides ;
ni. 5.
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— mais il osa conduire son fils droit à Rome pour y apprendre ce que le sénateur et le chevalier font enseigner aux leurs. A voir mes habits et mes esclaves qui me suivaient à travers la foule, on eut pu croire que je jouissais d'un revenu qui défrayait toutes ces dépenses. Mon père lui-même, gardien à l'œil sévère, me suivait chez tous mes maîtres. Que vous dirai-je enfln? Mon innocence, cette fleur de la vertu, fut préservée nonseulement de toute action honteuse, mais de tout soupçon. Il ne craignit pas de s'attirer des reproches si je ne devais être quelque jour qu'un modeste huissier ou un pauvre collecteur comme il l'avait été, et moimême je n'aurais pas songé à m'en plaindre. Mais maintenant je dois le remercier de ce qu'il a fait, et, tant que j'aurai ma raison, je me réjouirai d'avoir eu un pareil père. Je ne m'excuserai pas comme tant de gens qui répètent que ce n'est point leur faute s'ils n'ont pas eu d'illustres aïeux ! Non, car si la nature, après une certaine période d'années , permettait à l'homme de remonter le temps et de choisir des parents à son orgueil, content des miens, je n'irais pas en chercher de plus relevés au milieu des faisceaux et des chaires curules.
Après avoir achevé à Rome ses premières études, Horace se rendit à Athènes pour les compléter. Là, parmi les jeunes Romains qui fréquentaient les écoles, il en distingua un plus grave, plus silencieux, dont
rœil pensif semblait toujours suivre, à travers l'espace, quelque image invisible. Chaque fois que , dans ses commentaires, le maître ramenait un souvenir de la Grèce, de Léonidas ou deThémistocle ; chaque fois que le mot de liberté retentissait au milieu de cette jeunesse studieuse, son œil s'allumait d'un éclair rapide et sa figure austère s'illuminait d'une espérance contenue. — Cet étrange écolier était Brutys, qui méditait la délivrance de sa patrie et préparait tout bas la guerre contre les triumvirs.
Sa parole noble et convaincue lui avait déjà recruté des soldats parmi les auditeurs de Crattippe et de Théomneste; Horace se laissa entraîner à leur élan. 11 n'avait point fini de boire ce vin de la jeunesse qui enivre et pousse à toutes les généreuses témérités ; l'Horace d'Auguste n'existait point encore. Enrôlé comme tribun dans l'armée de la république, il combattit à Philippe, où le hasard vainquit pour Octave. Le génie en deuil qui avait promis à Bratus de lui apparaître dans ces plaines fatales, tint fidèlement parole, et si <*lui qui ménta le nom de dernier Romain l'aperçut avant de mourir, il dut reconnaître, sous son voile funèbre, la liberté elle-même.
Ce fut, en effet, le suprême effort de la vieille Rome
et quand Octave eut fait jeter la tôte de Bnitus aux pieds de la statue de Jules-César, tout rentra dans l'immobiiité et dans le silence de la servitude.
Horace avait partagé le sort des troupes vaincues à Philippe, et lui-même déclare gaîment qu'il abandonna son bouclier afln de s'échappeij plus sûrement. — On n'était plus au temps où les mères lacédémoniennes disaient à leurs fils en les armant : « Reviens vivant, avec ton bouclier, ou mort sur ton bouclier. »
Après la défaite qui amena la confiscation des biens d'Horace, celui-ci vint à Rome honteux et sans ailes, comme il le dit dans son épître à Florus, et il y exerça les humbles fonctions de scribe dans les bureaux de la questure. — C'était au même moment où Virgile, chassé de ses terres, recevait l'hospitalité d'un de ses anciens maîtres, le philosophe Syron.
La ressemblance des positions et des goûts commença entre les deux poëtes une amitié qui continua jusqu'à la mort de Virgile.
Tous deux ne tardèrent pas à se faire connaître de Mécène, qui les présenta à Auguste. Le nouvel empereur eut le mérite de reconnaître le parti qu'iL pouvait en tirer et de se les attacher en les enrichissant.
Horace, particulièrement, lui devint agréable par sa
conversation enjouée et ses flatteries sincères. L'ancien tribun de Brutus avait bientôt pris congé de ses illusions républicaines ; l'épicurien , un instant égaré dans les camps du stoïque, reconnut, dès le premier regard jeté sur la cour d'Auguste, que c'était là le champ d'asile qu'il fallait à sa nonchalance studieuse et à ses voluptés choisies. Vivant entre les plaisirs de Rome et les loisirs de Tibur, sans autre souci que de philosopher à ses heures, de railler les ridicules du temps et de chanter ses bienfaiteurs et ses amis, il laissait couler les jours comme ces eaux paisibles qui ne rencontrent aucun obstacle et ne reflètent que de douces images.
