CHAPITRE PREMIER
Comédies de Térence. — Lear caractère et part qu'ont pu y avoir Scipion et Lélins. — L'Andrienne; ce qui la recommande. — Le Phormion. — Indication de ce qui manque à Térence. — Les Adelphes; en quoi ils sont inférieurs à V École des mari§, ^^jl^|dactiq^ 4^^ Messieurs de. Port- Royal. — Le Bourreau de lui'iiMe M fjoL^fiélle-ryière. — JCe;* ^u*étaieut les atelianes. i % :! * • V V v. " - - - - ^ -
La comédie latine disparait avec Plaute ; Tërence n'a laissé que des imitations élégantes du théâtre grec. Ses pièces, sans gaieté, n'arrivent point à être touchantes ; ce sont des dialogues d'une grâce un peu froide, qui semblent moins faits pour le théâtre que pour la lecture. La joyeuse muse qui inspirait Fauteur de VÀulu"
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laria a ici perdu son rire et ses grelots ; elle analyse,
elle raisonne, elle prêche même, on croirait entendre
parfois celui que Piton appelait plaisamment le Père
' Lackaussée^ si la perfection de la forme ne plaçait ïé-
rence bien au-dessus de l'auteur de la Gouvernante ei
de l'Ecole des Mères.
On pense que ce successeur de Plante naquit à Car-
thage, à peu près 193 ans avant J.-G. 11 fut vendu
comme esclave à Térentius Lucanus, obtint sa liberté
et devint le protégé de Lélius et de Scipion Émilien,
auquel on attribua même plusieurs de ses comédies. Il
se rendit, à ce qu'on assure, en Grèce, pour y étudier
la littérature i^n^ioue et «tca^uisit ou imita cent huit ■ •. - •••••• • • ••
pièces' avec lesquelles ttrevBtfait à Rome, lorsqu'il perdit tous ses Q|anû^Çits:S^ns un naufrage. La douleur qu'il en tP,prot|va;le.fitj±GmbQrdans une tristesse qui dégénéra eiî coBsomptiôn} H»îl mourut à l'âge de trentecinq ans, avant d'avoir donné tout ce qu'il semblait promettre I
Voilà la légende y l'histoire est beaucoup moins romanesque et plus incertaine, elle |ne nous apprend, en réalité, rien de précis sur Térence, et l'on a même essayé vainement d'éclaircir la part que Scipion ou Lélius ont pu avoir dans ses compositions théâtrales.
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Il est vraisemblable que cette collaboration se borna à des conseils, à des corrections, peut-être à quelques vers. U en est de l'esprit des grands seigneurs comme de leur fortune, ils peuvent en détourner quelque chose, mais non se dépouiller entièrement
Ce qui est évident, c'est l'influence de cette société lettrée et polie sur Térence. On sent que chacun de ses Ters a été pesé « au trébuchet du bon goût, » comme eut dit Ménage ; qu'il dut discipliner son esprit par les habitudes demi-philosophiques, demi-mondaines des Scipion, et faire contracter à son style cet atticisme un peu monotone qui^ en définitive, servit plus à la langue latine qu'à sa propre gloire.
César a bien jugé Térence quand il a dit :
• • • .Utinam adjuncta foret vis conûca.
Plût aux dieux qu'à ses autres dons il eût joint la verve comique.
Aussi disait-il plaisamment que ce n'était qu'une moitié de Ménandre.
Les six pièces qui nous restent de lui sont : l'Andrieme^ l'Eunuque, le Phormion, les Adelphes^ le Bourreau de luirméme et la Belle-mère.
VAndrienne prend son nom de l'héroïne Glycerie, que Ton croit née dans l^le d'Andros. Elle est secrètement unie à Pamphile, que son père Simon veut marier à la fille d'un de ses amis, Chrêmes,
Dave, qui favorise les amours de son jeune maître, lui persuade de consentir en apparence au mariage qu'on lui propose, parce qu'il sait que Chrêmes vient de retirer sa parole; mais Simon ramène celui-^ci à leur premier projet, si bien que Pamphile se trouve pris.
Dave fait alors apporter l'enfant de son jeune maître et de Glycerie et révèle ainsi tout le mystère à Chrêmes, qui rompt de nouveau le mariage. Enfin arrive un personnage inattendu, Criton, qui apprend que la prétendue Andrienne est née à Athènes, et la suite de l'explication fait découvrir qu'elle est fille de ce Chrêmes lui-même, qui la donne alors à Pamphile, au lieu de sa sœur, avec une dot de dix talents.
La pièce est habilement arrangée, les caractères sont bien soutenus, il y a dans le dialogue une facilité élégante qui révèle à la fois un travail attentif et un goût délicat; mais aucune verve comique, souvent des sentences bien formulées, jamais un trait qui fasse éclater le rirel C'est du CoUin d'Harleville avec une forme
plus précieuse. Térence semble n'avoir eu réellement d'autre but que celui qu'il avoue dans son prologue de VEunuque : « plaire aux honnêtes gens et ne blesser qui que ce soit. » Ambition honorable, sans doute, mais tant soit peu restreinte pour un poëte comique chargé de corriger les mœurs en riant {castigare ridendo mores).