La générosité d'Auguste avait dépassé tous ses vœux. Abrité par ce qu'il appelle sa médiocrité dorée et qui ressemblait singulièrement à l'opulence, il composait, en se jouant, ces courts chefe-d'œuvre , qui semblent des inspirations involontaires et aussi rapides que l'occasion qui les a fait naître.
L'empereur avait voulu l'avoir pour secrétaire, comme le prouve un fragment de lettre écrit à Mécène et conservé par Suétone. On y lit ces mots :
Autrefois je sufifisais à ma correspondance avec mes
amis; maintenant je suis arx^ablé d'afiaires et infirme; je désire vous enlever votre Horace : il quittera donc votre table pour notre palais, et il nous aidera à écrire nos lettres.
Mais notre poète sut échapper à cette domesticité déguisée, et Auguste eut le bon goût de ne point lui en garder rancune. Ses lettres, dont plusieurs passages nous ont été conservés, prouvent que, jusqu'au dernier moment, il se montra le protecteur, presque Tami d'Horace. Il lui reprochait avec bienveillance de ne pas lui adresser ses vers et ne pas user près de lui de son crédit. Lorsque le poète lui envoya son volume, il lui écrivit avec une familiarité bouflbnne :
Dionysius m'a apporté votre petit livre ; si petit qu'il soit, il me fournit contre vous matière à accusation. — Vous me paraissez craindre que vos livres ne soient plus grands que votre personne. Mais si la taille vous manque, il n'en est point heureusement de même de la rotondité ; vous pourriez écrire sur un boisseau, et la forme de votre volume ressemble assez à celle de votre ventre.
Au moment même de rendre le dernier soupir, Auguste recommanda encore son auteur favori à Mécène,
et lui dit : Souvenez-vom d'Horace comme de moimême.
Une telle persistance de bonne volonté, nous dirions presque d'affection, s'il ne s'agissait d'Octave, explique les louanges d'Horace, de même que ses goûts justifient le rôle qu'il fit jouer à sa muse. Lorsque celle-ci' seconde si bien les projets d'Auguste , c'est sans effort et en obéissant à ses propres penchants. Horace chante la paix et le plaisir pour son propre compte, autant qu'au profit de l'empereur. S'il engage les Romains à déposer les pensées sérieuses pour déguster le falerne ou pour écouter la voix de quelque jeune fille au doux sourire et au doux parler^ c'est qu'il le fait lui-même et y trouve sa joie. Les bons serviteurs d'un système sont ceux qui y croient et qui l'appliquent. Aucun autre poète n'était plus propre à transformer les Romains en Grecs de la décadence, à éteindre l'esprit public dans les placides jouissances d'un esclavage accepté, à effacer enfin lettre par lettre, de tous les cœurs, ce nom de citoyen auquel des générations entières s'étaient sacrifiées*
Qu'importait désormais au fugitif de Philippe les droits de Rome et ses institutions antiques? Chassé de Tibur par l'hiver, il appelle ses amis aux plaisirs que la ville leur promet.
Vois-tu comme le Soracte se dresse tout blanchi d'une neige épaisse ; comme les forêts fléchissent sous le poids des frimats, et comme les fleuves s'arrêtent enchaînés par les glaçons.
Chasse le froid, cher Thaliarque, prodigue le bois dans ton foyer, que ton amphore sabine nous verse un vin de quatre ans, et abandonne le reste aux dieux. C'est à eux d'apaiser les vents qui luttent sur la mer orageuse, et qui font plier les cimes des vieux ormes ou des cyprès.
Ce que sera demain ! que t'importe de le savoir 1 le jour que le sort te donne, jouis-en comme d'un gain. Aujourd'hui jeune et beau, ne méprise ni les danses ni les douces amours. Voici la saison des exercices au Champ de Mars et des promenades sous les portiques; c'est l'heure convenue pour les rendez-vous et les chuchotements mystérieux du soir; c'est maintenant qu'un rire charmant trahit la jeune fille dans le coin obscur qui la cache, et qu'on peut dérober les gages d'amour à un bras qui fuit ou à une main doucement rebelle.
Voilà les enseignements donnés à la jeunesse patricienne; ce sont là désormais ses devoirs 1 Comment résister à ces sollicitations énervantes faites dans un langage dont aucun autre n'avait encore égalé la grâce et la douceur.
Horace y revient sans cesse d'ailleurs. — Cette es-
pèce de fatalisme épicurien, si favorable au maintien des tyrannies, il le prêche sous toutes les formes avec le même accent aimable et convaincu. Tout à l'heure, c'était l'hiver qui inspirait ses conseils à Thaliarque ; le retour du printemps ramène les mêmes conseils à Torouatus.
Les neiges se sont enfuies, les champs reverdissent et les arbres ont repris leur cheveluxe ; la terre change de face; les fleuves décroissants rentrent dans leurs Uts.
Déjà les nymphes osent reformer leurs chœurs de danse avec les Grâces demi-nues. L'année qui s'écoule et les heures qui emportent cet heureux jour nous crient ensemble : — N'oublie pas la mort ! Les zéphirs adoucissent la froidure, le printemps est chassé par Tété qui doit fuir à son tour dès que l'automne chargé de fruits répandra ses trésors ; puis la froide saison viendra de nouveau tout engourdir ! Mais dans leurs cours rapides, les mois ne cessent de réparer leurs pertes; tandis que nous, une fois descendus près du pieux Énée et du puissant TuUus, nous ne sommes plus qu'ombre et poussière !
Qui sait si les dieux ajouteront à la somme de nos jours le jour de demain? ce que tu auras donné au plaisir, ton ami, échappera seul aux mains avides de tes héritiers ; — quand tu ne seras plus et que Minos aura prononcé ton arrêt suprême, ô Torquatus, ni ta
noblesse, ni ton éloquence, ni tes vertus ne te rendront à la vie. Diane elle-même n'a pu délivrer des ténèbres infernales le chaste Hippolyte, et Thésée a vainement essayé de rompre les chaînes de son cher Pirithoûs.
Vous le voyez, c'est toujours le développement des beaux vers de l'ode à Leuconoé :
Filtre tes vins, resserre tes longs espoirs dans les étroites limites de la vie ; tandis que nous parlons, le temps jaloux a fui; cueille le jour et ne crois pas au lendemain.
Morale qui gagna si bien de proche en proche, qu'elle devint toute la philosophie de cette nouvelle société romaine, qui, n'osant regarder ni son passé qui était un reproche, ni son avenir qui était une menace, ne cessa plus de s'avertir elle-même de jouir du présent. Ce qu'avait dit Horace, elle voulut bientôt le faire répéter aux choses elles-mêmes; l'ode du poète romain fut mise en scènç^et l'on vit, dans les festins de la Rome impériale, au milieu des fleurs et des fruits, un squelette d'argent dont le grimacement sinistre exitait les convives à profiter des joies présentes.
Et quelle autre préoccupation eût pu, en effet, la dé-
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tourner du plaisir ? Les Caton, les Brutus et les Gicéron avaient autrefois à veiller au salut de la patrie; mais les nouveaux Romains étaient délivrés de ce lourd fardeau. Les longs débats entre le droit et les ambitions renaissantes s'étaient enfin terminés par l'heureuse usurpation d'Auguste ; le peuple avait trouvé un maître qui consentait à tout conduire ! Aussi le poète ne craintr-il qu'une chose : c'est que le divin Auguste ne se lasse de sa puissance, lui qui, sous une fotme mortelle cache évidemment le dieu de la paix et de l'industrie, Mercure, le fils ailé de Maïa.
Demeure longtemps sur la terre, toi qui daignes recevoir ici-bas le nom de vengeur de César ; demeure pour le bonheur des Romains ; que la vue de nos crimes ne te force pas à fuir indigné dans les cieux ; mais accepte de nous les grands triomphes et permets-nous de Rappeler notre père et notre maître.
Cependant, nous l'avons déjà dit, il ne suffisait pas d'accoutumer Rome à la vie frivole et aux respectueux enthousiasmes pour le prince, il fallait de plus la rap- . peler aux goûts de la vie champêtre. L'églogue s'alliait heureusement à l'ode anacréontique, et, près des bu- 'veurs et des amants, le divin Auguste était,bien aise de
voir des laboureurs et des bergers. Le paisible bonheur des champs était un autre moyen d'isoler les Romains, de les endormir. Que pouvait-on craindre de ces Cincinnatus à qui on laissait leur charrue, mais à qui on avait enlevé leur patrie? Pourquoi ne pas les exciter à toutes les vertus de la république, pourvu qu'il ne fût point question de la république elle-même? L'empire ne pouvait-il avoir son Curius Dentatus aussi bien que la Rome d'autrefois? — Qui l'empêchait de cultiver son petit jardin pour César comme il l'avait cultivé jadis pour la liberté?
Les courtisans d'Auguste n'y voyaient point d'empêchement, et Horace y vit un thème favorable aux détails poétiques.
Comme tous les citadins un peu blasés, il aspirait au calme de la campagne et entrevoyait la vie rustique à travers les embarras de Rome. De sa villa de Tibur, il apercevait les troupeaux dispersés dans les pâturages, les robustes laboureurs penchés sur les sillons, les forts attelages côtoyants les routes ombreuses, et, séduit par ce tableau charmant, il s'exaltait pour une existence dont il ne voyait que la mise en scène et les décors, il enviait le sort de ces premiers Romains qui vivaient du travail de leurs mains sur le fonds défriché de leurs
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pères I Une fois à cheval sur cette fantaisie, sa rapide imagination en parcourait tous les détails, et les vers se succédaient sur ses tablettes, jusqu'à ce qu'à bout de verve et subitement réveillé, il se mît à rire lui-même de son extase.