Nous venons de nommer VEunuque : dans cette pièce, Térence égale, s'il ne surpasse, pour le fond du moins, la licence de Plante, sans arriver à son irrésistible gaieté. Brueys et Palaprat ont imité la pièce en substituant à l'eunuque un muet. Leur comédie devait
être en vers ; mais l'auteur de la préface s'excuse avec une naïveté gasconne, de l'avoir laissée en prose, en ajoutant :
Le besoin pressant de l'état, je veux dire de l'état où je me trouvais, m'engagea de lire cette pièce à l'aréopage du théâtre, telle qu'elle était.
La comédie française l'emporte de beaucoup sur celle de Térence, par le mouvement scénique, la décence et le comique ; mais on y chercherait en vain ces touches fines, CCS études charmantes, qui font de la pièce la-
tiiie une galerie de petits tableaux brillants de finesse ou de poésie. Lisez le début même de la première scène entre Phédria qui se débat contre un amout méprisé et son esclave Parménon, véritable sage, qui regarde les passions de sang-froid et seulement pour les étudier.
PHÉDRIA.
Que dois-je donc faire? — Ne point y aller quand c'est elle-même qui me demande? — Ne vaut-il pas mieux m'arranger de manière à ne plus supporter les affronts de pareilles femmes? Elle me renvoie, elle me rappelle, et j'y retournerais I Non, quand elle viendrait m'en supplier elle-même.
PARMÉNON.
Par Hercule ! si vous le pouvez, c'est bien, c'est brave ! Mais si, après un essai, vous ne persistez pas vaillamment, si, sous prétexte que vous ne pouvez vous passer d'elle, vous allez à l'improviste et sans faire vos conditions, vous remettre à ses pieds, prouvant ainsi que vous l'aimez toujours et que vous ne pouvez souffrir son absence, tout est fini, mon maître, vous êtes un homme perdu! Dès qu'elle vous saura vaincu, vous deviendrez son jouet.
phédria'.
Voyons, pendant qu'il en est temps encore, calculons bien...
PÂRMÉNON,
Eh I grands dieux! le^moyen de mesurer avec le bon sens une chose qui n'a ni bon sens ni mesure I Injures , soupçons , brouilleries , trêves d'un moment, la guerre et puis la paix, voilà Tamour, et prétendre assujettir à des règles certaines des choses de leur nature aussi mobiles, c'est vouloir déraisonner raisonnablement. Tout ce que la colère vous fait dire aujourd'hui ; — Je la reverrais, elle ! quand elle le reçoit, lui I quand elle me repousse, moi, quand elle me dit non ! — Ah! laisse faire! plutôt la mort! elle saura quel homme je suis! — eh bien, une seule petite larme qu'elle aura fait couler à grand'peine de ses. yeux en les frottant^ éteindra tout ce grand courroux ; c'est vous qui serez le coupable, et vous vous soumettrez au châtiment !
Ne croit-on pas entendre Molière quand Molière veut être délicat et tendre.
Le Phormion est un parasite qui, pour marier un fils de famille à une orpheline pauvre qu'il aime, profite do l'absence du père, soutient en justice que la jeune fille 6st parente du jeune homme, et que, d'aprè? les lois d'Athènes, celui-ci doit l'épouser. L'amant se laisse condamner de grand cœur à faire ce qu'il désire ; le père, à son retour, veut rompre le mariage, mais il découvre
que la prétendue orpheline est la fille d'un de ses amis, et tout s'arrange selon l'habitude.
Ici, comme dans toutes les comédies de Térence, les combinaisons scéniques sont ingénieuses, mais avortent sans avoir produit leur effet. On sent l'intention, on attend en vain son développement; tout se borne à des promesses. Il semble que Térence veuille indiquer ce qu'il faudrait faire plutôt qu'il ne s'efforce de l'exécuter lui-même.
Un exemple fera mieux comprendre notre observation.
Lorsque Démiphon apprend le mariage de son fils, il réunit ses trois amis les plus intimes pour les consulter sur ce qu'il doit faire. Voici la scène de Térence :
DÉMIPHON.
Vous voyez où nous en sommes. Que faire? Parlez, Hégion.
HÉGION.
te
Moi?... c'est à Cratinus, je pense, de donner son avis...
DÉMIPHON.
Parlez, Cratinus.
GRATINCS.
Vous voulez mon opinion?
DÉMIPHON.
Oui.
GRATINUSj
Eh bien, je vous conseille de faire... ce qui vous conviendra le mieux. Il me semble juste et raisonnable que tout ce que votre fils a fait en votre absence soit annulé, et vous l'obtiendrez sans peiix.e. — J'ai dit.
DÉMIPHON.
A votre tour, Hégion.
HÉGiorr.
L'avis de Cratinus est excellent, mais, comme vous savez, autant de têtes, autant d'opinions! Chacun a sa manière de voir. Je ne crois pas, moi, que l'on puisse revenir sur une chose jugée d'après les lois, et je trouve peu honorable de le demander.
DÉMIPHON.
Et vous, Criton?
GRITON.
Moi, je crois... que l'affaire est importante... et qu'il faut... en délibérer !
HÉGION.
Vous n'avez plus besoin de nous ?