Ainsi, dans la seconde ode du livre des Épodes, toujours citée et qui mérite de l'être, le trait ironique par lequel il termine son idylle, prouve qu'il a le sentiment secret de l'inutilité de ces tableaux. Horace en juge par lui-même. Ce ne sont là que des visions auxquelles se plaisent un instant des esprits mobiles ; mais ces efforts pour cacher la sueur du travail sous les guirlandes de la poésie ne persuaderont personne, on ne fait pas plus une nation de laboureurs qu'une nation de poètes. — Ce sont les mœurs, les institutions, la longue transmission des coutumes qui lui donnent son caractère et ses aptitudes. •
Aussi Horace n'aborde-t-il qu'en passant le rêve agreste; il revient bientôt à ses apothéoses d'Auguste, à ses peintures railleuses de Rome, à ses causeries littéraires ou à sa philosophie du plaisir. — C'est là l'objet de ses satires et de ses épîtres.
Les premières, au nombre de dix-huit, sont l'esquisse
la plus fine et la plus élégante qui nous ait été laissée
sommeil et les heures nonchalantes, oublier doucement cette vie tourmentée? Oh! quand paraîtront sur ma table ces fèves, parentes révérées de Pythagore, et ces menus légumes assaisonnés d'un lard friand ! 0 veillées ! ô festins des dieux I lorsque toute la maison soupe avec moi devant mon foyer et que mes joyeux serviteurs se rassasient de mets auxquels j'ai touché à peine. Af- • franchi des sottes lois de l'étiquette, chaque convive peut vider là, au gré de son envie, son verre, grand ou petit, selon qu'il porte bien le vin ou qu'il préfère se réjouir le cœur à petits coups.
Alors la conversation s'établit, non sur ce que possède autrui ou sur le mérite du danseur Lépos, mais sur ce qu'il importe à tout le monde de savoir : si le bonheur de l'homme vient de la richesse ou de la vertu ; si c'est l'habitude ou l'intérêt qui fonde l'amitié; quelle est la nature du bien et ce qui le complète. — Au milieu de ces propos, le voisin Cervius ne manque jamais l'occasion de placer un conte de bonnes femmes, et si quelqu'un vante devant lui l'immense fortune d'Arellius, sans se douter de ce qu'elle entrdne d'inquiétudes, il commence aussitôt :
a II y avait une fois lin rat des champs qui reçut ua rat des villes dans son pauvre réduit. Vieux hôtes, vieux amis. — Le rat des champs était un vrai cancre, chiche de son avoir, mais disposé pourtant à se desserrer un peu en faveur de l'hospitalité. En un mot, il ne plaignit ni les pois, ni l'avoine de son magasin ; il apporta même, d'un délicat museau, des grains de raisin sec et des rogatons de lard qui n'étaient rongés
qu'à moitié ; mais ce fut en vain, il ne put vaincre les dédains de son hôte. Le rat des villes effleurait tout d'une dent aristocratique, tandis que le patron du logis lui laissait le meilleur, et, couché sur un peu de paille nouvelle, grugeait quelques grains de blé et d'ivraie. Enfin le citadin : — Quel plaisir trouvez-vous, mon cher, dit-il, à vivre de privations dans ce bois suspendu au dos de la colline? Que ne préférez-vous, la ville et la société des hommes à vos forêts sauvages ? Croyez-moi, ami, mettez-vous en route, car tout icibas jie vit que pour mourir, et, grand ou petit, nul ne peut fuir la camarde. Aussi, mon bon, pendant que vous le pouvez, donnez-vous de la joie, et vivez en vous souvenant toujours qu'il faudra bientôt mourir.
Ce discours frappe le rat des champs ; il déloge d'un bond, et les deux compagnons trottent ensemble vers la ville, avec l'intention de s'y glisser le soir par-dessous les murailles.
Déjà la nuit était au milieu de son cours, quand ils s'introduisent dans une maison opulente. Des tapis d'un rouge étincelant s'étalaient sur des lits d'ivoire, et les reliefs du festin de la. veille remplissaient des corbeilles entassées. Le rat des villes installe notre paysan sur la pourpre, puis, comme un hôte qui a retroussé sa robe pour être plus alerte, il court chercher les mets l'un après l'autre et, en bon maître d'hôtel, il n'oublie jamais de goûte avant de servir. Le campagnard, tout réjoui de son changement de condition, s'étend voluptueusement et profite de chaque mets en vaillant convive. Mais tout à coup, voilà qu'un bruit afireux de